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eût effrayé des juges ou des criminels, enfin ceux-là mêmes qui ne s’effrayent de rien.
La bouche, démeublée et où apparaissaient quelques dents noires, était menaçante; il y venait une salive écumeuse et rare qui ne dépassait point des lèvres pâlies et: minces. Gérizet, petit homme, moins sec que desséché, tàchait de remédier aux malheurs de sa physionomie par le costume, et, si ce costume n’était pas opulent, il le maintenait dans un état de propreté qui peut-être en faisait mieux encore ressortir la misère. Tout semblait douteux chez lui, tout ressemblait à son âge, à son nez, à son regard. Il était impossible de savoir s’il avait aussi bien trente-huit ans que soixante ans, si son pantalon bleu, déteint, mais étroitement ajusté, serait bientôt à la mode, ou s’il appartenait à celle de l’année 1855. Des bottes avachies, soigneusement cirées, remontées pour la troisième fois, fines jadis, avaient peut-être foulé des tapis ministériels. La redingote à brandebourgs, lavée par des averses, et dont les olives avaient l’indiscrétion de laisser voir leurs moules, témoignäit par sa coupe d’une élégance disparue. Le col-cravate en satin cachait assez heureusement le linge, mais par derrière l’ardillon de-la boucle l’avait entamé, et le satin était ressatiné par une espèce d'huile distillée de la perruque. Aux jours de sa jeunesse, le gilet ne manquait pas de fraîcheur, mais c'était l’un de ces gilets achetés pour quatre francs et venus des profondeurs de létalage d’un marchand d’habits tout faits. Tout était soigneusement brossé, comme le chapeau de soie luisant et bossué. Tout s’harmonisait et faisait accepter les gants noirs qui cachaient les mains de ce Méphistophélès
subalterne, dont voici la vie antérieure. en une seule phrase.
C'était un artiste en mal, à qui, dès le début, le mal avait réussi, et qui, trompé par de premiers succès, continuait à ourdir des infamies en restant. dans les termes. légaux. Devenu chef d’une imprimerie en trahissant son. maître, 1l avait subi des condamnations: comme gérant. d’un journal libéral; et, en province, sous la Restauration, il était l’une des bêtes noires du gouvernement royal, et l'infortuné Cérizet, comme l’infortuné Chauvet,. comme l’héroïque Mercier. Il avait dû à cette réputation de patriotisme une place de sous-préfet en 1830; six mois après, il fut destitué; mais il prétendit être jugé sans. avoir été entendu, et il cria tant, que, sous le ministère Casimir Perier, il devint gérant d’un journal contre-républicain soldé par le ministère. Il en sortit pour faire des affaires, au nombre desquelles se trouva l'une des plus malheureuses commandites revisées par la police correctionnelle, et il accepta fièrement la sévère condamnation qu’il encourut, en la donnant pour une vengeance ourdie par le pârti républicain, qui, disait-il, ne lui pardonnait pas de lui avoir
porté de rudes coups dans son journal, en lui rendant dix.
blessures pour une. Il avait fait son temps de prison dans une maison de santé. Le pouvoir finit par avoir honte d'un homme sorti de l’hospice des Enfants trouvés, et que. ses habitudes presque crapuleuses et des affaires honteuses faites en société d’un ancien banquier nommé Claparon: avaient enfin amené à la déconsidération la plus méritée.
. Aussi Cérizet, tombé de chute en chute au. plus bas de-
gré de l'échelle sociale, eut-il besoin d’un reste-de pitié
pour obtenir la place d’expéditionnaire dans le greffe de Dutocq. Du fond de sa misère, cet homme rêvait une revanche, et, comme il n’avait plus rien. à perdre, il admettait tous les moyens. Dutocq et lui se trouvaient liés par leurs habitudes dépravées. Cérizet était à Dutocq, dans le quartier, ce que le lévrier est au chasseur. Cérizet, au fait des besoins de tous les malheurs, faisait cette usure de ruisseau nommée le prêt à la petite semaine; il avait commencé par partager avec Dutocq, et cet ancien gamin. de Paris, devenu le banquier des éventaires, l’escompteur des charrettes à bras, était l’insecte rongeur des deux
faubourgs. î
— Eh bien, dit Gérizet en voyant Dutocq ouvrant sa porte, puisque Théodose est de retour, allons chez lui.
Et l'avocat des pauvres laissa passer ces deux hommes devant lui,
Tous trois ils traversèrent une petite. chambre carrelée, frottée, où le jour reluisait sur une couche d’encaustique rouge, en passant entre des rideaux de percale, et laissait apercevoir une modeste table ronde en noyer, un buffet en noyer sur lequel trônait une lampe. De là, on passait dans un petit salon à rideaux rouges, à. meuble d’acajou recouvert en velours d’Utrecht rouge; la paroi opposée aux fenêtres était occupée par une bibliothèque garnie de livres de jurisprudence. La cheminée était ornée d’une garniture vulgaire : ‘une pendule à quatre colonnes. de bois d’acajou, des flambeaux sous verre. Le cabinet, où, devant un feu de charbon de terre, allèrent s'asseoir les trois amis, était le cabinet de l’avocat qui débute : l’ameublement se composait d’un bureau, du fauteuil à bras, de
petits rideaux de soie verte aux fenêtres, d’un tapis vert, d’un cartonnier, et d’un lit de repos au-dessus duquel était appendu un christ en ivoire sur un fond de velours. La chambre à coucher, la cuisine et le reste de l’appartement avaient vue sur la cour.
