‹ Les petits bourgeois (volume 2)Chapitre 22 sur 31 · DE L'IMPOT ET DE L’AMORTISSEMENT PAR J. THUILLIER · texte numérisé non relu

DE L'IMPOT ET DE L’AMORTISSEMENT PAR J. THUILLIER

Membre du conseil général de la Seine.

Parvenu à se persuader que, par les soins donnés à la correction des épreuves, il s'était approprié le mérite de l'œuvre, son cœur paternel, comme celui de maître Corbeau, ne se sentait pas de joie. 11 faut ajouter qu'il avait dans une bien mince estime les éditeurs qui n’annonçaient pas la vente de cette nouveauté, destinée, dans sa pensée, à devenir un événement européen. Sans se bien rendre compte de la manière dont il pourrait avoir justice de leur indifférence, toujours est-il qu’il prenait note de ces maisons rebelles, leur voulant autant de mal que s’il en eût reçu un affront,

Le lendemain, sa journée se passa délicieusement à faire un certain nombre de lettres d'envoi et à mettre sous bande une cinquantaine d'exemplaires auxquels il lui semblait qu’inscrire, de sa main, la phrase sacramentelle De la part de l'auteur communiquait un prix inestimable.

Mais le troisième jour de la mise en vente apporta à son bonheur un peu de déchet. Il avait pris pour éditeur un jeune homme qui, faisant la librairie en casse-cou, s'était

établi depuis peu dans le passage des Panoramas, où il payait un loyer ruineux. Neveu de Barbet, le libraire que Brigitte avait pour locataire dans la maison de la rue Saint-Dominique-d’Enfer, et auquel elle escomptait ses billets, ce Barbet junior était un garçon qui ne doutait de rien, et, quand il fut présenté à Thuillier par son oncle, il s’était engagé, pourvu qu’on ne lésinât pas sur les annonces, à rendre nécessaire, au bout d’une semaine, une seconde édition.

Or, Thuillier avait dépensé près de quinze cents francs en publicité payée; des exemplaires avaient été envoyés à profusion aux journaux, et, après trois jours passés, la vente s'élevait à sEPr exemplaires, ef encore, dans ce nombre, trois avaient été pris à crédit.

On pourrait croire qu’en faisant connaître à Thuillier consterné ce résultat si mesquin, le jeune éditeur avait perdu quelque chose de son assurance.

— Je suis enchanté de ce qui arrive, dit au contraire ce Guzman de la librairie. Si nous avions vendu une centaine d'exemplaires, cela m’inquiéterait pour les quinze cents que nous avons tirés; j’appellerais cela faire long feu, au lieu que cette vente tout à fait insignifiante me prouve que l'édition sera raflée d’un coup.

— Mais quand? demanda Thuillier, auquel ce point de vue parut un peu paradoxal.

— Parbleu! répondit Barbet, quand nous aurons des articles dans tous les journaux. Les annonces sont seulement utiles à éveiller l’attention du public, elles le mettent en arrêt : « Voilà, se dit-il, une publication qui doit avoir de l'intérêt. » De l'impôt et de l'amortissement,

un joli titre! mais plus le titre est piquant, plus on se défie; on y a été pris si souvent! Alors, on attend les articles; au lieu que, pour un livre destiné à une vente médiocre, il. y a toujours une centaine d’acheteurs tout faits, mais, après eux, serviteur! nous ne plaçons plus rien.

— Comme ça, dit Thuillier, vous ne voyez pas la vente désespérée?

— Je la vois, au contraire, sous le meiïlleur aspect. Lorsque les Débats, le Constitutionnel, le Siècle et la Presse seulement auront parlé, surtout si vous étiez éreinté par les Débats, qui sont ministériels, il ne faudra pas quatre jours pour que tout soit enlevé.

— Vous en parlez bien à votre aise, répondit Thuillier, mais comment aborder tous ces coryphées de la presse?

— Ah! je m'en charge, dit Barbet, je suis au mieux avec tous les rédacteurs en chef; ils disent que j'ai le diable au corps et que je leur rappelle Ladyocat dans son bon temps.

— Alors, mon cher, vous auriez déjà dû les voir.

