‹ Les petits bourgeois (volume 2)Chapitre 5 sur 31 · LIBRARY UNIVERSITY OF ILLENOES · texte numérisé non relu

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de la fin du mois. Barbet et Métivier, ayant chacun à demander trente mille francs à mademoiselle Brigitte, faisaient un whist avec M. Minard et Phellion. Une autre table réunissait Julien l’avocat, sobriquet donné par Colleville au jeune Minard, madame Colleville, M. Barniol et madame Phellion. Une bouillotte à cinq sous la fiche occupait madame Minard, qui ne savait que ce jeu-là, Colleville, le vieux père Saillard et Bandoze, son gendre. Les rentrants étaient Laudigeois et Dutocq; mesdames Falleix, Baudoyer, Barniol et mademoiselle Minard faisaient un boston, et Céleste était assise auprès de Prudence Minard. Le jeune Phellion écoutait madame Thuillier en regardant Céleste.

A l’autre coin de la cheminée trônait sur une bergère la reine Élisabeth de la famille, aussi simplement vêtue alors qu’elle l’était depuis trente ans, car aucune prospérité ne lui aurait fait quitter ses habitudes. Elle avait sur ses cheveux chinchilla un bonnet de gaze noire orné de géranium-Charles X; sa robe à guimpe en stoff raisin de Corinthe coûtait quinze francs ; sa collerette brodée valait six francs, et déguisait peu le profond sillon produit par les deux muscles qui rattachaient la tête à la colonne vertébrale. Monvel, jouant Auguste dans ses vieux jours, ne montrait pas un profil plus sec que celui de cette autocrate tricotant des chaussettes à son frère. Devant la cheminée posait Thuillier debout, toujours prêt à aller audevant des arrivants, et près de lui se tenait un jeune homme dont l'entrée avait produit un grand effet, quand le concierge, qui les dimanches passait son plus bel habit pour servir, avait annoncé M. Olivier Vinet.

Une confidence de Cardot au célèbre procureur général, père du jeune magistrat, avait été la cause de cette visite. Olivier Vinet venait de passer du tribunal d’Arcis-sur-Aube à celui de la Seine en qualité de substitut du procureur du roi. Cardot le notaire avait fait diner chez lui Thuillier avec le procureur général, qui paraissait devoir être ministre de la justice, et avec le fils. Cardot évaluait à sept cent mille francs au moins, pour le moment, les fortunes qui devaient échoir à Céleste. Vinet fils avait paru charmé d’avoir le droit d’aller les dimanches chez les Thuillier, Les grosses dots font faire aujourd’hui de grosses sottises sans aucune pudeur.

Dix minutes après, un autre jeune homme qui causait avec Thuillier avant l’arrivée du substitut éleva la voix en passionnant une discussion politique, et força le magistrat à suivre son exemple par la vivacité que prit le débat. Il était question du vote par lequel la Chambre des députés venait de renverser le ministère du 12 mai, en refusant la dotation demandée pour le duc de Nemours.

— Assurément, disait le jeune homme, je suis loin d’appartenir à l'opinion dynastique, et je suis loin d'approuver Pavénement de la bourgeoisie au pouvoir. La bourgeoisie ne doit pas, plus qu’autrefois l'aristocratie, prétendre à être tout l'État. Mais, enfin, la bourgeoisie française a pris sur elle de faire une dynastie nouvelle, une royauté pour elle, et voilà comment elle la traite! Quand le peuple a laissé Napoléon s'élever, il a créé avec lui quelque chose de splendide, de monumental ; il était fier de sa grandeur, et il a noblement donné son sang et ses sueurs pour con-

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struire l'édifice de l'Empire. Entre les magnificences du trône aristocratique et celles de la pourpre impériale, entre les grands et le peuple, la bourgeoisie est mesquine, elle ravale le pouvoir jusqu’à elle au lieu de s’élever jusqu'à lui. Les économies de bouts de chandelle de ses comptoirs, elle les exerce sur ses princes. Ce qui est vertu dans ses magasins est faute et crime là-haut. J'aurais voulu bien des choses pour le peuple, mais je n’aurais pas retranché dix millions à la nouvelle liste civile. En devenant presque tout en France, la bourgeoisie nous.devait le bonheur du peuple, de la splendeur sans faste et de la grandeur sans privilége.

