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He 60 .. SCENES DE LA VIE PARISIENNE.
avait été convié, il ne pouvait se présenter armé avec trop de soin.
Il avait tombé de l’eau dans la matinée, et ce grand calculateur n’en était pas à savoir ce qu’une éclaboussure ternissant le vernis d’une botte peut apporter de déconsidération à un homme. Il envoya donc son portier lui chercher un cabriolet, et, vers les trois heures, il quittait la rue Saint-Dominique-d’'Enfer, se dirigeant vers les élégantes latitudes du quartier de la Madeleine.
On se doute bien que quelques soins avaient été donnés à son costume, qui devait tenir le milieu entre le sansfaçon d’une toilette du matin et le cérémonieux d’une tenue de l’après-dîinée. Inféodé par sa profession à la cravate blanche, dont il ne lui arrivait de se départir qu’en de rares occasions, et n’osant se présenter autrement qu’en habit, il se sentait pencher vers l’une des deux extrémités dans lesquelles il lui paraissait convenable de ne pas tomber. Mais avec l’habit boutonné et le gant paille remplacé par un gant demi clair, il se désolennisait et évitait cet aspect solliciteur et provincial que donne une toilette de salon promenée par les rues à l’heure où le soleil n'est pas encore descendu à l'horizon.
L’habile diplomate n’eut garde de se faire conduire jusqu’à la porte de la maison où il avait affaire. A l’entresol, 1l n'aurait pas voulu être vu descendant d’une voiture de place, et, au premier, il aurait craint d’être aperçu faisant une station à l'étage inférieur; cette démarche n’aurait pas manqué de donner lieu à des commentaires infinis.
Il eut donc soin de se faire arrêter à l’angle de la rue
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Royale; de là, par le trottoir à peu près sec, en marchant avec précaution sur la pointe du pied, il arriva sans encombre. Parvenu à la porte de la maison, il eut la chance de n’être pas vu des concierges; le mari, bedeau à l’église de la Madeleine, était alors absent pour son service, et la femme occupée à montrer un appartement encore vacant à un aspirant locataire; échappant donc à tous les regards, Théodose put se glisser jusqu’à la porte du sanctuaire où il allait pénétrer.
Un mouvement délicat que sa main imprima à un cordon de soie garni de cartisanes fit retentir une sonnette à l’intérieur de l’appartemént. Quelques secondes écoulées, un coup plus impérieux d’une autre sonnette d’un moindre calibre lui parut un avertissement à l’adresse de la camériste tardant trop à ouvrir, au gré de sa maîtresse. En effet, un moment plus tard, une femme de chambre, d’un âge mûr et de trop bonne façon pour affecter le costume des soubrettes de comédie, se trouvait face à face avec lui.
L'avocat déclina son nom, et la femme de chambre le pria d'attendre dans une salle à manger d’un luxe sévère. Presque aussitôt, la camériste vint le reprendre, et en lPannonçant, elle l’introduisit dans le salon le plus coquet et le plus splendide qu’il soit possible de disposer sous le plafond écrasé d’un entre-sol.
La divinité du lieu était assise devant une table que recouvrait un tapis à dessin vénitien où l’or chatoyait mêlé aux éclatantes couleurs d’un petit point de tapisserie. À l'entrée de l'avocat, elle Ie salua sans se lever, et, pen-
dant que la femme de chambre lui avançait un fauteuil : If. 4
.— Vous permettez, monsieur, lui dit la comtesse, que je ferme une lettre pressée?
L'avocat s’inclina en signe d’assentiment; la belle étrangère prit alors sur un pupitre en écaille incrustée, façon Boulle, une feuille de papier anglais azuré qu’elle plaça sous une enveloppe; après avoir écrit l'adresse, elle se leva pour sonner,
Paraissant aussitôt, la femme de chambre alluma une lampe à l’esprit-de-vin enchâässée dans un petit meuble de bureau rehaussé de charmantes sculptures; au-dessus de la lampe était attaché une sorte de creuset en vermeil où attendait un culot de cire à cacheter odorante ; aussitôt que la chaleur du feu eut mis la cire en liquéfaction, la camériste la versa sur l'enveloppe et présenta à sa maitresse le cachet armorié. Celle-ci l'imprima de ses belles mains et dit :
— Faites porter sans retard à son adresse.
