‹ Les petits bourgeois (volume 2)Chapitre 16 sur 31 · LS ER SR ENTER DA · texte numérisé non relu

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lier, son parrain, membre du conseil général de la Seine, promet de la doter convenablement. |

— Et qui à emmanché cette affaire ?

— La Peyrade a eu de grands dévouements pour la famille Thuillier, dans laquelle il a été introduit par M. Dutocq, greffier de la justice de paix de larrondissement.

— Mais c’est au profit de ce M. Dutocq, m’écrivez-vous, qu'ont été souscrites les lettres de change. Ce serait donc alors une affaire de courtage matrimonial ?

— Il pourrait bien y avoir quelque chose comme ça, repartit Cérizet. Vous savez, monsieur, qu'à Paris ces sortes de transactions sont assez communes; des ecclésiastiques même ne dédaignent pas de s’en méler.

— Le mariage est très-avancé? demanda du Portail,

— Mais oui, et, depuis quelques jours surtout, l’affaire a beaucoup marché.

— Eh bien, mon cher monsieur, je compte sur vous pour la faire manquer ; j'ai d’autres vues sur Théodose, un autre parti à lui proposer,

— Permettez! répondit Cérizet; faire manquer son mariage, c’est le mettre dans l'impossibilité d’acquitter sa dette; et j'ai l'honneur de vous faire remarquer que ces lettres de change sont des titres sérieux. M. Dutocq est greffier d’une justice de paix, c’est-à-dire qu’en matière d'intérêts on n’en aura pas facilement raison. sa

— La créance de M. Dutocq, répondit du Portail, vous l’achèterez; vous verrez à vous entendre avec lui à ce su-. jet. Au besoin, si Théodose se montrait trop récalcitrant à mes projets, ces lettres de change deviendraient entre

nos mains une arme précieuse : vous vous chargeriez de poursuivre en votre nom, et vous n'aurez, d’ailleurs, à vous embarrasser de rien; je me charge de solder la somme principale et les frais.

— Vous êtes rond en affaires, monsieur ! dit Gérizet, et il y a vraiment plaisir à être votre agent. Maintenant, quand vous trouverez le moment venu de me mettre mieux au courant de la mission que vous me faites l’honneur de vouloir me confier...

— Vous parliez tout à l'heure, reprit du Portail, de la cousine de Théodose, mademoiselle Lydie de la Peyrade. Cette jeune personne, qui n’est plus de la première jeunesse, car elle approche la trentaine, est fille naturelle de la célèbre mademoiselle Beaumesnil, du Théâtre-Français et de la Peyrade, commissaire général de police sous l'Empire, et oncle de notre ami. (Voir Grandeurs et Misères des courtisanes). Jusqu'au moment où sa mort, arrivée subitement, laissa sans ressource sa fille, qu’il aimait à l’adoration et qu’il avait reconnue, j'avais été lié avec cet excellent homme de la plus vive amitié.

Bien aise de montrer qu’il avait aussi quelque aperçu de l'intérieur de du Portail :

— Et cette amitié, répondit Cérizet, vous en avez, monsieur, saintement rempli les devoirs, car, en prenant chez vous l'intéressante orpheline, vous vous chargiez d'une tutelle difficile : l’état de santé de mademoiselle de la Peyrade réclame, autant que je puis savoir, des soins aussi persévérants qu'affectueux.

— Oui, repartit du Portail, la pauvre enfant, lors de la mort de son père, fut si cruellement éprouvée, que sa

raison en resta quelque peu atteinte; mais, un changement heureux s’étant depuis quelque temps marqué dans son état, pas plus tard qu’hier, j'ai provoqué une consultation du docteur Bianchon et des deux médecins en chef de Bicêtre et de la Salpêtrière. Ces messieurs, à l’unanimité, ont été d’avis que le mariage et une première couche amèneraient infailliblement la guérison de la malade; vous comprenez que c’est là un remède trop facile et trop agréable pour ne pas être essayé.

— Alors, dit Cérizet, ce serait mademoiselle Lydie de la Peyrade, sa cousine, qu’il serait question de faire épouser à Théodose ?

— Vous l’avez dit, repartit du Portail; et il ne faut pas croire qu’à notre jeune ami, s’il acceptait ce parti, je demande un dévouement entièrement gratuit. Lydie est agréable de sa personne, elle-a des talents, un charmant caractère, et disposera, en faveur de son mari, d’une position considérable dans les affaires publiques; elle a d’ailleurs une jolie fortune, laquelle se compose de quelque chose que lui a laissé sa mère, de tout ce que je possède, et qu'à défaut d’héritiers habiles à me succéder je compte lui assurer par contrat de mariage; enfin, d’un héritage assez important que, cette nuit même, elle a recueilli,

— Comment! dit Cérizet, est-ce que le vieux Toupillier... ?

— Par un testament olographe que voici, le pauvre la constitue sa légataire universelle. Ainsi, vous le voyez, j'ai eu quelque mérite à ne donner aucune suite à votre escapade et à celle de madame Cardinal, car c'était tout

simplement notre propriété que vous vouliez mere à au pillage.

— Mon Dieu, dit Cérizet, je ne ré pas excuser l’égarement de madame Cardinal; pourtant, en sa qualité d'héritière du sang, dépossédée pour une étrangère, elle avait, ce me semble, quelque droit à l’indulgence que vous avez bien voulu lui montrer.

— En ceci, vous vous trompez, répondit du Portail, et l’apparente libéralité dont mademoiselle de la Peyrade est devenue l’objet, c’est tout simplement une restitution.

— Une restitution ? fit Cérizet avec curiosité.

— Une restitution, répéta du Portail, et rien de plus facile à établir. Vous souvient-il d’un vol de diamants commis, il y a une dizaine d'années, au préjudice d’une de nos célébrités dramatiques ?

— Oui vraiment, répondit Cérizet; j'étais alors gérant d’un de mes journaux, et c'est moi qui rédigeai le fait- Paris. Mais permettez donc! cette célébrité, c'était mademoiselle Beaumesnil.

— Précisément, la mère de mademoiselle Lydie de la Peyrade.

— Ainsi, dit Cérizet, ce israble Toupillier.. Mais non, je me souviens, le voleur fut condamné. Il s'appelait Charles Crochard. On disait même, sous le manteau, qu'il était fils naturel d’un grand personnage, le comte de Granville, procureur général à Paris sous la Restauration. (Voir une Double Famille.)

— Eh bien, reprit du Portail, voici ce qui se passa. Le vol, vous vous le rappelez également, fut commis dans un

hôtel de la rue de Tournon, habité par mademoiselle

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Beaumesnil. Charles Crochard, qui était un joli garçon, avait là, à ce qu’il paraît, de grandes privautés.

— Oui, oui, dit Cérizet, j'ai encore très-présent l’embarras de mademoiselle Beaumesnil quand elle vint déposer, et aussi l’espèce d'extinction de voix qui lui prit lorsque le président de la cour d’assises lui demanda son âge.

— Le vol, continua du Portail, avait été accompli audacieusement en plein jour, et, une fois nanti de l’écrin, Charles Crochard se rendit à l’église Saint-Sulpice, où il

- avait donné rendez-vous à un complice. Recevant de ses.

mains les diamants et d'avance muni d’un passe-port, le complice devait immédiatement se mettre en route pour l'étranger. Le hasard voulut qu’au lieu de l’homme qu'il attendait et qui fut en retard de quelques minutes, en entrant dans l’église, Charles Crochard se trouvât face à face avec un célèbre agent de la police de sûreté qui était parfaitement connu de lui, attendu que le jeune drôle n’en était pas à son premier démélé avec la justice. L’absence de son collaborateur; la rencontre de cet agent, par lequel il lui sembla avoir été regardé d’une façon singulière; le trouble de sa conscience, et enfin un mouvement rapide que, par le plus grand des hasards, l'agent fit au moment même pour gagner l’une des portes, donnèrent à penser au voleur qu’il était soumis à une surveillance, Dans son émoi, la tête perdue, il voulut à tout prix se débarrasser de l’écrin qui allait le constituer à l’état de flagrant délit, si, comme il n’en doutait pas, il était arrêté à la sortie de l’église, qu’il se figura cernée par la police : avisant alors dans sa stalle Toupillier, qui à cette époque était donneur d’eau bénite : « Mon brave, lui dit-il en

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s’approchant de lui et en s’assurant que leur colloque n’était remarqué de personne, voulez-vous bien me garder ce petit paquet? C’est un carton de dentelles. Je vais à côté d'ici, chez une comtesse qui est une mauvaise paye; au lieu dé me solder ma note, elle voudrait voir cet article, qui est des plus nouveaux, et me demanderait de le lui livrer à crédit. J'aime autant ne pas l'avoir avec moi. Surtout, ajouta-t-il, ne touchez pas au papier qui enveloppe le carton, car il n’y a rien de si difficile que de refaire un paquet dans ses plis. »

— Le maladroit! s’écria naïvement Cérizet, avec ses recommandations, il donnait à l’autre l’envie de regarder.