Le père d'Olivier Vinet boudait alors le pouvoir : la simarre du garde des sceaux, qui était son rêve, tardait à lui arriver. Le jeune substitut ne savait donc que répondre, et il crut bien faire en abondant dans un des côtés de la question.

— Vous avez raison, monsieur, dit Olivier Vinet. Mais, avant de parader, la bourgeoisie a des devoirs à remplir envers la France. Le luxe dont vous parlez passe après les devoirs. Ce qui vous semble si fort reprochable à été la nécessité du moment. La Chambre est loin d’avoir sa part dans les affaires; les ministres sont moins à la France qu’à la couronne, et le parlement a voulu que le ministère eût, comme en Angleterre, une force qui lui fût propre, et non pas une force d'emprunt. Le jour où le ministère agira par lui-même et représentera dans le pouvoir exécutif la Chambre, comme la Chambre représente le pays, le parlement sera trèslibéral envers la couronne. Là se trouve la question, je

expose sans dire mon opinion, car les devoirs de mon ministère emportent, en politique, une espèce de féauté à la couronne.

— En dehors de la question politique, répliqua le jeune homme, dont l'organe et l'accent indiquaient un enfant de la Provence, il n’en est pas moins vrai que la bourgeoisie a mal compris sa mission; nous voyons des procureurs généraux, des premiers présidents, des pairs de France en omnibus, des juges qui vivent de leurs appointements, des préfets sans fortune, des ministres endettés ; tandis que la bourgeoïsie, en s'emparant de ces places, devait les honorer comme autrefois les honorait Paristocratie, et, au lieu de les occuper dans l'intention de faire fortune, ainsi que des procès scandaleux l'ont démontré, les occuper en y dépensant ses revenus...

— Qui est ce jeune homme ? se disait Olivier Vinet en l’écoutant; est-ce un parent? Cardot aurait bien dû m'accompagner pour la première fois.

— Qui est ce petit monsieur? demanda Minard à M. Barbet; voici plusieurs fois que je le vois ici.

— C'est un locataire, répondit Métivier en donnant les cartes.

— Un avocat, dit Barbet à voix basse ; il occupe un petit appartement au troisième, sur le devant... Oh! ce n’est pas grand’chose, et il n’a rien.

— Comment se nomme ce jeune homme? dit Olivier Vinet à M. Thuillier.

— Théodose de la Peyrade: il est avocat, répondit Thuillier à l'oreille du substitut.

En ce moment, les femmes, aussi bien que les hommes,

regardaient les deux jeunes gens, et madame Minard ne put s'empêcher de dire à Colleville :

— ]l est très-bien, ce jeune homme.

— J'ai fait son anagramme, répondit le père de Céleste, et ses nom et prénoms de Charles-Marie-Théodose de la Peyrade prophétisent ceci: Eh ! monsieur payera, de la dot, des oies et le char. Aussi, ma chère maman Minard, gardez-vous bien de lui donner votre fille.

— On trouve ce jeune homme-là mieux que mon fils, dit madame Phellion à madame Colleville; qu’en pensez-vous?

— Oh! sous le rapport du physique, répondit madame Colleville, une femme pourrait balancer avant de faire un choix.

En ce moment, le jeune Vinet crut agir finement, en contemplant ce salon plein de petits bourgeois, s’il exaltait la bourgeoisie, et il abonda dans le sens du jeune avocat provençal en disant que les gens honorés de la confiance du gouvernement devaient imiter le roi, dont Ja magnificence surpassait de beaucoup celle de l’ancienne cour; et qu'économiser les émoluments d'une place était une sottise, D'ailleurs, était-ce possible, à Paris surtout, où la vie avait triplé de prix, où l'appartement d’un magistrat, par exemple, coûtait trois mille francs ?..

— Mon père, dit-il en terminant, me donne mille écus par an, et avec mon traitement à peine puis-je tenir mon rang.

Quand le substitut chevaucha dans cette voie marécageuse, le Provençal, qui l'y avait finement conduit, échangea, sans que personne la surprît, une œillade avec Dutocq, qui devait rentrer à la bouillotte.

— Et l’on a besoin de tant de places, dit le greffier, qu’on parle de créer deux justices de paix par arrondissement, afin d’avoir douze greffes de plus... Comme si l’on pouvait attenter à nos droits, à ces charges payées à un taux exorbitant !

— Je n’ai pas encore eu le plaisir de vous entendre au Palais, dit le substitut à M. de la Peyrade,

— Je suis l'avocat des pauvres, et je ne plaide qu’à la justice de paix, répondit le Provençal.