— Ah! permettez, papa Thuillier, il y a une manière d'aborder les journalistes, et, comme vous vous êtes déjà récrié sur le chiffre de quinze cents francs que vous ont coûté les annonces, je n’ai pas osé vous parler de m’ouvrir un autre crédit extraordinaire.

— Mais pourquoi ce crédit? demanda Thuillier avec inquiétude.

— Quand vous avez été nommé membre du conseil général de la Seine, reprit le libraire, où s’est complotée votre élection?

— Parbleu! chez moi, répondit Thuillier.

— Chez vous, sans doute, mais dans un diner suivi d’un bal, lequel bal lui-même a été couronné par un souper.

Eh bien, mon cher maître, il n’y a pas deux moyens de

prendre les affaires; Boileau l’a dit :

Tout se fait en dinant dans le temps où nous sommes, Et c’est par les dîners que l’on gouverne les hommes!

— Ainsi, vous seriez d’avis que je donnasse un diner de journalistes ?

— Oui, mais päs chez vous, parce que les journalistes, voyez-vous, quand il y a des femmes, ça les embête : il faut se tenir! Et puis ce n’est pas un diner, c’est un déjeuner qui convient. Le soir, ces messieurs ont des premières représentations, le journal qu’il faut aller faire, sans compter leurs petites allures; au lieu que, le matin, on n’a rien à penser; moi, c'est toujours des déjeuners que j’ai donnés.

— Mais ça coûte cher, ces repas-là! MM. les journalistes, c’est gourmand!

— Peuh! vingt francs par tête, sans le vin. Mettez que vous ayez une dizaine de convives, avec une centaine d’écus, vous ferez très-convenablement les choses. C’est même au point de vue de l’économie que le déjeuner est préférable; un dîner, vous ne vous en tireriez pas à moins d’un billet de cinq cents.

— Comme vous y allez, jeune homme! dit Thuillier.

— Ah! dame, tout le monde sait que la députation coûte cher, et c’est votre candidature que vous préparez là.

— Mais comment s’y prendre pour avoir ces messieurs? Est-ce qu’il faut que j'aille les inviter moi-même?

— Du tout; vous avez envoyé votre brochure, vous leur donnez rendez-vous chez Philippe ou chez Véfour; ils comprendront à merveille.

— Dix convives, dit alors Thuillier, commençant à entrer dans l’idée, il n’y a pas, ce me semble, autant de journaux importants?

— C'est vrai, repartit l'éditeur, mais il faut aussi avoir les roquets, parce que c’est ceux-là qui aboïent le plus fort. Ce déjeuner aura du retentissement; ils trouveraient que vous avez l’air de faire un triage, et autant d’exclus, autant d’ennemis.

— Ainsi, selon vous, il suffirait d'adresser des invitations?

— Oui; je ferai une liste, vous écrirez les lettres et vous me les enverrez, je me chargerai de les faire porter et j'en remettrai plusieurs en main propre.

— Si j'étais sûr, dit Thuillier avec indécision, que cette dépense fit l'effet que nous désirons!

— Si j'étais sûr est joli, dit Barbet avec importance: mais, mon cher maître, c’est de l’argent placé sur hypothèque : avec ça, je vous garantis la vente des quinze cents exemplaires. Eh bien, à quarante sous, en comptant les remises, ça fait trois mille francs. Vous voyez que vos frais ordinaires et extraordinaires sont couverts, et au delà. |

— Enfin, dit Thuillier en s’en allant, j'en causerai avec la Peyrade.

— Comme vous voudrez, cher maître, mais décidez-

vous bientôt, parce qu'il n’y a rien qui moisisse comme un livre : écrire chaud, servir chaud, enlever chaud, voilà les trois temps de l'exercice pour l’auteur, l'éditeur et le public; et, hors de là, on ne fait que de la camelotte, et autant ne pas s’en mêler.

Quand la Peyrade fut consulté, il ne trouva pas, à part lui, le remède trés-héroïque, majs, foncièrement, il nourrissait contre Thuillier le sentiment de l’animosité la plus âcre, en sorte qu’il fut ravi de laisser lever, sur sa niaiserie capable et sur son inexpérience importante, le nouvel impôt dont on lui parlait.