— Vous êtes un habile moraliste, dit du Portail. Une heure après, n’ayant rien découvert d’inquiétant, quand Charles Crochard se présenta pour reprendre son dépôt, Toupillier n’était plus à sa place. Vous vous figurez, le lendemain, dès la première messe, l’empressement de Charles Crochard à aborder le donneur d’eau bénite, qu'il retrouva dans l’exercice de ses fonctions; mais la nuit, comme on dit, porte conseil : le cher homme déclara effrontément n'avoir rien reçu et ne pas savoir de quoi On vous lait lui parler.

— Et pas moyen de l’attaquer et de faire un esclandre! remarqua Cérizet, qui n’était pas éloigné d’accorder sa sympathie à un coup si audacieusement joué.

— Sans doute, reprit du Portail, le vol était déjà ébruité, et Toupillier, qui était un homme de première force, avait rès-bien calculé qu’en l’accusant le voleur se dévoilait lui-même et se mettait dans la nécessité de restituer. Aux débats, Charles Crochard ne di* pas un mot de sa décon-

venue, et, condamné à dix ans de travaux forcés, pendant six ans qu’il passa au bagne, une partie de sa peine lui ayant été remise, il n’ouvrit la bouche à qui que ce fût de l'abus de confiance dont il avait été la victime.

— C'est assez crâne, cela! dit Cérizet: cette histoire le passionnait, et il se laissait aller à voir la chose en connaisseur et en artiste.

— Dans l'intervalle, poursuivit du Portail, madame Beaumesnil était morte, laissant à sa fille quelques débris d’une grande fortune, et notamment les diamants qu’elle lui attribuait par une mention expresse, s'ils venaient à être retrouvés.

— Ah! ah! dit Cérizet, ça se gâte pour Toupillier; car, ayant affaire à un homme de votre trempe...

Tout à l’idée de se venger, la première démarche de Charles Crochard, rendu à la liberté, fut de dénoncer Toupillier comme recéleur de l’écrin. Mis sous la main de la justice, Toupillier se défendit avec une bonhomie si singulière, que, toute preuve manquant d’ailleurs à l’accusation, le juge d'instruction finit par le relaxer. Du coup, cependant, il perdit sa place de donneur d’eau bénite et n’obtint qu’à grand’peine la permission de mendier à la porte de Saint-Sulpice. Moi, je restais convaincu de sa culpabilité; nonobstant le non-lieu, j'avais obtenu qu’une étroite surveillance fût organisée autour de lui, mais je comptais avant tout sur moi-même. Rentier, et ayant beaucoup de loisir, je m’attachai à la peau de notre voleur, et fis, de le démasquer, l’importante affaire de ma vie. Il demeurait à cette époque rue du Cœur-Volant ; je parvins à me faire locataire d’une chambre contiguë à la

sienne, et, un soir, par un trou de vrille patiemment pratiqué à la muraille qui nous séparait, je vis notre homme tirant l’écrin d’une cachette très-ingénieusement disposée, et passant près d’une heure à contempler avec ravissement nos diamants, qu'il faisait chatoyer à la lumière et pressait sur ses lèvres avec passion; cet homme les

aimait pour eux-mêmes et n’avait jamais pensé à en faire

argent.

— Je comprends, dit Cérizet, une manie dans Ie genre de celle de Cardillac, ce bijoutier dont on a fait un mélodrame,

— C'est cela même, dit du Portail, ce misérable était devenu amoureux de son écrin : aussi, lorsque, un peu après, je pénétrai chez lui et lui fis connaître que je savais tout, pour ne pas être dépossédé de ce qu'il appelait

la consolation de sa vie, il me proposa de lui en laisser .

l’usufruit, s'engageant en reconnaissance à faire mademoiselle de la Peyrade sa légataire universelle, et en même temps il me révélait dans ses mains l’existence d’une forte somme en or qu'il arrondissait tous les jours; plus, la propriété d’un immeuble et celle d’une rente sur l’État.

— S'il était de bonne foi, dit Cérizet, la proposition était acceptable; l’intérêt du capital immobilisé dans la parure de diamants y était largement représenté par les autres objets de Ia succession.

— Vous voyez, mon cher, dit du Portail, que je n’eus pas tort de me fier à lui. Du reste, mes précautions furent bien prises : j'avais exigé qu’il vint occuper un logement dans ma maison, d’où je le veillais de près; par mes soins avait été disposée la cachette dont vous avez si subtile-

ment découvert le secret, mais, ce que vous ignorez, c’est que ce secret, en même temps qu’il ouvrait l'armoire de fer, mettait chez moi en branle un timbre d’une sonorité puissante, destinée à m’avertir de toutes les tentatives d'enlèvement qui auraient pu être dirigées contre notre trésor.

— Pauvre madame Cardinal! s’écria plaisamment Cérizet, comme elle était loin de compte!

— Voilà donc la situation, dit du Portail : pour l'intérêt que je porte au neveu de mon vieil ami, et aussi parce que, à raison de la parenté, il m’apparaît une grande convenance dans ce mariage, je veux faire épouser à Théodose sa cousine et cette dot. Comme il est possible qu’à raison de l’état mental de la future, la Peyrade résiste à entrer dans mes vues, je n’ai pas jugé convenable de lui faire directement la proposition. Vous vous êtes trouvé sur mon chemin, je vous sais adroit, retors, et aussitôt j'ai pensé à vous charger de cette petite négociation matrimoniale. Maintenant, vous entendez bien : vous parlerez d’une fille riche, ayant un petit inconvénient, mais, par contre, une dot assez rondelette; vous ne nommerez personne et viendrez immédiatement me faire savoir comment l'ouverture aura éié prise.

— Votre confiance, dit Cérizet, me réjouit autant qu’elle m’honore, et je la justifierai de mon mieux.

— Il ne faut pas se faire illusion, reprit du Portail, un refus doit être le premier mouvement d’un homme qui a partie ailleurs, mais nous ne nous tiendrons pas pour battus. Je ne renonce pas facilement à mes idées quand je les crois justes, et, dussions-nous pousser notre

zèle pour le bonheur de la Peyrade jusqu’à le faire enfermer à Clichy, je suis décidé à ne pas avoir le démenti d’une combinaison dont je suis assuré qu’en résultat il reconnaîtra la bonne inspiration. Ainsi, en tout état de cause, achetez la créance de ce M. Dutocq.

— Au pair? demanda Cérizet.

— Oui, au pair, si vous ne pouvez mieux faire; nous ne sommes pas à ça près de quelques mille francs; seulement, la transaction conclue, que M. Dutocq nous assure son concours ou au moins sa neutralité. D’après ce que vous m'avez dit de l’autre mariage, il est, je pense, inutile de vous faire remarquer qu’il n’y a pas un moment à perdre pour mettre les fers au feu.

— Dans deux jours, j'ai rendez-vous pris avec la Peyrade, fit remarquer Cérizet; nous avons une petite affaire à traiter. Ne pensez-vous pas qu’il serait convenable d’attendre cette rencontre, où je jetterai incidemment la proposition ? En cas de résistance, cela, il me semble, ménage mieux notre dignité.

— Soit, dit du Portail, ce n’est pas là un délai; songez, d’ailleurs, monsieur, que, si vous réussissez, au lieu d’un homme ayant à vous demander un compte sévère de vos imprudentes complaisances pour madame Cardinal, vous aurez en moi un obligé, prêt à vous servir en toute chose et dont le crédit a plus de portée qu’on ne le croit généralement.