En écoutant la théorie du jeune magistrat sur la nécessité de dépenser ses revenus, mademoiselle Thuillier avait pris un air de cérémonie dont la signification était assez connue et du jeune Provençal et de Dutocq. Le jeune Vinet sortit avec Minard et Julien l’avocat, en sorte que le champ de bataille resta, devant la cheminée, au jeune de la Peyrade et à Dutocq.

— La haute bourgeoisie, dit Dutocq à Thuillier, se conduira comme autrefois l'aristocratie. La noblesse voulait des filles d'argent pour fumer ses terres, nos parvenus d'aujourd'hui veulent des dots pour mettre du foin dans leurs bottes.

— C'est ce que M. Thuillier me disait ce matin, répondit hardiment le Provençal.

— Le père, répondit Dutocq, a épousé une demoiselle de Chargebœuf, et il a pris les opinions de la noblesse: il lui faut de la fortune à tout prix, sa femme a un train royal.

— Oh! dit Thuillier, chez qui l'envie des bourgeois les uns contre les autres se réveilla, ôtez à ces gens-là leurs places, et ils retomberont d’où ils sortent...

Mademoiselle Thuillier tricotait d’un mouvement si pré

cipité, qu'on l’eût dite poussée par une machine à vapeur.

— À vous, monsieur Dutocq, dit madame Minard en se levant. J'ai froid aux pieds, ajouta-t-elle en venant auprès du feu, où les ors de son türban firent l'effet d’un feu d'artifice à la lumière des bougies de l’Aurore qui faisaient de vains efforts pour éclairer cet immense salon.

— Ce n’est que de la Saint-Jean, ce substitut-là! dit madame Minard en regardant mademoiselle Thuillier.

— De la Saint-Jean, dites-vous? fit le Provençal, c’est très-spirituel, madame...

— Mais madame nous a depuis longtemps accoutumés à ces choses-là, dit le beau Thuillier.

Madame Colleville examinaït le Provençal et le comparait au jeune Phellion qui causait avec Céleste, sans

s'occuper de ce qui se passait autour d’eux. Voici certai-

nement le moment de peindre l'étrange personnage qui

devait jouer un si grand rôle chez les Thuillier, et qui

mérite bien la qualification de grand artiste. Il existe en Provence, et sur le port d'Avignon surtout,

une race d'hommes, ou blonds ou châtains, d’un teint

doux et aux yeux presque tendres, dont la prunelle est plutôt faible, calme ou languissante, que vive, ardente, profonde, comme il est assez ordinaire de la voir aux Méridionaux. Faisons observer, en passant, que chez les Corses, gens sujets aux emportements, aux irascibilités

les plus dangereuses, se rencontrent souvent des natures blondes et d’une apparente tranquillité. Ces hommes. pâles, assez gros, à l'œil quasi troublé, vert ou bleu, sont

la pire espèce dans la Provence. et Charles-Marie-Théo-

dose de la Peyrade offrait un beau type de cette race, dont la constitution mériterait un soigneux examen de la part-de la science médicale et de la physiologie philosophique. Il se met en mouvement chez eux une espèce de bile, d'humeur amère, qui leur porte à la tête, les rend capables d’actions féroces, faites à froid en apparence. Résultat d’un enivrement intérieur, cette sorte de violence sourde est inconciliable avec leur enveloppe quasi lymphatique, avec la tranquillité de leur regard bénin.

Né aux environs d’Avignon, le jeune Provençal dont nous venons de dire le nom était d’une taille moyenne, bien proportionnée, presque gros, d’un ton de chair sans éclat, ni livide, ni mat, ni coloré, mais gélatineux, car cette image peut seule donner l’idée de cette molle et fade enveloppe sous laquelle se cachaient des nerfs moins vigoureux que susceptibles d’une prodigieuse résistance dans certains moments donnés. Ses yeux, d’un bleu pâle et froid, exprimaient à l’état ordinaire une espèce de mélancolie trompeuse qui, pour les femmes, devait avoir un grand charme. Le front, bien taillé, ne manquait pas de noblesse ét s’harmonisait avec une chevelure fine, rare, châtain clair, naturellement frisée aux extrémités, mais lésèrement. Le nez, exactement celui d’un chien de chasse, épaté, fendu du bout, curieux, intelligent, chercheur, et toujours au vent, au lieu d’avoir une expression de bon- homie, était ironique et moqueur ; mais ces deux fates du caractère ne se montraient point, et il fallait que ce jeune homme, cessant de s’observer, entrât en fureur pour avoir la puissance de faire jaillir le sarcasme et l’esprit qui décuplaient ses plaisanteries infernales. La bouche, d’une