La femme de chambre fit un mouvement pour prendre la lettre, mais, soit inadvertance, soit précipitation, le papier alla tomber aux pieds de la Peyrade, qui, se baissant d’un mouvement vif pour le ramasser, lut involontairement la suscription. Elle portait : Son Excellence Monsieur le Ministre des affaires étrangères. Et, plus haut, dans un des angles, les mots significatifs : À Jui seul, assignaient à cette missive un caractère d'intimité.
— Pardon! monsieur, dit la comtesse en recevant de l'avocat la lettre qu'il avait eu le bon goût de faire repasser par les mains de la maîtresse de manière à lui adresser son empressement. Veuillez, mademoiselle, faire en sorte de ne pas la perdre, dit en même temps d’un ton sec
Ja belle étrangère à la malencontreuse camériste. Celle-ci ainsi congédiée, la Hongroise quitta le siége qu’elle occupait devant la table à écrire et alla prendre place sur un canapé couvert en satin gris-perle.
Pendant tout ce manége, la Peyrade avait eu le plaisir d’inventorier les magnificences dont il était entouré. Des tableaux de maîtres se détachant sur une tenture à fond mat et sombre, qu'égayaient des torsades et des galons de soie; sur une console en bois doré, un immense vase du Japon; devant les fenêtres, deux jardinières où un lilium rubrum, aux pétales recroquevillés, surmontait des camellias blancs et rouges et des magnoliers nains de la Chine à fleurs d’un blanc soufré, bordées d’un liséré ponceau; dans une encoignure, une panoplie composée d'armes aux aspects les plus bizarres et les plus riches, et qui s’expliquait par la nationalité, toujours un peu hussarde, de la maîtresse du lieu; enfin, quelques bronzes et statuettes d’un choix exquis, et, dans les siéges, roulant moelleusement sur un tapis à dessins turcs, une grande anarchie de formes et d’étoffes, tel était l’ameublement de ce salon, que l’avocat avait eu l’occasion de visiter avec Brigitte et Thuillier avant qu’il fût habité. Il lui sembla transfiguré au point d’être pour lui méconnaissable.
Avec un peu plus d'habitude du monde, l'avocat eût été moins surpris des soins merveilleux que la comtesse s'était donnés pour la décoration de ce réduit. Le salon d’une femme est son royaume, et son royaume absolu; car, là, dans toute la force du mot, elle règne et gouverne: là, elle livre plus d’une bataille, et presque toujours elle en sort victorieuse, En effet, de son salon, n’a-t-elle pas choisi
tous les ornements, harmonisé toutes les couleurs, et n’y dispense-t-elle pas le jour à sa guise? Pour peu qu'elle soit un machiniste intelligent, il est impossible que, là où chaque objet de son entourage a été disposé de sa main, elle ne vaille pas tout son prix; impossible que chacun de ses avantages ne soit pas mis en un rare relief. Ditesvous que vous ne connaissez pas toutes les perfections d’une femme, quand vous ne l’avez pas vue dans l’atmosphère prismatique de son salon, mais gardez-vous aussi de prétendre à la juger et à la savoir quand vous ne l’avez vue que là.
Coquettement blottie dans l’un des angles du canapé, la tête nonchalamment soutenue par un bras dont la forme et la blancheur pouvaient être suivies par l'œil presque jusqu’à la hauteur du coude, sous la manche largement évasée d’une robe de chambre de velours noir; son pied de Cendrillon à l’aise dans une mignonne pantoufle de cuir de Russie et posant sur un coussin de velours satin orange, rehaussé de fleurs en relief, la belle Hongroise avait l’air d’un portrait de Lawrence ou de Winterhalter, plus la naïveté de la pose. |
— Monsieur, dit-elle en souriant avec un léger accent étranger qui prêtait un charme de plus à sa parole, je ne puis m'empêcher de trouver très-plaisant qu’un homme de votre esprit et de votre rare pénétration ait pu voir en moi une ennemie.