Quant à Thuillier, la rage de se poser en publiciste et de retentir le possédait à ce point, que, tout en gémissant de la nouvelle saignée faite à sa bourse, il était déjà décidé au sacrifice avant même d’avoir pris lavis de l’avo- cat. L’approbation très-mesurée et très-conditionnelle de la Peyrade fut donc et au delà suffisante pour emporter sa détermination, et, le soir même, il retournait chez Barbet junior et lui demandait la fameuse liste des invitations.

Barbet dressa lestement son petit catalogue, et, au lieu de dix convives qu’il avait annoncés, il arriva au chiffre - de quinze, sans compter lui-même et la Peyrade, que Thuillier désira avoir pour second dans cette rencontre où il sentait bien qu’il serait un peu emprunté.

Quand Thuillier eut jeté les yeux sur la liste qui venait de lui être remise :

— Ah çà! mon cher, dit-il à l'éditeur, vous me mettez là des noms de journaux dont personne n’a jamais entendu parler. Qu'est-ce que c’est que le Moralisateur, la Lanterne de Diogène, le Pélican et l’Écho de la Bièvre?

— Vous tombez bien, répondit Barbet, à faire fi de l’Écho de la Bièvre, un journal qui s’imprime dans le douzième arrondissement où vous comptez vous porter et qui a pour patrons tous les gros tanneurs du quartier Mouffetard!

— Passe pour celui-là, répondit Thuillier, mais Le Pélican?

— Le Pélican? journal qui se trouve dans le salon d’attente de tous les dentistes, les premiers pufistes du monde; combien croyez-vous, en moyenne, que par jour il s’arrache de dents à Paris?

— Ah! laissez donc! dit Thuillier, qui d'autorité effaça plusieurs noms de manière à réduire à quatorze le nombre des invités.

— Et s'il manque quelqu'un, dit Barbet, nous serons treize.

— Allons donc! dit Thuillier l'esprit fort, est-ce que je donne dans cette superstition!

Et, la liste close et arrêtée à quatorze, séance tenante, sur le coin du bureau de l'éditeur, il écrivit les invitations à deux jours de date, vu l’urgence, et Barbet lui ayant affirmé que personne ne se formaliserait de la brièveté du délai.

La réunion fut indiquée chez Véfour, le restaurant par excellence pour les bourgeois et les provinciaux. Barbet arriva même avant Thuillier, porteur d’un nœud de cravate qui, à lui seul, suffisait pour faire événement dans ce monde moqueur au milieu duquel il allait se produire.

De son autorité, l'éditeur fit changer plusieurs articles du menu, et notamment, au lieu de vin de Champagne

bourgeoisement reporté au dessert, il ordonna que sur la table, dès le commencement du repas, on plaçät deux bouteilles frappées de glace avec quelques livres de crevettes, auxquelles l’amphitryon n’avait pas pensé.

Thuillier, qui du bout des dents approuva tous ces amendements, fut suivi de la Peyrade; ensuite il y eut une grande lacune dans la succession des convives : le déjeuner était indiqué pour onze heures, et, à onze heures trois quarts, personne n’avait encore paru.

Barbet, qui ne se démontait jamais, eut le consolant aperçu qu'il en était des invitations chez le restaurateur comme des enterrements, où tout le monde sait que onze heures veut dire midi.

En effet, un peu avant cette heure parurent deux messieurs à barbe de bouc, exhalant une forte odeur d’estaminet. Thuillier les remercia avec effusion de l’honn.w qu'ils voulaient bien lui faire ; ensuite, nouvelle attente dont nous n’avons pas besoin de dire les tortures.

A une heure, le contingent réuni était de cinq convives, Barbet et la Peyrade non compris. Il est inutile de dire qu'aucun journaliste un peu posé et se respectant n’avait répondu à cette invitation saugrenue. Il fallut bien se mettre à table; quelques phrases polies que Thuillier avait recueillies sur l'immense intérêt de sa publication ne suffsaient pas pour lui masquer l’amertume de sa déconvenue, et, sans la gaieté de l’éditeur ayant pris en main les rênes que Thuillier laissait flotter, sombre comme Hippolyte sur le chemin de Mycènes, rien n’eût été comparable à la froideur morne et glaciale de cette réunion.