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sinuosité tout agréable, à lèvres d’une rougeur de grenade, semblait le merveilleux instrument d'un organe presque suave dans le médium, auquel Théodose se tenait toujours, et qui, dans le haut, vibrait aux oreilles comme le son d’un gong. Ce fausset était bien la voix de ses nerfs et de sa colère. Sa figure, sans expression par suite d’un commandement intime, avait une forme ovale. Enfin, ses manières, d'accord avec le calme sacerdotal de son visage, étaient pleines de réserve, de convenance; mais il avait du liant, de la continuité dans les façons; celles-ci, sans tomber jusqu’au patelinage, ne manquaient pas d’une séduction que, du reste, on ne s’expliquait plus dès qu'il disparaissait. Le charme, quand il prend sa source au cœur, laisse des traces profondes ; celui qui n’est qu’un produit de l’art, de même que l'éloquence, n’a que des triomphes passagers ; il obtient ses effets à tout prix. Mais combien y a-t-il, dans la vie, de philosophes en état de comparer ? Presque toujours, pour employer une expres-

- sion populaire, le tour est fait quand les gens ordinaires en pénètrent les moyens.

Tout, chez ce jeune homme de vingt-sept ans, était en nAarmonie avec son caractère actuel; il obéissait à sa vocation en cultivant la philanthropie, seule expression qui puisse expliquer le philanthrope. Théodose aimait le peuple, car il scindait son amour de l'humanité. De même que les horticulteurs s’adonnent aux roses, aux dahlias, aux œillets, aux géraniums, et ne font aucune attention à l'espèce qu'ils n'ont pas élue pour leur fantaisie, ce jeune la Rochefoucauld-Liancourt appartenait aux ouvriers, aux prolétaires, aux misères des faubourgs Saint-Jacques et

Saint-Marceau. L'homme fort, le génie aux abois, les pauvres honteux de la classe bourgeoise, il les retranchait du sein de la charité. Chez tous les maniaques, le cœur ressemble à ces boîtes à compartiments où l’on met des dragées par sortes ; le suum cuiîque tribuere est leur devise, ils mesurent à chaque devoir sa dose. Il est des philanthropes qui ne s’apitoient que sur les erreurs des condamnés. La vanité fait certainement la base de la philanthropie; mais, chez le Provençal, c'était calcul, un rôle pris, une hypocrisie libérale et démocratique jouée avec une perfection à laquelle aucun acteur n’arriverait, I] n’attaquait pas les riches, il se contentait de ne pas les comprendre, il les admettait; chacun, selon lui, devait jouir de ses œuvres; il avait, disait-il, été fervent disciple de Saint-Simon, mais il fallait attribuer cette faute à son extrême jeunesse : la société moderne ne pouvait pas avoir d’autre base que l’hérédité. Catholique ardent, comme tous les gens du Comtat, il allait de très-grand matin à la messe et cachait sa piété. Semblable à presque tous les philanthropes, il était d’une économie sordide et ne donnait aux pauvres que son temps, ses conseils, son éloquence, et l'argent qu’il arrachait pour eux aux riches. Des bottes, le drap noir porté jusqu’à ce que les coutures devinssent blanches, composaient son costume. La nature avait beaucoup fait pour Théodose en ne lui donnant pas cette mâle et fine beauté méridionale qui crée chez autrui des exigences d'imagination auxquelles il est plus que difficile à un homme de répondre. N'ayant besoin que de peu de frais pour plaire, il était, à son gré, trouvé bien, joli homme ou très-ordinaire. Jamais, depuis son admis- F, | 4

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sion dans la maison Thuillier, il n'avait osé, comme pendant cette soirée, élever la voix et se poser aussi magistralement qu'il venait de le risquer avec Olivier Vinet: mais peut-être Théodose de la Peyrade n’avait-il pas été fâché d'essayer de sortir de l'ombre où il s’était jusqu'alors tenu; puis il était nécessaire de se débarrasser du jeune magistrat, comme les Minard avaient précédemment ruiné

l'avoué Godeschal. Semblable à tous les esprits supérieurs, .

car il ne manquait pas de supériorité, le substitut ne s'était pas baissé jusqu’au point où les fils de ces toiles d’araignée bourgeoises deviennent apparents, et il venait de donner, comme une mouche, la tête la première, dans le piége presque invisible où Théodose l’avait amené par une de ces ruses dont ne se seraient pas défiés de plus habiles qu'Olivier.