Après d’aussi bonnes paroles, les deux interlocuteurs ne pouvaient que se séparer de très-bonne intelligence et très-satisfaits l’un de l’autre.

Tout aussi bien que le tourniquet Saint-Jean, le Rccher

de Cancale, où va maintenant se transporter la scène, n’est plus aujourd’hui qu’un souvenir. Un marchand de vin à comptoir d’étain remplace ce temple du goût, ce sanctuaire européen qui avait vu passer toute la gastronomie de l’Empire et de la Restauration.

La veille du jour déjà convenu entre eux, la Peyrade avait reçu de Cérizet ce simple mot :

« À demain, bail ou non, au Rocher, six heures et demie. »

Quant à Dutocq, Cérizet avait l’occasion de le voir tous les jours, puisqu'il était son expéditiornaire : il avait donc été prévenu de vive voix; mais le lecteur attentif remarquera une différence dans l’heure donnée à ce se- . cond convive. « À six heures un quart, au Rocher, » lui avait dit Cérizet ; il restait évident qu’il voulait avoir au moins un quart d'heure devant lui avant l’arrivée de la Peyrade.

Ce quart d'heure, l’usurier comptait l’employer à maquignonner l’achat des titres de Dutocq, et il avait pensé que, faite à brûle-pourpoint et sans aucune préparation, la proposition aurait la chance d’être plus rondement accueillie. En ne laissant pas au vendeur le temps de se reconnaître, peut-être on l’amènerait à lâcher la main, et, la créance une fois achetée au-dessous du pair, l’homme de la rue des Poules aurait à examiner s’il y avait sûreté pour lui à s’appliquer la différence, ou s’il vaudrait mieux se faire honneur auprès de du Portail du rabais qu’il lui aurait obtenu. Disons, d’ailleurs, qu’à part tout intérêt, Gérizet eût encore essayé de grappiller sur son ami; c'était chez lui instinct et besoin de nature ; dans les affaires,

il avait pour la ligne droite la même horreur que les amateurs de jardins anglais dans le tracé de leurs allées.

Ayant toujours une portion du prix de sa charge à payer et forcé à une grande épargne, Dutocq ne se faisait pas assez bien vivre pour qu’un dîner au Rocher de Cancale ne füt pas dans l’économie de son existence une sorte d'événement. Il montra donc cette exactitude qui témoigne de l'intérêt qu’on met à une rencontre, et, à six heures un quart précises, il faisait son entrée dans le cabinet du restaurant où déjà Cérizet l’attendait.

— C’est drôle, dit-il, nous voilà juste revenus à la situation qui inaugura nos relations d’affaires avec la Peyrade; seulement, le lieu de l’entrevue des trois empereurs est cette fois un peu plus confortablement choisi, et j'aime assez le Tilsitt de la rue Montorgueil, substitué au Tilsitt de la rue de l’Ancienne-Comédie, le triste restaurant Pinson.

— Ma foi! répondit Cérizet, je ne sais pas trop si les résultats obtenus justifient cette substitution, car, enfin, où sont pour nous les bénéfices de la constitution de notre triumvirat?

— Mais, en définitive, dit Dutocq, c'était un marché à

terme. On ne peut pas dire que la Peyrade ait perdu beau-

coup de temps pour ménager, si j'osais me permettre le

calembour, son installation aux Tuileries. Le gaillard, il

faut le reconnaître, a joliment marché.

— Pas si vite, dit Cérizet, que son mariage ne soit, à.

l'heure qu’il est, horriblement compromis.

— Comment ! compromis ?

— Oui, je suis chargé de lui proposer une femme en

sous-œuvre, et je doute fort que le choix lui soit laissé.

— De quoi, diable! mon cher, allez-vous vous aviser de prêter les mains à un contre-mariage, quand nous avons hypothèque sur le premier?

— Mon ami, on n’est pas toujours maître des circonstances ; j'ai vu que, par la combinaison qui se présentait, celle que nous avions arrangée s’en allait à vaul’eau; alors j'ai tâché de tirer pied ou aile de la négociation.

— Ah çà! on se l’arrache donc, ce Théodose ? Qu'est-ce que ce parti? y a-t-il de la fortune?

— La dot est très-passable et vaudra bien celle de mademoiseile Colleville.

— Alors, je m'en moque; la Peyrade a souscrit des lettres de change, il payera.

— Il payera, il payera;.. c’est là la question. Vous n'êtes pas commerçant, Théodose ne l’est pas non plus; il peut lui venir dans l’idée de discuter les lettres de change. Qui vous dit qu’édifié sur leur origine, et le mariage Thuillier ne se faisant point, le tribunal ne les annulera pas comme étant des obligations sans cause? Moi, cette discussion, je m'en moque : je ne tiens à rien, et, d’ailleurs, mes précautions sont prises; mais vous, greffier d’une justice de paix, n’entrevoyez-vous pas à la suite de ce procès quelque maille à partir avec la chancellerie?

— Mais aussi, mon cher, dit Dutocq de l'humeur d’un homme qui se voit face à face avec un argument auquel il ne trouve rien à répondre, vous avez une rage de remuer des affaires et de vous mêler.

— Je vous répète, dit Cérizet, que celle-ci est venue me trouver, et j'ai si bien vu tout d’abord qu'il n’y avait pas

à lutter contre la mauvaise influence qui se levait sur nous, que j'ai pris le parti de me sauver par un sacrifice.

— Et de quel genre, ce sacrifice?

— Parbleu ! j'ai vendu ma créance, laissant à ceux qui me l’achetaient le soin de se débarbouiller avec M. l'avocat.

— Mais quel est l'acquéreur ?

— Qui voulez-vous qui se soit mis en mon lieu et place, si ce n’est des gens ayant assez intérêt à la conclusion de l’autre mariage, pour vouloir y contraindre mons Théodose, fût-ce même par corps? R

— Alors, mes titres leur sont également nécessaires?

— Sans doute, mais je n’ai pas voulu en disposer avant de vous avoir consulté.

— Eh bien, qu'est-ce qu'ils en offrent?

— Dame, mon cher, ce que j’ai accepté moi-même : sachant mieux que vous le danger de leur concurrence, je me suis décidé à liquider dans de mauvaises conditions.

— Mais encore, cés conditions ?

— J'ai läché les titres à quinze mille.

— Allons donc! dit Dutocq en haussant les épaules; c'est qu’apparemment vous trouverez à vous rattraper sur le courtage de l'affaire, qui peut-être, après tout, est une machination complotée entre vous et la Peyrade.

— Au moins, mon cher, vous ne mâchez pas vos paroles ; il vous passe une infamie par la cervelle et vous la déclinez avec le plus charmant abandon. Heureusement, vous m'’entendrez tout à l’heure faire à Théodose mon ouverture, et vous pourrez, à son attitude, juger de la connivence qui existe entre nous.

— Soit! dit Dutocq, je retire mon insinuation, mais véritablement vos commettants sont des corsaires: on n’égorge pas ainsi les gens; encore un coup, je n’ai pas comme vous une prime sur laquelle je puisse me retirer, |

— Voici, mon pauvre ami, comment je raisonnais; je me disais : Ce bon Dutocq est très-empêtré pour l’acquittement des deniers de sa charge; il trouve une manière de la solder d’un coup; l’événement prouve ce qu’il y a d’aléatoire dans le compromis la Peyrade, on lui offre de l'argent sûr et vivant, le marché n’est donc peut-être pas très-mauvais.

— D'accord; mais perdre les deux cinquièmes!

— Voyons! dit Cérizet, vous parliez tout à l’heure de prime; j’entrevois un moyen de vous en obtenir une; et, si vous vouliez vous engager à battre en brèche l'affaire Colleville, et à y prendre le contre-pied du rôle que vous y avez joué jusqu'ici, je ne désespérerais pas d'arriver à vous ménager le chiffre rond de vingt mille francs.

— Alors, vous croyez donc que cette combinaison nouvelle ne sera pas agréable à la Peyrade? qu’il y résistera? Est-ce qu'il s'agirait d’une héritière sur laquelle le drôle aurait déjà pris des arrhes?