Les huîtres enlevées, les vins de Champagne et de Cha-

blis dont on les avait arrosées commençaient pourtant à faire monter le thermomètre, quand, se précipitant dans le salon où l’on banquetait, un jeune homme en casquette vint porter à Thuillier le coup le plus terrible et le plus inattendu.

— Patron, dit le survenant à Barbet (c'était l’un des commis de la librairie), nous sommes cuits! la police a fait chez vous une descente; il y a un commissaire et deux agents qui viennent saisir la brochure de monsieur, et voilà le papier qu’ils m'ont remis pour vous.

— Voyez donc ça, monsieur l’avocat, dit Barbet à la Peyrade en lui passant le papier timbré.

A ce coup, son assurance habituelle lui faisait un peu défaut.

— Une assignation à bref délai pour comparaître en cour d’assises, dit la Peyrade après avoir lu quelques lignes du grimoire de l’huissier.

Devenu d’une pâleur mortelle :

— Vous n’avez donc pas rempli toutes les formalités? demanda Thuillier à l’éditeur d’une voix étranglée.

— Oh! ce n’est pas une affaire de forme, répondit la Peyrade, c’est bien une saisie pour délit qualifié de presse, excitation à la haine et au mépris du gouvernement. Tu dois avoir chez toi, mon pauvre Thuillier, un compliment tout pareil.

— Mais alors c’est une trahison! s’écria Thuillier perdant tout à fait la tête.

— Dame, mon cher, tu sais bien ce que tu as mis dans ta brochure; moi, je n°y ai pas vu de quoi fouetter un chat,

— C'est un malentendu, dit Barbet en reprenant courage; ça s’expliquera, et, en résultat, nous allons avoir la plus belle réclame, n'est-il pas vrai, messieurs ?

— Garçon, une plume et de l’encre! s'écria l’un des journalistes ainsi interpellés.

— Eh ! tu as bien le temps de faire tantôt ton article, lui dit un de ses confrères : qu’a de commun la bombe avec ce filet sauté?

Ce qui était une parodie du mot célèbre de Charles XII, roi de Suède, interrompu par un projectile pendant une dictée qu’il faisait à l’un de ses secrétaires.

— Messieurs, dit Thuillier en se levant, vous m'’excuserez ; si, comme le croit M. Barbet, il y a une erreur dans tout ceci, il faut qu’elle soit expliquée sur-le-champ : je vais donc, avec votre permission, me rendre tout de suite au parquet. — La Peyrade, ajouta-t-il d’un ton significatif, tu ne me refuseras pas, je pense, de m’accompagner. — Et vous, mon cher éditeur, vous ne feriez pas mal de venir avec nous.

— Ma foi, non! dit Barbet junior; quand je déjeune, je déjeune; si le parquet a fait une bêtise, tant pis pour lui!

— Mais si la poursuite est sérieuse! s’écria Thuillier dans le dernier des émois. |

— Eh bien, je dirai, ce qui est vrai, que je n’ai pas lu un mot de votre brochure. Il y a seulement quelque chose d’ennuyeux : ces sacrés jurys n'aiment pas les barbes; il faudra que je coupe la mienne, si je dois comparaître devant eux.

— Eh! cher amphitryon, asseyez-vous donc, dit le rédacteur en chef de l’Écho de la Bièvre, nous vous soutien-

drons : j'ai déjà un article qui fera une émeute parmi les marchands de mottes; c’est une puissance que cette honorable corporation.

— Non, messieurs! dit Thuillier, non! un homme comme moi ne reste pas une demi-heure sous l’inculpation qui est venue me frapper. Continuez sans nous; j'espère bientôt vous retrouver. — Viens-tu, la Peyrade ?

— Il est charmant! dit Barbet en voyant partir Thuillier et son conseil; quitter un déjeuner après les huîtres pour aller causer avec une figure de substitut! Allons, messieurs, serrons les rangs, ajouta-t-il avec entrain.

— Tiens! dit l’un des journalistes affamés, qui avait jeté un coup d’œil dans le jardin du Palais-Royal, sur lequel donnait le salon du restaurant, voilà Barbanchu qui passe! si je lui disais de monter?

— Eh! certainement! dit Barbet junior, parodiant une annonce que tout le monde a pu kre au coin des rues : Un père de famille demande un remplaçant.