Pour achever le portrait de l’avocat des pauvres, il n’est pas inutile de raconter ses débuts dans la maison Thuillier.

Théodose était venu vers la fin de l’année 1837; alors licencié en droit depuis cinq ans, il avait fait son stage à Paris pour être avocat; mais des circonstances inconnues, et sur lesquelles il se taisait, l'avaient empêché de se faire inscriré au tableau des avocats de Paris: il était encore avocat stagiaire. Mais, une fois installé dans le petit appartement du troisième étage, avec les meubles rigoureusement nécessaires à sa noble profession, car l’ordre des avocats n’admet pas un nouveau confrère s'il n’a pas un cabinet convenable, une bibliothèque, et fait vérifier les choses et les lieux, Théodose de la Peyrade devint avocat près la cour royale de Paris.

Toute l'année 1838 fut employée à opérer ce change-

Ra es

ment dans sa situation, et il mena la vie la plus régulière. IL étudiait le matin chez lui jusqu’à l’heure du diner, allait parfois au Palais, aux causes importantes. S'étant lié fort difficilement, selon Dutocq, avec Dutoca, il rendit à quelques malheureux du faubourg Saint-Jacques, désignés par le greffier à sa charité, le service de plaider leurs causes au tribunal; il fit occuper pour eux par les avoués qui, d’après les statuts de leur compagnie, font à tour de rôle les affaires des indigents, et, comme il ne prit que des causes entièrement sûres, il les gagna toutes. Mis en relation avec quelques études, il se fit connaître du barreau par ces traits dignes d’éloge, et ces faits déterminèrent avec un certain éclat son admission d’abord à la conférence des avocats stagiaires, puis son inscription au tableau de l’ordre. Il devint dès lors l’avocat des pauvres à la justice de paix, et il continua de protéger les gens du peuple. Les obligés de Théodose exprimaient leur reconnaissance et leur admiration chez les portiers, malgré les recommandations du jeune avocat, et il en remontait bien des traits jusqu'aux propriétaires. Ravis de posséder chez eux un homme si recommandable et si charitable, Les Thuillier voulurent l’attirer dans leur salon et questionnèrent Dutocq à son sujet. Le greffier parla comme parlent les envieux, et, tout en rendant justice à ce jeune homme, il dit qu’il était d’une avarice remarquable, ce qui pouvait être l'effet de sa pauvreté.

— J'ai eu d’ailleurs des renseignements sur lui. Il appartient à la famille de la Peyrade, une vieille famille du comtat d'Avignon; ilest venu ici, sur la fin de 1829, s'enquérir d’un oncle dont la fortune passait pour considérable;

il a fini par découvrir la demeure de ce parent trois jours après la mort du susdit, et le mobilier du défunt a juste payé les frais de l’enterrement et les dettes. Un ami de cet oncle inutile a fait passer cent louis à notre chercheur de fortune, en l’engageant à faire son droit et à prendre la carrière judiciaire ; ces cent louis l'ont défrayé pendant trois ans, à Paris, où il a vécu comme un anachorète ; mais, n’ayant jamais pu voir ni retrouver son protecteur inconnu, le pauvre étudiant fut dans une grande détresse en 1833.

» II fit alors, comme tous les licenciés, de la politique et de la littérature, et il s’est soutenu pendant quelque temps au-dessus de la misère, car il ne pouvait rien espérer de sa famille : son père, le plus jeune frère de l'oncle, décédé rue des Moineaux, est à la tête de onze enfants qui vivent sur un petit domaine appelé les Canquoëlles.

» Il est enfin entré dans un journal ministériel dont le gérant était le fameux Cérizet, si célèbre par les persécutions qu’il a éprouvées sous la Restauration pour son attachement aux libéraux, et auquel les gens de la nouvelle gauche ne pardonnent pas de s’être fait ministériel. Comme aujourd’hui le pouvoir défend très-peu ses serviteurs les plus dévoués, témoin l'affaire Gisquet, les républicains ont fini par ruiner Cérizet. Ceci est pour vous expliquer comment il se fait que Cérizet est expéditionnaire dans mon greffe.

