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promettre l’avenir aux cœurs doux, aux agneaux immolés!... Un homme qui ne vous aurait qu’aimée, Céleste, vous adorerait après votre sublime élan à table! Mais à Pinnocence seule de consoler le martyr! Vous êtes une bonne jeune fille, et vous serez une de ces femmes qui sont à la fois la gloire et le bonheur d’une famille. Heureux qui vous plaira!
— Chère marraine, de quels yeux M. Félix me voit-il
donc?...
— ]] t’apprécie, mon petit ange, et je prierai Dieu pour
vous...
— Si vous saviez combien je suis heureux que mon père puisse rendre service à M. Thuillier,.….. et comme je voudrais être utile à votre frère!
— Enfin, dit Céleste, vous aimez toute la famille?
— Eh bien, oui, répondit Félix.
L'amour véritable s’enveloppe toujours des mystères de la pudeur, même dans son expression, car il se prouve par lui-même; il ne sent pas la nécessité, comme l’amout faux, d'allumer un incendie, et pour un observateur, s’il avait pu s’en glisser un dans le salon Thuillier, un livre aurait été à faire en comparant les deux scènes, et voyant les énormes préparations de Théodose et la simplicité de Félix : l’un était la nature, l’autre était la société: le vrai et le faux en présence. En apercevant, en effet, sa fille ravie, exhalant son âme per tous les pores de son visage, et belle comme une jeune fille qui cueille les premières roses d’une déclaration indirecte, Flavie eut un mouvement de jalousie au cœur, elle vint à Céleste et lui dit à l'oreille :
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— Vous ne vous conduisez pas bien, ma fille, tout le monde vous observe, et vous vous compromettez à causer aussi longtemps seule avec M. Félix, sans savoir si cela Lous convient.
— Mais, maman, ma marraine est là.
— Ah! pardon! chère amie, dit madame Colleville, je ne vous voyais pas...
— Vous faites comme tout le monde, répliqua le saint Jean Bouche d’or.
Cette phrase piqua madame Colleville, qui la reçut comme une flèche barbelée; elle jeta sur Félix un regard de hauteur et dit à Céleste : « Viens t’asseoir là, ma fille, » en s’asseyant elle-même auprès de madame Thuillier, et désignant une chaise à côté d’elle à sa fille.
— Je me tuerai de travail, dit alors Félix à madame Thuillier, ou je deviendrai membre de l’Académie des sciences, et je ferai quelque grande découverte pour obtenir sa main à force de gloire.
— Ah! se dit à elle-même la pauvre femme, il m'aurait fallu un savant tranquille et doux comme lui! Je me serais lentement développée à la faveur d’une vie à l’ombre... Mon Dieu, tu ne l’as pas voulu; mais réunis et protége ces deux enfants! ils sont faits l’un pour l’autre.
Et elle resta pensive en écoutant le bruit de sabbat que faisait sa belle-sœur, un vrai cheval à l’ouvrage, et qui, prêtant la main à ses deux servantes, desservait la table, enlevait tout dans la salle à manger, afin de la livrer aux danseurs et aux danseuses, vociférant comme un capitaine de frégate sur son banc de quart en se préparant à une attaque : « Avez-vous encore du sirop de groseilles? Allez
acheter de l’orgeat! » ou : « I1 n’y a pas beaucoup de verres, peu d’eau rougie, et prenez là six bouteilles de . vin ordinaire que je viens de monter. Prenez garde à ce que Coffinet, le portier, n’en prenne! Caroline, ma fille, reste au buffet... Vous aurez une langue de jambon, dans le cas où l’on danserait encore à une heure du matin. Pas de gaspillage! ayez l’œil à tout. Passez-moi le balai; mettez de l’huile dans les lampes, et surtout ne faites pas de malheurs. Vous arrangerez les restes du dessert, afin de parer le buffet. Voyez si ma sœur viendra nous aider! Je ne sais pas à quoi elle pense, cette lendore... Mon Dieu! qu’elle est lente! Bah! ôtez les chaises, ils auront plus de place. »
Le salon était plein des Barniol, des Colleville, des Laudigeois, des Phellion et de tous ceux que le bruit d’une sauterie chez les Thuillier, répandu dans le Luxembourg entre deux et quatre heures, moment où la bourgeoisie du quartier se promène, avait attirés,
— Êtes-vous prête, Brigitte? dit Colleville en faisant irruption dans la salle à manger; il est neuf heures, et ils sont serrés comme des harengs dans votre salon. Cardot, sa femme, son fils, sa fille et son futur gendre viennent d'arriver, accompagnés du jeune substitut Vinet, et le faubourg Saint-Antoine débouche en ce moment. Nous allons passer le piano du salon ici, hein?