— Barbanchu! Barbanchu! cria alors le soi-disant homme de la presse.

Barbanchu, son chapeau pointu sur la tête, fut assez longtemps à reconnaître le nuage du haut duquel une voix lui parlait.

— Par ici! lui cria la voix, qui lui parut céleste quand il se vit hélé par un homme tenant un verre de vin de Champagne à la main.

Puis, comme il paraissait hésiter :

— Monte donc, mon cher, monte donc! lui cria-t-on en chœur ; à y a gras! |

En sortant du parquet, Thuillier ne pouvait plus con-

server la moindre illusion. Il était sous le coup d’une poursuite des plus sérieuses, et, à la manière sévère dont il avait été reçu, tout devait lui faire croire qu'en même temps il serait traité sans aucune indulgence.

Alors, comme il arrive toujours entre complices, après le mauvais succès de l'affaire faite en commun, commencèrent pour la Peyrade les aigres interpellations : « Il n’avait fait attention à rien de ce qu’il écrivait; il s'était donné pleine carrière avec ses stupides idées saint-simoniennes; il se moquait bien des conséquences! ce n’était pas lui qui devait payer l'amende et aller en prison! » Puis, comme la Peyrade répondait que l'affaire ne lui paraissait pas grave et qu'il se chargeait d’emporter un verdict de non-culpabilité :

— Parbleu! c'est tout simple, lui répondit Thuillier, monsieur ne voit là dedans qu’une cause à effet; mais je ne mettrai pas mon honneur et ma fortune entre les mains d'un étourneau de votre espèce. Je prendrai un grand avocat, si l’affaire vient à l’audience. J’ai assez de votre collaboration comme ça!

Sous l'injustice de ces reproches, la Peyrade sentait sa tête se monter. Toutefois, il se voyait désarmé, et, ne voulant pas de rupture, il finit par se séparer de Thuillier en disant qu’il pardonnait à un homme exalté par la peur,

et que, dans l’après-midi, il irait voir s’il avait repris un

peu de calme; en même temps, on verrait à s'entendre sur les démarches qui pourraient être tentées. En effet, vers quatre heures, le Provençal passa à la

maison du boulevard de la Madeleine. L’irritation de

Thuillier s'était apaisée et avait fait place à une conster-

nation effrayante. On aurait dù, une demi-heure plus tard, venir le chercher pour le conduire à l’échafaud qu'il n’eût pas été plus défait et plus abattu. Madame Thuillier, quand l'avocat entra, était occupée à lui faire prendre une infusion de tilleul. La pauvre femme était sortie de son apathie ordinaire et se montrait, auprès d’un autre Sabinus, une véritable Éponine.

Quant à Brigitte, qui bientôt apparut portant elle-même un bain de pieds, elle fut, pour l'avocat, sans merci ni mesure; ses reproches âpres, amers et hors de toute proportion avec la faute, en supposant qu’il y en eût une de commise, eussent fait sortir de son caractère l’homme Je plus placide. La Peyrade se sentit perdu dans le ménage Thuillier, où l’on paraissait exploiter avec amour l’occasion de lui manquer de parole et de se donner toute liberté pour la plus révoltante ingratitude. Sur une ironique allusion à la manière dont il savait faire décorer ses amis, il se leva et prit congé, sans qu'aucune instance füt faite pour le retenir.

Après avoir un peu marché dans la rue, le Provençal, au milieu de son indignation, eut un souvenir de madame de Godollo, et, à vrai dire, depuis leur première entrevue, sa pensée s'était bien souvent arrêtée sur la belle étrangère.

Ce n’était pas seulement une fois que, se trouvant chez Thuillier quand il y arrivait, elle avait levé la séance : ce manége s'était reproduit lors de toutes leurs rencontres; et, sans en savoir au juste le sens, la Peyrade s'était dit que, dans tous les cas, cette affectation à le fuir signifiait autre chose que de l'indifférence. Après la première

visite, retourner immédiatement chez la belle étrangère n’eût pas été habile; mais, à l’heure où il était arrivé, tout le délai nécessaire pour faire supposer un homme resté entièrement maître de lui-même se trouvait écoulé. Il revint donc sur ses pas et, sans demander au concierge si la comtesse était chez elle, ayant l’air de remonter chez les Thuillier, il sonna à la porte de l’entre-sol.