— Mais, madame la comtesse, répondit la Peyrade laissant lire dans ses yeux un étonnement mêlé de défiance, toutes les apparences, vous en conviendrez, étaient du côté de ma simplicité. Un prétendant vient se jeter en tra-
vers d’un mariage qui s'offre à moi entouré de toutes les convenances. Ce concurrent me fait la grâce de se montrer gauche à miracle, de n'être pas difficile à écarter, et voilà tout à coup le plus gracieux et le plus inespéré des auxiliaires qui se dévoue pour le protéger sur le terrain précisément où il est le plus vulnérable...
— Avouez, dit en riant la comtesse, que ce protégé est vo habile homme, et qu’il m’a vaillamment secondée !
— Sa maladresse, répondit la Peyrade, n’était pas, je pense, pour vous, très-imprévue, et la protection dont vous daignez l’honorer n’en reste pour moi que plus cruelle.
— Le grand malheur, reprit l’étrangère avec une minauderie charmante, quand on vous dispenserait d’épouser mademoiselle Céleste ! Vous tenez donc beaucoup, monsieur, à cette pensionnaire ?
Dans ce mot, mais surtout dans l’intonation avec laquelle il fut prononcé, il y avait plus que du dédain, il y avait de la haine. Cette nuance ne devait pas échapper à un observateur de la force de la Peyrade. Toutefois, n’étant pas homme à beaucoup s’avancer sur cette simple remarque : |
— Madame, dit-il, l'expression vulgaire faire une fin résume cette situation où, après avoir longtemps combattu, un homme, à bout de ses efforts et de ses illusions, fait un compromis tel quel avec son avenir. Or, quand cette fin se présente sous la forme d’une jeune fille ayant plus de vertu, j'en conviens, que de beauté, mais apportant à son mari la fortune indispensable au bien-être de toute association conjugale, quoi d'étonnant que le cœur
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se laisse prendre par la reconnaissance et qu’il accueille la vraisemblance du paisible bonheur qui semble s'offrir à lui?
— J'avais toujours pensé, répondit la comtesse, que la portée de l'intelligence devait être la mesure de l’ambition, et je me figurais qu’un homme assez profondément habile pour ne vouloir être d’abord que l'avocat des pauvres, avait de moins humbles et de moins pastorales aspirations.
— Eh! madame, repartit la Peyrade, la main de fer de la nécessité fait des résignations bien autrement étranges; la question du pain quotidien est de celles devant qui tout plie et tout s’abaisse. Apollon, pour vivre, ne fut-il pas obligé de se faire le berger d’Admète?
— La bergerie d’Admète, objecta madame de Godollo, était au moins une bergerie royale; mais certainement Apollon ne se fût pas résigné à garder les bêtes chez un. bourgeols.
La suspension introduite dans sa phrase par la belle étrangère semblait sous-entendre un nom propre, et la Peyrade comprit que, par pure clémence, Thuillier avait été dispensé de comparaître dans l’argument qui s'était arrêté au genre, au lieu de pousser jusqu’à l’individu.
— Je crois, madame, qu’il y a autant de vérité que de finesse dans votre distinction, répondit la Peyrade, mais n’est pas Apollon qui veut.
— Je n'aime pas les gens qui surfont, dit sèchement la comtesse, mais j'aime encore moins les gens qui donnent leur marchandise au-dessous du cours; j'ai toujours peur qu'ils ne me fassent dupe de quelque rouerie savante et
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compliquée. Vous savez bien, monsieur, votre valeur, et
votre hypocrisie d’humilité me déplaît souverainement; elle me prouve que mes bienveillantes ouvertures n’ont pas installé même un commencement de confiance entre nous,
— Je vous jure, madame, que, jusqu'ici, la vie ne m'a pas payé pour croire en moi à aucune supériorité éclatante.
— Au fait, dit la Hongroiïse, il faut peut-être admettre la modestie d’un homme qui accepte le pitoyable dénoùûment en travers duquel j'avais essayé de me placer.
— Comme il faut peut-être, dit finement la Peyrade, admettre la réalité d’une bienveillance qui, pour me sauver, m'avait jusqu'ici si rudement châtié.
La Hongroise jeta sur son interlocuteur un regard de reproche; sa main chiffonnant un des rubans de sa robe, elle baissa les yeux et laissa échapper un soupir si imperceptible et si léger, qu’il pouvait passer pour un incident de la respiration la plus régulière.
