‹ Les petits bourgeois (volume 2)Chapitre 14 sur 31 · TR · texte numérisé non relu

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que ces deux hommes firent devant un feu de cotret, lun enveloppé de la couverture de son hôtesse, l’autre de son infamie, il est inutile de les rapporter. Le lendemain, Gérizet, qui dans la matinée avait rencontré Dutocq, apportait un pantalon, un gilet, un habit, un chapeau, des bottes, achetés au Temple, et il emmena Théodose pour lui donner à diner. Le Provençal mangea, chez Pinson, rue de l’Ancienne-Comédie, la moitié d’un dîner qui coûta quarante-sept francs. Au dessert, enire deux vins, Cérizet dit à son ami :

— Veux-tu me signer pour cinquante mille francs de lettres de change en te donnant la qualité d'avocat?

— Tu n’en ferais pas cinq mille francs... répondit Théodose.

— Cela ne te regarde pas; tu les payeras intégralement; c’est notre part, à monsieur qui te régale et à moi, dans une affaire où tu n’as rien à risquer, mais où tu auras le titre d'avocat, une belle clientèle et la main d’une fille de l’âge d’un vieux chien et riche d’au moins vingt à trente mille francs de rente. Ni Dutocq ni moi,nous ne pouvons l’épouser; nous devons t’équiper, te donner Pair d’un honnête homme, te nourrir, te loger, te mettre dans tes meubles. Donc, il nous faut des garanties. Je ne dis pas cela pour moi, je te connais, mais pour monsieur, de qui je serai le prête-nom.. Nous t’équipons en corsaire, quoi! pour faire la traite des blanches. Si nous ne capturons pas cette dot-là, nous passerons à d’autres exercices. Entre nous, nous n’avons pas besoin de prendre les choses avec les pincettes, c’est clair... Nous te donnerons les instructions, car l'affaire doit être prise

de longueur; il y aura du tirage, quoi! Voilà, j'ai des timbres.

— Garçon, une plume et de l'encre! dit Théodose,

— J'aime les gens comme ça! s’écria Dutocq.

— Signe « Théodose de la Peyrade, » et mets toimême : « Avocat, rue Saint-Dominique-d’Enfer, » sous les mots : Accepté pour dix mille; car nous daterons, nous te poursuivrons, tout cela secrètement, afin d’avoir sur toi prise de corps. Les armateurs doivent avoir leur sûreté quand le capitaine et le brick sont en mer.

Le lendemain de sa réception, l'huissier de la justice de paix rendit le service à Cérizet de faire des poursuites en secret; il venait le soir voir l’avocat, et tout fut mis en règle sans aucune publicité. Le tribunal de commerce rend cent de ces jugements-là par séance. On connaît la rigidité des règlements du conseil de l’ordre des avocats du barreau de Paris. Ce corps et celui des

avoués exercent une discipline sévère sur leurs membres.

Un avocat susceptible d’aller à Clichy serait rayé du tableau. Donc, Cérizet, conseillé par Dutocq, avait pris contre leur mannequin les seules mesures qui pussent leur assurer à chacun vingt-cinq mille francs dans la dot de Céleste. En signant ces titres, Théodose n’avait vu que sa vie assurée; mais, à mesure que l'horizon s’éclaircissait, à mesure qu’en jouant son rôle il montait d’échelon en échelon à une position de plus en plus élevée sur l'échelle sociale, il rêvait à se débarrasser de ses deux associés. Or, en demandant vingt-cinq mille francs à Thuillier, il espérait traiter à cinquante pour cent le rachat de ses titres avec Cérizet.

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Malheureusement, cette infàme spéculation n’est pas un fait exceptionnel : elle a lieu dans Paris sous des formes trop peu déguisées, pour que l'historien la néglige dans une peinture exacte et complète de la société. Dutocq, libertin fieffé, devait encore quinze mille francs sur sa charge, et, dans l’espérance du succès, il espérait, en termes familiers, allonger la courroie jusqu’à la fin de l’année 1840. Jusqu’alors, aucun de ces trois personnages n’avait bronché ni rugi. Chacun sentait sa force et connaissait le danger. Égale était la défiance, égale l’observation, égale l’apparente confiance, également sombres le silence ou le regard, quand les mutuels soupçons fleurissaient à la surface des joues ou dans le discours. Depuis deux mois surtout, la position de Théodose acquérait une force de fort détaché. Dutocq et Cérizet tenaient sous leur esquif un amas de poudre, et la mèche était sans cesse allumée; mais le vent pouvait souffler dessus et le diable pouvait noyer la poudrière.

Le moment où les animaux féroces vont prendre leur pâture a toujours paru le plus critique, et ce moment arrivait pour ces trois tigres affamés. Cérizet disait parfois à Théodose, par ce regard révolutionnaire que deux fois en ce siècle les souverains ont connu :

— Je t'ai fait roi, et je ne suis rien. C’est n'être rien que de n'être pas tout.

Une réaction d’envie allait son train d’avalanche en Cérizet. Dutocq se trouvait à la merci de son expéditionnaire enrichi. Théodose eût voulu brüler ses deux commanditaires et leurs papiers dans deux incendies. Tous - trois s’étudiaient trop à cacher leurs pensées, pour ne pas

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les deviner. Théodose avait une vie de trois enfers en pensant au dessous de cartes, à son jeu et à son avenir! Son mot à Thuillier fut un cri de désespoir; il jeta la sonde dans les eaux du vieux bourgeois, et n’y trouva que vingtcinq mille francs.

— Et, se dit-il, revenu chez lui, peut-être rien, dans un mois!

Il prit les Thuillier en une haine profonde. Mais il tenait Thuillier par un harpon entré jusqu’au fond de lamourpropre avec le projet d’un ouvrage intitulé De l'impôt et de l'amortissement, où il devait coordonner les idées publiées par le Globe saint-simonien, en les colorant de son style méridional et en leur prêtant une forme systématique. Les connaissances de Thuillier sur la matière devaient beaucoup servir Théodose. Il s’assit sur cette corde, et il résolut de combattre, avec une si pauvre base d'opération, la vanité d’un sot. Selon les caractères, c’est du granit ou du sable. Par réflexion, il fut heureux de sa confidence.

— En me voyant lui assurer sa fortune par la remise des quinze mille francs, au moment où j'ai tant besoin d'argent, il me regardera comme le dieu de la probité.

Voici comment Claparon et Cérizet avaient procédé avec le notaire l’avant-veille du jour où le délai de la surenchère expirait. Cérizet, à qui Claparon donna le mot de passe et indiqua la retraite du notaire, alla lui dire :

— Un de mes amis, Claparon, que vous connaissez, m’a prié de venir vous voir; il vous attend après-demain, le soir, où vous savez; il a le papier que vous attendez de lui, et il l’échangera avec vous contre les dix mille convenus, mais je dois être présent à la remise de la somme,

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car il m’est dû cinq mille francs... et je vous préviens, mon cher monsieur, que le nom de la contre-lettre est en blanc.

— J'y serai, dit l’ex-notaire.

Ce pauvre diable attendit toute la nuit avec les an- . goisses que l’on s’imagine, car il y allait de son salut ou de sa ruine définitive. Mais, au lever du soleil, au lieu de Claparon, il vit paraître un garde de commerce qui, portant un jugement en forme, lui signifia de l’accompagner à Clichy.

Cérizet s'était entendu avec un des créanciers de l’infortuné notaire, auquel il s'était chargé de le livrer moyennant le partage de la créance. Sur les dix mille francs destinés à Claparon, la victime de ce guet-apens, pour conserver sa liberté, fut obligée d’en payer six mille séance tenante. C'était le montant de sa dette.

En recevant sa part de cette extorsion :

— Voilà mille écus, se dit Cérizet, pour faire décamper Claparon.

Cérizet retourna voir le notaire et lui dit :

— Claparon est un misérable, monsieur! il a reçu quinze mille francs de l’acquéreur, qui va rester propriétaire. Menacez-le de découvrir à ses créanciers sa retraite, et d’une plainte en banqueroute frauduleuse, il vous donnera moitié.

Dans sa fureur, le notaire écrivit une lettre fulminante à Claparon. Claparon, au désespoir, craignit une arrestation, et Cérizet se chargea de lui procurer un passe-port.

— Tu m'as fait bien des farces, Claparon, dit Cérizet; mais écoute, tu vas me juger, Je possède pour tout bien

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mille écus,... je vais te les donner! Pars pour l'Amérique, et commence là ta fortune comme je fais la mienne ici. Le soir, Claparon, déguisé par Cérizet en vieille femme, partit pour le Havre en diligence. Gérizet se trouvait maître des quinze mille francs exigés par Claparon, et il attendit Théodose tranquillement, sans se presser. Cet homme, d’une intelligence vraiment rare, avait, sous le nom d’un créancier d'une somme de deux mille francs, un marchandeur qui ne devait pas venir en ordre utile former une surenchère. C'était une idée de Dutocq qu'il s'était empressé de mettre à exécution. On devait encore demander quinze mille francs pour écarter cette nouvelle concurrence : par conséquent, pour lui un supplément de sept mille cinq cents francs à recevoir, et il en avait besoin pour ajuster une affaire absolument semblable à celle de Thuillier, indiquée par Claparon, que le malheur hébétait. Il s'agissait d’une maison, sise rue Geoffroy-Marie, et qui devait être vendue pour une somme de soixante mille

francs. Madame veuve Poiret lui offrait dix mille francs, -

le marchand de vin autant, et des billets pour dix mille francs. Ces trente mille francs, et ce qu’il allait avoir, joints à six mille francs qu'il possédait, lui permettaient de tenter la fortune, avec d'autant plus de raison que les vingt-cinq mille francs dus par Théodose lui paraissaient certains.

— Le délai de la surenchère est passé, se dit Théodose en allant prier Dutocq de faire venir Cérizet ; si j’essayais de me débarrasser de ma sangsue?..,

— Vous ne pouvez pas traiter de cette affaire aillèurs «

que chez Gérizet, puisque Claparon y est, répondit Dutocq.

Théodose aïia donc, entre sept et huit heures, au taudis du bangaier des pauvres, que le greffier avait prévenu le matin de la visite de leur capital-homme.

La Peyrade fut reçu par Gérizet dans l’horrible cuisine où se-hachaïent les misères, où cuisaient les douleurs que nous avons entrevues. Ils se promenaient absolument comme deux bêtes en cage, en jouant la scène que voici :

— Apportes-tu les quinze mille francs?

— Non, mais je les ai chez moi.

rizet,

— Tu vas le savoir, répondit l’avocat, qui, de la rue Saint-Dominique à l’Estrapade, avait pris son parti.

Ce Provençal, en se retournant sur le gril où l’avaient

mis ses deux commanditaires, eut une bonne idée qui scintilla du sein des charbons ardents, Le péril a ses lueurs. Il compta sur la puissance de la franchise qui remue tout le monde, même un fourbe. On sait gré presque toujours

à un adversaire de se mettre nu jusqu’à la ceinture dans

un duel.

— Bon! dit Cérizet, les farces commencent.

Ce fut un mot sinistre qui passa tout entier par le nez en y prenant une horrible accentuation.

— Tu m'as mis dans une position magnifique, et je ne l'oublierai jamais, mon ami, reprit Théodose avec émotion.

— Oh! comme c'est ça!... dit Cérizet.

— Écoute-moi : tu ne te doutes pas de mes intentions.

— Si vraiment!., répliqua le prêteur à la petite semaine.

— Non.

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— Pourquoi pas dans ta poche? demanda aigrement Cé- …

— Tu ne veux pas lâcher les quinze mille...

Théodose haussa les épaules et regarda fixement Cérizet, qui, saisi de ces deux mouvements, garda le silence.

— Vivrais-tu dans ma position, en te sachant sous un canon chargé à mitraille, sans éprouver le désir d’en finir? Écoute-moi bien. Tu fais des commerces dangereux, et tu serais heureux d’avoir une solide protection au cœur de la justice de Paris. Je puis, en continuant mon chemin, me trouver substitut du procureur du roi, peut-être avocat général dans trois ans... Aujourd’hui, je t'offre une part d'amitié dévouée qui te servira bien certainement, ne fût-ce qu’à reconquérir plus tard une place honorable, Voici mes conditions...

— Des conditions! s’écria Cérizet.

— Dans dix minutes, je t’apporte vingt-cinq mille francs contre la remise de tous les titres que tu as contre moi.

— Et Dutocq? et Claparon?.….. s’écria Cérizet.

— Tu les planteras là... dit Théodose à l'oreille de son ami,

— C'est gentil! répondit Cérizet, et tu viens d’inventer ce tour de passe-passe en te trouvant à la tête de quinze mille francs qui ne sont pas à toi!

— J'en fais ajouter dix mille... Mais, d’ailleurs, nous nous connaissons...

— Si tu as le pouvoir de tirer dix mille francs à tes bourgeois, dit vivement Cérizet, tu leur en demanderas quinze... À trente, je suis ton homme... Franchise pour franchise.

— Ta demandes l'impossible! s’écria Théodose. En ce moment, si tu avais affaire à un Claparon, tes quinze

mille francs seraient Do car la maison est à notre Thuillier…

— Je vais aller le lui dire, répliqua Cérizet en feignant d'aller consulter Claparon et montant dans la chambre d’où ledit Claparon venait de partir, dix minutes avant l’arrivée de Théodose, emballé dans une citadine.

Les ou adversaires avaient parlé, on s’en doute, de

.- manière à ne pas être entendus, et, dès que Théodose

éleva la voix, par un geste Cérizet donna à comprendre à l’avocat que Claparon pouvait les écouter. Les cinq minutes pendant lesquelles Théodose entendit comme le bourdonnement de deux voix furent un supplice pour lui, car il jouait toute sa vie. Cérizet descendit et vint à son associé, le sourire sur les lèvres, les yeux brillant d’une malice infernale, tressaillant de joie, véritable Lucifer en gaieté.

— Je ne sais rien, moi!... fit-il en remuant les épaules: mais Claparon a des connaissances, il a travaillé pour des banquiers de haut bord, et il s’est mis à rire en disant : « Je m’en doutais!.…. » Tu seras forcé demain de m'apporter les vingt-cinq mille francs que tu m'offres, ettu n’en auras pas moins à racheter tes titres, mon petit.

— Et pourquoi ?... demanda Théodose, en se sentant la colonne vertébrale liquide comme si quelque décharge de fluide électrique intérieure l’eût fondue.

— La maison est à nous!

— Et comment?

— Claparon a formé une surenchère au nom d’un marchandeur, le premier qui l'avait poursuivi, un petit crapaud nommé Sauvaignou; c’est Desroches l’avoué qui va:

poursuivre, et demain matin vous allez recevoir une signification.… L'affaire vaut la peine que Claparon, Dutocq et moi, nous cherchions des fonds... Que serais-je devenu sans Claparon ? Aussi lui ai-je pardonné.. Je lui pardonne, et, tu ne me croiras peut-être pas, mon cher ami, je Pai embrassé! Change tes conditions.