Et il donna le signal en essayant sa clarinette, dont les joyeux canards furent accueillis par un hourra dans le salon.
Il est assez inutile de peindre un bal de cette espèce. Les toilettes, les figures, les conversations, tout y fut en
“harmonie avec un détail qui doit suffire aux imaginations les moins rigides, car, en toute chose, un seul fait sert de cachet par sa couleur et son caractère. On passait sur des plateaux dévernis et décolorés par places des verres communs pleins de vin pur, d’eau rougie et d’eau sucrée, Les plateaux où se voyaient des verres d’orgeat, des verres de sirop, n’apparaissaient qu’à de longs intervalles. Il y eut cinq tables de jeu, vingt-cinq joueurs! dix-huit danseurs et danseuses! À une heure du matin, on entraîna madame Thuillier, mademoiselle Brigitte et madame Phellon, ainsi que Phellion père, dans les extravagances d’une contredanse vulgairement appelée la Boulangère, et où Dutocq figura la tête voilée, à la façon des Kabyles! Les domestiques qui attendaient leurs maîtres et ceux de la maison firent galerie, et, comme cette interminable contredanse dura une heure, on voulut porter Brigitte en triomphe quand elle annonça son souper; maïs elle entrevit la nécessité de cacher douze bouteilles de vieux vin de Bourgogne, On s’amusait tant, les matrones comme les jeunes filles, que Thuillier trouva le moyen de dire :
— Eh bien, ce matin, nous ne savions guère que nous aurions une pareille fête aujourd'hui!
— On n’a jamais plus de plaisir, dit le notaire Cardot, que dans ces sortes de bals improvisés. Ne me parlez pas de ces réunions où chacun vient gourmé!.…
Cette opinion constitue un axiome dans la bourgeoisie.
— Ah bah! dit madame Minard, moi, j'aime bien papa, J'aime bien maman...
— Nous ne disons pas ça pour vous, madame, chez qui le plaisir a fait élection de domicile, dit Dutocq.
La Boulangère finie, Théodose arracha Dutocq au buffet, où il prenait une tranche de langue, et lui dit :
— Allons-nous-en, car il faut que nous soyons demain au petit jour chez Cérizet, pour avoir tous les renseignements sur l'affaire à laquelle nous penserons l’un et l’autre; elle n’est pas si facile que Cérizet le croit,
— Et comment? dit Dutocq en venant manger son
morceau de langue dans le salon,
— Mais vous ne connaissez donc pas les lois?
— j'en sais assez pour être au fait des périls de l’affaire. Si le notaire veut la maison, et que nous la lui soufflions, il a la ressource pour nous la reprendre, et il pourra se mettre dans la peau d’un créancier inscrit. Dans la législation actuelle du régime hypothécaire, quand une maison se vend à la requête d’un des créanciers, si le prix qu’on en retire par l’adjudication ne suffit pas à payer toutes les créances, ils ont le droit de surenchérir; et le notaire, une fois pris, se ravisera.
— Eh bien, dit la Peyrade, ceci mérite bien quelque attention.
— Soit! dit le greffier, nous irons voir Cérizet.
Ces mots : « Nous irons voir Gérizet, » furent entendus par l’avocat Minard, qui suivait immédiatement les deux associés; mais ils n’avaient aucun sens pour lui. Ces deux hommes étaient si loin de lui, de sa voie et de ses projets, qu’il les écouta sans les entendre,
— Voilà l’une des plus belles journées de notre vie, dit Brigitte quand elle se trouva seule avec son frère, à deux heures et demie du matin, dans le salon désert; quelle gloire, que d’être ainsi choisi par ses concitoyens!
ET ACUETEAS
— Ne t'y trompe pas, Brigitte, nous devons tout cela, mon enfant, à un homme...