» Eh bien, dans le temps où il florissait comme gérant d’un journal dirigé par le ministère Perier contre les jour-

naux incendiaires, la Tribune et autres, Cérizet, qui est un

brave garçon, après tout, mais qui aime un peu trop les

femmes, la bonne chère et les plaisirs, a été très-utile à Théodose, qui faisait la rédaction politique; et, sans la mort de Casimir Perier, ce jeune homme eût été nommé substitut à Paris. En 1834 et 1835, il est retombé, malgré son talent, car sa collaboration au journal ministériel lui a nui, « Sans mes principes religieux, m’a-t-il dit alors, je me serais jeté dans la Seine. » Enfin, il paraît que l’ami de son oncle l’aura su dans le malheur, il a reçu de quoi se faire recevoir avocat; mais il ignore toujours le nom et la demeure de ce protecteur mystérieux. Après tout, dans ces circonstances, son économie est excusable, et il faut avoir bien du caractère pour refuser ce que lui offrent de pauvres diables à qui son dévouement fait gagner des affaires. Il est indigne de voir les gens spéculant sur l’impossibilité où sont les malheureux de pouvoir avancer les frais d’un procès qu’on leur intente injustement. Oh! il arrivera; je ne serais pas étonné de voir ce garçon-là dans une position très-brillante ; il a de la ténacité, de la probité, du courage! Il étudie, il pioche.

Malgré la faveur avec laquelle il fut accueilli, maître de la Peyrade alla sobrement chez les Thuillier, Mais, grondé pour sa réserve, il se montra plus souvent, finit par venir tous les dimanches, fut prié de tous les dîners, et devint si familier dans la maison, que, s’il arrivait pour parler à Thuillier vers les quatre heures, on le forçait à manger sans cérémonie La fortune du pot. Mademoiselle Thuillier se disait :

— Nous sommes sûrs alors qu’il dinera bien, le pauvre jeune homme!

Un phénomène social, qui certainement a été observé,

mais qui n’a pas encore été formulé, publié, si vous voulez, quoiqu'il mérite d’être constaté, c’est le retour des habitudes, de l'esprit, des manières de la primitive condition chez certaines gens qui, de leur jeunesse à leur vieillesse, se sont élevés au-dessus de leur premier état, Ainsi Thuillier était redevenu , moralement parlant, fils de concierge; il faisait usage de quelques-unes des plaisanteries de son père, et finissait par laisser apercevoir, à la surface de sa vie sur son déclin, un peu du limon des premiers jours.

Environ cinq ou six fois par mois, quand la soupe grasse était bonne, il disait, comme un propos entièrement neuf, en posant sa cuiller sur son assiette vide : « Ça vaut, mieux qu’un coup de pied, le reçût-on dans les os des jambes! » En entendant cette plaisanterie pour la première fois, Théodose, qui ne la connaissait pas, perdit sa gravité et se mit à rire de si bon cœur, que Thuillier, le beau Thuillier, fut caressé dans sa vanité comme jamais il ne l’avait été. Depuis, Théodose accueillait toujours cette phrase par un petit sourire fin. Ce léger détail expliquera comment, le matin même de la soirée où Théodose venait d’avoir son engagement avec le jeune substitut, il avait pu dire à Thuillier, en se promenant dans le jardin pour voir l'effet de la gelée :

— Vous avez beaucoup plus d'esprit que vous ne le croyez!

Et avait recu cette réponse :

— Dans toute autre carrière, mon cher Théodose, j’aurais fait un grand chemin, mais la chute de l’empereur m'a cassé le cou,

— ]l est encore temps, avait dit le jeune avocat. D'abord, qu'a fait ce saltimbanque de Golleville pour avoir la croix?

Là, maître de la Peyrade avait touché la plaie que Thuillier cachait à tous les yeux, si bien que sa sœur même ne la connaissait pas; mais le jeune homme, intéressé à étudier tous ces bourgeois, avait deviné la secrète envie qui rongeait le cœur de l’ex-sous-chef,.

— Si vous voulez me faire l’honneur, vous si expérimenté, de vous conduire par mes conseils, avait ajouté le philanthrope, et surtout de ne jamais parler de notre pacte à personne, pas même à votre excellente sœur, à moins que je n’y consente, je me charge de vous faire décorer aux acclamations de tout le quartier.

— Oh! si nous réussissions, s'était écrié Thuillier, vous ne savez pas ce que je serais. pour vous...