— Tout ce que je puis vous dire, c’est que, pour la conclusion, on s’attend à du tirage.

— Je ne demande pas mieux que de tirer dans votre sens et d’être désagréable à la Peyrade; mais cinq mille francs, pensez y donc, c’est trop perdre!

À ce moment, la porte du cabinet s’ouvrit et un garçon introduisit le convive attendu.

— Vous pouvez servir, dit Cérizet au garçon, nous n’attendons plus personne. “AS

On voyait que Théodose commençait à prendre son élan vers les hautes sphères sociales; l'élégance devenait pour lui une constante préoccupation. Il avait fait une toilette du soir et était venu en habit et en souliers vernis, tandis que ses deux commensaux le recevaient en redingote et ‘en bottes crottées.

— Messeigneurs, dit-il, je crois que je suis un peu en retard; mais ce diable de Thuïllier, avec cette brochure que je confectionne pour lui, est bien le plus insupportable des personnages. J'ai eu le malheur d'arranger avec lui que nous reverrions ensemble les épreuves; à chaque alinéa, c’est une lutte. « Ce que je ne comprends pas, dit-il toujours, le public ne le comprendra pas non plus. Je ne suis pas un homme de lettres, mais je suis un homme pratique... » Et il faut batailler sur toutes les phrases, J'ai cru que la séance de tout à l’heure ne finirait pas. ;

— Que voulez-vous, mon cher! dit Dutocq, quand on veut arriver, il faut avoir le courage de quelques sacrifices; le mariage fait, vous relèverez la tête.

— Ah oui! dit la Peyrade avec un soupir, je la relèveral; Car, depuis le temps que vous me faites manger de ce pain d'angoisse, je commence à én être terriblement las.

— Cérizet, dit Dutocq, va aujourd'hui vous nourrir d'une façon plus succulente.

Et d’abord, on ne s’occupa plus que de faire honneur au menu que M. le principal locataire avait commandé,

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avec sés souvenirs de temps plus heureux. Comme il arrive dans les dîners d’affaires où chacun, occupé des questions à l’ordre du jour, affecte pourtant de ne les point aborder de peur de compromettre ses avantages en se donnant un air trop empressé, la conversation, pendant longtemps, se tint dans des termes généraux, et ce ne fut qu'aux abords du dessert que Cérizet se décida à demander à la Peyrade ce qui avait été résolu relativement au chiffre du bail.

— Rien, mon cher, répondit la Peyrade,

— Comment, rien? Je vous avais pourtant laissé tout le temps d'arrêter quelque chose...

— Et, en effet, il y a quelque chose d’arrêté : c’est qu il n’y aura pas de principal locataire, mademoiselle Brigitte se charge de gérer la maison.

— C'est différent, dit Cérizet d’un air pincé. Après les engagements pris avec moi, j'avoue que j'étais loin de m'attendre à un pareil dénoûment.

— Que veux-tu, mon cher! je m'étais engagé, sauf rectification, et je n’ai pas été maître de donner un autre tour à l'affaire. En sa qualité de maîtresse femme et de spécimen du mouvement perpétuel, mademoïselle Thuillier a réfléchi qu’elle pouvait se charger d’administrer Pimmeuble, et qu’elle mettrait ainsi dans sa poche le bénéfice que tu te réservais. J’ai eu beau lui représenter les tracas et les soucis de toute sorte qu’elle allait assumer : « Bah! bah! m'’a-t-elle répondu, cela me fouettera le sang et sera excellent pour ma santé. »

— Mais Cest pitoyable! dit Cérizet, la pauvre fille ne saura par quel bout en prendre; elle ne s’imagine pas ce

que c’est qu'une maison inhabitée, et qu’il faut, du haut en bas, meubler de locataires.

— Je lui ai lâché tous ces arguments, répondit la Peyrade, mais je n’ai pas seulement entamé sa résolution. Voilà, mes chers démocrates, vous avez brassé la révolution de 89; vous vous êtes imaginé faire une spéculation excellente en détrônant le noble par le bourgeois, et vous vous êtes tout simplement mis à la paille. Geci a l’air d’un paradoxe, mais ce n’était pas le manant qui était taillable et corvéable à merci, c'était le noble. L’aristocratie, pour le soin de sa dignité, s’interdisant une foule de détails roturiers, même celui de savoir écrire, se trouvait de fait dans la dépendance de toute cette plèbe de serviteurs auxquels elle était obligée d’avoir recours et de se confier pour les trois quarts des actes de sa vie. C'était alors le règne des intendants, de ces clercs avisés et retors par les mains desquels passaient tous les intérêts des grandes familles, et qui, même sans mériter la détestable réputation qu'on leur a faite, par la force des choses, s’engraissaient rien que par les rognures des splendides fortunes qu’ils administraient. Maintenant, nous avons une foule d'aphorismes utilitaires : « On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Il n’y a pas de honte à s'occuper de ses affaires, » et mille autres aperçus bourgeois qui, faisant de l’action le domaine de chacun, ont supprimé le rôle des intermédiaires. Que voulez-vous que mademoiselle Brigitte Thuillier n’ait pas la prétention de gérer sa maison, quand des ducs et des pairs de France vont de leur personne à la Bourse, quand ils passent eux-mêmes leurs baux, qu’ils se font lire les actes avant de les signer,

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et vont eux-mêmes les discuter chez le notaire, qu’autrefois ils appelaient dédaigneusement un tabellion ?

Pendant la tirade de la Peyrade, Cérizet avait eu le temps de se remettre du coup qu’il venait de recevoir en pleine poitrine, et, ménageant la transition à l’autre intérêt dont il s'était fait le mandataire : |

— Tout ce que tu viens de nous débiter, dit-il négligemment, est, mon cher, très-spirituel; mais ce qui me semble surtout démontrer notre échec, c’est que tu n’es pas auprès de mademoiselle Thuillier sur le pied d’influence que tu voudrais nous faire croire. Elle échappe bel et bien à l’occasion, et je ne vois pas dès lors que ton mariage soit aussi fait que, Dutocq et moi, nous nous plaisions à nous le persuader.

— Sans doute, répondit la Peyrade, il y a encore des soins à se donner pour achever notre ébauche, mais je la crois très-avancée.

— Moi, je tiens au contraire que tu as perdu du terrain, et c’est tout simple : tu viens de rendre à tes gens un immense service ; cela ne se pardonne pas.

— Enfin nous verrons, dit la Peyrade, et je les tiens encore par plus d’un bout,

— Non, positivement; tu as cru faire merveilles en les comblant, et, maintenant qu’ils sont émancipés, ils te traitent sous jambe; le cœur humain est ainsi fait et surtout celui des bourgeois; ce n’est pas, vois-tu, parce que, dans le cas donné, j'ai le contre-coup de cette déchéance où je te sens tomber, mais, à ta place, je ne me croirais pas sur un terrain solide, et, s’il se présentait quelque ouverture à me retourner...

— Comment! parce que je n'ai pas pu te ménager ce bail, je devrais jeter le manche après la cognée?

— Je te répète, dit Cérizet, que je ne Vois pas la chose à travers mon intérêt; mais, comme je ne mets pas en doute qu'en ami véritable tu n’aies fait pour arriver au succès tous les efforts imaginables, je trouve dans la manière dont tu as été éconduit un symptôme très-inquiétant; cela même me décide à te dire quelque chose dont autrement je ne t’aurais pas parlé, parce que je trouve que, lorsqu'on a un but, on doit y marcher sans regarder devant ni derrière, et sans se laisser divertir par aucune autre aspiration.

— Ah çà! voyons, dit la Peyrade, que signifie tout ce verbiage? Qu'est-ce que tu as à me proposer? qu'est-ce que ça coûtera?

— Mon cher, répondit Gérizet sans relever l’impertinence, toi-même apprécieras ce que peut valoir la trouvaille d’une jeune fille bien élevée, ornée, avec de la béauté et des talents, d’une dot équivalant au moins à celle de Céleste, qu’elle a, elle, de première main; plus, cent cinquante mille francs de diamants, comme mademoiselle Georges sur les affiches de province, et, ce qui doit frapper surtout un homme d’un tempérament ambitieux, la disposition d’une position politique en faveur de son mari. |

— Et ce trésor, tu l'as dans ta main? demanda la Peyrade d’un air d’incrédulité.