Ce dernier mot fut épouvantable à entendre, surtout commenté par la physionomie de Cérizet, qui se donnait: le plaisir de jouer une scène du Zégataire, au milieu de l'étude à laquelle il se livrait du caractère du Provençal.

— Oh! Cérizet!... s’écria Théodose, moi qui te voudrais tant de bien!

— Vois-tu, mon cher, répondit Cérizet, entre nous, il faut de ça!

Et il se frappa le cœur.

— Tu n’en as pas. Dès que tu crois avoir barressur nous, tu veux nous aplatir… Je t'ai tiré de la vermine et des horreurs de la faim! Tu mourais comme un imbécile. Nous avons mis en présence de la fortune, nous l'avons passé la plus belle pelure sociale, nous t’avons mis là où il y avait à prendre, et voilà! Maintenant, je te connais: nous marcherons armés.

— C’est la guerre ! fit Théodose.

— Tu tires le premier sur moi, dit Cérizet. CE

— Mais, si vous me démolissez, adieu les espérances! et, si vous ne me démolissez pas, vous avez en moi un ennemi !.… ;

— Voilà ce que je disais hier à Dutocq, répliqua froidement Cérizet; mais, que veux-tu! nous choisirons entre

les deux... nous irons selon les circonstances... Je suis bon enfant, reprit-il après une pause : apporte-moi tes vingt-cinq mille francs demain, à neuf heures, et Thuillier <onservera la maison... Nous continuerons à te servir par les deux bouts, et tu nous payeras... Après ce qui vient de se passer, mon petit, n’est-ce pas gentil ?..

Et Cérizet frappa sur l'épaule de Théodose avec un cynisme plus flétrissant que ne l'était jadis le fer du bourreau.

çal, car il y a, comme tu dis, du tirage!

— Je tàcherai de décider Claparon; il est pressé, cet homme !

— Eh bien, à demain, dit Théodose en homme qui paraissait avoir pris un parti,

— Bonsoir, ami, fit Cérizet d’un ton nasal qui déshono-

rerait le plus beau mot de la langue, — En voilà un qui en a, une sucéel... se dit-il en regardant Théodose allant par la rue d’un pas d'homme étourdi.

Quand Théodose eut trouvé la rue des Postes, il alla, par une marche rapide, vers la maison de madame Colleville, s’exaltant en lui-même et se parlant à haute voix. Il arriva, par le feu de ses passions soulevées et par cette espèce d'incendie intérieur que beaucoup de Parisiens connaissent, car ces situations horribles abondent à Paris, à une espèce de frénésie et d’éloquence qu'un mot fera comprendre. Aù détour de Saint-Jacques du Haut-Pas, il s'écria, dans la petite rue des Deux-Églises :

— Je le tuerai!.…,

— En voilà un qui n’est pas content! dit un ouvrier,

— Eh bien, donne-moi jusqu’à midi, reprit le Proven-

qui calma par cette plaisanterie l’incandescente folie à laquelle Théodose était en proie.

En sortant de chez Cérizet, il avait eu l’idée de se confier

Flavie et de lui tout avouer. Les natures méridionales sont ainsi, fortes jusqu'à de certaines passions où tout s'écrase. Il entra. Flavie était seule dans sa chambre; elle vit Théodose et se crut violée ou morte.

— Qu'avez-vous? s’écria-t-elle.

— J'ai..., dit-il. M'aimez-vous, Flavie ?

— Oh! pouvez-vous en douter?

— M’aimez-vous absolument, la!... même criminel?

— ÀA-t-il tué quelqu'un? se dit-elle.

Elle répondit par un signe de tête.

Théodose, heureux de saisir cette branche de saule, alla de sa chaise sur le canapé de Flavie, et, là, deux torrents de larmes coulèrent de ses yeux, au milieu de sanglots à faire pleurer un vieux juge.

— Je n’y suis pour personne! alla dire Flavie à sa bonne.

Elle ferma les portes et revint auprès de Théodose, en se sentant remuée au plus haut degré maternel. Elle trouva l'enfant de la Provence étendu, la tête renversée et pleurant. Il avait pris son mouchoir : le mouchoir, quand Flavie voulut le lui retirer, était pesant de larmes.

— Mais qu'y a-t-il? qu'avez-vous? demanda-t-elle,

La nature, plus pénétrante que l’art, servit admirablement Théodose, qui ne jouait plus de rôle, il était luimême, et ces larmes, cette crise nerveuse, furent la signature de ses précédentes scènes de comédie.

— Vous êtes un enfant! dit-elle d’une voix douce en

ass

maniant les cheveux de Théodose, dans les yeux duquel les larmes se séchaient.

— Je ne vois que vous au monde! s’écria-t-il en baïisant avec une sorte de rage les mains de Flavie, et, si vous me restez, si vous êtes à moi comme le corps est à l’âme, comme l’âme est au corps, dit-il en se reprenant avec une grâce infinie, eh bien, j'aurai du courage!

Il se leva, se promena.

— Oui, je lutterai, je reprendrai des forces, comme Antée, en embrassant ma mère! et j'étoufferai dans mes mains ces serpents qui m’enlacent, qui me donnent des baisers de serpents, qui me bavent sur les joues, qui veulent me sucer mon sang, mon honneur! Oh! la misère! Oh! qu'ils sont grands, ceux qui savent s’y tenir debout, le front haut! J'aurais dû me laisser mourir de faim sur mon grabat, il y a trois ans et demi! Le cercueil est un lit bien doux en comparaison de la vie que je mène! Voici dix-huit mois que je mange du bourgeois! et, au moment d'atteindre à une vie honnête, heureuse, d’avoir un magnifique avenir; au moment où j’avance pour m'attabler au festin social, le bourreau me frappe sur l'épaule. Oui, le monstre! il m’a frappé sur l'épaule, et m’a dit : « Paye la dîme du diable, ou meurs !... » Et je ne les roulerais pas! et je ne leur enfoncerais pas mon bras dans la gueule jusqu’à leurs entrailles! Oh! si, je le ferai! Tenez, Flavie, ai-je les yeux secs? Ah! maintenant je ris, je sens ma force et je retrouve ma puissance... Oh! dites-moi que vous m’aimez,.… redites-le ! C'est en ce moment, comme au condamné, le mot « Grâce! »

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— Vous êtes terrible, mon ami! dit Flavie: oh! vous

m'avez brisée.

Elle ne comprenait rien, mais elle tomba sur le canapé comme morte, agitée par ce spectacle, et alors Thégdose se mit à ses genoux. -

— Pardon! pardon! dit-il.

— Mais, enfin, qu'avez-vous ? demanda-t-elle.

— On veut me perdre. Oh! promettez-moi Céleste, et vous verrez la belle vie à laquelle je vous ferai participer !.…

Si vous hésitez. eh bien, c’est me dire ne vous serez

à moi, je vous prends !..

Et il fit un mouvement si vif, que Flavie, effrayée, se leva etse mit à marcher...”

— Oh! mon ange! à vos pieds, là... Quel miracle! Bien certainement, Dieu est pour moi! J'ai comme une

clarté. J'ai eu soudain une idée! Oh! merci, mon bon

ange, grand Théodose !... tu m'as sauvé!

Flavie admira cet être caméléonesque : un genou en.

terre, les mains en croix sur la poitrine et les yeux élevés vers le ciel, dans une extase religieuse, il récitait une prière, il était le catholique le plus fervent, il se signa. Ce fut beau comme la communion de saint Jérôme.

— Adieu! dit-il avec une mélancolie et une voix qui séduisaient. À

— Oh! s’écria Flavie, laissez-moi ce mouchoir.

Théodose descendit comme un fou, sauta dans la rue,

courut chez les Thuillier; mais il se retourna, vit Flavie à”

sa fenêtre et lui fit un signe de triomphe.

— Quel homme!... se dit-elle. +

— Bon ami, dit-il d’un ton doux et calme, presque pa-

telin, à Thuillier, nous sommes entre les mains de fripons atroces; mais je vais leur donner une petite leçon. — Qu'y at-il? dit Brigitte.

— Eh bien, ils veulent vingt-cinq mille francs, et, pour nous faire la loi, le notaire ou ses complices ont formé une

surenchère : prenez cinq mille francs sur vous, Thuillier, et venez avec moi, je vais vous assurer votre maison. Je me fais des ennemis implacables!... s’écria-t-il, ils vont vouloir me tuer moralement. Pourvu que vous résistiez à

leurs infâmes calomnies et que vous ne changiez jamais pour moi, voilà tout ce que je demande. Qu'est-ce que

c’est, après tout, que cela? Si je réussis, vous payerez la maison cent vingt-cinq mille francs au lieu de la payer cent vingt.

— Ça ne recommencera pas? demanda Brigitte, inquiète et dont les yeux se dilatèrent par l'effet d’un violent soupçon.

— Les créanciers inscrits ont seuls le droit de surenchérir, et, comme il n’y a que celui-là qui en ait usé,

nous sommes tranquilles. La créance n’est que de deux .

mille francs, mais il faut bien payer les avoués dans ces

sortes d’affaires, et savoir lâcher un billet de mille francs - au créancier. ; — Va, Thuillier, dit Brigitte, va prendre ton es

tes gants, et tu‘trouveras la somme où tu sais...

— Comme j'ai lâché les quinze mille francs sans succès, je ne veux plus que l'argent passe par mes mains... Thuil-

lier payera lui-même, dit Théodose en se voyant seul avec Brigitte. Vous avez bien gagné vingt mille francs dans le marché que je vous ai fait faire avec Grindot; il croyait

servir le notaire, et vous possédez un immeuble qui, dans inq ans, vaudra près d’un million. C’est un coin de belevard!

Brigitte était inquiète en écoutant, absolument comme un chat qui sent des souris sous un plancher. Elle regardait Théodose dans les yeux, et, malgré la justesse de ses observations, elle concevait des doutes.

— Qu’avez-vous, petite tante?

— Oh! je serai dans des transes mortelles jusqu’à ce que nous soyons propriétaires.

— Vous donneriez bien vingt mille francs, n’est-ce pas, dit Théodose, pour que Thuillier fût ce que nous appelons possesseur incommutable? eh bien, souvenez-vous que je vous ai gagné deux fois cette fortune.

— Où allons-nous?... demanda Thuillier.

— Chez maître Godeschal!l qu'il faut prendre pour avoué.

— Mais nous l’avons refusé pour Céleste! s’écria la jieille fille.

— Eh! c’est bien à cause de cela que j’y vais, répondit Théodose; je l’ai jugé, c’est un homme d’honneur, et il trouvera beau de vous rendre service.

Godeschai, successeur de Derville, avait été pendant plus de dix ans le maître clerc de Desroches. Théodose, à qui cette circonstance était connue, eut ce nom-là jeté dans l'oreille comme par une voix intérieure au milieu de son désespoir, et il entrevit la possibilité de réussir à faire tomber des mains de Claparon l'arme avec laquelle Cérizet le menaçait. Mais, avant tout, l’avocat devait pénétrer dans le cabinet de Desroches et s’y éclairer sur la

situation de ses adversaires. Godeschal seul, en raison de l'intimité qui subsiste entre le clerc et le patron, pouvait être son guide.

Entre eux, les avoués de Paris, quand ils sont liés comme le sont Godeschal et Desroches, vivent dans une confraternité véritable, et il en résulte une certaine facilité d’arranger les affaires arrangeables,. Ils obtiennent les uns des autres, à charge de revanche, les concessions possibles, par l’application du proverbe : Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le sëné, qui se met en pratique, dans toutes les professions, entre ministres, à l’armée, entre juges, entre commerçants, partout où l’inimitié n’a pas élevé de trop fortes barrières entre les parties. À

« Je gagne d’assez bons honoraires à cette transaction » est une raison qui n’a pas besoin d’être exprimée, elle est dans le geste, dans l’accent, dans le regard. Et, comme les avoués sont gens à se retrouver sur ce terrain, l’af- : faire s'arrange. Le contre-poids à cette camaraderie existe dans ce qu’il faudrait nommer la conscience du métier. Ainsi, la société doit croire au médecin qui, faisant acte de médecine légale, dit : « Ce corps contient de l’arsenic:; » aucune considération ne vient à bout de l’amour-propre de l'acteur, de la probité du légiste, de l'indépendance du ministère public. Aussi, l’avoué de Paris dit-il avec la même bonhomie : « Tu ne peux pas obtenir ça, mon client est enragé ; » l’autre répond : « Eh bien, nous verrons... »

Or, la Peyrade, homme fin, avait assez trainé sa robe au Palais pour savoir combien les mœurs judiciaires serviraient son projet.

— Restez dans la voiture, dit-il à Thuillier, en arri-

vant rue Vivienne, où Godeschal était devenu patron là où il avait fait ses premières armes: vous ne monterez que s’il se charge de l'affaire. |

Il était onze heures du soir, la Peyrade ne s'était pas trompé dans ses calculs en espérant trouver un avoué de fraîche date occupé dans son cabinet à cette heure.

— À quoi dois-je la visite de M. l’avocat? dit Godeschal en allant au-devant de la Peyrade,

Les étrangers, les gens de province, les gens du monde ne savent peut-être pas que les avocats sont aux avoués ce que sont les généraux aux maréchaux; il existe une ligne de démarcation sévèrement maintenue entre l'ordre des avocats et la compagnie des avoués de Paris. Quelque vénérable que soit un avoué, quelque forte que soit sa tête, il doit aller chez l’avocat. L'avoué, c’est l'administrateur qui trace le plan de campagne, qui ramasse les munitions, qui met tout en œuvre; l'avocat livre la bataille, On ne sait pas plus pourquoi la loï donne au client deux hommes pour un, qu’on ne sait pourquoi l’auteur a besoin d’un imprimeur et d’un libraire. L'ordre des avocats défend à ses membres de faire aucun acte du ressort des avoués. Il est très-rare qu’un grand avocat mette jamais le pied dans une étude; on se voit au Pa= lais, mais, dans le monde, il n’y a plus de barrière, et quelques avocats, dans la position de la Peyrade surtout, dérogent en allant quelquefois trouver les avoués; mais ces cas sont rares et sont presque toujours justifiés par une urgence quelconque.

— Eh! mon Dieu, dit la Peyrade, il s’agit d’une affaire grave, et surtout d’une question de délicatesse que nous

avons à résoudre à nous deux. Thuillier . trauve en bas, dans une voiture, et je viens, non pas à titre d’avocat, mais comme l’ami de Thuillier. Vous seul êtes en position de lui rendre un immense service, et j'ai dit que vous aviez une âme trop noble (car vous êtes le digne successeur du grand Derville) pour ne pas mettre à ses ordres toute votre capacité. Voici l’affaire.