Comme la première fois, il fut prié par la camériste d'attendre que sa maîtresse fût avertie, mais la pièce où on l’entreposa n’était pas la salle à manger, c'était un autre petit salon disposé en bibliothèque.

Son antichambre fut longue; il ne savait que penser. Cependant, il se rassurait en se disant que, s’il avait été question de léconduire, le délibéré n’eût pas tant duré.

À la fin, la femme de chambre revint, mais ce n'était point pour l’introduire encore.

— Madame la comtesse, lui fut-il dit, est en affaires, et elle prie monsieur de vouloir bien attendre en parcourant quelques livres de sa bibliothèque, parce qu’elle pourrait être retenue plus longtemps qu’elle ne le voudrait.

L’excuse, au fond comme en la forme, n’ayant rien de

-décourageant, l’avocat se mit en devoir d’exécuter la prescription qui lui était donnée contre l’ennui. Sans avoir à ouvrir aucune des armoires en palissandre sculpté qui renfermaient la collection des plus riches reliures que jamais il eût eues sous les yeux, sur une longue table à pieds tournés, recouverte d’un tapis vert, il trouva un pêle-mêle de livres très-suffisant pour la consommation d’un homme dont l’attention devait être ailleurs.

Mais, à mesure qu'il ouvrait un des livres laissés à sa

disposition, il lui semblait qu'on avait pris plaisir à Jui ménager le supplice de Tantale : tantôt c'était un ouvrage anglais, un ouvrage allemand, un ouvrage russe, il s’en trouva même un imprimé en caractères turcs. Était-ce donc une mystification polyglotte qu’on s'était amusé à lui arranger ?

Un volume finit par attirer son attention. La reliure, à l'encontre de tous ceux qui, pour lui, restaient lettres closes, était beaucoup moins riche que galante. Dépaysé sur un coin de la table, où il faisait bande à part, il était ouvert, le dos en l’air et la tranche appuyée au tapis vert sur lequel il était posé comme une tente. La Peyrade le prit, en ayant soin de conserver la page que l’on semblait avoir eu l'intention de marquer.

C'était un tome de l'édition illustrée des œuvres de M. Scribe ; la gravure en présence de laquelle se trouva le Provençal représentait la scène principale d’un vaudeville du Gymnase, intitulé La Haine d'une femme.

Il est sans doute bien peu de nos lectrices qui ne connaissent ia donnée de cette pièce, inspirée, dit-on, à l'illustre auteur de tant de petits chefs-d’œuvre par une phrase recueillie, un jour, de la bouche de sa portière : « 11 y en a d’aucuns, disait cette femme, qui font semblant de cracher dans le plat, afin d’en dégoûter les autres et d’avoir tout pour eusse. »

En effet, le principal personnage de /a Haine d'une femme est une jeune veuve poursuivant avec un acharnement furieux un pauvre jeune homme qui n’en peut mais. Pour tous, c’est une haïne à mort. Par ses méchancetés, elle le perd presque de réputation et lui fait manquer un

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riche mariage: mais, en somme, C’est pour lui donner beaucoup plus qu’elle ne lui a ôté, car elle se donne ellemême au dénoûment et fait son mari de celui qu’on avait cru sa victime.

- Si le hasard avait isolé ce volume, s’il l’avait ouvert à l'endroit précis où la Peyrade lavait trouvé marqué, il faut convenir, après ce qui s'était passé entre lui et la comtesse, que le hasard a souvent l’air bien adroit et bien spirituel.

Tout en pensant à la signification profonde que pouvait avoir cette combinaison plus ou moins fortuite, la Peyrade se mit à lire quelques scènes pour voir si, dans le détail aussi bien que dans l’ensemble, l’allusion s’appliquait bien étroitement à sa situation. Pendant qu’il poursuivait cette lecture avec un intérêt qui ne laissait pas d’être mêlé de distraction, un bruit de portes se fit entendre, et l'avocat, en reconnaissant la voix argentine et un peu nonchalante de la belle Hongroise, constata qu’elle reconduisait quelqu'un.