— Vous êtes rancunier, dit-elle, et jugez les gens tout d’une pièce. Après tout, ajouta-t-elle comme par réflexion, vous avez peut-être raison de me rappeler que j'ai pris le plus long pour venir me mêler assez ridiculement à des intérêts qui me sont étrangers. Poussez, cher monsieur, dans le sens de votre glorieux mariage où vous trouvez tant de convenances réunies, et laissez-moi seulement souhaiter que vous n’ayez pas à vous repentir d’une victoire que je n’essayerai plus d’ajourner.
Le Provençal n’avait pas été gàté à l'endroit des bonnes fortunes. La misère contre laquelle il s'était longtemps débattu ne jette guère sur le chemin des galantes rencon-
tres, et, depuis qu'il avait secoué sa rude étreinte, tout entier à la pénible tâche de se constituer un avenir, n'était la comédie jouée avec madame Colleville, il n’avait laissé prendre aux choses de cœur qu’une bien minime place dans sa vie. Comme les hommes vivement occupés qu'obsède néanmoins le démon de la chair, il se résignait à cet ignoble amour tout fait, qui, ramassé le soir au coin des carrefours, se concilie d’ailleurs si commodément avec l'extérieur de la dévotion. On peut donc se représenter la perplexité de ce novice en matière d’aventures, quand il se vit placé entre la crainte de laisser échapper une délicieuse occasion et celle de trouver un serpent au milieu des fleurs qui semblaient s'ouvrir sous sa main. Une réserve trop marquée, un empressement trop tiède, pouvaient blesser l’amour-propre de la belle étrangère, et tarir tout à coup la source où l’on paraissait l’inviter à puiser; mais, d'autre part, si cette apparence d'intérêt n’était qu’un piége ; si la bienveillance, pour lui mal expliquée, dont il était devenu brusquement l’objet, n’avait qu'un but, celui de l’entraîner à quelque fausse démarche dont ensuite on dût faire arme contre lui pour le compromettre vis-à-vis des Thuillier, quel échec à sa réputation d’habileté et quel rôle à jouer que celui du chien làchant la proie pour lombre!
On sait déjà que la Peyrade était un peu de l’école de Tartuffe, et la franchise avec laquelle le maître déclare à Elmire que, sans un peu de ses faveurs après quoi il soupire, il ne saurait prendre foi dans ses tendres avances, parut à l'avocat, sauf un peu plus de velouté dans la forme, pouvoir être convenablement appliqué au cas présent.
— Madame la comtesse, dit-il donc, vous faites de moi un homme fort à plaindre; j'allais gaiement à ce mariage, vous m'en Ôtez la foi; et ensuite, quand je l’aurai rompu, quel usage, avec ma capacité si haute, voyez-vous donc pour moi à faire de cette liberté que j'aurai recouvrée?
— La Bruyère a dit, si je ne me trompe, que rien ne rafraîchit le sang comme d’avoir évité une sottise.
— D'accord; mais c’est 1à un bénéfice négatif, et je suis d’un âge et dans une situation de fortune à me préoccuper de résultats plus sérieux. L'intérêt que vous daignez me porter ne doit pas s'arrêter à l’idée de faire de moi table rase. J’aime mademoiselle Colleville d’un amour, il est vrai, qui n’a rien d’impérieux et de dominateur, mais enfin je l’aime, sa main m'est promise, et, avant d'y renoncer.
— Ainsi, dit vivement la comtesse, dans un cas donné, vous ne seriez pas éloigné d’une rupture, et, ajouta-t-elle d’une facon plus posée, on aurait quelque chance de vous faire comprendre qu’en vous livrant ainsi à la première occasion, vous compromettez tout voire avenir, que d’autres partis peuvent se présenter? ;
— Au moins, madame, faudrait-il les pressentir, les entrevoir,
Cette persévérance à prendre des gages parut désobliger la comtesse.
— La foi, monsieur, dit-elle, n’est une vertu que parce qu’elle croit sur parole. Vous doutez de vous-même, ce qui est un autre genre de gaucherie. Je ne suis pas heureuse dans mes patronages,
— Mais enfin, madame, est-il donc bien indiseret d’insister pour savoir au moins d’une façon lointaine ce que votre bienveillance a pu rêver pour moi?