Après avoir expliqué, tout à son avantage, la rouerie à laquelle il fallait répondre par de l’habileté, car les avoués rencontrent plus de clients menteurs que de clients véraces, l’avocat résuma son plan de campagne. :

— Vous devriez, mon cher maître, aller ce soir même trouver Desroches, le mettre au fait de cette trame, obtenir de lui qu’il fasse venir demain matin son client, ce Sauvaignou; nous le confesserions entre nous trois, et, s’il veut un billet de mille francs outre sa créance, nous le làcherons, sans compter cinq cents francs d’honoraires pour vous et autant pour Desroches, si Thuillier tient le désistement de Sauvaignou demain, à dix heures... Ce Sauvaignou, que veut-il? Son argent! Eh bien, un marchandeur ne résistera guère à l’appât d’un billet de mille francs, quand même il serait l’instrument d’une cupidité cachée derrière, Le débat entre ceux qui le font mouvoir et lui nous importe peu... Voyons, tirez de là la famille- Thuillier.…

— Je vais aller chez Desroches à l'instant, dit Godeschal.

— Non, pas avant que Thuillier vous ait signé un pouvoir et remis cinq mille francs. Il faut mettre argent sur table dans ces cas-là.…

Après une entrevue où Thuillier fut présent, la Peyrade emmena Godescha! en voiture et le mit rue de Béthisy, chez Desroches, en alléguant qu’ils passaient par là pour retourner rue Saint-Dominique-d’Enfer, et, sur le pas de la porte de Desroches, la Peyrade prit rendez-vous pour le lendemain, à sept heures.

L'avenir et la fortune de la Peyrade étaient attachés au succès de cette conférence. Aussi ne doit-on pas s’étonner de le voir passer par-dessus les usages de la compagnie, en venant chez Desroches y étudier Sauvaignou, se mêler au combat, malgré le danger qu’il courait en se mettant sous les yeux du plus redoutable des avoués de Paris.

En entrant, et tout en saluant, il observa Sauvaignou, C'était, comme le nom le lui faisait pressentir, un Marseillais, un premier ouvrier placé, comme son nom de marchandeur l’indiquait, entre les ouvriers et le maître menuisier en bâtiments, pour soumissionner l’exécution des travaux entrepris. Le bénéfice de l’entrepreneur se compose de la somme qu'il gagne entre le prix du marchandeur et celui donné par le constructeur, déduction faite des fournitures, il ne s’agit que de la main-d'œuvre.

Le menuisier tombé en faillite, Sauvaignou s'était fait reconnaître, par jugement du tribunal de commerce, créancier de l'immeuble, et avait pris inscription. Cette petite affaire avait terminé la dégringolade. Sauvaignou, petit homme trapu, vêtu d’une blouse en toile grise, ayant une casquette sur la tête, était assis sur un fauteuil. Trois billets de mille francs placés devant lui, sur le bureau de Desroches, disaient assez à la Peyrade que l’en-

gagement avait eu lieu, que les avoués venaient d’échouer. Les yeux de Godeschal parlaient de reste, et le regard que Desroches lança sur l’avocat des pauvres fut comme un coup de pic donné dans une fosse. Stimulé par le danger, le Provençal fut magnifique ; il mit la main sur les billets de mille francs et les plia pour les serrer.

—- Thuillier ne veut plus, dit-il à Desroches.

— Eh bien, nous voilà d'accord, répondit le terrible avoué.

— Oui; votre client va nous apporter cinquante mille francs de dépenses faites dans l'immeuble, suivant le marché souscrit entre Thuillier et Grindot. Je ne vous avais pas dit cela hier, dit-il en se tournant vers Godeschal.

— Entendez-vous ça?... dit Desroches à Sauvaignou. Voilà l’objet d’un procès que je ne ferai pas sans des garanties…

— Mais, messieurs, dit le marchandeur, je ne puis pas traiter sans avoir vu ce brave homme qui m’a remis cinq cents francs en à-compte pour lui avoir signé un chiffon de procuration. :

— Tu es de Marseille? dit la Peyrade en patois à Sauvaignou.

— Oh! s'il entame en patois, il est perdu! dit tout bas Desroches à Godeschal.

— Oui, monsieur.

— Eh bien, pauvre diable, reprit Théodose, on veut te ruiner. Sais-tu ce qu’il faut faire? Empoche ces trois mille francs, et, quand l’autre viendra, prends ta règle et donnelui une raclée en lui disant qu’il est un gueux, qu’il vou-

lait se servir de toi, que tu révoques ta procuration, et que tu lui rendras son argent la semaine des trois jeudis. Puis, avec ces trois mille cinq cents francs-là, et tes économies, va-t’en à Marseille. Et, s’il t’arrive quoi que ce soit, viens trouver ce monsieur-là... Il saura bien où me prendre, et je te tirerai de presse; car, vois-tu, je suis non-seulement un bon Provençal, mais encore l’un des premiers avocats de Paris, et l’ami des pauvres...

Quand l’ouvrier trouva dans un compatriote une autorité pour sanctionner les raisons qu’il avait de trahir le prêteur à la petite semaine, il capitula, demandant trois mille cinq cents francs.

Les quinze cents francs accordés :

— Une bonne raclée, dit Sauvaignou, ça vaut bien ça, car il pourrait me mettre en correctionnelle..…

— Non, ne tape que quand il te dira des sottises, lui répondit la Peyrade, ce sera de la défense personnelle.

Quand Desroches lui eut affirmé que la Peyrade était un avocat plaidant, Sauvaignou signa le désistement contenant quittance des frais, intérêts et principal de sa créance, faite par acte double entre Thuillier et lui, tous

deux assistés de leurs avoués respectifs, afin que cette pièce eût la vertu de tout éteindre. :

— Nous vous laissons les quinze cents francs, dit la Peyrade à l'oreille de Desroches et de Godeschal, mais à la condition de me donner le désistement, je vais l'aller faire signer à Thuillier chez Cardot, son notaire; le pauvre homme n’a pas fermé l’œil de la nuit.

— Bien! dit Desroches. — Vous pouvez vous flatter,

ajouta-t-il en faisant signer Sauvaignou, d’avoir lestement gagné quinze cents francs.

— Ils sont bien à moi, monsieur l'écrivain? demanda le Provençal, inquiet déjà.

— Oh! bien légitimement, répondit Desroches. Seulement, vous allez signifier ce matin une révocation de vos pouvoirs à votre mandataire, à la date d'hier; passez à l'étude, tenez, par là...

Desroches dit à son premier clerc ce qu’il y avait à faire, en enjoignant à un élève de veiller à ce que l’huissier allàt chez Cérizet avant dix heures.

— Je vous remercie, Desroches, dit la Peyrade en serrant la main de l’avoué; vous pensez à tout, je n’oublierai pas ce service-là.… | |

— Ne déposez votre acte chez Cardot qu'après midi.

— Eh! pays, cria l’avocat en provençal à Sauvaignou, promène ta Margot toute la journée à Belleville, et surtout ne rentre pas chez toi.

.— Je vous entends, dit Sauvaignou, la poignée, demain !..

— Eh donc! fit la Peyrade en jetant un cri de Provençal.

— Il y a là-dessous quelque chose, disait Desroches à Godeschal au moment où l’avocat revint de l'étude dans son cabinet.

— Les Thuillier ont un magnifique immeuble Fons rien, dit Godeschal, voilà‘tout.

— La Peyrade et Cérizet me font l’effet de deux plongeurs qui se battent sous mer, — Que dirai-je à Cérizet, de qui je tiens l’affaire? demanda Desroches à l’avocat, à

la suite de cette fine remarque faite à voix basse.

— Que vous avez eu la main forcée par Sauvaignou, répliqua la Peyrade.

— Et vous ne craignez rien? dit à brûle-pourpoint Desroches à la Peyrade.

— Oh! moi, j'ai des leçons à lui donner!

— Demain, je saurai tout, dit Desroches à Godeschal; rien n’est plus bavard qu’un vaincu!

La Peyrade sortit en emportant son acte. À onze heures, il était à l'audience du juge de paix, calme, ferme, et, en voyant venir Cérizet pàle de rage, les yeux pleins de venin, il lui dit à l'oreille :

— Mon cher, je suis bon enfant aussi, moi! je tiens toujours à ta disposition vingt-cinq mille francs en billets de banque contre la remise de tous les titres que tu as contre moi...

Cérizet regarda l’avocat des pauvres sans pouvoir trouver un mot de réponse; il était vert; il absorbaït sa bile.

— Je suis propriétaire incommutable!... s’écria Thuillier en revenant de chez Jacquinot, le gendre et le successeur de Cardot. Aucune puissance humaine ne peut m’arracher ma maison. Ils me l'ont dit!

Les bourgeois croient beaucoup plus à ce que leur disent les notaires qu’à ce que leur disent les avoués. Le notaire est plus près d’eux que tout autre officier ministériel. Le bourgeois de Paris ne se rend pas sans effroi chez son avoué, dont l’audace -belligérante le trouble, tandis qu’il monte toujours avec un nouveau plaisir chez son notaire; il en admire la sagesse et le bon sens.

— Cardot, qui cherche un beau logement, m’a de-

mandé l’un des appartements du second étage... repritil; si je veux, il me présentera dimanche un principal locataire qui propose un bail de dix-huit ans, à quarante mille francs, impôts à sa charge... Qu'en dis-tu, Brigitte ?

— Il faut attendre, répondit-elle. Ah! notre cher Théodose m’a donné une fière venelte !.…

— Holà! bonne amie; mais tu ne sais donc pas que Cardot, m’ayant demandé qui m'avait fait faire cette affaire-là, m’a dit que je lui devais un présent d’au moins dix mille francs. Au fait, je lui dois tout!

— Mais il est l'enfant de la maison, répondit Brigitte.

— Ce pauvre garçon, je lui rends justice, il ne demande rien.

— Eh bien, bon ami, dit la Peyrade en revenant à trois heures de la justice de paix, vous voilà richissime!

— Et par toi, mon cher Théodose…

— Et vous, petite tante, êtes-vous revenue à la vie? Ah! vous n’avez pas eu si grand’ peur que moi... Je fais passer vos intérêts avant les miens. Tenez, je n’ai respiré librement que ce matin, à onze heures; maintenant, je suis sûr d’avoir à mes trousses des ennemis mortels dans les deux personnes que j'ai trompées pour vous. En revenant, je me demandais quelle a été votre influence pour me faire commettre cette espèce de crime! ou si le bonheur d’être de votre famille, de devenir votre enfant, effacera la tache que je me vois sur la conscience...

— Bah! tu t'en confesseras, dit Thuillier, l'esprit fort.

— Maintenant, dit Théodose à Brigitte, vous pouvez payer en toute sécurité le prix de la maison, quatre-vingt

LS

mille francs, les trente mille francs à Grindot, en tout, avec ce que vous avez payé de frais, cent vingt mille francs, et ces derniers vingt mille francs font cent qua-

‘ rante. Si vous louez à un principal locataire, demandez-

lui la dernière année d’avance, et réservez-moi, pour ma femme et moi, tout le premier étage au-dessus de l’entresol. Vous trouverez encore quarante mille francs pour douze ans à ces conditions-là. Si vous voulez quitter ce quartier-ci pour celui de la Chambre, vous aurez bien de quoi vous loger avec nous dans ce vaste premier, qui a remise, écurie, et tout ce qui constitue une grande existence, Et maintenant, Thuillier, je vais t'avoir la croix de la Légion d'honneur!

A ce dernier trait, Brigitte s’écria :

— Ma foi! mon petit, vous avez si bien fait nos affaires, que je vous laisse à conclure celle de la maison.

— N'abdiquez pas, belle tante, dit Théodose, et Dieu

me garde de faire un pas sans vous! vousêtes le bon

génie de la famille. Je pense seulement au jour où Thuillier sera de la Chambre, Vous rentrerez dans quarante mille francs d’ici à deux mois. Et cela nempêchera pas Thuillier de toucher ses dix mille francs de loyer au premier terme,

Après avoir jeté cet espoir à la vieille fille, qui jubilaït, il entraîna Thuillier dans le jardin, et, sans barguigner, il lui dit :

— Bon ami, trouve moyen de demander dix mille francs à ta sœur, et qu’elle ne puisse jamais se douter qu’ils me seront remis; dis-lui que cette somme est nécessaire dans les bureaux pour faciliter ta nomination comme

chevalier de la Légion d'honneur, et que tu sais à qui dis-.

tribuer cette somme, . — C’est cela, dit Thuillier ; d’ailleurs, je la lui rendrai sur les loyers.

— Aie l'argent ce soir, bon ami; je vais sortir pour ta |

croix, et, demain, nous saurons à quoi nous en tenir... — Quel homme tu es! s’écria Thuillier.

— Le ministère du 14% mars va tomber, il faut obtenir cela de lui, répondit finement Théodose.

L'avocat courut chez madame Colleville, et lui dit en

entrant :

— Jai vaincu; nous aurons pour Céleste un immeuble d’un million dont la nue propriété lui sera donnée au

contrat par Thuillier; mais gardons ce secret, votre fille

serait demandée par des pairs de France. Cet avantage ne se fera, d’ailleurs, qu’en ma faveur. Maintenant, habillez-vous, allons chez madame la comtesse du Bruel,

elle peut faire avoir la croix à Thuillier, Pendant que

vous vous mettrez sous les armes, je vais faire un doigt

de cour à Céleste, et nous causerons en voiture.

La Peyrade avait vu, dans le salon, Céleste et Félix

Phellion, Flavie avait tant de confiance en sa fille, qu’elle l'avait laissée avec le jeune professeur. Depuis le grand succès obtenu dans la matinée, Théodose sentait la nécessité de commencer à s'adresser à Céleste, L'heure de brouiller les deux amants était venue, il n’hésita point

à clouer son oreille à la porte du salon avant d’y entrer,

afin de savoir quelle lettre ils épelaient de l’alphabet de.

l'amour, et il fut convié, pour ainsi dire, à commettre ce crime domestique en comprenant par quelques éclats de

voix qu’ils se querellaient. L'amour, selon l’un de nos poëtes, est un privilège que deux êtres se donnent, de se faire réciproquement beaucoup de chagrin à propos de rien.

Une fois Félix élu dans son cœur pour le compagnon de sa vie, Céleste eut le désir moins de l’étudier que de s’unir à lui par cette communion du cœur qui est le commencement de toutes les affections, et qui, chez les esprits jeunes, amène un examen involontaire. La querelle à laquelle Théodose allait prêter l'oreille prenait sa source dans un dissentiment profond survenu depuis quelques jours entre le mathématicien et Céleste.

Cette enfant, le fruit moral de l’époque pendant laquelle madame Colleville essaya de se repentir de ses fautes, était d’une piété solide; elle appartenait au vrai troupeau des fidèles, et, chez elle, le catholicisme absolu, tempéré par la mysticité qui plaît tant aux jeunes âmes, était une poésie intime, une vie dans la vie. Les jeunes filles partent de là pour devenir des femmes excessivement légères ou des saintes. Mais, pendant cette belle période de leur jeunesse, elles ont dans le cœur un peu d’absolutisme; dans leurs idées, elles ont toujours devant les yeux l’image de la perfection, et tout doit être céleste, angélique ou divin pour elles. En dehors de leur idéal, rien n’existe, tout est boue et souillure. Cette idée fait alors rejeter beaucoup de diamants à paille par des filles qui, femmes, adorent des stras.