— Mieux que cela, je suis autorisé à te l’offrir, j'ai presque dit que j’en étais chargé. |

— Mon ami, tu te moques de moi, et, à moins de sup-

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poser dans ce phénix quelque affreux vice rédhibitoire.…

— J'en conviens, dit Cérizet, il y a quelque petite chose à redire, non pas du côté de la famille, car, à vrai dire,

la jeune personne n’en a pas.

— Ah! dit la Peyrade, une enfant naturelle... et après?

— Après? 1il-y a déjà quelque temps qu’elle a coiffé sainte Catherine, elle pourrait bien être dans les vingt-neuf ans; mais, d’une fille vieillotte, il n’y a rien de si facile que de faire, par l'imagination, une jeune veuve,

— Et c'est là tout le venin?

— Oui, tout ce qu’il y a d’irréparable,

— Comment l’entends-tu ? Est-ce que la rhinoplastie devrait passer par là?

Adressé à Cérizet, le mot avait une allure agressive que, du reste, depuis le commencement du diner, il avait été facile de démêler dans toute la conversation de l'avocat, Mais il n’entrait pas dans le rôle du négociateur d’avoir l'air de la remarquer.

— Non, répondit-il, nous avons le nez aussi bien fait que le pied et la taille; mais nous ter bien être un peu atteinte d’hystérie.

— Très-bien! fit la Peyrade, et, comme de l’hystérie à Valiénation mentale il n’y a qu’un pas...

— Eh bien, oui, dit vivement Cérizet, des chagrins ont laissé dans notre cervelle un léger dérangement, mais les médecins sont unanimes dans leur diagnostic, et, au premier enfant, il ne restera plus la moindre trace de ce petit travers d'esprit.

__ — Je tiens MM. les docteurs pour infaillibles, répondit l'avocat ; mais, malgré tes découragements, tu me per-

mettras, mon ami, de persister du côté de mademoiselle Colleville. C'est peut-être assez ridicule à avouer, mais le fait est qu'avec cette petite, je tourne tout doucement à être très-amoureux. Ce n’est pas que sa beauté soit bien resplendissante, et que l'éclat de la dot me donne des éblouissements, mais je trouve dans cette enfant de la naïveté jointe à un grand fonds de raison, et, ce qui est pour moi quelque chose de déterminant, sa piété sincère et solide a quelque chose qui m'attire; je crois qu’un mari sera heureux avec elle.

— Oui, dit Cérizet, qui, ayant joué la comédie, put bien avoir ce souvenir de Molière : votre hymen sera confit en douceurs, en plaisirs.

L’allusion à Tartuffe fut vivement sentie par la Peyrade, qui, la relevant, ajouta :

— À ce contact de l’innocence, je me désinfecterai de l’ignoble milieu dans lequel j'ai trop longtemps vécu.

— Et tu payeras tes lettres de change, ajouta CGérizet, ce que je te conseille de faire avec le moins de délai possible, car Dutocq ici présent m’avouait tout à l'heure qu'il ne serait pas fâché de voir enfin la couleur de ton argent.

— Moi? mais pas du tout, dit Dutocq; je trouve, au contraire, que notre ami est parfaitement dans les délais.

— Eh bien, moi, dit la Peyrade, je suis de l’avis de Cé-

rizet, et je tiens que moins une dette est due, et plus par conséquent elle est contestable et véreuse, plus on doit avoir de hâte de s’en libérer.

— Mais, mon cher la Peyrade, dit Dutocq, vous le prenez

sur un ton d’amertume!..

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Tirant de sa poche un portefeuille :

— Avez-vous là vos titres, Dutocq? dit la Peyrade.

— Ma foi, non, mon cher, dit le greffier, et je les porte d'autant moins sur moi, qu'ils sont entre les mains de Cérizet.

— Eh bien, ajouta l’avocat en se levant, quand vous voudrez passer chez moi, je paye à bureau ouvert; Cérizet peut vous en dire quelque chose.

— Comment! tu nous quittes sans prendre le café? dit Cérizet dans le dernier étonnement.

— Qui; à huit heures, j'ai rendez-vous pour un arbitrage; d’ailleurs, nous nous sommes dit ce que nous avions à nous dire; tu n’as pas le bail, tu as tes vingtcinq mille francs, ceux de Dutocq sont tout prêts quand il lui-plaira de se présenter à ma caisse : je ne vois donc rien qui m'empêche d'aller où mes affaires m’appellent et de vous saluer très-cordialement.

— Ah çà! dit Cérizet en voyant sortir la Peyrade, c’est

une rupture.

— Et accentuée avec tout le soin possible, remarqua Dutocq. De quel air il a tiré son portefeuille!

— Mais où diable, demanda l’usurier, a-t-il pu prendre cet argent?

— Sans doute, repartit ironiquement le greffier, où il avait pris celui qu'il lui a fallu pour retirer les titres: dont vous aviez été obligé de vous défaire à vil prix.

— Mon bon Dutocq, dit Cérizet, je vous expliquerai les circonstances dans lesquelles cet insolent s’est libéré avec moi, et vous verrèz-si, par le fait, il ne m'a pas volé quinze mille francs.

Le 16

— C'est possible ; mais vous, mon aimable commis, vous vouliez m'en soutirer dix mille.

— Mais non; j'étais très-positivement chargé de vous acheter votre créance, et, en définitive, mes offres étaient montées à vingt mille quand le beau Théodose est entré.

— Enfin, dit le greffier, en sortant d'ici, nous irons chez vous, et vous me remettrez les lettres de change, parce que vous comprenez, demain, dès qu'il sera une heure humaine, je passerai à ce que monsieur appelle sa caisse. Je ne veux pas laisser refroidir son humeur payante,

— Et bien vous ferez, car je vous promets que, d'ici à

quelque temps, il y aura du grabuge dans sa vie.

— C'est donc sérieux, cette histoire de folle que vous vouliez lui faire épouser? J'avoue qu'à sa place et ses affaires prenant ce tour vainqueur, je n’aurais pas non plus beaucoup donné dans la proposition; les Ninas, les Ophélias, c’est très-intéressant au théâtre, mais dans un ménage...

— Dans un ménage, quand elles apportent une belle dot, on est leur tuteur, répondit sentencieusement Gérizet, et, à bien dire, on a la fortune et pas la femme.

— Au fait, dit Dutocq, c’est un point de vue.

— Si vous voulez, dit Cérizet, nous irons prendre le café hors d'ici. Ce diner a tourné si sottement, que j'ai hâte de sortir de ce cabinet, où d’ailleurs on manque d'air.

Et il sonna le garçon.

— La carte! lui dit-il.

— Mais, m'sieu, elle est soldée.

— Comment! soldée, et par qui?

— Par le monsieur qui vient de sortir tout à l'heure,

— Mais c'est inimaginable, s’écria Cérizet, c’est moi qui commande le diner et vous le laissez payer par un inconnu ! |

— Ce n’est pas moi, monsieur, dit le garçon; ce monsieur a été payer à la dame du comptoir; elle aura cru : que c'était entendu; ce n’est déjà pas si commun, les personnes qui font assaut pour payer les cartes.

— Allons, c’est bien! dit Cérizet en congédiant le garçon.

— Ces messieurs ne prennent pas de café? demanda celui-ci avant de sortir, il est payé.

— C’est justement pour ça que nous ne le prendrons pas, dit Cérizet avec humeur. Il est vraiment inconcevable que, dans une maison comme celle-ci, on commette de pareilles bévues. — Concevez-vous cette insolence? ajouta-t-il quand le garçon fut sorti.

— Peuh! fit Dutocq en prenant son chapeau, c’est un procédé de lycéen, il veut montrer qu’il a de l'argent, on voit que c’est pour lui une nouveauté.

— Non, non, du tout, dit Cérizet, c’est une manière de marquer la rupture. « Je ne veux pas, a-t-il l'air de me dire, vous devoir même un diner. »

— Au fait, mon cher, objecta Dutocq pendant qu’on descendait l'escalier, ce banquet se donnait en vue de célébrer votre intronisation comme principal locataire. Il n’a pas pu vous faire avoir le bail. Je comprends que sa

conscience se soit inquiétée à l’idée de vous laisser payer

un diner qui, comme mes lettres de change, devenait une obligation sans cause.