— Ainsi donc, disait l’interlocuteur de la grande dame (car c'était un interlocuteur), je puis promettre à madame l'ambassadrice que vous honorerez ce soir son bal de votre présence ?

— Oui, commandeur, si toutefois ma migraine, qui en ce moment me semble en baisse, me fait l’amitié de me quitter tout à fait.

— Au revoir donc, ma toute adorable, dit la voix de l'interlocuteur.

Puis les portes se refermèrent, et tout rentra dans le silence comme devant.

Ce nom de commandeur rassura un peu la Peyrade, car ce n’est pas une qualification trop à l’usage des jeunes muguets. Il était cependant curieux de savoir quel était ce personnage avec lequel on restait enfermée si longtemps. N’entendant venir personne, l’avocat s’approcha de la fenêtre qui donnait sur la rue et entr'ouvrit le rideau avec précaution, en se tenant prêt à le laisser retomber au moindre bruit et à faire une volte-face qui lui évitât d'être surpris en flagrant délit de curiosité. Un élégant coupé, arrêté à quelques pas de la maison, et qu’il n’avait pas remarqué avant d’y entrer, se mit en mouvement, un valet de pied, vêtu d’une livrée voyante, mais de bon goût, se hâta d'ouvrir la portière, et un petit vieux, à l’air leste et pimpant, bien qu’en lui on dût constater un de ces rares débris du passé qui n’ont pas encore fait divorce avec la poudre, s'installa vivement dans la voiture qui, aussitôt, s’éloigna avec rapidité. La Peyrade avait eu le temps de remarquer une immense brochette de décorations. Cet arc-en-ciel coribiné de la titus poudrée ne pouvait guère laisser méconnaître une individualité diplomatique.

La Peyrade avait eu le temps de reprendre son livre,

car, à tout hasard, il ne lui paraissait pas inutile d’être aperçu occupé de sa lecture, quand un coup de sonnette intérieure, bientôt suivi de l’apparition de la femme de chambre, lui annonça que sa longue attente allait prendre fin.

Invité par la camériste à la suivre, l’avocat eut soin de ne pas replacer le volume dans les conditions où il l'avait pris, ct, un instant après, il était en présence de la comtesse,

Quelque chose de douloureux se peignait sur le beau visage de l’étrangère, qui à cette langueur ne perdait rien de ses séductions. Sur le canapé où elle se tenait assise était ouvert, à côté d'elle, un manuscrit écrit, sur papier à tranche dorée, de cette large et opulente écriture qui indique la provenance officielle de quelque cabinet ministériel ou de quelqué chancellerie. À la main elle tenait un flacon de cristal à bouchon d’or ciselé, et en aspirait fréquemment le contenu, car une forte odeur de vinaigre anglais dominait les autres parfums de l’appartement.

— Vous êtes souffrante, madame? demanda la Peyrade avec intérêt.

— Oh! ce n’est rien, dit l’étrangère, une migraine, à laquelle je suis fort sujette. Mais vous, monsieur, qu’êtes- vous donc devenu? Je commençais à perdre tout espoir de vous revoir. Est-ce quelque grande nouvelle que vous venez m’annoncer ? L’époque de votre mariage avec mademoiselle Colleville doit maintenant être suffisamment prochaine pour pouvoir devenir l’objet d’une communication.

Ce début déconcerta un peu la Peyrade.

— Mais, madame, répondit-il d’un ton presque rêche, vous êtes, il me semble, assez au courant de ce qui se passe dans la maison Thuillier pour savoir que rien de ce que vous supposez n’est prochain, et je puis même dire, aujourd’hui, n’est probable,

— Non, je vous jure, je ne sais rien, je me suis interdit formellement de paraître prendre quelque intérêt à une

affaire où, de toute manière, je m'étais fort sottement IL, 6

PALUE D LEA

mêlée; nous parlons de tout avec mademoiselle Brigitte, excepté du mariage de Céleste.

— Et c'est sans doute le désir de me laisser la liberté entière de ce sujet qui vous a mise en fuite toutes les fois que j'ai eu l’honneur de vous rencontrer dans la maison de nos amis?

— Mais oui, dit la comtesse, ce doit être cette raison qui m'a fait vous quitter la place; autrement, pourquoi ma sauvagerie?