Or, Céleste avait reconnu non pas l'irréligion, mais l'indifférence de Félix en matière de religion. Comme la plupart des géomètres, des chimistes, des mathématiciens

et des grands naturalistes, il avait soumis la religion au raisonnement : il y reconnaissait un problème insoluble comme la quadrature du cercle. Déiste in petto, il restait dans la religion de la majorité des Français, sans y attacher plus d'importance que la loi nouvelle éclose en juillet. Il fallait Dieu dans le ciel, comme un buste de roi sur un socle à la mairie. Félix Phellion, digne fils de son père, n'avait pas mis le plus léger voile sur sa conscience; il y laissait lire par Céleste avec la candeur, avec la distraction d’un chercheur de problèmes : et la jeune fille mélait la question religieuse à la question civile ; elle professait une profonde horreur pour l’athéisme, son confesseur lui disait que le déiste est le cousin germain de : l’athée.

— Avez-vous pensé, Félix, à faire ce que vous m'avez promis ? demanda Céleste aussitôt que madame Colleville les eut laissés seuls.

— Non, ma chère Céleste, répondit Félix.

— Oh! manquer à ses promesses! s’écria-t-elle doucement.

— Il s'agissait d’une profanation, dit Félix. Je vous aime tant, et d’une tendresse si peu ferme contre vos désirs, que j'ai promis une chose contraire à ma conscience. La conscience, Céleste, est notre trésor, notre force, notre appui. Comment vouliez-vous que j'allasse dans une église me meitre aux genoux d’un prêtre en qui je ne vois qu’un homme? Vous m'eussiez méprisé, si je vous avais obéi.

— Ainsi, mon cher Félix, vous ne voulez pas aller à l’église? dit Céleste en jetant à celui qu’elle aimait un

regard trempé de larmes. Si j'étais votre femme, vous me laisseriez aller seule 1à?.. Vous ne m’aimez pas comme je vous aime! car, jusqu’à présent, j'ai dans le cœur, pour un athée, un sentiment contraire à ce que Dieu veut de moi!

— Un athée! s’écria Félix Phellion. Oh! non. Écoutez, Céleste. Il y a certainement un Dieu, j'y crois, mais j'ai de lui de plus belles idées que n’en ont vos prêtres; je ne le rabaisse pas jusqu’à moi, je tente de m'élever jusqu'à lui... J'écoute la voix qu’il a mise en moi, que les honnêtes gens appellent la conscience, et je tâche de ne pas obscurcir les divins rayons qui m'’arrivent. Aussi ne nuirai-je jamais à personne, et ne ferai-je jamais rien contre les commandements de la morale universelle, qui fut la morale de Confucius, de Moïse, de Pythagore, de Socrate, comme celle de Jésus-Christ. Je resteraipardevant Dieu; mes actions seront mes prières; je ne mentirai jamais, ma parole sera sacrée, et jamais je ne ferai rien de bas ni de vil... Voilà les enseignements que je tiens de mon vertueux père, et que je veux léguer à mes enfants. Tout le bien que je pourrai faire, je l’accomplirai, même dussé-je en souffrir, Que ne de plus à un homme?

Gette profession de foi de Phellion fit douloureusement hocher la tête à Géleste.

— Lisez attentivement, dit-elle, l’Imitation de Jésus- Christ! Essayez de vous convertir à la sainte Église catholique, apostolique et romaine, et vous reconnaîtrez combien vos paroles sont absurdes.…. Écoutez, Félix : le mariage n’est pas, selon l'Église, une affaire d’un jour, la

satisfaction de nos désirs; il est fait pour l’éternité.. Comment! nous serions unis la nuit et le jour, nous devrions faire une seule chair, un seul verbe, et nous aurions dans notre cœur deux langages, deux religions, une cause de dissentiment perpétuel! Vous me condamneriez à des pleurs que je vous cacherais sur l’état de votre âme; je pourrais m'adresser à Dieu, quand je verrais MCessamment sa droite armée contre vous! Votre sang de déiste et vos convictions pourraient animer mes enfants! Oh! mon Dieu, combien de malheurs pour une épouse! Non, ces idées sont intolérables.. O Félix! soyez de ma foi, car je ne puis être de la vôtre ! Ne mettez pas des abîmes entre nous. Si vous m'’aimiez, vous auriez déjà lu lImitation de Jésus-Christ.

Les Phellion, enfants du Constitutionnel, n’aimaient pas Pesprit prêtre. Félix eut l’imprudence de répondre à cette espèce de prière échappée du fond d’une âme ardente :

— Vous répétez, Céleste, une leçon de votre confesseur, et rien n’est plus fatal au bonheur, croyez-moi, que l'intervention des prêtres dans les ménages.

— Oh! s’écria Céleste indignée, et que l’amour seul avait inspirée, vous n’aimez pas! La voix de mon cœur ne va pas au vôtre! Vous ne m’avez pas comprise, car vous ne m'avez pas entendue, et je vous pardonne, car vous ne savez Ce que vous dites. |

Elle s’enveloppa dans un silence superbe, et Félix alla battre du tambour avec les doigts sur une vitre de la fenêtre : musique familière de ceux qui se livrent à des réflexions poignantes. Félix, en effet, se posait ces singulières et délicates questions de conscience Phellion :

— Céleste est une riche héritière, et, en cédant, contre la voix de la religion naturelle, à ses idées, j'aurais en vue de faire un mariage avantageux : acte infâme. Je ne dois pas, comme père de famille, laisser les prêtres avoir la moindre influence chez moi; si je cède aujourd'hui, je fais un acte de faiblesse qui sera suivi de beaucoup d’autres également pernicieux à l’autorité du père et du mari, Tout cela n’est pas digne d’un philosophe.

Et il revint vers sa bien-aimée.

— Céleste, je vous en supplie à genoux, ne mélons pas ce que la loi, dans sa sagesse, a séparé. Nous vivons pour deux mondes, la société et le ciel. À chacun sa voie pour faire son salut; mais, quant à la société, n'est-ce pas obéir à Dieu que d’en observer les lois? Le Christ a dit : « Rendez à César ce qui appartient à César. » César est le monde politique... Oublions cette petite querelle!

— Une petite querelle! s’écria la jeune enthousiaste, Je veux que vous ayez mon cœur comme je veux avoir tout le vôtre, et vous en faites deux parts! N'est-ce pas le malheur? Vous oubliez que le mariage est un sacrement...

— Votre prêtraille vous tourne la tête! s’écria le mathématicien impatienté.

— Monsieur Phellion, dit Céleste en l'interrompant vivement, assez sur ce sujet !

Ce fut sur ce mot que Théodose jugea nécessaire d’entrer, et trouva Céleste pâle et le jeune professeur inquiet comme un amant qui vient d’irriter sa maîtresse.

— J'ai entendu le mot assez! Il y avait donc trop? demanda-t-il en regardant tour à tour Céleste et Félix.

— Nous par.ions religion,.… répondit Félix, et je disais à mademoiselle combien l'influence religieuse était funeste au Sein des ménages...

— Il ne s'agissait pas de cela, monsieur, dit aigrement Céleste, mais de savoir si le mari et la femme peuvent ne faire qu’un seul cœur quand lun est athée et l’autre catholique.

— Est-ce qu'il y a des athées? s’écria Théodose en donnant des marques d’une profonde stupéfaction. Est-ce qu’une catholique peut épouser un protestant? Mais il n’y a de salut possible pour deux époux qu’en ayant une conformité parfaite en fait d'opinions religieuses !... Moi qui suis, à la vérité, du Comtat, et d’une famille qui compte un pape dans ses ancêtres, car nos armes sont de gueules à clef d'argent, et nous avons pour supports un moine tenant une église et un pèlerin tenant un bourdon d’or, avec ces mots : J’ouvre et je ferme, pour devise, je suis là-dessus d’un absolutisme féroce. Mais, aujourd’hui, grâce au système d'éducation moderne, il ne semble pas extraordinaire d’agiter de semblables questions !.… Moi, disais-je, je n’épouserais pas une protestante, eûtelle des millions, et quand même je l’aimerais à en perdre la raison ! On ne discute pas la foi. Una fides, unus Dominus, voilà ma devise en politique.

— Vous entendez! s’écria triomphalement Céleste en regardant Félix Phellion.

— Je ne suis pas un dévot, reprit la Peyrale; je vais à la messe à six heures du matin, quand on ne me voit pas; je fais maigre le vendredi; je suis, enfin, un fils de l'Église, et je n’entreprendrais rien de sérieux sans m'être

Le

DAS, : à

“mis en prière, à la vieille mode de nos ancêtres. Personne

ne s'aperçoit de ma religion. À la révolution de 1789, il s’est passé dans ma famille un fait qui nous a tous attachés plus étroitement encore que par le passé à notre sainte mère l’Église. Une pauvre demoiselle de la Peyrade de la branche aînée, qui possède le petit domaine de la Peyrade, car nous sommes, nous, Peyrade des Canquoëlle,

mais les deux branches héritent l’une de l’autre: cette

demoiselle épousa, six ans avant la Révolution, un avocat qui, selon Ja mode du temps, était voltairien, c’est-à-dire incrédule, ou déiste, si vous voulez. Il donna dans les idées révolutionnaires et il abonda dans les gentillesses que vous savez, le culte de la déesse Raïson. Il vint dans notre pays imbu, fanatique de la Convention. Sa femme était très-belle, il la força de jouer le rôle de La Liberté: la pauvre infortunée est devenue folle. Elle est morte folle ! Eh bien, par le temps qui court, nous pouvons re- . voir 1793.

Cette histoire, forgée à plaisir, üt une telle impression sur l'imagination neuve et fraîche de Céleste, qu’elle se leva, salua les deux jeunes gens et se retira dans sa chambre.

— Ah! monsieur, qu’avez-vous dit là !... s’écria Félix, . atteint au cœur par le regard froid que Céleste venait de lui jeter en affectant une profonde indifférence. Elle se croit déjà transformée. en déesse de la Raison...

— De quoi s’agissait-il donc? demanda Théodose,

— De mon indifférence en matière de religion.

— La grande plaie du siècle, répondit Théodose Le air grave,

Le Re NE ERA SE

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— Me voici, dit madame Colleville en se montrant habillée avec goût. Mais qu'a donc ma pauvre fille? elle pleure...

— Elle pleure, madame! s’écria Félix; dites-lui, madame, que je vais me mettre à étudier l’Imitation de Jésus- Christ.

Et Félix descendit avec Théodose et Flavie, à qui l’avocat serrait le bras de manière à lui faire comprendre que, dans la voiture, il lui expliquerait la démence du jeune savant. :

Une heure après, madame Colleville et Céleste, Colle-ville et Théodose entraient chez les Thuillier et venaient diner avec eux. Théodose et Flavie avaient entraîné Thuil-

lier dans le jardin, et Théodose lui dit :

— Bon ami, tu auras la croix dans huit jours. Tiens, cette chère amie va te raconter notre visite à madame la. comtesse du Bruel...

Et Théodose quitta Thuillier en voyant Nesroches amené par mademoiselle Thuillier ; il alla, poussé par un affreux

et glacial pressentiment, au-devant de l’avoué.

— Mon cher maître, dit Desroches à l’oreille de Théodose, je viens voir si vous pouvez vous procurer vingt-cinq mille francs, plus deux mille six cent quatre-vingts francs soixante centimes pour les frais.

— Vous êtes l’avoué de Cérizet?.… s’écria l'avocat.

— ]1 a remis les pièces à Louchard, et vous savez ce qui vous attend, après une arrestation. Cérizet a-t-il tort de vous croire vingt-cinq mille francs dans votre secrétaire? Vous les lui avez offerts, il trouve assez naturel de ne pas les laisser chez vous. |

— Je vous remercie de votre démarche, mon cher maître, dit Théodose, et j'ai prévu cette attaque.

— Entre nous, répondit Desroches, vous l'avez joliment berné. Le drôle ne recule devant rien pour se venger, car il perd tout, si vous voulez jeter la robe aux orties et aller en prison.

— Moi! s'écria Théodose, je paye! Mais il y a encore cinq acceptations de chacune cinq mille francs : qu’en compte-t-il faire?

— Oh! après l'affaire de ce matin, je ne puis rien vous dire; mais mon client est un chien fini, galeux, et il a bien ses petits projets.

— Voyons, Desroches, dit Théodose en prenant le raide et sec Desroches par la taille, les pièces sont-elles encore chez vous ?

— Voulez-vous payer ?

— Oui; dans trois heures.

— Eh bien, soyez chez moi à neuf heures, je recevrai vos fonds et vous remettrai les titres; mais, à neuf heures et demie, ils seraient chez Louchard..

= Eh bien, à ce soir, neuf heures, dit Théodose.

— À neuf heures, répondit Desroches, dont le regard avait embrassé toute la famille alors réunie dans le jardin.

Céleste, les yeux rouges, causait avec sa marraine, Colleville et Brigitte, Flavie et Thuillier, sur les marches du large perron par lequel on montait du jardin dans la salle d'entrée. Desroches dit à Théodose, qui l'avait reconduit jusque-là :

— Vous pouvez bien payer vos lettres de change.

D’un seul coup d'œil, Desroches avait reconnu les immebses travaux de l'avocat.

Le lendemain matin, au petit jour, Théodose allait chez le banquier des petits métiers voir l’effet qu'avait produit sur son ennemi le payement accompli ponctuellement la veille, et faire encore une tentative pour se débarrasser de ce taon.

Il trouva Cérizet debout, en conférence avec une femme, et il en reçut une espèce d'invitation impérative de rester à distance, afin de ne pas troubler leur entretien. L’avocat fut donc réduit à des conjectures sur l'importance de cette femme, importance dont déposait l’air soucieux du prêteur à la petite semaine. Théodose eut un pressentiment, excessivement vague d’ailleurs, que l’objet de cette conférence allait influer sur les dispositions de Cérizet, car il lui voyait dans la physionomie ce changement complet que produit l'espérance.

— Mais, ma chère maman Cardinal.

— Oui, mon brave monsieur...

— Que voulez-vous ?

— ]l faut se décider.

Ces commencements ou ces fins de phrases étaient les seules lueurs que la conversation animée et tenue à voix basse, d’oreille à bouche, de bouche à oreille, faisait jaillir sur le témoin immobile, dont l’attention se fixa sur madame Cardinal.

Madame Cardinal était une des premières pratiques de Cérizet, elle revendait de la marée. Si les Parisiens connaissent ces sortes de créations particulières à leur terroir, les étrangers n’en soupçonnent pas l'existence, et

MER NE EG me TEA NET

la mère Cardinal, en style technologique, méritait tout l'intérêt qu’elle excitait chez l’avocat. On rencontre tant de femmes de ce genre dans les rues, que le promeneur n’y fait guère plus d'attention qu'aux trois mille tableaux d’une exposition. Maïs, là, dans cette excursion, la Cardinal avait toute la valeur d’un chef-d'œuvre isolé, car elle était le type complet de son genre.