— À qui?
— À notre ami la Peyrade.
Ce ne fut pas le lendemain lundi, mais le surlendemain mardi, que Dutocq et Théodose se rendirent chez Cérizet, le greffier ayant fait observer que Cérizet s’absentait le dimanche et le lundi, en profitant de l’absence totale des pratiques pendant ces deux jours, consacrés par le peuple à la débauche. La maison vers laquelle ils se dirigeaient est un des traits saillants de la physionomie du faubourg Saint-Jacques; et il est tout aussi important à étudier ici que la maison Thuillier ou celle de Phellion. On ne sait pas (il est vrai que l’on n’a pas encore nommé de commission pour étudier ce phénomène), on ne sait ni comment ni pourquoi les quartiers de Paris se dégradent et s’encanaillent, au moral comme au physique; comment l’ancien séjour de la cour et de l'Église, le Luxembourg et le quartier Latin sont devenus ce qu'ils sont aujourd'hui, malgré l’un des plus beaux palais du monde, malgré l’audacieuse coupole de Sainte- Geneviève, celle de Mansard au Val-de-Grâce, et les charmes du Jardin des plantes. On se demande pourquoi l'élégance de la vie s’en va; comment les maisons Vauquer, les maisons Phellion, les maisons Thuillier pullulent, avec les pensionnats, sur l'emplacement de tant de nobles et pieux édifices, et pourquoi la boue, de sales industries et la misère s'emparent d’une montagne, au lieu de s’étaler loin de la vieille et noble ville? Une fois mort l’ange dont la bienfaisance planait sur ce quartier,
l'usure de bas étage était accourue. Au conseiller Popinot succédait un Cérizet; et, chose étrange, bonne à étudier d’ailleurs, l'effet produit, socialement parlant, ne différait guère. Popinot prêtait sans intérêt et savait perdre; Cérizet ne perdait rien et forçait les malheureux à bien travailler, à devenir sages, Les pauvres adoraient Popinot, mais ils ne haïssaient pas Cérizet. Ici fonctionne le dernier rouage de la finance parisienne. En haut, la maison Nucingen, les Keller, les du Tillet, les Mongenod ; un peu plus bas, les Palma, les Gigonnet, les Gobseck; encore plus bas, les Samanou, les Chaboiïsseau, les Barbet; puis, enfin, après le mont-de-piété, ce roi de l’usure, qui tend ses lacets au coin des rues pour étrangler toutes les misères et n’en pas manquer une, l’industrie Cérizet!
La redingote à brandebourgs a déjà dû vous faire entrevoir le taudis de cet échappé de la commandite et de Ja sixième chambre.
C'était une maison dévorée par le salpêtre, et dont les murs, ressuant une humidité fétide, étaient de toutes parts émaillés par de larges plaques de moisissure. Sise au coin de la rue des Postes et de la rue des Poules, elle offrait un rez-de-chaussée occupé en partie par un commerce de vin de la dernière espèce, à boutique peinte en gros rouge vif, décorée de rideaux en calicot rouge, garnie d’un comptoir de plomb et armée de barreaux formidables.
Au-dessus de la porte d’une allée hideuse se balançait une affreuse lanterne sur laquelle on lisait : Ici on loge a la nuit. Les murs étaient sillonnés de croix en fer qui attestaient le peu de solidité de l'immeuble, qui avait
le marchand de vin pour propriétaire. Outre le rez-dechaussée, il habitait l’entre-sol. Madame veuve Poiret (née Michonneau) tenait l'hôtel garni, qui se composait du premier, du second et du troisième étage disposés en chambres à l’usage des ouvriers et des plus malheureux étudiants. |
Cérizet y occupait une pièce au rez-de-chaussée et une pièce à l’entre-sol, où il montait par un escalier intérieur; l’entre-sol prenait jour sur une horrible cour dallée d’où s’élevaient des odeurs méphitiques. Cérizet donnait quarante francs par mois, pour déjeuner et diner, à la veuve Poiret: il s’était ainsi concilié l’hôtesse en se faisant son pensionnaire, et le marchand de vin en lui procurant une vente énorme, en vin et liqueurs, bénéfices réalisés avant le lever du soleil. Le comptoir du sieur Cadenet s’ouvrait avant celui de Cérizet, qui commençait ses opérations le mardi, vers trois heures du matin en été, vers cinq heures en hiver.