Cérizet laissa tomber cette malicieuse explication. On

était arrivé devant le comptoir où trônait la dame qui s'était laissé indûment payer, et, dans l'intérêt de sa dignité, l'usurier se crut obligé de lui faire une scène.

Les deux commensaux sortirent ensuite ensemble, et l’homme de la rue aux Poules mena son patron prendre du café dans un ignoble estaminet du passage du saumon.

Là, l’amphitryon à bon marché recouvra sa bonne humeur, il était comme un poisson mis à sec et qu’on vient de rejeter à l’eau; arrivé à cet état de dégradation où l’on se sent mal à l’aise dans les lieux hantés par la bonne compagnie, ce fut avec une sorte de volupté que, dans cet estaminet où se jouait bruyamment une poule au profit d’un ancien vainqueur de la Bastille, Cérizet retrouva son élément.

Il avait dans l'établissement une renommée d’habile joueur de billard, et fut sollicité de prendre part à la poule commencée. En langage technique, il acheta une bille, c’est-à-dire qu’un des figurants du tournoi lui vendit son tour et ses chances. Dutocq profita de cet arrangement pour s’esquiver et aller prendre soi-disant des nouvelles d’un ami malade.

Bientôt après, habit bas et la pipe aux dents, Cérizet venait de faire un de ces coups de maître qui soulèvent dans la galerie des admirations frénétiques, lorsque, au regard qu’il promenait autour de lui en triomphateur, vint s'offrir un terrible rabat-joie.

Mêlé parmi l'assistance, du haut de sa canne sur laquelle reposait son menton, du Portail le contemplait.

Un pied de rouge s’étendit sur les joues de Cérizet, qui

hésita à saluer et à reconnaitre le rentier, si peu probable en pareil lieu. Sans prendre de parti sur cette désagréable rencontre, il resta tout préoccupé; son jeu se ressentit de sa distraction, et, un peu après, un coup malheureux le rejeta de la partie.

Pendant qu'il se rajustait d’assez mauvaise humeur, du Portail se leva et, en le frôlant pour sortir :

— Rue Montmartre, à l'extrémité du passage! lui dit-il à voix basse,

Quand ils se furent rejoints, Cérizet eut le mauvais goût de vouloir expliquer l'attitude débraillée dans laquelle il venait d’être surpris.

— Mais, pour vous avoir vu là, dit du Portail, il fallait que j'y fusse aussi.

— C'est vrai, répondit l’usurier, j'ai été assez étonné de trouver dans cet endroit un tranquille habitant du quartier Saint-Sulpice.

— Ce qui vous prouve, repartit le rentier d’un ton qui coupait court à toute explication et à toute curiosité, que j'ai l'habitude d’aller un peu partout, et que j’ai de l'étoile pour me trouver sur le chemin des gens que j'ai le désir de rencontrer; je pensais à vous au moment où vous êtes entré. Eh bien, qu’avez-vous fait?

— Rien de bon, dit Cérizet. Après m'avoir joué un tour pendable et m'avoir dépossédé d’une affaire magnifique, notre homme a repoussé l’ouverture avec le dernier dédain. 11 n’y a aucune espérance d’avoir la créance de Dutocq; la Peyrade paraît en argent, car il voulait retirer ses titres séance tenante, et, demain matin, certainement il sera libéré.

— Ainsi, il tient pour fait son mariage avec cette demoiselle Colleville ?

— Non-seulement il le tient pour fait, mais sa préten-

tion est maintenant de donner à supposer un mariage de cœur. Il m'a débité une tirade pour me persuader qu'il

était sérieusement amoureux.

— C'est bien! dit du Portail en voulant montrer qu’au besoin il parlait aussi la langue des estaminets : arrêtez les frais. (Ge qui voulait dire : « Ne vous mêlez plus de rien, ») Je me charge de mater le monsieur. Venez seulement me voir demain pour me mettre au fait de la famille dans laquelle il prétend entrer. Vous avez manqué une affaire; soyez tranquille : avec moi, d’autres se retrouveront.

Cela dit, il fit signe au cocher d’une citadine qui passait à vide, monta dedans, et, adressant à Cérizet un salut amical mais protecteur, il donna l’adresse de la rue Honoré-Chevalier.

En descendant la rue Montmartre pour regagner le quartier de l'Estrapade, Cérizet se donnait la torture pour deviner quel pouvait être ce petit vieillard à la parole brève, à l’intimation impérieuse, qui avait l'air de jeter sur les gens quand il leur parlait un grappin d’ahordage; et qui venait si loin de chez lui passer sa soirée en un lieu où, vu la distinction répandue dans toute sa personne, il était assurément des plus déplacés.

Arrivé à la hauteur de la Halle, Cérizet n’avait pas encore trouvé la solution de sow problème; mais, à ce moment, il en fut assez rudement distrait par une forte bourrade qu’il reçut dans le dos.

5e retournant vivement, il sc trouva en présence de

madame Cardinal, dont, au reste, la rencontre en ces parages, où elle venait tous les matins s’approvisionner pour son commerce, n'avait rien d’absolument imprévu.

Depuis la soirée de la rue Honoré-Chevalier, nonobstant la clémence dont elle avait été l’objet, la digne femme p’avait pas trouvé prudent de faire à son domicile autre chose que de très-courtes apparitions, et, depuis deux jours, elle noyait chez les liquoristes, dits débits de consolation, la douleur de sa déconvenue.

La parole épaisse et le visage allumé :

— Eh bien, papa, dit-elle à Cérizet, comment ça sa passé avec le petit vieux?

— En quelques paroles, répondit l’usurier, je lui ai fait comprendre qu’il ne s'agissait, entre lui et moi, que d’un malentendu. Dans tout ceci, ma pauvre madame Cardinal, vous aviez agi avec une légèreté vraiment impardonnable ; comment! lorsque vous me demandiez mon concours pour recueillir la succession de votre oncle, en étiez-vous à savoir qu’il avait une fille naturelle à laquelle il avait dès longtemps manifesté l'intention de tout laisser par testament? Ce petit vieux, qui est venu vous interrompre dans voire ridicule tentative d’héritage anticipé, n’était autre chose que le tuteur de la légataire.

— Ah! c’est ça un tuteur! dit la Cardinal; eh bien, ils: sont gentils, les tuteurs. A une femme d'âge comme moi, pour l’histoire qu’elle a voulu s'assurer si son oncle laisse quelque chose, lui parler qu’il va envoyer chercher la garde ! Si c’est pas une horreur, une dégoütation!

— Allons! dit Cérizet, il ne faut pas vous plaindre, mère Cardinal, vous vous en êtes tirée à bon merché.

— Eh bien, vous donc, qui aviez crocheté les serrures et qui vouliez accaparer les diamants, sous couleur d’épouser ma fille! Avec ça qu’elle voulait de vous, ma fille! et une fille légitime, celle-là! « Jamais, ma mère, qu’elle m'a dit, je ne donnerai mon cœur à un homme qui a le nez fait comme ça! »

— Vous l’avez donc retrouvée, votre fille?

— Pas plus tard qu'hier soir; elle a quitté sa crapule de cabotin, et elle est, je puis m'en flatter, dans une position superbe, mangeant dans l'argent, ayant sa citadine au mois, et très-estimée d’un avocat qui l’épouserait tout de suite, mais que faut attendre la mort des parents, parce que le père se trouve être maire, et que ce mariage pourrait contrarier le gouvernement.

— Ah çà! ma brave femme, dit Cérizet, quel diable de galimatias me faites-vous là? le père se trouve être mère...

— Eh bien, quoi! maire de son arrondissement, qui est l’onzième, M. Minard, un négociant retiré des cacaos, qu'est puissamment riche.

— Ah! très-bien! très-bien! je le connais. Et vous dites qu'Olympe est avec son fils?

— C'est-à-dire qu'ils ne demeurent pas ensemble, pour éviter les langues, quoiqu'il ne la voie que pour le bon motif; lui est chez monsieur son père, et, en attendant, ils ont acheté leur ménage et ils l'ont mis avec ma fille dans un logement du côté de la Chaussée-d’Antin : un crâne quartier, n'est-ce pas ?