Cela explique pourquoi Thuillier vénait de se rengorger quand, un moment auparavant, Théodose avait eu l'audace de lui prêter des opinions.

Dans les arts, et peut-être Molière a-t-il mis l'hypocrisie au rang des arts en classant à jamais Tartuffe dans les comédiens, il existe un point de perfection au-dessous duquel vient le talent et auquel atteint seul le génie. Il est si peu de différence entre l’œuvre du génie et l’œuvre du talent, que les hommes de génie peuvent seuls apprécier - cette distance qui sépare Raphaël du Corrége, Titien de Rubens. 11 y a plus, le vulgaire y est trompé. Le cachet du génie est une certaine apparence de facilité. Son œuvre doit paraître, en un mot, ordinaire au premier aspect, tant elle est toujours naturelle, même dans les sujets les plus élevés.

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Beaucoup de paysannes tiennent leurs enfants comme la fameuse madone de Dresde tient le sien. Eh bien, le somble de l’art, chez un homme de la force de Théodoge, est de faire dire de lui plus tard : « Tout le monde y aurait été pris ! » Or, dans le salon Thuillier, il voyait poindre la contradiction, il devinait chez Colleville la nature assez clairvoyante et critique de l'artiste manqué. L'avocat se savait déplaisant à Colleville, qui, par suite de circonstances inutiles à rapporter, était payé pour croire à la science des anagrammes. Aucune de ses anagrammes n'avait failli. On s'était moqué de lui dans les bureaux, quand, en lui demandant l’anagramme du pauvre Auguste- Jean-François Minard, il avait trouvé : J’amassai une si grande fortune, et l'événement justifiait, à dix ans de distance, l’anagramme. Or, l’anagramme de Théodose était fatale. Celle de sa femme le faisait trembler, il ne l'avait jamais dite, car Flavie Minard Colleville donnait : La vieille C***, nom flétri, vole.

Déjà, plusieurs fois, Théodose avait fait quelques avances au jovial secrétaire de la mairie, et il s'était senti repoussé par une froideur peu naturelle chez un homme si communicatif, Quand la bouillotte fut finie, il y eut un moment où Colleville attira Thuillier dans l’embrasure d’une fenêtre, et lui dit :

— Tu laisses prendre trop de pied chez toi à cet avocat, il a tenu ce soir le dé de la conversation.

— Merci, mon ami, un homme averti en vaut deux, répondit Thuillier en se moquant intérieurement de Colleville, |

Théodose qui, dans ce moment, causait avec madame

Colleville, avait les veux sur les deux amis, et, par cette prescience dont font usage les femmes pour savoir quand et en quel sens on parle d’elles, d’un angle du salon à l’autre, il devina que Colleville essayait de lui nuire dans l’esprit du faible et niais Thuillier.

— Madame, dit-il à l'oreille de la dévote, croyez que, si quelqu'un est en état de vous apprécier ici, c’est moi. En vous voyant, on dirait une perle tombée au milieu de la fange; vous n'avez pas quarante-deux ans, car une femme n’a que l’âge qu’elle paraît avoir, et beaucoup de femmes de trente ans qui ne vous valent pas seraient heureuses d’avoir votre taille et cette sublime figure où l'amour a passé sans jamais combler le vide de votre cœur. Vous vous êtes donnée à Dieu, je le sais, j'ai trop de piété pour vouloir être autre chose que votre ami ; mais vous vous êtes donnée à lui, parce que vous n’avez jamais trouvé personne digne de vous. Enfin, vous avez été aimée, mais vous ne vous êtes jamais sentie adorée, et j'ai deviné cela... Mais voici votre mari, qui n’a pas su vous faire une position en harmonie avec votre valeur ; il me hait, comme s’il se doutait que je vous aime, et m’empêche de vous dire ce que je crois avoir trouvé pour vous mettre dans la sphère à laquelle vous étiez destinée. Non, madame, dit-il en se levant et à haute voix, ce n’est pas l’abbé Gondrin qui prêchera cette année le carême à notre humble Saint-Jacques du Haut-Pas; c'est M. d’Estival, un de mes compatriotes, qui s’est voué à la prédication dans l'intérêt des classes pauvres, et vous entendrez un des plus onctueux prédicateurs que je connaisse, un prêtre d’un extérieur peu agréable, mais quelle âmel...

— Mes souhaits seront donc accomplis, dit la pauvre madame Thuillier; je n’ai jamais pu comprendre les prédicateurs en renom!