— Très-indiscret, répondit froidement la Hongroïse, car il m'est facile de voir que vous ne promettez qu’une docilité conditionnelle. N’en parlons plus. Vous êtes trèsavancé avec mademoiselle Colleville, elle vous convient sous beaucoup de rapports, épousez-la ; encore un ob vous ne me trouverez plus sur votre chemin.
- — Mais mademoiselle Golleville, en effet, me convientelle? reprit la Peyrade; c’est justement à cet endroit que tout à l'heure vous avez fait naître mes doutes! Et ne trouvez-vous pas quelque cruauté à me jeter successivement deux affirmations contradictoires sans aucune preuve à l'appui?
— Ah! dit la comtesse d’un ton d’impatience, il faut à mon opinion des pièces justificatives! Eh bien, monsieur, il y a quelque chose de très-concluant et que je puis vous affirmer : Céleste ne vous aime pas,
— Je crois en effet, dit la Peyrade avec humilité, que je suis plutôt sur le chemin d’un mariage de raison.
— Et elle ne peut pas vous aimer, continua madame de Godoilo en s’animant, parce qu’elle ne peut pas vous comprendre. Ce qui est son vrai mari, c'est ce petit jeune homme blond, timide et fade comme elle; du contact de ces deux natures sans vie et sans chaleur résultera cette tiédeur à deux qui, dans les opinions du monde où elle est née et où elle a vécu, constitue le nec-plus-ultra de la félicité conjugale. Essayez donc de faire entendre à cette petite sotte que la fortune, quand elle a la chance de ren-
contrer le talent sur son chemin, doit se tenir pour trèshonorée de la rencontre! Faites donc surtout comprendre cela à son odieux et misérable entourage! Des bourgeois enrichis, voilà le toit sous lequel vous pensez à aller vous reposer de votre dur labeur et de vos longues épreuves; et vous croyez que, vingt fois par jour, votre apport, pesé à côté de leur apport en argent, ne sera pas trouvé outrageusement léger! D’un côté, l'Iliade, le Cid, le Freyschütz et les fresques du Vatican; de l’autre, cent mille écus en bonnes espèces sonnantes : et dites-moi de quel côté se tournera leur admiration? L'artiste, l’homme d’imagination tombé dans l’atmosphère bourgeoise, savez-vous à quoi je le compare? À Daniel jeté dans la fosse aux lions, moins le miracle de l’Écriture.
Cette invective contre la bourgeoisie avait été débitée avec un ton de chaleureuse conviction qui pouvait difficilement manquer d’être communicative :
— Ah! madame, s’écria la Peyrade, que vous dites éloquemment les choses qui souvent se sont présentées à mon esprit inquiet et troublé! mais toujours je me sentais acculé à cette fatalité cruelle, la nécessité d’une position.
— Nécessité, position! interrompit la comtesse en élevant encore la température de sa parole, mots vides de sens, qui ne sont pas même un son pour les habiles, mais qui font reculer les niais comme de redoutables empêchements. La nécessité ! est-ce que cela existe pour les natures d'élite, pour celles qui savént vouloir ? Un ministre gascon a dit un mot qui devrait être gravé sur la porte de toutes les carrières : « Tout vient à point à qui sait atten-
… dre.» Vous ignorez donc que le mariage, pour les hommes
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de trempe supérieure, c’est ou une chaîne qui Îes rive aux dernières vulgarités de l’existence, ou une aile qui les transporte aux plus hauts sommets du monde social ? La femme qu'il vous faudrait, à vous, monsieur, et qui ne se ferait peut-être pas longtemps attendre dans votre avenir, si vous n’aviez une incroyable hâte de le livrer à la première dot venue, c'est celle qui serait capable de vous comprendre, parce qu’elle vous aurait deviné; celle qui serait pour vous un collaborateur, une confidente intellectuelle, et non un pot-au-feu animé; celle qui, aujourd’hui votre secrétaire, pourrait être demain la femme vraisemblable d’un député, d’un ambassadeur ; celle enfin qui serait en mesure de vous offrir son cœur pour ressort, son salon pour théâtre, ses relations pour échelle, et qui, en récompense de tout ce qu’elle vous apporterait d’élan et de force, ne demanderait qu’à rayonner auprès de votre trône de la gloire et des prospérités qu’elle aurait pressenties en vous!