L'heure de la grande Halle, où se rendaient beaucoup de ses clients et clientes, déterminait celle de son affreux commerce. Aussi le sieur Cadenet, en considération de cette clientèle entièrement due à Cérizet, ne lui louait-il les deux pièces que quatre-vingts francs par an, et il avait souscrit un bail de douze ans que Cérizet seul avait le droit de rompre, sans indemnité, de trois mois en trois mois. Cadenet apportait tous les jours lui-même une excellente bouteille de vin pour le diner de son précieux locataire, et, quand Gérizet était à sec, il n’avait qu’à dire à son ami : « Cadenet, prête-moi donc cent écus. » Mais il les rendait toujours fidèlement.
Cadenet eut, dit-on, la preuve que la veuve Poiret
avait confié deux mille francs à Cérizet, ce qui pourrait
expliquer la progression de ses affaires depuis le jour où il s'était établi dans le quartier avec un dernier billet de
mille francs, et la protection de Dutocq. Cadenet, animé
d’une cupidité que le succès accroissait, avait proposé,
depuis le commencement de l’année, une vingtaine de
mille francs à son ami Cérizet, mais Cérizet les avait
refusés, sous prétexte qu'il courait des chances de nature à devenir une cause de brouille avec des asso
ciés. |
— Je ne pourrais, dit-il à Cadenet, les prendre qu’à six pour cent, et vous faites mieux que cela dans votre partie. Associons-nous plus tard pour une affaire sérieuse; mais une bonne occasion vaut au moins une cinquantaine de mille francs, et, quand vous aurez cette somme, eh bien, nous pourrons causer...
Cérizet avait apporté l'affaire de la maison à Théodose, après avoir reconnu qu'entre eux trois, madame Poiret, Gadenet et lui, jamais ils ne pourraient réunir cent mille francs.
Le prêteur à la petite semaine était parfaitement en
sûreté dans ce bouge, où il eût, au besoin, trouvé mainforte. Par certaines matinées, il n’y avait pas moins de soixante à quatre-vingts personnes, tant hommes que femmes, soit chez le marchand de vin, soit dans l'allée, assis sur les marches de l'escalier, soit dans le bureau, où le défiant Cérizet n’admettait pas plus de six personnes à la fois. Les premiers arrivés retenaient leur tour, ef, comme chacun ne passait qu’à son numéro, le marchand
de vin ou son garçon numérotaient les hommes à leur chapeau et les femmes au dos,
On se vendait, comme les fiactes, sur la place, des numéros de tête pour des numéros de queue. Par certains jours où les affaires à la Halle voulaient de la prestesse, un numéro de tête s’achetait un verre d’eau-de-vie et un sou. Les numéros sortants appelaient les suivants dans le cabinet de Cérizet, et, s’il s'élevait des disputes, Cadenet mettait le holà en disant :
— Quand vous ferez venir la garde et la police, en serez-vous plus avancés ? J/ fermera boutique.
Il était le nom de Cérizet. Lorsque, dans la journée, une malheureuse femme au désespoir, sans pain chez elle et voyant ses enfants pâles de faim, venait emprunter dix ou vingt sous :
— Y est-1/? était son mot au marchand de vin ou à son premier garçon.
Cadenet, gros homme court, habillé de bleu, à manches de dessus en étoffe noire, à tablier de marchand de vin, la casquette sur la tête, semblait un ange à ces pauvres mères quand il répondait :
— Il m'a dit que vous étiez une honnête femme, que je pouvais vous donner quarante sous. Vous savez ce que vous aurez à faire... Et, chose incroyable, 5! était béni, comme on bénissait jadis Popinot.
On maudissait Cérizet le dimanche matin, en réglant les comptes; on le maudissait surtout le samedi, quand on travaillait afin de lui rendre la somme prêtée et l'intérêt! Mais il était la Providence, il était Dieu, du mardi au vendredi de chaque semaine.