— Mais ça me paraît très-bien arrangé, dit Cérizet; et puisque, en définitive, le ciel ne nous avait pas destinés l'un à l’autre.

— Oui, c'est comme ça; et je crois que cette enfant-là finira par me donner bien de la satisfaction, même qu’ y à quelque chose sur quoi je voulais vous consulter.

— De quoi s’agit-il? demanda Cérizet.

— Il s'agit que, ma fille étant dans le bonheur, je ne peux pas, moi, continuer à crier la marée dans les rues; et puis, de ce que je me trouve déshéritée par mon oncle, je peux, il me semble, avoir droit à une pension élémentaire.

— Vous rêvez, ma pauvre femme! votre fille est mineure, c'est vous qui devez la nourrir, et non pas elle qui vous doit des aliments. è

— Alors, dit madame Cardinal en s’animant, ceux qui n’ont pas donneraient à ceux qui ont! C’est du propre que la loi, elle est aussi aimable que les tuteurs qui, poure rien, parlent d’aller chercher la garde. Eh ben, oui! qu’il y aille donc chercher la garde! qu’il me fasse guillotiner! Ça ne m'empêchera pas de dire que les riches, c’est tous filous, et qu’il faudra que le peuple fasse une révolution pour avoir ses droits duquel, mon garçon, toi, ma fille, Minard l’avocat, et le petit tuteur, voyez-vous! vous y passerez,

Voyant que son ex-belle-mère était arrivée à un degré d’exaltation tout à fait inquiétant, Cérizet s’empressa de la quitter, et il était déjà à plus d’une cinquantaine de pas, qu’il se sentait encore poursuivi par des épithètes qu’il se promit bien de lui revaloir la première fois qu’elle viendrait à la banque de la rue des Poules lui demander une facilité.

En arrivant près de sa maison, Cérizet, qui n’était rien

moins que brave, eut une émotion : il aperçut une figure

embusquée auprès de la porte et qui, à son approche, se

mit en mouvement et fit mine de se diriger vers lui. Heureusement, ce n’était que Dutocq. Il venait pour chercher ses lettres de change. Cérizet les restitua d'assez mauvaise humeur, en se plaignant de l’espèce de défiance qu'impliquait une visite à une heure aussi indue.

Dutocq ne tint pas grand compte de cette susceptibilité,

et le lendemain, de bon matin, il se présentait chez la Peyrade.

La Peyrade paya rubis sur l’ongle, et, à quelques phrases sentimentales auxquelles se laissa entrainer Dutocq quand une fois il fut nanti de la somme, il ne répondit qu'avec une froideur marquée.

Tout dans son habitude extérieure accusait l'attitude de l'esclave qui vient de briser sa chaîne et qui ne se promet pas de faire un usage très-évangélique de sa liberté.

Au moment où il reconduisait son créancier, celui-ci se trouva face à face avec une femme en costume de servante qui se disposait à tirer la sonnette de la Peyrade.

Cette femme était, à ce qu'il paraît, de la connaissance de Dutocq, car il lui dit :

— Ah! ah! petite mère, nous éprouvons le besoin de consulter un avocat; vous avez raison, au conseil de famille il à été articulé, à votre sujet, des faits très-graves.

— Je n’ai, Dieu merci! peur de personne, et je puis «ller la tête levée, répondit celle qui venait d’être ainsi interpellée.

— Tant mieux! dit le greffier de la justice de paix, tant

mieux! mais vous serez probablement bientôt mandée

chez le juge chargé de rapporter l'affaire. Au reste, vous êtes en bonnes mains, et l’ami la Peyrade vous conseillera comme 1l faut.

— Monsieur se trompe, répondit la servante, et ce n’est pas pour ce qu’il imagine que je suis venue consulter M. l'avocat.

— Enfin, tenez-vous bien toujours, ma chère dame, car je vous préviens que vous serez épluchée de la bonne manière. Les parents sont furieux contre vous, et on ne leur Ôtera pas de l’idée que vous êtes très-riche.

En parlant ainsi, Dutocq avait l’œil sur Théodose, qui soutint mal ce regard et engagea sa cliente à entrer.

Voici ce qui, la veille, s'était passé entre cette femme et la Peyrade.

La Peyrade, on s’en souvient, était dans l’habitude d'aller entendre tous les matins la première messe à sa paroisse, Depuis quelque temps, de la part de la femme que nous venons de voir entrer chez lui, et qui, pour . parler comme Dorine du Tartuffe, avait le soin de se trou- : ver [à à ses heures précises, il se voyait l’objet d’une attention singulière à laquelle il avait été embarrassé de donner une interprétation.

Un entraînement de cœur ? Cette explication n’était pas compatible avec la grande maturité et l’air béat de cette dévote qui, sous le bonnet étriqué, dit à la janséniste, auquel, dans le quartier Saint-Jacques, se reconnaissent encore quelques ferventes de cette secte, affectait, comme une religieuse, de ne pas montrer de cheveux; d’autre part, des vêtements d’une propreté presque cossue et une croix d’or portée au cou, suspendue par un ruban de ve-

lours noir, excluaient l’idée d’une mendicité timide et hésitante qui aurait mis tout ce délai à s’enhardir et à se déclarer.

Le matin du jour où devait avoir lieu le dîner du Rocher de Cancale, lassé d’un manége qui avait fini par devenir pour lui une préoccupation, et voyant d’ailleurs que son énigme en bonnet rond se disposait à l’aborder, la Peyrade avait été à elle, et lui avait demandé si elle avait quelque requête à lui présenter.

— Monsieur, lui fut-il répondu d’un accent tout mystique, est le célèbre M. de la Peyrade, l'avocat des pauvres ?

— Je suis la Peyrade, et j'ai eu, en effet, l’occasion de

rendre quelques services aux indigents du quartier.

Telle fut la variante modeste du Provençal, qui, en ce moment, n'était pas trop de son pays.

— Si c'était alors un effet de la bonté de monsieur de m’entendre en consultation ?

— Le lieu, repartit la Peyrade, n’est pas trop bien choisi pour cette conférence. Ce que vous avez à me dire paraît important, car déjà depuis longtemps vous marchandez à m’aborder; je demeure ici près, rue Saint-Dominique-d'Enfer, et, si vous voulez prendre la peine de passer à mon cabinet...

— Ça ne contrariera pas monsieur ?

— Pas le moins du monde; mon métier est d'entendre les clients. |

— À quelle heure, pour ne pas déranger monsieur ?

— Quand vous voudrez; je serai chez moi toute la matinée,

CRISE de ve L « En Ca + bec + La bef ls >, D > La

— Alors, je vais encore entendre une messe où je communierai; à celle-ci, je n’aurais pas osé, l’idée de monsieur m'aurait donné trop de distractions. Quand j'aurai fait ma méditation, je pourrai être chez monsieur sur les huit heures, si cela ne le gêne pas.

— Mais non, et il n’y a pas besoin de tant de cérémonies, dit la Peyrade avec une nuance d’impatience.

Peut-être dans ce petit mouvement d’humeur entrait-il un peu de jalousie de métier, car, évidemment, il avait affaire à une jouteuse capable de lui rendre des points.

A l'heure dite, pas une minute de plus, pas une minute de moins, la dévote sonnait à la porte de l'avocat, qui, après avoir eu quelque peine à la faire asseoir, l’engagea à parler.

La béate eut alors un accès de cette petite toux dilatoire avec laquelle on se ménage un répit quand on est en présence d’un sujet difficile. Ensuite, se décidant à aborder l’objet de sa visite :

— C'était, dit-elle, pour que monsieur veuille bien me faire connaître s’il serait vrai qu’un homme très-charitable, et aujourd’hui décédé, aurait laissé des fonds pour récompenser les domestiques qui se conduisent bien avec leurs maîtres?

— C'est-à-dire, répondit la Peyrade, que M. de Montyon a fondé des prix de vertu qui, en effet, sont souvent décernés à des serviteurs zélés et exemplaires; mais une bonne conduite ne suffit pas; pour avoir droit à ces récompenses, il faut des actes de haut dévouement et d’une abnégation véritablement chrétienne.