Grisée en quelque façon de sa parole, la Hongroise était magnifique, l’œil étincelant, la narine gonflée; les perspeclives que déroulait sa vive éloquence, elle semblait les . voir, les toucher de ses mains frémissantes. Un moment, la Peyrade fut comme ébloui de cette sorte de lever de soleil qui éclatait dans sa vie.
Toutefois, comme c'était un homme prodigieusement prudent, qui s'était fait une loi de ne prêter que sur caution bonne et solvable, il fut entraîné à peser encore sur la situation.
— Madame la comtesse, dit-il, vous me reprochiez tout à l’heure de parler en bourgeois, et, moi, j’ai bien peur
que vous ne parliez en déesse. Je vous admire, je vous écoute, mais je ne suis pas convaincu. Ces dévouements, ces abnégations sublimes se rencontrent péut-être au ciel ; mais, sur la terre, qui peut se vanter d’en avoir été l’objet?
— Vous vous trompez, monsieur, dit la comtesse avec solennité, de pareils dévouements sont rares, mais ils ne sont ni incroyables ni impossibles ; il faut seulement avoir la main à les trouver, et surtout la main à les retenir quand ils se sont offerts à vous.
Là-dessus, elle se leva majestueusement.
La Peyrade comprit qu’il avait fini par déplaire, et qu’on le congédiait; il se leva à son tour, s’inclina avec respect, et demanda la faveur d’être reçu quelquefois.
— Monsieur, lui répondit madame de Godollo, chez nous autres Hongrois, gens primitifs et presque sauvages, quand une porte est ouverte, c’est à deux battants; mais, quand nous la fermons, c’est à double verrou.
Gette réponse digne et ambiguë fut accompagnée d’une légère inclination de tête, Étourdi, confondu de ces façons d’être, pour lui si nouvelles, et qui ressemblaient si peu à celles de Flavie, de Brigitte et de madame Minard, la Peyrade sortit en se demandant s'il avait bién joué le jeu. |
En quittant madame de Godollo, la Peyrade sentit le besoin de se recueillir. Au fond de la conversation qu’il venait d’avoir avec cette étrange femme, que démêélait-il : un piége ou un riche parti qui s’offrait à lui? Dans le doute, presser Céleste de se prononcer n’était ni habile ni pru-
dent; car solliciter une solution, c'était soi-même prendre IL, | 6)
un engagement et fermer la porte aux chances encore mal définies qui venaient de se révéler.
Le résultat de la consultation que Théodose eut avec lui-même en se promenant sur le boulevard fut qu’il ne devait, dans le moment, songer qu’à gagner du temps; en conséquence, au lieu de paraître chez les Thuillier, il rentra chez lui, et, de là, écrivit le petit billet que voici :
« Mon cher Thuillier,
» Tu ne trouveras sans doute pas extraordinaire que je ne me sois pas présenté chez toi aujourd'hui; outre que j'ai peur de l'arrêt qui sera rendu, je n’ai pas voulu me donner l'air d’un créancier impatient et mal-appris. Quelques jours de plus ou de moins sont peu de chose en pareille occurrénce, et pourtant mademoiselle Colleville peut les trouver utiles à l’entière liberté de sa détermination. Je ne te verrai donc pas que tu ne m’aies écrit. J'ai retrouvé un peu de calme et ajouté quelques pages à notre manuscrit, et il faudra maintenant bien peu de temps pour que nous soyons en mesure de tout livrer à l'imprimeur.
» Bien à toi, » THÉODOSE DE LA PEYRADE. }
Deux heures après, vêtu d’un habit qui évidemment était une transition à la livrée qu'on ne se décidait pas encore à risquer, le domestique mâle dont avait parlé Minard apportait une réponse ainsi conçue :
« Viens ce soir, sans faute; nous causerons de tout cela avec Brigitte.
=» Ton bien afféctueusement dévoué, » JÉRÔME THUILLIER.
— Bon! se dit la Peyrade, la chose ne marche pas toute seule et j'aurai le loisir de me retourner.