Elle était montée sur des sabots crottés; maïs ses pieds, soigneusement enveloppés de chaussons, étaient encore protégés par de bons gros bas drapés. Sa robe d’indienne, enrichie d’un falbala de boue, portait l’empreinte de la “bretelle qui retient l’éventaire, en coupant par derrière la taille un peu bas. Son principal vêtement était un châle dit cachemire en poil de lapin, dont les deux bouts se nouaient au-dessus de sa tournure, car il faut bien employer le mot du beau monde pour exprimer l'effet que produisait la pression de la bretelle transversale sur ses jupes, qui se relevaient en forme de chou. Une rouennerie grossière, qui servait de fichu, laissait voir un cou rouge et rayé comme le bassin de la Villette quand on y a patiné. Sa coiffure était un foulard de soie jaune, tortillé d’une façon assez pittoresque.

Courte et grosse, d’un teint-riche en couleur, la mère Cardinal devait boire son petit coup d’eau-de-vie le matin. Elle avait été belle, La Halle lui reprochait, dans son langage à figures hardies, d’avoir fait plus d’une journée la nuit. Son organe, pour se mettre au diapason d’une conversation honnête, était obligé d’étouffer le son, comme Cela se fait dans une chambre de malade: mais alors il sortait épais et gras de ce gosier habitué à lancer jus-

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qu'aux profondeurs des mansardes le nom du poisson de

chaque saison. Son nez à la Roxelane, sa bouche assez bien dessinée, ses yeux bleus, tout ce qui fit jadis sa beauté se trouvait enseveli dans les plis d’une graisse vi goureuse, où se trahissaient les habitudes de la vie en plein air. Le ventre et les seins se recommandaient par une ampleur à la Rubens.

— Et voulez-vous que je courhe sur la paille? ditelle à Cérizet. Que me font, à moi, les Toupillier !.…. Suis-je pas une Toupillier ?.. Où voulez-vous qu’on les fiche, les Toupillier ?.…

Cette sauvage sortie fut réprimée par Cérizet, qui dit à la revendeuse un de ces chut! prolongés auxquels obéissent tous les conspirateurs.

—— Eh bien, allez voir ce qu’il en-est, et revenez, dit Cérizet en poussant la femme vers la porte et lui disant là quelques mots à l'oreille.

— Eh bien, mon cher ami, dit Théodose à Cérizet,tuas

ton argent? =

— Oui, répondit Cérizet; nous avons mesuré nos griffes, elles sont de la même dureté, de la même longueur, de la même force... Après? |

— Dois-je dire à Dutocq que tu as reçu hier vingt-cinq mille francs ?

— Oh! mon cher ami, pas un mot... si tu m'aimes! s'écria Cérizet.

— Écoute, reprit Théodose, il faut que je sache une bonne fois ce que tu veux. J’ai l'intention formelle de ne pas rester vingt-quatre heures sur le gril où vous m’avez mis. Que tu roues Dutocq, cela m'est parfaitement indiffé-

rent ; mais je veux que nous nous entendions... C’est une fortune, vingt-cinq mille francs, car tu dois avoir à toi dix mille francs gagnés dans ton commerce, et c’est de quoi devenir honnête homme. Cérizet, si tu me laisses tranquille, si tu ne m’empêches pas de devenir le mari de mademoiselle Colleville, je serai quelque chose comme: avocat du roi à Paris; tu ne saurais mieux faire que de t’assurer une protection dans cette sphère.

— Voici mes conditions, elles ne souffrent pas de discussion; c’est à prendre ou à laisser. Tu me feras avoir la maison Thuillier à titre de principal locataire par un bail de dix-huit ans, et je te remettrai une des cinq autres lettres de change acquittée. Tu ne me trouveras plus sur ton chemin, tu auras affaire à Dutocq pour les quatre autres. Tu m'as mis dedans, Dutocq n’est pas de force à lutter contre toi...

— Je consens à cela, si tu veux donner quarante-huit mille francs de loyer de la maison, la dernière année d'avance, et faire partir le bail du mois d’octobre prochain.

— Oui, mais je ne donnerai que quarante-trois mille francs d'argent, ta lettre de change fera les quarantehuit. J'ai bien vu la maison, je l’ai étudiée, ça me va.

— Une dernière condition, dit Théodose : tu m’aideras contre Dutocq?

— Non, répondit Cérizet, il est assez cuit par toi, sans que j'aille encore lui donner des coups de lardoire : il rendrait tout son jus. Faut de la raison. Ce pauvre homme ne sait comment payer les derniers quinze mille francs de sa charge, et c’est bien assez pour toi de savoir qu’avec quinze mille francs tu peux racheter tes titres.

— Eh bien, donne-moi quinze jours pour te faire ton bail.

— Pas plus tard que jusqu’à lundi prochain! Mardi, ta lettre de change de cinq mille francs sera chez Louchard, à moins que tu ne payes lundi, ou que Thuillier ne m’ait accordé le bail.

— Eh bien, lundi, soit! dit Théodose. Sommes-nous amis ?..

— Nous le serons lundi, répondit Cérizet,

— Ch bien, à lundi; tu me payeras à diner ? dit en riant Théodose.

— Au Rocher de Cancale, si j'ai le bail. Dutocq en sera,.…, nous rirons.. [1 y a bien longtemps que je n’ai ri...

Théodose et Cérizet se donnèrent une poignée de main, en se disant réciproquement :

— À bientôt!

Cérizet ne s'était pas si promptement calmé sans raison. D'abord, selon le mot de Desroches, « la bile ne facilite pas les affaires, » et l’usurier en avait trop bien senti la justesse, pour ne pas froidement se résoudre à tirer parti de sa position, et à juguler (le mot technique) le rusé Provençal.

— C'est une revanche à prendre, lui dit Desroches, et vous tenez ce garçon-là.. Voyez à en extraire la quintessence,

Or, depuis dix ans, Cérizet avait vu plusieurs personnes enrichies par le métier de principal locataire. Le principal locataire est, à Paris, aux propriétaires de maisons ce que sont les fermiers aux possesseurs de terres. Tout Paris a vu l’un de ses plus célèbres tailleurs, bâtissant à ses frais,

sur le fameux emplacement de Frascati, l'immeuble le

plus somptueux, et donnant, comme principal locataire, cinquante mille francs de loyer de cette maison, qui, après dix-neuf ans de bail, doit rester au propriétaire du terrain. Malgré les frais de construction, qui ont été d'environ sept cent mille francs, les dix-neuf années de bail présenteront, en fin de compte, de très-beaux bénéfices.

Cérizet, à l'affût des affaires, avait examiné les chances de gain que pouvait offrir la location de la maison volée par Thuillier, disait-il à Desroches, et il avait reconnu la possibilité de la louer plus de soixante mille francs au bout de six ans. Elle présentait quatre boutiques, deux sur chaque face, car elle occupe un coin du boulevard.

Cérizet espéra gagner une dizaine de mille francs au moins par an, pendant douze ans, sans compter les éventualités, les pots-de-vin donnés à chaque renouvellement de bail par les fonds de commerce qui s’y établiraient , et auxquels il n’accorderait d'abord que six ans de bail. Or, il se proposait de vendre son fonds d’usurier à madame veuve Poiret et à Cadenet pour une dizaine de mille francs; il en possédait maintenant plus de trente; ainsi, il se trouvait en possession des moyens de donner l’année d'avance que les propriétaires ontcoutume d'exiger, comme garantie, des principaux locataires. Cérizet avait donc passé la nuit la plus heureuse; il s'était endormi dans un beau rêve, il se voyait en passe de faire un honnête métier, de devenir bourgeoïs comme Thuillier, comme Minard, comme tant d’autres.

Il renonçait alors à l'acquisition de la maison en con-

struction rue Geoffroy-Marie, Mais il eut un réveil auquel ilne s'attendait point ; il trouva la Fortune debout, lui versant à flots ses cornes dorées, dans la personne de madame Cardinal. |

Il avait toujours eu des égards pour cette femme, et il lui promettait, depuis un an surtout, la somme nécessaire pour acheter un âne et une petite charrette, afin qu’elle pût faire son commerce en grand et aller de Paris à la banlieue, Madame Cardinal, veuve dun fort de la Halle, avait une fille unique dont la beauté fut vantée à Cérizet par d’autres commèéres. Olympe Cardinal était âgée d’environ treize ans, quand, en 1837, Cérizet commença le prêt dans le quartier, et, dans un but de libertinage infâme, il eut les plus grandes attentions pour la Cardinal; il l'avait tirée de la plus profonde misère, en espérant faire d’Olympe sa maîtresse; mais, en 1838, la fille avait quitté sa mère, et faisait sans doute la vie, pour employer l'expression par laquelle le peuple parisien peint l’abus des précieux dons de la nature et de la jeunesse, |

Chercher une fille dans Paris, c’est chercher une ablette en Seine, il faut le hasard d’un coup de filet. Ce hasard était venu. La mère Cardinal, qui, pour régaler une commère, l’avait menée au théâtre de Bobino, avait reconnu dans la jeune première sa fille, que le premier comique . tenait sous sa domination depuis trois ans, La mère, d’abord . assez flatiée de voir son héritière en belle robe lamée, coiffée comme une duchesse, ayant des bas à jour, des souliers de satin, et applaudie à son entrée, avait fini par lui crier de sa place :

— T'auras de mes nouvelles, assassin de ta mère! fe saurai si de méchants cabotins ont le droit de venir débaucher des filles de seize ans!

Elle voulut guetter sa fille à la sortie, mais la jeune première et le premier comique avaient sans doute sauté pardessus la rampe, et s’en étaient allés dans le gros du public, au lieu de sortir par la porte du théâtre, où la veuve Cardinal et la mère Mahoudeau, sa bonne amie, firent un tapage infernal, que deux gardes municipaux apaisèrent. Gette auguste institution, devant laquelle les deux femmes abaissèrent le diapason de leur voix, fit observer à la mère qu’à seize ans sa fille avait l’âge du théâtre, et qu’au lieu de crier à la porte après le directeur, elle pouvait le citer à la justice de paix ou à la police correctionnelle, à son choix.

Le lendemain, madame Cardinal se proposait de consulter Cérizet, vu qu'il travaillait à la justice de paix; mais, avant de se rendre à son antre de la rue des Poules, clle avait été foudroyée par le portier de la maison où demeurait le vieux Toupillier, son oncle, lequel, lui avait dit cet homme, n’avait pas deux jours à vivre, étant à toute extrémité.

— Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse? avait répondu la veuve Cardinal.

— Nous comptons sur vous, ma chère madame Cardinal; vous ne nous oublierez pas pour le bon avis que nous vous donnons. Voici la chose. Dans les derniers temps, votre pauvre oncle, ne pouvant plus se remuer, a eu confiance en moi pour aller toucher les loyers de sa maison, rue Notre-Dame de Nazareth, et les arrérages

d’une inscription de rente qu’il a sur le Trésor, de dixhuit cents francs.

À cet instant, les yeux de la veuve Cardinal étaient devenus fixes, d’errants qu’ils étaient.

— Oui, ma petite, avait repris le siéur Perrache, petit portier bossu; et, vu que vous êtes la seule qui pensiez à lui, qui lui portiez de temps en temps du poisson et qui J'alliez voir, peut-être qu'il ferait des dispositions en votre faveur... Ma femme, dans ces derniers jours-ci, l’a gardé, Va veillé; elle lui a parlé de vous, mais il ne voulait pas qu'on vous dit qu’il était si malade... Voyez-vous, il est temps de vous montrer. Dame, voilà tout à l'heure deux mois qu'il ne va plus à son affaire.

— Avouez, mon vieux gratte-cuir, avait répondu la mère Cardinal au portier, cordonnier de son état, en allant avec une excessive rapidité vers la rue Honoré-Chevalier, où logeait son oncle dans une affreuse mansarde, qu’il m'aurait bien poussé du poil dans la main avant que je pusse imaginer cela! Quoi! mon oncle Toupillier riche! le bon pauvre de l’église Saint-Sulpice!

— Ah! avait repris le portier, il se nourrissait bien... il couchait tous les soirs avec sa bonne amie, une grosse bouteille de vin de Roussillon. Ma femme en a goûté; mais à nous, il nous disait que c'était du vin à six. C’est le marchand de vin de la rue des Canettes qui le lui fournissait.

— Ne parlez pas de tout cela, mon brave, avait dit la veuve Cardinal en se séparant du portier qui venait de lui donner cet avis, j'aurai soin de vous... s'il y a quelque chose,

Ce Toupillier, ancien tambour-major aux gardes-fran-

çaises, avait passé, deux ans avant 1789, au service de l'Église en devenant suisse de Saint-Sulpice. La Révolution l'avait privé de son état, et il était tombé dans une misère effroyable. Il fut alors obligé de prendre la profession de modèle, car il jouissait d’un beau physique.

À la renaissance du culte, il reprit la hallebarde; mais, en 1816, il fut destitué, tant à cause de son immoralité que de ses opinions politiques : il passait pour bonapartiste. Néanmoins, comme retraite, on le souffrit à la porte, où il donna de l'eau bénite. Plus tard, une affaire fâcheuse, dont nous aurons à parler tout à l'heure, lui fit perdre son goupillon; mais, trouvant encore le moyen de se rattacher au sanctuaire, il obtint d’être souffert en qualité de pauvre à la porte de l’église. A cette époque, riche de soixante et douze ans sonnés, il s’en octroya quatre-vingtseize et commença le métier de centenaire.

Dans tout Paris, il était impossible de trouver une barbe et des cheveux comme ceux de Toupillier. Il marchait courbé presque en deux, il tenait un bâton d’une main tremblotante, une main couverte du lichen qui se voit sur les granits, et il tendait le chapeau classique, crasseux, à larges bords, rapetassé, dans lequel tombaient d’abondantes aumônes. Ses jambes, entortillées dans des linges et des haillons, traînaient d’effroyables sparteries en dedans desquelles il adaptait d’excellentes semelles en crin. Il se saupoudrait le visage d'ingrédients qui simulaient des taches de maladies graves, des rugosités, et il jouait . admirablement la sénilité du centenaire. Il eut cent ans à compter de 1830, et il en avait réellement quatre-vingts.

Ces de LS ie QUE LU OR SE 1:

Il était le chef des pauvres, le maître de la place, et tous ceux qui venaient mendier sous les arcades de l’église, à l’abri des persécutions des agents de police et sous la protection du suisse, du bedeau, du donneur d’eau bénite et aussi de la paroisse, lui payaient une espèce de dîme.

Quand, en sortant, un héritier, un marié, quelque parrain, disait: « Voilà pour vous tous, et qu'on ne tourmente personne, » Toupillier, désigné par le suisse son successeur,empochait les trois quarts des dons et ne donnait qu'un quart à ses acolytes, dont le tribut s'élevait à un sou par jour. L'argent et le vin furent ses deux dernières passions: mais il régla la seconde et s’adonna tout entier à la première, sans négliger son bien-être. II buvait le soir, après dîner, l’église fermée; il s’endormit pendant vingt ans dans les bras de l’ivresse, sa dernière maîtresse.