— Eh bien, dit Gérizet, ça va-t-il? marchons-nous ?
— Mais oui, répondit Théodose.
— Avouez que j'ai eu, s’écria Dutocq, une fameuse idée? en imaginant le moyen d’empaumer cet imbécile de Thuillier.
— Oui, mais je ne suis pas en reste, s’écria Cérizet : je viens ce matin vous donner les cordes pour mettre les poucettes à la vieille fille et la faire aller comme un toton... Ne nous abusons pas! mademoiselle Thuillier est tout dans cette affaire : l’avoir à soi, c’est avoir ville gagnée. Parlons peu, mais parlons bien, comme il convient entre gens forts. Mon ancien associé, Claparon, vous savez, est un imbécile, et il doit être toute sa vie ce qw’il fut, un plastron. Or, il sert en ce moment de prête-nom à un notaire de Paris, associé avec des entrepreneurs qui, notaire et maçons, font la culbutel C’est Claparon qui la gobe : il n’avait jamais fait faillite, il y a commencement à tout, et, dans ce moment, il est caché dans mon taudis de la rue des Poules, où jamais on ne le trouvera. Mon Claparon enrage, il n’a pas le sou; et il y a, parmi les cinq cu six maisons qui vont se vendre, un bijou de maison, construite tout en pierres de taille, sise aux environs de la Madeleine, — un devant brodé comme un melon, des sculp- tures ravissantes, — mais qui, n’étant pas terminée, sera donnée pour tout au plus cent mille francs; en y dépen-
sant vingt-cinq mille francs, on aura là pent-être dix mille francs de rente d’ici à deux ans. En rendant propriétaire de cet immeuble mademoiselle Thuillier, on deviendra son amour, Car on lui fera sous-entendre qu'il se rencontre tous les ans des occasions semblables. On s'empare des vaniteux en servant leur amour-propre ou en les menaçant; on tient les avares quand on s'attaque à leur bourse ou quand on la leur remplit. Et comme, après tout, travailler pour la Thuillier, c’est travailler pour nous, il Eur la faire profiter de ce coup-là.
— Et le notaire, dit Dutocq, pourquoi laisse-t-il aller ça?
— Le notaire, mon pauvre garçon? c’est justement lui qui nous sauve! Forcé de vendre sa charge, ruiné d’ail- : leurs, il s’est réservé cette part dans les débris du gâteau. Croyant à la probité de l’imbécile Claparon, il l’a chargé de lui trouver un acquéreur nominal; car il lui faut autant de confiance que de prudence. Nous lui laisserons croire que mademoiselle Thuillier est une honnête fille qui prête son nom au pauvre Claparon, et ils seront dedans tous deux, Claparon et le notaire. Je dois bien ce petit tour à mon ami Claparon, qui m’a laissé porter tout le poids de l'affaire dans sa commandite, et où nous avons été roués par Couture, dans la peau duquel je ne vous souhaite pas d’être! dit-il en laissant briller un éclat de haine infernale dans ses yeux flétris. J'ai dit, messeigneurs! ajouta-t-il en grossissant sa voix, qui passa toute par ses fosses nasales, et prenant une attitude dramatique, car, dans un moment d’excessive misère, il s'était fait acteur.
Comme il finissait son exposé, on sonna à la porte, et la Peyrade se leva pour aller ouvrir,
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— Êtes-vous toujours content de lui? dit Cérizet à Dutocq. Je lui trouve un air..., enfin je me-connais en trahisons: Lo.
— 1] est tellement dans nos mains, dit Dutocq, que je ne me donne pas la peine de l’observer ; mais, entre nous, je ne le croyais pas aussi fort qu'il l’est. Sous ce rapport, nous avons cru mettre un.alezan entre les jambes
. d’un homme qui ne savait pas monter à cheval, et le mâtin est un ancien jockey! Voilà...
— Qu'il y prenne garde! dit sourdement Gérizet, je puis souffler sur lui comme sur un château de cartes. Quant à vous, papa Dutocq, vous pouvez le voir à l’ouvrage et l’observer à tout moment; surveillez-le! D’ailleurs, j'ai le moyen de le tâter en lui faisant proposer par Claparon de se débarrasser de nous, et nous le juge-
… rions.…..
" — (C'est assez bien, ça, dit Dutocq, et. tu n’as pas froid aux yeux.
— On est de la manique, et voilà tout! dit Gérizet.
Ces paroles furent échangées à voix basse pendant le temps que Théodose mit à se rendre à sa porte et à. en revenir. Cérizet examinait tout dans le cabinet quand l'avocat reparut.
— C'est Thuillier, dit Théodose, j'attendais.sa visites 1l est dans le salon... Et il ne faut pas qu’il voie la redingote de Cérizet, ajouta l'avocat en souriant, ces brandebourgs-là l’inquiéteraient. à
— Bah! tu reçois des malheureux, c'est dans ton rôle... As-tu besoin d’argent? ajouta Cérizet en sortant cent francs du gousset de son pantalon. Tiens, tiens, cela fera bien.