Le soir, au moment où il se fit annoncer chez Thuillier, la comtesse de Godollo, qui, dans le moment, était avec Brigitte, s'empressa de se lever et de sortir. En se rencontrant avec l’avocat, elle lui adressa un salut cérémonieux. Rien de concluant à déduire de ce brusque départ, qui pouvait tout signifier.
Après avoir un peu parlé de la pluie et du beau temps, ainsi que font les gens réunis pour traiter d’un intérêt délicat sur lequel ils ne sont pas sûrs de s'entendre :
— Mon petit, dit Brigitte, qui avait envoyé son frère faire un tour de boulevard en lui disant de la laisser faire, c'est bien gentil à vous de n'être pas venu comme un happe-chair nous mettre le pistolet sur la gorge, car nous n'étions pas tout à fait prêts pour vous répondre. Je crois bien, ajouta-t-elle en prenant sa métaphore dans son ancien métier d’escompteuse, que Céleste aura besoin d’un petit renouvellement. -
— Ainsi, dit vivement la Peyrade, elle ne s’est pas décidée en faveur de M. Félix Phellion? |
— Malin ! reprit la vieille fille, hier au soir, vous y aviez mis bon ordre; mais vous n’en êtes pas à savoir qu’elle en tient un peu de ce côté.
— À moins d'être aveugle, dit l’avocat, qui ne le verrait?
— Ce n’est pas là, du reste, un obstacle à mes pro: jets, reprit mademoiselle Thuillier, mais ça explique que
vous demande un peu de crédit pour Céleste, et voilà pourquoi aussi j'avais désiré reporter le mariage à une
époque plus éloignée. Je voulais vous donner le temps de vous insinuer dans l'esprit de la petite; mais, à vous deux Thuillier, vous avez dérangé tous mes plans.
— Rien, je pense, dit la Peyrade, ne s’est fait sans votre aveu, et, si durant ces quinze jours je ne vous ai parlé de rien, c’est pure discrétion; Thuillier m'avait dit que tout était convenu avec vous.
— Thuillier sait bien, au contraire, que je n’ai pas voulu me mêler de toutes vos combinaisons, et peut-être, si vous n’aviez pas été si rare dans ces derniers temps, eussé-je été la première à vous avouer que je ne les approuvais pas. Cependant, je puis dire que je n’ai rien fait pour en empêcher la réussite.
— C'était trop peu, dit la Peyrade, votre concours nous était nécessaire.
— C'est possible; mais, moi qui connais mieux les femmes que vous, étant de la partie, je m'étais bien doutée que, dans deux amoureux à choisir, Céleste ne verrait que l'autorisation de penser tout à son aise à celui qui lui plaisait le plus, et justement je l’avais toujours laissée dans le vague relativement à Félix, sachant bien le moment où il faudrait mettre ordre à sa petite tête.
— Enfin, dit la Peyrade, elle me refuse?
— C'est bien pis que ça, elle vous accepte, disant qu’elle a donné sa parole; mais il est si aisé de voir qu’elle se regarde comme une victime, qu’à votre place je ne serais ni flatté ni rassuré d’un pareil succès.
Dans une autre disposition d'esprit, la Peyrade aurait répondu qu’il acceptait le sacrifice et que c'était son affaire, à lui, de gagner le cœur qui, pour le moment, ne
se donnait qu’à regret; mais, un peu de délai lui convenant :
— Quel est donc votre avis? demanda-t-il à Brigitte. A quel parti m’arrêter ?
— Au parti, dit Brigitte, de finir d’abord la brochure de Thuillier, parce qu’il en perd la tête, et ensuite il faut me laisser manœuvrer vos intérêts.
— Mais sont-ils dans des mains amies? car, petite tante, je ne puis pas me le dissimuler, depuis quelque temps, vous êtes bien changée pour moi!
— Je suis changée pour vous! et où voyez-vous ça, songe-creux que vous êtes ?
— Oh! ce sont des nuances, dit la Peyrade; mais il est bien évident que, depuis l’introduction de cette comtesse Torna dans votre maison!
— Mon pauvre garçon, la Hongroise m’a rendu des services, et je lui ai de la reconnaissance : est-ce donc une raison pour que j'en manque avec vous, qui nous en avez rendu de plus grands ?