La pièce où il se tenait, jadis la cuisine du premier étage, était nue; les solives du plancher, blanchies à la chaux, portaient les traces de la fumée. Les murailles, le long desquelles il avait mis des bancs, les pavés de pie qui formaient le parquet gardaient et rendaient tour à tour l'humidité. La cheminée, dont la hotte était restée, avait été remplacée par un poêle en fer où Cérizet brûlait de la houille quand il faisait froid. Sous cette hotte s’étendait un plancher exhaussé d’un demi-pied et de la dimension d’une toise carrée, dans lequel étaient fixés une table valant vingt sous et un fauteuil en bois garni d’un coussin rond percé en cuir vert. Derrière lui, Cérizet avait fait garnir la muraille en planches de bateau. Puis il était flanqué d’un petit paravent en bois blanc pour le garantir du vent du côté de la fenêtre et du côté de la porte; mais ce paravent, composé de deux feuilles, laissait arriver jusqu’à lui la chaleur du poêle. La fenêtre avait à l’intérieur d'énormes volets doublés de tôle et maintenus par une barre. La porte commandait d’ailleurs le respect par une armature du même genre.
Au fond de cette pièce, dans un angle, tournait sur luimême un escalier venu de quelque magasin démoli et acheté rue Chapon par Cadenet, qui l’avait fait ajuster dans le plancher de l’entre-sol. Pour supprimer toute communication avec le premier étage, Cérizet avait exigé que la porte de l’entre-sol donnant sur le palier fût murée. Ce domicile était donc une forteresse. En haut, la chambre de cet homme avait pour tout mobilier un tapis acheté : vingt francs, un lit de pensionnaire, une commode, deux chaises, un fauteuil et une caisse de fer en façon de se-
crétaire, ouvrage d’un excellent serrurier, et qu'il avait acquis d'occasion. Il se faisait la barbe devant la glace de la cheminée; il possédait deux paires de draps en calicot, six chemises en percale et le reste à l’avenant. Une fois ou deux, Gadenet vit Gérizet habillé comme peuvent l'être les élégants; il cachait donc, dans le dernier tiroir de sa commode, un déguisement complet avec lequel il pouvait aller à l'Opéra, voire dans le monde, et ne pas être reconnu, car, n’était le son de sa voix, Cadenet lui eût demandé : « Qu’y a-t-il pour votre service? »
Ce qui plaisait le plus en cet homme à ses pratiques, c'était sa jovialité, ses reparties; il parlait leur langage.
Cadenet, ses deux garçons et Cérizet, vivant au sein des
plus affreuses misères, conservaient le calme du croquemort avec les héritiers, de vieux sergents de la garde au milieu des morts; ils ne gémissaient pas plus en écoutant les cris de la faim, du désespoir, que les chirurgiens ne gémissent en enténdant leurs patients dans les hôpitaux, et ils disaient, comme les soldats et les aides, ces paroles insignifiantes : « Ayez de la patience, un peu de courage ! À quoi sert de se désoler? Quand vous vous tuerez, après? On se fait à tout; un peu de raison, etc. » Quoique Cérizet eût la précaution de cacher l'argent nécessaire à son opération de la matinée dans un double fond du fauteuil sur lequel il s’asseyait, de ne prendre que cent francs à la fois, qu’il mettait dans les goussets de son pantalon, et de ne puiser à la réserve qu'entre deux fournées en tenant sa porte fermée et ne la rouvrant qu'après avoir visité ses goussets, il n’avait rien à craindre des différents désespoirs venus de tous les côtés à ce ren-
dez-vous d'argent. Certainement, il existe bien des manières d’être probe ou vertueux, et la Monographie de la vertu! n’a pas d'autre base que cet axiome social. L'homme manque à sa conscience, il manque ostensiblement à la délicatesse, il forfait à cette fleur de l'honneur qui, perdue, n’est pas encore la déconsidération générale; il manque enfin décidément à lhonneur, et, s’il tombe à la police correctionnelle, il n’est pas encore justiciable de la cour d'assises; mais, après le verdict infamant du jury, il peut être honoré dans le bagne en y apportant l’espèce de probité que les scélérats ont entre eux, et qui consiste à ne pas se dénoncer, à partager loyalement, à courir les mêmes dangers. Eh bien, cette dernière probité, qui peutêtre est un calcul, une nécessité, dont la pratique offre certaines chances de grandeur à l’homme et de retour au bien, régnait absolument entre Cérizet et ses pratiques. Jamais Cérizet ne commettait d'erreurs, ni ses pauvres non plus : on ne se niait rien réciproquement, ni Capital,
ni intérêts. Plusieurs fois, Cérizet, qui d’ailleurs sortait.