Le matin, au jour, il était à son poste avec tous ses moyens, Du matin à son dîner, qu’il allait faire chez le père Lathuile, illustré par Charlet, il rongeait des croûtes de pain pour toute nourriture, et il les rongeait en artiste, avec une résignation qui lui valait d’abondantes aumônes. Le suisse, le donneur d’eau bénite, avec lesquels il s’entendait peut-être, disaient de lui :

— C’est le pauvre de l’église; il a connu le curé Languet, qui à bâti Saint-Sulpice; il a été vingt ans suisse, avant et après la Révolution; il a cent ans.

Gette petite biographie, connue des dévotes, était la meilleure de toutes les enseignes, et aucun chapeau ne fut mieux achalandé dans tout Paris, Il avait acheté sa maison en 1826 et sa rente en 1830.

D’après la valeur des deux biens, il devait faire six

mille francs de recettes par an, et les avoir placés avec une usure semblable à celle de Cérizet, car le prix de la maison fut de quarante mille francs, et la rente coûta quarante-huit mille francs. La nièce, abusée par son oncle, tout aussi bien que les portiers, les petits fonctionnaires de l’église et les âmes dévotes, le croyait plus malheureux qu’elle, et, quand elle avait des poissons avancés, elle les apportait au pauvre homme. |

Elle se jugea donc en droit de tirer parti de ses libéralités et de sa pitié pour un oncle qui devait avoir une foule de collatéraux inconnus, car elle était la troisième et dernière fille Toupillier ; elle avait quatre frères, et son père, commissionnaire à charrette, lui parlait dans son enfance de trois tantes et de quatre oncles ayant tous les destinées les plus saugrenues.

Après avoir vu le malade, elle avait pris son train de galop pour venir consulter Cérizet en lui apprenant comment elle avait retrouvé sa fille, et les raisons, les objections, les indices qui lui faisaient croire que son oncle Toupillier cachait un tas d’or dans son grabat. La mère Cardinal ne se reconnaissait pas assez forte pour s'emparer de cette succession légalement ou illégalement, et elle était venue se confier à Cérizet.

L’usurier des pauvres, semblable aux égoutiers, trouvait enfin des diamants dans la fange où il barbotait depuis quatre ans en y épiant un de ces hasards qui, dit-on, se rencontrent au milieu de ces faubourgs d’où sortent quelques héritiers en sabots. Tel était le secret de sa mansuétude avec l’homme de qui la ruine était jurée. On peut imaginer son anxiété en attendant le retour de la veuve

Cardinal, à qui ce profond ourdisseur de trames ténébreuses avait donné les moyens de vérifier ses soupçons sur l'existence du trésor, en lui promettant un succès complet, si elle voulait s’en remettre à lui du soin de recueillir cette moisson. Il n’était pas homme à reculer devant un crime, surtout quand il voyait chance à le faire commettre par autrui, tout en s'appliquant les bénéfices. Il achetait alors la maison de la rue Geoffroy-Marie, et il se voyait enfin bourgeois de Paris, capitaliste en état d’entreprendre de belles affaires.

— Mon Benjamin, dit la revendeuse de marée, abordant Cérizet d’un visage enflammé aussi bien par la cupidité que par la rapidité de la course, mon oncle couche sur plus de cent mille francs d’or! et je suis certaine que les Perrache, sous couleur de le soigner, ont reluqué le magot.

— Partagée entre quarante héritiers, dit Cérizet, cette fortune ne donnerait pas grand’chose à chacun. Écoutez, mère Cardinal, j'épouse votre fille : donnez-lui l’or de votre oncle, et je vous laisserai la rente et la maison en usufruit.

— Nous ne courons aucun risque ?

— Aucun.

— C'est fait, dit madame veuve Cardinal en tôpant dans la main de son futur gendre. Six mille livres de rente : la belle vie!

— Et un gendre comme moi donc! ajouta Cérizet,

— Je serai bourgeoise de Paris! s’écria la Cardinal.

— Maintenant, reprit Cérizet après une pause pendant laquelle le gendre et la belle-mère s’embrassèrent, je dois aller étudier le terrain. Ne quittez plus la place : vous

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annoncerez au portier que vous attendez un médecin. Le médecin, ce sera moi, et n’ayez pas l'air de me connaître.

— Es-tu fûté, gros drôle! dit la mère Cardinal en donnant une tape sur le ventre de Cérizet en façon d'adieu.

Une heure après, Cérizet, vêtu tout en noir, déguisé par une perruque rousse et par une physionomie artistement dessinée, arriva rue Honoré-Chevalier, en cabriolet de régie. [Il demanda au portier cordonnier de lui indiquer le logement d’un pauvre nommé Toupillier.

— Monsieur, dit le portier, est le médecin qu’attend madame Cardinal ?

Cérizet avait sans doute réfléchi à la gravité de ce rôle, car il évita de répondre.

— C'est par ici? dit-il en se dirigeant au hasard vers un des côtés de la cour.

— Non, monsieur, répondit le sieur Perrache, qui le conduisit à un escalier de service menant à la mansarde occupée par le pauvre.

Restait au curieux concierge la ressource de questionner le cocher de cabriolet, et nous le laisserons occupé à poursuivre son enquête de ce côté.

La maison où demeurait Toupillier est une de celles qui sont sujettes à perdre la moitié de leur profondeur en vertu du plan d’alignement, car la rue Honoré-Chevalier est une des plus étroites du quartier Saint-Sulpice. Le propriétaire, auquel la loi défendait d’élever de nouveaux étages ou de réparer, étant obligé de louer cette bicoque dans l’état où il l’avait achetée, ce bâtiment, excessivement laid sur la rue, se composait d’un premier étage surmonté

de mansardes au-dessus d’un rez-de-chaussée et d’un petit corps de logis en équerre sur chaque côté. La cour se terminait par un jardin planté d’arbres qui dépendait de appartement du premier étage. Ce jardin, séparé de la cour par une grille, aurait permis à un propriétaire riche de vendre à la ville la maison et de la rebâtir sur l’emplacement de la cour; mais tout le premier étage était loué par un bail de dix-huit ans à un personnage mystérieux sur lequel ni la police officielle du portier ni la curiosité des autres locataires n’avaient pu trouver à mordre.

Ce locataire, alors âgé de soixante-six ans, avait, en 1829, fait adapter un escalier à la fenêtre du corps de logis en retour qui donnait sur le jardin, pour y descendre et s’y promener sans passer par la cour. La moitié du rez-dechaussée à gauche était occupée par un brocheur qui, depuis dix ans, avait transformé les remises et les écuries en ateliers, et l’autre moitié par un relieur. Le relieur et le brocheur occupaient chacun la moitié des mansardes sur la rue, Les mansardes au-dessous d’un des corps de logis en retour dépendaient de l'appartement du mystérieux personnage. Enfin, Toupillier payait cent francs pour le grenier qui couronnait l’autre petit corps de logis à gauche, et où l’on montait par un escalier qu'éclairaient des jours de souffrance. La porte cochère offrait ce renfoncement circulaire indispensable dans une rue étroite où deux voitures ne peuvent se rencontrer.

Cérizet prit une corde qui servait de rampe pour gravir l’espèce d'échelle menant à la chambre où se mourait le centenaire; dans cette chambre l’attendait l’affreux specsus d’une misère jouée.

À Paris, tout ce qui se fait exprès est admirablement réussi. Les pauvres, en ceci, sont aussi forts que les boutiquiers pour leurs étalages, que les faux riches qui veulent obtenir du crédit.

Le plancher n'avait jamais été balayé; les carreaux disparaissaient sous une espèce de litière composée d’ordures, de poussière, de boue séchée et de tout ce que jetait Toupillier. Un mauvais poêle de fonte dont le tuyau se rendait dans le trumeau d’une cheminée condamnée était le meuble le plus apparent de ce taudis; au fond d’une alcôve était placé un lit dit en tombeau, à pentes et à bonnes grâces en serge verte dont les vers avaient fait de la dentelle. La fenêtre, presque aveugle, avait sur ses vitres comme une taie de crasse qui dispensait d'y mettre des rideaux. Les murs, blanchis à la chaux, offraient au regard une teinte fuligineuse due au charbon et aux mottes que le pauvre brüûlait dans son poêle. Sur la cheminée, il y avait un pot à eau ébréché, deux bouteilles et une assiette fêlée, Une mauvaise commode vermoulue contenait le linge et les habits propres; le mobilier consistait en une table de nuit de l’espèce la plus vulgaire, une table valant quarante sous, et deux chaises de cuisine presque dépaillées. Le costume, si pittoresque, du centenaire pendait accroché à un clou, et, au bas, les informes sparteries qui lui servaient de souliers, son bâton prestigieux et son chapeau formaient une espèce de panoplie de la misère.

En entrant, Cérizet embrassa d’un coup d'œil rapide le vieillard. Sa tête reposait sur un oreiller brun de crasse, Sans taie, et son profil anguleux, pareil à celui que, dans

le dernier siècle, des graveurs se sont amusés à faire avec des paysages à roches menaçantes, se dessinait en noir sur le fond vert des rideaux. Toupillier homme de près de six pieds, regardait fixement un objet idéal au pied de son lit; il ne remua point en entendant grogner la lourde porte, armée de fer et à forte serrure, qui fermait solidement son domicile.

— A-t-il sa connaissance? dit Cérizet, devant lequel la Cardinal recula, car elle ne le reconnut qu’à la voix.

— À peu près, dit madame Cardinal.

— Venez, dit Cérizet, sur l'escalier, pour qu'il ne puisse pas nous entendre. Voici comment nous nous y prendrons, ajouta-t-il en parlant à l'oreille de sa future belle-mère. Il est faible, mais il n’a pas mauvais visage et nous avons bien huit jours devant nous. D’ailleurs, je vais aller chercher un médecin qui nous convienne. Je reviendrai un de ces soirs avec six têtes de pavots. Dans l’état où il est, voyez-vous, une décoction de pavots le plongera dans un profond sommeil. Je vous enverrai ua lit de sangle, sous prétexte de vous faire un coucher pour passer les nuits auprès de lui. Nous le transporterons endormi du lit vert sur le lit de sangle, et, quand nous aurons reconnu la somme que contient ce précieux meuble, eh bien, nous ne manquerons pas de moyens de transport. Le médecin nous dira s’il est en état de vivre quelques jours, et surtout de tester.

— Mon fils!

— Mais il faut savoir quels sont les habitants de cette baraque; les Perrache peuvent donner l’alarme, et autant de locataires, autant d’espions.

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— Bah! je sais déjà, répondit madame Cardinal, que M. du Portail, le locataire du premier, un petit vieux, a soin d’une folle que j'entends appeler Lydie depuis ce matin par une vieille Flamande nommée Katt. (Voir Misères et Splendeurs des courtisanes.) Ce vieillard a pour tout domestique un valet de chambre, un autre vieux appelé Bruno, qui fait tout, excepté la cuisine.

— \ais ce relieur et ce brocheur, repartit Cérizet, ça travaille dès le matin. Enfin il faudra voir, ajouta-t-1l comme un homme qui n’avait pas encore de plan bien arrêté. Je vais toujours passer à la mairie de votre arrondissement pour avoir l’acte de naissance d’Olympe et préparer la publication des bans. De samedi prochain en : huit la noce!

— Va-t-il!l va-t-il, ce gueux-là ! dit la mère Cardinal en poussant de l’épaule ce redoutable gendre.

En descendant, Cérizet fut surpris de voir le petit vieux, ce du Portail, se promenant dans le jardin avec un des personnages les plus importants du gouvernement, le comte Martial de la Roche-Hugon. Il resta dans la cour, examinant cette vieille maison bâtie sous Louis XIV et dont les murs jaunes, quoiqu'en pierres de taille, pliaient comme le vieux Toupillier ; il regardait les deux ateliers et y comptait les ouvriers. Cette maison était silencieuse comme un cloître. Observé lui-même, Cérizet s’en alla, pensant à toutes les difficultés que présentait l'extraction de la somme cachée par le moribond, quoiqu’elle fût sous un petit volume. |

— Enlever cela pendant la nuit? se disait-il, les portiers sont aux aguets, et, le jour, on sera vu par vingt person-

nes... On porte assez difficilement vingt-cinq mille francs d’or sur soi.

Les sociétés ont deux termes de perfection : le premier est l’état d’une civilisation où la morale, également infusée, ne permet pas même l’idée du crime : les jésuites arrivaient à ce terme sublime qu’a présenté l’Église primitive; le second est l’état d’une autre civilisation où la surveillance des citoyens les uns sur les autres rend le crime impossible. Le terme que cherche la société moderne est celui où un méfait offre de telles difficultés. qu’il faut véritablement ne pas raisonner pour essayer de le commettre. En effet, aucune des iniquités que la loi p’atteint pas ne reste réellement impunie, et le jugement social est plus sévère encore que celui des tribunaux. Qu'on supprime sans témoins un testament, comme Minoret, le maître de poste de Nemours, ce crime est traqué par l’espionnage de la vertu comme un vol est observé par la police. Aucune indélicatesse ne passe inaperçue, et partout où il y a lésion, la marque reste saisissable. On ne peut pas plus faire disparaître les choses que les hommes, tant, à Paris surtout, les objets sont numérotés, les maisons gardées, les rues observées, les places espionnées. Pour vivre à l’aise, le délit veut une sanction comme celle de la Bourse, comme celle donnée par les clients de Cérizet, qui ne se plaignaient pas et qui eussent tremblé de ne pas trouver leur écorcheur à sa cuisine, le mardi.

— Eh bien, mon cher monsieur, dit la portière en allant au-devant de Cérizet, comment va-t-il, cet ami de Dieu, ce pauvre homme?

— Je ne suis pas médecin, répondit Cérizet, qui décidément déclinait le rôle; je suis l’homme d’affaires de madame Cardinal ; je viens de lui conseiller de se faire faire un lit pour être à portée, jour et nuit, de donner des soins à son oncle, mais peut-être faudrait-il une garde.

— Je puis bien en servir, dit madame Perrache, j'ai gardé des femmes en couche,

— Eh bien, nous verrons, dit Cérizet, j'arrangerai cela. Qui donc avez-vous pour locataire du premier?

— M. du Portail... Oh! voilà trente ans qu’il loge ici; c’est un rentier, monsieur, un vieillard bien respectable. Vous savez, les rentiers, ils vivent de leurs rentes. I] a été dans les affaires. Voilà bientôt onze ans qu'il essaye de rendre la raison à la fille d’un de ses amis, mademoiselle Lydie de la Peyrade. Elle est bien soignée, allez, et par les deux plus fameux médecins, et, ce matin encore, il y a évu une consultation... Mais, jusqu'ici, rien n’a pu la guérir, et même qu’il faut la garder de près, car, des fois, elle se relève la nuit...

— Mademoiselle Lydie de la Peyrade! s’écria Cérizet; et vous êtes bien sûre du nom?