— Convenez, dit finement la Peyrade, qu’elle vous a dit beaucoup de mal de moi?
— Cest tout simple, qu’elle m'en a dit: des belles dames comme ça, il faut que tout le monde les adore, et elle sait que vous n'êtes occupé que de Céleste; mais tout ce qu’elle a pu me dire, ça a coulé comme de l’eau sur de la toile cirée.
— Ainsi, petite tante, demanda la Peyrade, je puis continuer de compter sur vous?
— Oui, si vous n'êtes pas tourmentant et que vous me laissiez faire.
— Voyons! qu'est-ce que vous ferez? dit la Peyrade d’un air de bonhomie.
— Je ferai que, d’abord, je signifierai à Félix de ne plus mettre les pieds à la maison.
— Est-ce possible? dit l’avocat, ou du moins est-ce convenable ?
— Très-possible, et je le lui ferai dire par Phellion luimême. Comme c’est un homme à cheval sur les principes, il sera le premier à reconnaître que, son fils ne voulant pas faire ce qu’il faut pour obtenir la main de Céleste, il doit nous priver de sa présence.
— Et après? dit la Peyrade.
— Après, je signifierai à Céleste qu’on lui a laissé la liberté de choisir un mari ou l’autre, et que, puisqu'elle ne veut pas de Félix, il faut qu’elle s'arrange de vous, qui êtes un garçon pieux, comme elle les aime. Soyez tranquille, je vous ferai joliment valoir, de votre générosité à ne pas profiter de l’engagement qu’elle avait pris; mais tout ça demandera du temps; et, s’il faut attendre huit jours seulement la fin de la brochure, Thuillier, d'ici là, est capable que nous soyons obligés de le mettre à Charenton.
— Dans deux jours, la brochure peut paraître; mais c’est bien sûr, petite tante, nous jouons franc jeu? Les montagnes, comme on dit, ne se rencontrent pas, mais les hommes peuvent se rencontrer; et, certainement, quand viendra le moment de l'élection, je suis en mesure de rendre à Thuillier de bons ou de mauvais services. L'autre jour, figurez-vous, j'ai eu une peur affreuse. J'avais sur moi une lettre où il me parlait de sa brochure comme
étant écrite par moi. J'ai craint un moment d’avoir perdu cette lettre au Luxembourg. C’est ça qui eût été un joli cancan dans le quartier!
— Est-ce qu’on fait des malices avec des finauds comme vous ? dit la vieille fille, ayant bien compris ce qu’il y avait de comminatoire dans cette dernière phrase, arrivée sans transition dans la conversation. Mais, au fait, ajouta-t-elle, avez-vous quelque chose à nous réprocher? N'est-ce pas vous plutôt qui êtes en reste de vos promesses ? Cette croix qui devait arriver dans huit jours, cette brochure qui devait avoir paru depuis longtemps?
— La brochure, la croix, tout ira l’un portant l’autre,
épondit la Peyrade en se levant. Dites à Thuillier de venir
me voir demain au soir, je pense que nous pourrons corriger la dernière feuille, Mais, surtout, ne prêtez pas trop l'oreille aux méchancetés de madame de Godollo : j'ai une idée que, pour se faire tout à fait maîtresse dans la maison, elle veut éloigner tous vos amis, et en même temps qu’elle a jeté son dévolu sur Thuillier.
— Au fait, dit la vieille fille, qu’en partant l’infernal avocat venait de toucher à l’endroit toujours sensible de son autorité, il faut que je fasse attention à ce que vous me dites là : elle est un peu coquette, la petite mère!
À sa phrase adroitement jetée, la Peyrade eut un autre bénéfice : par la réponse de Brigitte, il vit que la comtesse ne lui avait pas parlé de la visite qu’il lui avait faite dans la journée. Cette réticence pouvait avoir un grand sens.
Quatre jours plus tard, l’imprimeur, le brocheur, le satineur, ayant fait leur office, Thuillier, dans la soirée, put se donner l’inexprimable bonheur de commencer par
les boulevards une tournée qu’il poursuivit dans les passages et jusqu’au Palais-Royal. A tous les étalages de libraires, il jetait un coup d'œil quand il apercevait, brillant sur une affiche jaune, le fameux titre :