du peuple, avait rectifié d’une semaine sur l’autre une erreur involontaire au profit d’une malheureuse famille qui ne s’en était pas aperçue. Aussi passait-il pour un chien, mais un chien honnête ; sa parole, au milieu de cette cité dolente, était sacrée, Une femme mourut, lui emportant trente francs :
— Voilà mes profits! ‘dit-il à son assemblée, et vous hurlez après moi, Cependant, je ne tourmenterai pas les
4. Un ouvrage dans le genre de la Physiologie du mariage, auquel l’auteur travaille depuis 1833, époque à laquelle il fut annoncé,
(Note de l’auteur.)
Ms
mioches!... Et Cadenet leur a porté du pain et de la piquette.
Depuis ce trait, habile calcul d’ailleurs, on disait de lui dans les deux faubourgs :
— Ce n’est pas un méchant homme!
Le prêt à la petite semaine, entendu comme l’entendait Cérizet, n’est pas, toute proportion gardée, une plaie aussi cruelle que celle du mont-de-piété. Cérizet donnait dix francs le mardi, sous la condition d’en recevoir douze le dimanche matin. En cinq semaines, il doublait ses capitaux, mais il y avait bien des transactions. Sa bonté consistait à ne recouvrer de temps en temps que onze francs cinquante centimes; on lui redevait des intérêts. Quand il donnait cinquante francs pour soixante à un petit fruitier, ou cent francs pour cent vingt à un marchand de mottes, il courait des risques.
En arrivant par la rue des Postes à la rue des Poules, Théodose et Dutocq aperçurent un rassemblement d'hommes et de femmes, et, à la clarté que les quinquets du marchand de vin y jetaient, ils furent effrayés en voyant cette masse de figures rouges, lézardées, grimées, sérieuses de souffrances, flétries, ébouriffées, chauves, grasses de vin, maigries par les liqueurs, les unes menaçantes, les autres résignées, celles-ci goguenardes, celles-là spirituelles, d’autres hébétées, qui s’élevaient du milieu de ces terribles haïllons que le dessinateur ne surpasse jamais, même dans ses plus extravagantes fantaisies.
— Je serai reconnu! dit Théodose en entraînant Dutocq, nous avons fait une sottise de venir le prendre au milieu de ses fonctions.
— D'autant plus, que nous ne songeons pas que Claparon est couché dans son taudis, dont l’intérieur ne nous est point connu. Tenez, il y a des inconvénients pour vous, il n’y en a pas pour moi, je puis avoir à causer avec mon expéditionnaire, et je vais aller lui dire de venir diner, car il y a audience aujourd’hui, nous ne pouvons pas déjeuner; nous prendrons rendez-vous à la Chaumière, dans un des cabinets du jardin.
— Mauvais; on peut être écouté sans s’en apercevoir, répondit l'avocat ; j'aime mieux le Petit Rocher de Cancale : on se met dans un cabinet et l’on parle bas.
— Et si vous êtes vu avec Cérizet?
— Eh bien, allons au Cheval rouge, quai de la Tournelle,
— Cela vaut mieux; à sept heures, nous ne trouverons plus personne.
Dutocq s’avança donc tout seul au milieu de ce congrès de gueux, et il entendit son nom répété par la foule, car il était difficile qu’il ne rencontrât pas quelque justiciable, comme Théodose y eût rencontré des clients.
Dans ces quartiers, le juge de paix est le tribunal suprême, et toutes les contestations y meurent, surtout depuis la loi qui a rendu leur compétence souveraine dans les affaires où la valeur du litige ne s'élève pas à plus de cent quarante francs. On fit passage au greffier, non moins redouté que le juge de paix. Il vit sur l'escalier des femmes assises sur des marches : horrible étalage, semblable à ces fleurs disposées en gradins, parmi lesquelles il y en avait de jeunes, de pâles, de souffrantes; la diversité des couleurs, des fichus, des bonnets, des robes et des tabliers