— Madame Katt, sa gouvernante, qui fait aussi le peu de cuisine de la maison, me l’a dit mille fois, quoique, en général, ni M. Bruno, le domestique, ni madame Katt, ne causent. C’est parler à des murailles que de vouloir en obtenir des renseignements... Voilà vingt ans que nous sommes portiers, nous n’avons Jamais rien su de M. du Portail. Bien mieux, mon cher monsieur, il ést propriétaire de la petite maison à côté; vous voyez la porte bàtarde? eh bien, il peut sortir à sa fantaisie et recevoir

du monde par là sans que nous en sachions rien. Notre propriétaire n’est pas plus avancé que nous là-dessus ; quand on sonne à la porte bâtarde, c’est M. Bruno qui va ouvrir...

— Ainsi, dit Cérizet, vous n’avez pas vu passer le monsieur avec qui ce vieux cachottier est en train de causer ?

— Tiens! mais non...

— C'est la fille de l’oncle à Théodose, se dit Cérizet en remontant en cabriolet. Du Portail serait-il le protecteur qui, dans le temps, a envoyé deux mille cinq cents francs à mon drôle? Si je faisais parvenir une lettre anonyme à ce petit vieux pour l’avertir du danger que vingt-cinq mille francs de lettres de change font courir à M. l’avocat?

Une heure après, un lit de sangle complet arriva pour madame Cardinal, à qui la curieuse portière offrit ses services pour lui donner à manger.

— Voulez-vous voir M. le curé? dit la mère Cardinal à son oncle.

Elle avait remarqué que l’arrivée du lit le tirait de sa somnolence.

— Je veux du vin! répondit le pauvre.

— Comment vous trouvez-vous, père Toupillier? demanda madame Perrache, intervenant de sa voix la plus càline.

— Je vous dis que je veux du vin! répéta le bonhomme avec une énergique insistance qu’on n'aurait pas attendue de sa faiblesse.

— C’est à savoir si ça vous est bon, nononcle, dit Ja

Cardinal d’un ton caressant. Faudrait attendre l’idée du médecin.

— Des médecins! j’en veux pas, s’écria Toupillier; et vous, qu'est-ce que vous faites ici? Je n’ai besoin de personne.

— Bon oncle, je venais savoir si quelque chose pourrait vous ragoûter ; j'ai de la limande bien fraîche : hein! une tite limande sur le plat avec un filet de citron?

— Il est propre, votre poisson, répondit Toupillier, une vraie pourriture ! Le dernier que vous m'avez apporté, il y a plus de six semaines, est encore dans la commode, vous pouvez le reprendre.

— Dieu! c'est ingrat, ces malades! dit la Cardinal en parlant bas à la dame Perrache.

En même temps, pour faire acte de sollicitude, elle arrangea l’oreiller sous la tête du malade en disant :

— La, nononcle; n'est-ce pas que nous sommes mieux comme ça?

— Laissez-moi tranquille, hurla Toupillier avec colère, je veux être seul; du vin! et fichez-moi la paix!

— Ne vous fàchez pas, petit oncle, on va vous en chercher, de ce vin!

— Du vin à six, rue des Canettes! cria le pauvre.

— Oui, reprit la mère Cardinal; mais laïssez-moi un peu compter mes espèces. Je veux meubler un peu gentiment votre cave. Tiens! un oncle, c’est un second père, et on ne doit rien regarder pour lui!

En même temps, s’asseyant, les jambes écartées, sur une des deux chaises dépaillées, elle déménagea sur son tablier tout le contenu de ses poches : un couteau, sa taba-

Re:

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tière, deux reconnaissances du mont-de-piété, des croûtes de pain et force monnaie de billon, dont elle finit par extraire quelques pièces blanches.

Cette exhibition, destinée à constater le dévouement le plus généreux et le plus empressé, resta sans résultat. Toupillier ne parut pas même l'avoir remarquée. Épuisé par la fiévreuse énergie avec laquelle il avait demandé son remède favori, il fit un effort pour changer de position, et, le dos tourné à ses deux gardes-malades, après avoir encore murmuré : « Du vin! du vin! » il ne laissa plus entendre qu'une respiration stertoreuse accusant l’état de la poitrine qui commençait à s’engouer.

— Faut pourtant aller y chercher son vin! dit la Cardinal en réintégrant d'assez mauvaise humeur dans ses poches toute la cargaison qu’elle en avait tirée.

— Si vous ne voulez pas vous déranger, mère Cardinal?.. dit la portière, toujours empressée d'offrir ses services.

La revendeuse eut un moment d'hésitation; mais, pensant qu’il y aurait peut-être quelque lumière à tirer d’une conversation avec le marchand de vin, et, d’ailleurs, tant que Toupillier couverait le trésor, la portière pouvant être laissée seule avec lui sans inconvénient :

— Merci, madame Perrache! dit-elle, vaut autant que je m’habitue à connaître ses fournisseurs, :

Après avoir avisé derrière la table de nuit une bouteille crasseuse qui pouvait largement contenir deux litres :

— Nous disons donc rue des Canettes? demanda-t-elle à la concierge,

— Au coin de la rue Guisarde, répondit la femme Perrache, le sieur Legrelu, un grand bel homme qui a des gros favoris et pas de cheveux.

Puis, baissant la voix :

— Son vin à six, vous savez, c’est du roussillon première. D'ailleurs, le marchand de vin est au fait; il suffira de lui insinuer que vous venez pour sa pratique, le pauvre de Saint-Sulpice.

— Faut pas me dire deux fois les choses, répondit la Cardinal en ouvrant la porte et en faisant une fausse sortie. — Ah cà! dit-elle en revenant, quoi donc qu'il brûle dans son poêle, si on avait à chauffer quelque remède ?

— Dame, répondit la portière, il ne fait déjà pas de grandes provisions pour l'hiver; aujourd’hui, que nous sommes en pur été...

— Et pas un poëêlon seulement! pas un pot! continua la Cardinal ; quë ménage, bon Dieu! C’est comme quelque chose pour aller aux provisions : car, enfin, c’est-t-honteux que le monde voie tout ce que vous rapportez du marché,

— Je puis vous prêter un cabas, dit la portière, toujours empressée et officieuse.

— Merci! je vais faire l’emplette d’un panier, répondit la marchande de marée, plus occupée de ce qu'il y aurait à déménager de chez le pauvre que de ce qu’il y aurait à y apporter. Doit y avoir dans le voisinage, ajouta-t-elle, ua Auvergnat qui vend du bois et du charbon?

— Âu coin de la rue Férou, vous trouverez votre affaire : un bel établissement où il y a des bûches peintes en ar-

cade autour de la boutique, qu’on jugerait qu’elles vont vous parler.

— Je vois ça d'ici, dit madame Cardinal.

Avant de sortir définitivement, elle eut une hypocrisie d’une grande profondeur. On l'avait vue hésiter à laisser seule la portière auprès du malade :

— Madame Perrache, lui dit-elle, vous ne le quittez pes, ce chéri, que je ne soye revenue!

On à pu remarquer que Cérizet, dans l'affaire qu’il allait aborder, n’avait pas un parti très-résolûment pris. Le rôle du médecin, qu’au premier moment il avait eu l’idée de se donner, avait fini par lui faire peur, et il ne s'était plus présenté aux Perrache que comme l’homme d'affaires de sa complice. Une fois seul, il compta mieux avec lui-même et reconnut que son plan, d’abord compliqué d’un médecin, d’une garde-malade et d’un notaire, se présentait entouré des plus sérieuses difficultés. Un testament régulier en faveur de madame Cardinal n’était pas une œuvre qui pût s’improviser. Il fallait de longue main acclimater à cette idée l’esprit revêche et soupçonneux du pauvre, et la mort était là qui, en un tour de main, pouvait déjouer les plus savantes préparations,

Quant à renouveler la scène du Légataire de Regnard, le moyen d’y penser, au milieu des raffinements d’une police et d’une civilisation qui ne semblent occupées qu’à disputer au drame et au roman ce qui peut leur rester encore d'air respirable!

Sans doute, en renonçant à faire tester le moribond, on laissait la rente de mille huit cent francs inscrite au. grand-livre, et la maison de la rue Notre-Dame de Naza-

reth, aller aux héritiers de la loi; et madame Cardinal, à laquelle il avait été question d’assurer la propriété de ces deux objets, n’y viendrait plus que pour sa part de successible; mais abandonner cette portion apparente de l’hoirie, c'était le moyen le plus sûr de s’en approprier la portion occulte. Celle-ci, d’ailleurs, préalablement mise en sûreté, qui empêcherait de revenir à la tentative du testament?

Ramenant donc l'opération à des termes beaucoup plus simples, Cérizet la résuma à la manœuvre des têtes de

pavots dont il avait déjà parlé, et, muni de cette seule

arme de guerre, il se disposait à retourner chez Toupil-

lier, pour donner à madame Cardinal de nouvelles instruc-

tions, quand il la rencontra, ayant sous le bras le panier dont elle venait de faire l’acquisition ; elle portait dans ce panier la panacée du malade.

— Eh bien, dit l’usurier, c'est comme çà que vous êtes à votre poste!

— ]l a bien fallu sortir pour lui acheter du vin, répondit la Cardinal. Il crie comme un brûlé qu’on lui fiche la paix, qu'il veut être Seul et qu’on lui donne de sa tisane! C’est son idée, à c’t homme, que le roussillon première est ce qu’il y a de mieux pour son indisposition; je vais lui en flanquer son soûl ; au moins, quand il sera bu, peut-être qu’il se tiendra plus tranquille.

— Vous avez raison, dit sentencieusement Cérizet. On

ne doit jamais contrarier les malades ; mais ce vin, voyez- «

vous, il faut le corriger : en y faisant infuser ceci (et en même temps il levait l’un des couvercles du panier et y insinuait des têtes de pavot}, vous procurerez à ce pauvre

bonhomme un bon petit sommeil d’au moins cinq ou six heures; dans la soirée, je viendrai vous retrouver, et rien, je pense, ne nous empêchera plus d'examiner un peu les forces de la succession.

— Compris! dit madame Cardinal en clignant de l’œil.

— À ce soir donc! dit l’usurier sans prolonger plus long: temps la conversation.

Il avait le sentiment d’une affaire difficile et véreuse, et ne tenait pas à être aperçu dans la rue, causant avec sa complice.

En rentrant dans la mansarde du pauvre, la Cardinal le trouva toujours livré à la même somnolence ; elle congédia madame Perrache, et vint à la porte recevoir une

falourde toute sciée qu’elle avait commandée à l’Auver- -gnat de la rue Férou.

Dans un poëlon de terre dont elle s’était munie, et qui

s’adaptait à cette ouverture pratiquée dans la partie supérieure du poêle des pauvres pour y recevoir leur marmite,

elle jeta les têtes de pavot baignant dans les deux tiers : du vin qu'elle avait apporté, et alluma un grand feu sous le vase, de manière à obtenir rapidement la décoction } convenue.

La crépitation du bois et la chaleur, qui ne tarda pas à “5e répandre dans la chambre, réveillèrent Toupillier de -son engourdissement. Voyant son poêle allumé :

—Du feu icil s’écria-t-il, vous voulez donc incendier la

maison |

— Mais, nononcle, répondit la Cardinal, c'est du bois . que j'ai acheté, de mes fonds à moi, pour dégourdir votre vin. Le médecin ne veut pas que vous en preniez du froid.

calma un peu à l’idée que cette cuisine ne se faisait pas à ses frais.

— Faut qu'il jette un bouillon, répondit la garde-malade:; le médecin l’a bien recommandé. Pourtant, si vous

voulez être sage, je vais vous en donner un demi-verre de :

froid pour tancher votre pépie. Je prends ça sur moi, vous n’en direz rien!

— Je ne veux pas de médecins, c'est des scélérats pour faire mourir le monde! cria Toupillier, que l’idée de boire «vait ranimé, Eh bien, et ce vin? ajouta-t-il du ton d’un homme dont la patience était à bout.

Convaincue que, si cette complaisance ne faisait pas de mal, elle ne pouvait pas faire de bien, la Cardinal emplit à moitié un verre, et, pendant que d’une main elle le présentait au malade, de l’autre elle le soulevait sur son séant afin qu’il fût en position de boire.

De ses doigts décharnés et avides, Toupillier s’empara du verre, et, après en avoir absorbé le contenu d’un seul trait :

— Une belle lichette ! dit-il, et encore qu’il y à de l'eau

dedans!

— Ah! faut pas dire ça, nononcle! j'ai été le chercher moi-même chez le père Legrelu, et je vous le sers là au naturel; mais laissez mijoter l’autre ; le médecin a dit qu’on pouvait vous en donner à votre soif. =

Toupillier se résigna en haussant les épaules, et, au bout

d’un quart d'heure la mixture étant en état de lui être

servie, la Cardinal, sans nouvelle provocation, lui en ap-«

porta une tasse pleine à ras.

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\ — Où est-il, ce vin? demanda alors Toupillier, qui se

L'avidité que le pauvre mit à boire ne lui permit pas de s’apercevoir d’abord que le vin était frelaté; mais, à la dernière gorgée, il perçut une saveur fade et nauséabonde, et jeta la tasse sur son lit en criant qu’on voulait l’em poisonner.

— Tenez! voilà comme c’en est, du poison, répondit la revendeuse en faisant égoutter dans sa bouche ce qui restait au fond du vase; puis elle soutint au pauvre que, s’il ne trouvait pas au vin sa saveur ordinaire, c’est qu'il avait la bouche mauvaise.

À la suite de ce débat, qui se continua pendant quelque temps, le narcotique commença à opérer, et, au bout d’une heure, le malade était profondément endormi.

Dans son désæœuvrement, en attendant Cérizet, la Cardinal eut une idée : elle pensa que, pour la commodité des allées et venues qui seraient nécessaires, le moment arrivé d'exporter le trésor, il était bon d’amortir la vigilance des Perrache. En conséquence, après avoir pris le soin d’aller jeter les têtes de pavots dans les lieux d’aisances, elle appela la concierge, et lui dit :

— Mère Perrache, venez donc goûter son vin! N’aurait-on pas cru qu’il était pour en avaler une feuillette? V'ià qu'après la première tasse, il n’en veut plus!

— À la vôtre, dit la concierge en trinquant avec la Cardinal, qui eut soin de lui faire raison avec du vin naturel.

Gourmet moins distingué que le pauvre, madame Perrache ne trouva à l’insidieux liquide, que d’ailleurs elle buvait froid, aucun goût qui pût lui faire soupçonner sa vertu narcotique ; au contraire, elle déclara que c'était un

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velours, et regretta que son mari ne fût pas là pour pren= dre sa part de l'écot.

Après une assez longue causerie, les deux commères se séparèrent. Alors, avec de la charcuterie dont elle s'était approvisionnée et le restant du roussillon, madame Cardinal fit un repas qu’elle coufonnà par une sieste. Sans parler des émotions de la journée, l’influence d’un des vins les plus capiteux du monde aurait suffi à - expliquer la profondeur et la durée de son sommeiïl ; quand elle se réveilla, le jour commençait à tomber.

Son premier soin fut de donner un coup d'œil au lit du malade. Il avait le sommeil agité et rêvait à haute voix.

— Des diamants, disait-il, des diamants? À ma mort! pas auparavant!