— Oh! madame, il y a tant d’autres raisons qui peuvent faire éviter la présence d’un homme! Par exemple, s’il a déplu; si des conseils qui lui ont été donnés avec une rare bienveillance n’ont pas paru être accueillis avec un empressement assez respectueux.

— Oh! cher monsieur, dit la comtesse, je n’ai pas une telle ardeur de prosélytisme, que j’en puisse vouloir aux gens de n'être point dociles à mes avis; je suis, comme un autre, très-exposée à voir de travers.

— Au contraire, madame, dans l'affaire de mon mariage, vous aviez vu très-juste.

— Comment? dit vivement la comtesse; est-ce que la saisie de la brochure venant après cette croix vainement attendue aurait amené une rupture?

— Non, dit la Peyrade, mon influence dans la maison Thuillier repose sur des bases plus solides, et au prix des services que j'ai rendus à mademoiselle Brigitte et à son frère, ces deux échecs, heureusement très-réparables...

— Vous croyez? interrompit la comtesse d’un air d’incrédulité.

— Évidemment, répondit la Peyrade, quand madame

la comtesse du Bruel se mettra bien en tête d'enlever ce ruban rouge, malgré les obstacles qui se sont trouvés sur le chemin de sa bienveillance, elle est en passe d’obtenir ce résultat, qui, après tout, n’est pas au-dessus des forces humaines.

La comtesse accueillit cette assurance avec un sourire, et fit de la tête un signe négatif.

— Mais, madame, il y a quelques jours encore, madame la comtesse du Bruel disait à madame Colleville

que cette résistance imprévue avait piqué son amour-

propre, et que de sa personne elle irait chez le ministre.

— Seulement, vous oubliez que depuis il y a eu une descente de justice, et on n’attend pas d'ordinaire qu’un homme soit sur les bancs de la cour d’assises pour le décorer. Cette saisie, vous ne l’avez pas remarqué, accuse contre M. Thuillier, et peut-être contre vous-même, mon-

Sieur, car vous êtes le vrai coupable, une malveillance

dont vous ne vous rendez pas compte. Le parquet, dans cette occasion, ne paraît pas avoir agi d'office.

La Peyrade regarda la comtesse. |

— J'avoue, en effet, reprit-il après ce rapide coup d’œil, que dans l’ouvrage incriminé je cherche encore un prétexte à la mesure dont il a été l’objet.

— Mon avis est aussi, dit l’étrangère, qu’il a fallu à MM. les gens du roi une grande imagination pour se persuader qu'ils étaient en présence d’un ouvrage séditieux; mais cela prouve d’autant la puissance de la force souter- Yaine qui fait tourner à mal toutes vos bonnes intentions en faveur de cet excellent M. Thuillier,

— Nos ennemis secrets, madame, dit la Peyrade, vous les connaissez ? |

— Peut-être, dit la comtesse avec un nouveau sourire.

— Madame, dit la Peyrade ému, si j'osais exprimer un soupçon?

— Dites, répondit madame de Godollo : je ne vous en voudrai pas de deviner.

— Eh bien, madame, nos ennemis, à Thuillier et à moi, sont une femme.

— Mettez que cela soit, dit la comtesse. Savez-vous combien Richelieu demandait de lignes de la main d’un homme, afin de le faire pendre ?

— Quatre, répondit la Peyrade.

— Vous vous expliquerez alors qu’une brochure de plus de deux cents pages ait pu fournir à une femme quelque peu... intrigante la matière d’une persécution.

— Je m'explique tout, madame! s’écria la Peyrade avec animation ; je crois que cette femme est une femme d'élite, qu’elle a autant de malice et d'esprit que Richelieu; qu’adorable magicienne, non-seulement elle fait marcher la police et les gendarmes, mais que, de plus, elle fige dans la main des ministres les croix près d’en tomber.

— Eh bien, alors, dit la comtesse, que sert de lutter avec elle?

— Ah! je ne lutte plus, dit la Peyrade, mesurant à tant de soins qu’on s'était donnés l'étendue de la bienveillance dont il était l’objet. ù

Puis, d’un air de contrition jouée :

— Mon Dieu! madame, ajouta-t-il, vous avez donc pour moi bien de la haine?

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