— La religion, reprit la dévote, nous recommande l’hu-

milité,.etje n'oserais certainement pas: faire ana: propre éloge, mais de ce que, depuis plus de: vingt ans, je me trouve au service d’un vietilard,. tout ce qu’il y'& de plus insipide, un savant, qui a tout mangé dans désinventions: et que je suis obligé de-le nourrir, des: personnes: ont: pensé que peut-être je n’ai pas tout: à fait démérité d’obtenir le prix.

— C'est en effet dans ces conditions, répondit: la Peyrade, que l'Académie choisit.ses candidats, Comment: s’ap--

elle votre maître?

— Le père Picot; on nele:nomme pas autrement: dans le quartier, où il sort souvent: fait comme’ un carnaval, ce qui amasse autour de lu les enfants, et: ils:sont tous: à lui crier : « Bonjour, père Picot! bonjour, père Picott» Mais c’est comme ça,.1l ne se soucie pas de: saiconsidération: il s'en va: occupé de ses idées, et J'ai beau me tuer le tempérament pour lui faire une petite’ cuisine’ réveillante, vous lui demanderiez ce qu'il a mangé à son diner, il ne serait pas en étatide vous répondre; un homme pourtant plein: de moyenset qui a fait de très-bons:élèvess: ainsi, monsieur connaît peut-être le fils Thuillier, un. pro-. fesseur du collége Saint-Louis, et qui: vient: encore: assez souvent chez nous.

—-Alors, dit la Peyrade, votre maître est'um matliématicien ?

— Oui, monsieur,. c’est les mathématiques qui ont fait: son malheur; il s’est jeté dans unitas d'idées qui, à ce qu’il paraît, n'ont pas le-sens commun, après s’être:abîmé? la vue à l'Observatoire, ici près, où:ilLa été employépen: dant des années,

-—#£h:bien, dit la Peyrade, il:s’agirait d’avoir quelques attestations constatant votre long dévouement pour ce wieillard, ensuite je rédigerais un mémoire pour l’Académie et je ferais quelques démarches.

— Que monsieur est bon! dit la dévote en joignant les mains, :et, s’il me permettait de lui parler d’une petite difficulté.

— De quoi s'agit-il?

—Onm'a dit, monsieur, que les prix, pour les obtenir, il fallait être tout à fait gêné,

— Pas précisément; cependant, l’Académie a, en effet, l’attention de choisir des personnes peu aisées, .et ayant eu l’occasion de faire des sacrifices au-dessus de leurs forces.

— Dessacrifices, ilme semble que:je peux m’en:flatter, ‘quand une’petite-succession que j'ai héritée de mes parents a passé tout entière dans le ménage, et quand depuis plus de quinze ans je n’ai pas tonché un :sou de gages, ce qui, à trois cents francs par an, avec les intérêts composés, .fait une .assez jolie somme, monsieur.en :conviendra.

A ces mots d'intérêts composés, qui laissaient supposer une certaine culture financière, :la Peyrade regarda avec plus d’attention:cette Antigone,

— Enfin, dit-il, cette difficulté qui vous:préoccupe?.…

— Monsieur, répondit la béate personne, il me semble, ‘ne, peut trouver mauvais qu’un oncle:très-riche qui vient de mourir en Angleterre et qui n’avait jamais rien fait pour sa famille, de son vivant, m’ait laissé par son testament une somme.de vingt-cinq mille francs,

— Assurément, dit l’avocat, il n’y a rien là que de trèsnaturel et de très-légal.

— Eh bien, monsieur, je me suis pourtant laissé dire que ça me pourrait faire du tort auprès de MM. les juges.

— C'est possible, parce que, vous trouvant dès lors en possession d’une petite aisance, les sacrifices que vous vous proposez sans doute de continuer en faveur de votre maître auraient quelque chose de moins méritoire.

— Certainement que je ne l’abandonnerai jamais, le pauvre bon homme, malgré ses défauts, et qu'avec lui ce pauvre petit avoir qui vient de m'arriver court les plus grands dangers.

— Comment cela? demanda curieusement la Peyrade.

— Eh! monsieur, qu’il me sente seulement un peu d'argent, ça ne sera qu’une bouchée, tout passera dans ses inventions de mouvement perpétuel et de machines où il s’est déjà ruiné, et moi avec.

— Alors, dit la Peyrade, votre désir serait que, aussi bien pour l’Académie que pour votre maître, ce legs qui vient de vous arriver restât complétement inconnu ?

— Comme monsieur est homme d’esprit et comprend bien les choses! dit la dévote en souriant,

— Et d’un autre côté, cependant, continua l'avocat, vous ne voudrez pas garder par devers vous cet argent?

— Pour que mon maître le trouve et qu'il s’en empare! D'ailleurs, monsieur comprend, pour lui faire quelques douceurs, à ce brave homme, je ne serais pas fâchée que la somme portât intérêt.

— Et l’intérêt le plus gros possible? dit l'avocat.

— Dame, monsieur, cinq à six pour cent,

— Alors, c’est à la fois sur un mémoire pour vous faire obtenir un prix de vertu et sur un placement à faire que vous désiriez depuis si longtemps me consulter ?

— Monsieur est si bon, si charitable, si encourageant!

— Le mémoire, après une petite enquête, en sera plus facile; mais un placement, offrant toute süreté, et dont le secret vous soit religieusement gardé, c’est beaucoup Moins aisé à vous indiquer.

— Ah! si j'osais! dit la dévote.

— Quoi? fit la Peyrade.

— Monsieur me comprend...

— Moi? pas le moins du monde.

— J'ai pourtant bien prié tout à l’heure à cette intention que monsieur voulût me prendre la somme; j'aurais avec lui une entière confiance pour me la rendre, et pour n’en pas parler,

La Peyrade recueillait en ce moment le fruit de sa comédie de dévouement pour les classes nécessiteuses. Le chœur des portières du quartier le portant aux nues avait seul pu créer à cette domestique la confiance sans bornes dont il se voyait l’objet. Il pensa aussitôt à Dutocq, et ne fut pas éloigné de croire que cette femme lui était envoyée par la Providence. Mais plus il avait envie de profiter de l’occasion pour fonder son indépendance, plus il sentit le besoin de paraître céder à une violence qui lui était faite, et ses objections furent infinies.

En somme, il n'avait pas grande créance dans le caracière de sa cliente, et ne se souciait pas, comme on dit vulgairement, en découvrant saint Pierre pour couvrir

saint Paul, de substituer à un créancier qui, après tout,

était son complice, une commère qui, d’un moment à l'autre, pouvait devenir exigeante et.se.laisser emporter à une impatience de remboursementet à des éclats-de nature à faire le plus grand tort à :sa considération. Il se décida. donc à jouer.le tout pour le:tout.

— Ma chère dame, dit-il à la dévote, je n’ai pas besoin d'argent et je ne suis pas .assez riche pour vous payer, sans en faire usage, les intérêts-de.cette.somme.de wingtcinq mille francs. Tout ce que je puis faire,ic'est de la placer en mon nom chez le notaire Dupuis; c'est un.homme pieux, et vous pouvez le voir.le.dimanche .assis au banc d'œuvre à l’église, notre paroisse. Les notaires, vous le savez, ne donnent. pas de recu; moi, je. ne vous-en donnerai,pas.non plus, vous promettant.seulement.de.laisser dans mes.papiers, en cas. de.mort,.un renseignement.qui vous assure la restitution du dépôt. Voyez, c'est une.affaire de confiance.aveugle,.et encore je ne la fais qu’à contrecœur et uniquement .pour.obliger une personne que‘des sentiments .de piété et .l’usage .charitable qu’elle «entend faire de sa petite fortune recommandent particulièrement à ma bienveillance.

— Si monsieur.ne.trouve pas. que:la chose puisse s’arranger autrement...

— C'est tout ce qui:me.paraît.possible,:dit la Peyrade. D'ailleurs, je.ne désespère, pas.de vous avoir six pour.cent d'intérêt, et vous devez compter.qu'ils vous seront payés avec la plus parfaite exactitude. . Seulement, .il pourrait peut-être s’écouler six mois à un.an.avant.que le notaire fût en mesure de vous restituer le capital, parce. que.les fonds que les notaires placent habituellement surhypo-

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