— Tiens! dit madame Cardinal, il ne manquerait plus que ça, qu'il eût des diamants...

Et, comme elle vit que Toupillier paraissait en proie à un violent cauchemar, au lieu de le soulager en l'aidant à changer de position, elle se penchait sur la tête pour ne rien perdre de ses paroles, espérant qu'elle pourrait recueillir quelque importante révélation.

A ce moment, un coup sec frappé à la porte, dont l’excellente garde-malade avait eu le soin de retirer la clef, lui annonça la venue de Cérizet,

— Eh bien? dit-il en rentrant,

— Eh bien, il a pris la drogue. Il y a bien quatre bonnes heures qu’il dort comme un Jésus. Tout à l'heure, en révassant, il a parlé de diamants.

— Mon Dieu! dit Cérizet, il n°y aurait rien d'étonnant

qu’on en trouvât, Ces pauvres, quand ils se mettent à être riches, ça fait des amas de tout... |

— Ah çà! petit père, demanda la Cardinal, quelle fut donc votre idée d'aller dire à la mère Perrache que vous êtes mon homme d’affaires, et que vous ne faites pas dans la médecine? C'était convenu ce matin, que vous veniez sous la couleur d’un médecin...

Cérizet ne voulait pas avouer que l’usurpation de ce titre lui avait paru grave; il aurait craint de décourager sa complice.

— Je voyais cette femme, répondit-il, se disposant à me demander une consultation, je m’en suis débarrassé de cette façon.

— Tiens! dit la Cardinal, les beaux esprits se rencontrent; et ç’a été aussi mon truc de lui tourner la chose dans ce sens; de voir venir un homme d’affaires, ça semblait lui donner des idées à madame gratte-cuir.… Vous ont-ils vu entrer, les Perrache ?

— Il m'a semblé, répondit Cérizet, que la femme dormait dans son fauteuil.

— Elle devait dormir, dit la Cardinal d’un air significatif,

— Quoi, vraiment? demanda Cérizet.

— Parbleu! dit la revendeuse, quandil y a en pour un, il y en a pour deux; on y a fait prendre le restant de la drogue.

— Quant au mari, reprit Gérizet, il est là, car, tout en tirant sa manique , il m’a fait un gracieux signe de connaissance dont je me serais très-bien passé.

— Laissez donc que la nuit soit tout à fait venue, nous

allons lui monter une misloch qu’il n’y verra que du feu.

En effet, un quart d’heure plus tard, avec une verve dont l’usurier resta émerveillé, la revendeuse organisa au naïf portier la comédie d’un monsieur qui ne veut pas se laisser reconduire et avec lequel on fait assaut de politesse. Ayant l'air de convoyer le prétendu médecin jusqu’à la porte de la rue, au milieu de la cour, elle feignit que le vent avait soufflé sa lumière et, sous prétexte de la rallumer, elle éteignit celle de Perrache. Tout ce tracas, accompagné d’exclamations et d’une étourdissante loquacité, fut si vertement mené, que, appelé devant la justice, le concierge n’aurait pas hésité à déposer sous serment qu'entre neuf et dix heures de la soirée le docteur, dont il avait constaté la venue, était descendu de chez le pauvre et avait quitté la maison.

Quand les deux complices furent ainsi tranquillement en possession du théâtre de leurs opérations, la Cardinal fit du Béranger sans le savoir, et, comme sil se fût agi d’abriter les amours de Lisette, pour éviter qu’un voisin indiscret n’entrevit quelque chose de la scène qui se préparait, elle disposa son chàle en poil de lapin en guise de rideau devant la fenêtre.

Dans le quartier du Luxembourg, la vie cesse de bonne heure; et, un peu avant dix heures, tous les bruits de maison, aussi bien que tous les bruits extérieurs, étaient à peu près éteints. Un voisin, acharné à la lecture d’un roman-feuilleton, tint seul en échec les associés pendant quelque temps; mais aussitôt qu’il eut posé l’éteignoir sur sa lumière, Cérizet fut d’avis de se mettre à l’œuvre. En commençant sans délai, on serait plus assuré que le

dormeur restait encore sous l’empire du narcotique; et puis, si la recherche du trésor n’était pas trop longue, rien n’empêcherait que la Cardinal, sous prétexte d’aller chez le pharmacien chercher quelque remède nécessité par une crise survenue dans l’état du malade, ne se fît ouvrir la porte de la rue. Selon l'habitude des concierges pris dans leur premier sommeil, il était à espérer que les Perrache tireraient le cordon de leur lit sans se lever. Cérizet aurait donc le moyen de sortir en même temps que sa complice, et à eux deux, dans le premier voyage, ils pourraient mettre en sûreté une partie de la somme. Pour l'extraction du reste, il serait facile de s’ingénier dans la journée du iendemain.

Puissant pour le conseil, Cérizet n’était qu’un homme de main très-insuffisant, et, sans la robuste assistance de la Cardinal, jamais il ne serait parvenu à soulever de son lit ce que l’on pourrait appeler le cadavre de lex-tambour-major. Sous son pesant sommeil, en proie à la plus complète insensibilité, Toupillier était devenu une masse inerte qui heureusement pouvait être manœuvrée sans beaucoup de précautions. Puisant dans sa cupidité un redoublement de vigueur, l’athlétique madame Cardinal, malgré l’insignifiance du concours que lui prêtait l’homme d’affaires, parvint à opérer sans encombre le transbordement dé son oncle, et le lit fut enfin livré à son ardente recherche.

D'abord on ne trouva rien, et la revendeuse, pressée d'expliquer comment, dans la matinée, elle s’était assurée que son oncle couchait sur cent mille francs d’or, fut obligée de convenir qu’une conversation avec les Perrache et sa

LA

brûlante imagination avaient fait presque tous les frais de

sa prétendue certitude. Cérizet était outré : avoir pendant

toute la journée caressé l’idée et l'espérance d’une for-

tune, s'être décidé à une démarche hasardeuse et com-

promettante, et, en fin de cause, se trouver en face du néant! La déception était si cruelle, que, s’il n’eût pas craint de se commettre avec la force musculaire de sa future belle-mère, il se fût porté contre elle à quelque rageuse extrémité.

A tout le moins, il passa sa colère en paroles. Rudement semoncée, la Cardinal se contentait de répondre que tout espoir n’était pas perdu, et, avec une foi qui eût remué des montagnes, continuant de bouleverser le lit de fond -en comble, elle se disposait à vider la paillasse qu’elle avait vainement explorée dans tous les sens; mais Cérizet ne permit pas cette mesure extrême, il fit remarquer qu’après l’autopsie de la paillasse il resterait sur le plancher un détritus de paille qui pourrait donner des soupçons.

Pour n’avoir rien à se reprocher, la Cardinal, nonobstant l'opposition de Cérizet, qui trouvait ce soin ridicule, voulut au moins déplacer le fond sanglé, et il fallait que, par la passion de sa recherche, ses sens fussent terriblement éveillés, car, pendant qu’elle soulevait le châssis de bois, elle perçut le bruit d’un petit objet qui venait de se détacher et de tomber sur le carreau.

Mettant à ce détail, qui pour un autre eût passé inaperçu, une importance que rien ne semblait justifier, l’ardente exploratrice prit aussitôt la lumière, et, après avoir quelque temps fureté dans les immondices de toute

sorte qui recouvraient le sol, elle finit par mettre la main sur un morceau de fer poli, long d’un demi-pouce, et dont l'usage resta pour elle inexpliqué.

— C'est une clef! s’écria Cérizet, qui s'était approché avec assez d’indifférence, mais dont l’imagination prit aussitôt le galop.

— Ah!ah! voyez-vous! dit la Cardinal avec un accent de triomphe; mais qu'est-ce que ça peut ouvrir? ajoutat-elle par réflexion; une armoire de poupée ?

— Du tout, repartit Cérizet; c’est une invention moderne, et de très-grosses serrures fonctionnent avec ce petit instrument.

En même temps, d’un coup d’æœil rapide il embrassa tous les meubles qui garnissaient la chambre, alla à la commode, dont il tira tous les tiroirs, regarda dans le poêle, dans la table; mais nulle part l'apparence d’une serrure à laquelle cette clef pût s'adapter.

La Cardinal eut tout à coup une illumination.

— Attendez! dit-elle, j'ai remarqué que, du lit où il était couché, ce vieux filou ne cessait pas d’avoir l’œil devant lui sur la muraille au vis-à-vis.

— Une armoire cachée dans le mur? ça n’est pas impossible, dit Cérizet s’emparant avec émotion de la lumière.

Et, après avoir examiné avec attention la porte de l'alcôve qui faisait face à la tête du lit, il ne constata qu’une immense tapisserie de poussière et de toiles d’araignée.

Il s’adressa alors au sens du toucher, qui va plus au fond des choses, se mit sonder et à percuter le mur dans toutes les directions. À la place où Toupillier n'avait cessé

de diriger son regard, il finit par percevoir, dans un espace assez circonscrit, la sonorité du vide, et, en même temps, il reconnut qu’il frappait sur du bois. Il frotta alors vigoureusement la place avec son mouchoir disposé en tampon, la fit nette, et, sous la couche poudreuse qu'il avait enlevée, il ne tarda pas à découvrir une planche de chêne hermétiquement ajustée dans la muraille; sur l’un des côtés de cette planche s’apercevait un petit trou rond, c'était celui de la serrure à laquelle s’adaptait la clef,

Pendant que Cérizet faisait jouer le pêne, qui fonctionna sans difficuité, la Cardinal, tenant la lumière, était devenue pâle et haletante; mais, cruelle déception! l'armoire ouverte, il n’apparut qu’un espace vide où pénétra inutilement la clarté que la revendeuse s'était empressée d’y porter.

Laissant cette bacchante pousser des exclamations de désespoir et saluer son oncle bien-aimé de toutes les plus furieuses épithètes que l’on peut croire, Gérizet avait gardé son sang-froid.

Après avoir introduit son bras dans l'ouverture et en avoir palpé le fond :

— Une armoire de fer! s’écria-t-il.

En même temps, d’un ton impatient :

— Éclairez-moi donc, madame Cardinal! ajouta-t-il,

Puis, comme la lumière ne pénétrait pas assez franchement dans l’espace qu’il voulait explorer, il arracha la chandelle du goulot de la bouteille, où, faute d’un bougeoir, la Cardinal l’avait fichée, et, la prenant à la main, il la promena soigneusement sur toutes les parties du panneau de fer dont l'existence venait d’être constatée.

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— Pas de serrure! dit-il après le plus minutieux examen; il doit y avoir un secret.

— Est-il traître, ce vieux grigou! disait madame Cardinal, tandis que de ses doigts osseux Cérizet sollicitait les moindres places.

— Ah! fit-il, jy suis! après des tàtonnements qui durèrent plus d’une demi-heure.

Pendant ce temps, la vie de madame Cardinal était comme suspendue.

Sous la pression à laquelle elle était soumise, la plaque de fer remonta vivement dans l’épaisseur de la muraille, et, au milieu d’un amas d’or jeté à même dans une assez large excavation qui venait d’être mise à nu, apparut un écrin de maroquin rouge qui, par sa dimension, faisait supposer une proie des plus magnifiques.

— Je prends les diamants pour la dot, dit Cérizet en se voyant en présence de la splendide parure que contenait Pécrin. Vous, la mère, vous ne sauriez comment vous en défaire : je vous laisse l’or pour votre part. Quant à la rente et à la maison, elles ne valent pas la peine qu’on s’évertue à faire faire au brave homme un autre testament.

— Minute, mon petit! répondit la Cardinal, qui trouva quelque chose de trop sommaire dans ce partage, nous allons d’abord compter les espèces.

— Chut! fit Cérizet en ayant l’air de HE l'oreille,

— Quoi donc? demanda la Cardinal.

— N’avez-vous pas entendu remuer ici dessous?

—— Je n’ai rien entendu, répondit la revendeuse.

Cérizet lui fit signe de se taire et écouta avec plus d’attention.

— J'entends un bruit de pas dans l’escalier, dit-il un peu après.

Et il remit vivement l’écrin dans l'armoire de fer, dont il essaya d’abaisser le panneau,

Pendant qu'il se dépensait en efforts inutiles, les pas se rapprochaient.

— Mais oui, l’on monte! dit avec épouvante la Cardinal.

Puis, se cramponnant à une idée de salut :

— Ah bah! c’est peut-être la folle, on dit qu'elle se promène la nuit.

Dans tous les cas, la folle avait une clef de la chambre, car, un moment plus tard, cette clef s’introduisait dans la serrure. D'un coup d’œil rapide, la Cardinal mesura l’espace qui la séparait de la porte; aurait-elle le temps d'aller pousser le verrou? Mais, calculant qu’elle serait devancée, elle souffla vivement la lumière pour se faire au moins quelques chances au moyen de l'obscurité.

Ressource inutile! Le trouble-fête qui venait d’entrer portait à la main un bougeoir.

Quand elle vit qu’elle avait affaire à un petit vieillard de chétive apparence, madame Cardinal, l'œil enflammé, se jeta au-devant du survenant comme une lionne à laquelle il serait question d'enlever ses petits.

— Calmez-vous, ma bonne, lui dit le vieillard d’un air narquois; on est allé chercher la garde, elle sera ici dans un moment.

Ge mot de {a garde cassa, comme on dit vulgairement, les jambes à madame Cardinal.

— Mais, monsieur, la garde! dit-elle avec émoi; nous ne sommes pas des voleurs.

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— C'est égal, à votre place, je ne l’attendrais pas, dit le vieillard ; elle fait quelquefois des méprises fàchenses.

— On peut donc s’esbigner? dit la revendeuse d’un air d’incrédulité.

— Oui, quand vous m’aurez remis ce qui, par hasard,

se sera égaré dans vos poches,

— Oh! mon bon monsieur, rien dans les mains, rien dans les poches; on n’est pas pour faire tort au monde; que j'étais venue seulement pour garder ce pauvre chérubin d’encle; fouillez-moi plutôt.

— Allons, filez, c’est bien! dit le petit vieillard,

La revendeuse ne se le fit pas répéter, et elle descendit rapidement l'escalier,

Cérizet avait bien la mine de prendre le même chemin.

— Vous, monsieur, c’est autre chose, lui dit le vieillard ; nous avons à causer; mais, si vous êtes docile, tout peut s'arranger à l’amiable.

Soit que le narcotique eût achevé d'opérer, soit que le bruit qui venait de se faire autour de Toupillier eût mis

fin à son sommeil, il ouvrit les yeux, jeta autour de lui .

le regard d’un homme qui cherche à se reconnaître; puis, un peu après, apercevant sa chère armoire ouverte, il trouva dans son émotion la force de pousser deux ou trois fois le cri : « Au voleur! » de manière à réveiller la maison.

— Non, Toupillier, lui dit le petit vieillard, vous n'êtes pas volé; je suis arrivé à temps, et rien n’a été dérangé.

— Et vous ne le faites pas arrêter, ce gueux-là! s’écria le pauvre en désignant Cérizet,

— Monsieur n’est pas un voleur, répondit le vieillard;

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