Un sourire erra sur les lèvres de mademoiselle Thuillier et sur celles de plusieurs personnes. É

— Ils s’occupent trop de démonstrations théologiques, il y a longtemps que je suis de cette opinion, dit Théodose; mais je ne parle jamais religion, et, sans madame de Colleville…

— ]l y a donc des démonstrations en théologie? demanda naïvement et à brûle-pourpoint le professeur de mathématiques.

— Je ne pense pas, monsieur, répondit Théodose en regardant Félix Phellion, que vous fassiez sérieusement cette question.

— Félix, dit le vieux Phellion, arrivant pesamment au secours de son fils en saisissant une expression douloureuse sur le pâle visage de madame Thuillier, Félix sépare la religion en deux catégories : il la considère au point de vue humain et au point de vue divin, la tradition et le raisonnement.

— Quelle hérésie, monsieur ! répondit Théodose: la religion est une; elle veut la foi avant tout.

Le vieux Phellion, cloué par cette phrase, regarda sa femme :

— ]l est temps, ma bonne amie.

Et il montra la pendule.

— Oh! monsieur Félix, dit Céleste à l'oreille du candide mathématicien, ne seriez-vous pas, comme Pascal e* Bossuet, à la fois savant et pieux?

Les Phellion, en se retirant, entraînèrent les Colleville ;

il ne resta bientôt plus que Dutocq, Théodose et les Thuillier.

Les flatteries adressées par Théodose à Flavie ont tout le caractère du lieu commun; maïs il est à remarquer, dans l'intérêt de cette histoire, que l'avocat se tenait au plus près de ces esprits vulgaires ; il naviguait dans leurs eaux, il leur parlait leur langage. Son peintre était Pierre Grassou et non Joseph Bridau; son livre était Paul ex Virginie. Le plus grand poëte actuel était pour lui Casimir Delavigne ; à ses yeux, la mission de l’art était, avant tout, l’utilité. Parmentier, l’auteur de la pomme de terre, valait pour lui trente Raphaëls ; l’homme au petit manteau bleu lui paraissait une sœur de la Charité. Ces expressions de Thuillier, il les rappelait parfois.

— Ce jeune Félix Phellion, dit-il, est tout à fait l’universitaire de notre temps, le produit d’une science qui a mis Dieu à la retraite. Mon Dieu! où allons-nous ? Il n’y a que la religion qui puisse sauver la France, car il n’y a que la peur de l’enfer qui nous préserve du vol domestique, accompli à toute heure au sein des ménages, et qui ronge les fortunes les mieux assises. Vous avez tous une guerre occulte au sein de la famille. |

Sur cette habile tirade, qui impressionna vivement Brigitte, il se retira, suivi de Dutocq, après avoir souhaité une bonne nuit aux trois Thuillier.

— Ce jeune homme est plein de moyens! dit sentencieusement Thuillier.

— Oui, ma foi, répondit Brigitte en éteignant les lampes.

— ]l a de la religion, dit madame Thuillier en s’en allant la première.

— Môsieur, disait Phellion à Colleville, en atteignant à la hauteur de l’École des mines et après s'être assuré qu’ils étaient seuls dans la rue, il est dans mes habitudes de soumettre mes lumières aux autres, mais il m'est impossible de ne pas trouver que ce jeune avocat fait bien le maître chez nos amis les Thuillier,

— Mon opinion, à moi, repartit Colleville, qui marchait avec Phellion en arrière de sa femme, de Céleste et de madame Phellion, serrées toutes trois les unes contre les autres, est que c’est un jésuite, et je n'aime pas ces gens-là... Le meilleur n’en vaut rien. Pour moi, le jésuite, c’est la fourberie, et la fourberie pour fourber; ils fourbent pour le plaisir de fourber, et, comme on dit, pour s'entretenir la main, Voilà mon opinion, je ne la mâche pas.

— Je vous comprends, môsieur, répondit Phellion, qui donnait le bras à Colleville.

— Non, monsieur Phellion, fit observer Flavie en prenant une petite voix de tête, vous ne comprenez pas Colleville, mais je sais bien ce qu’il veut dire, et il fera bien d'en rester là... Ces sortes de sujets ne s’agitent pas dans la rue, à onze heures, et devant une jeune personne.

— Tu as raison, ma femme, dit Colleville.

En atteignant la rue des Deux-Églises, que Phellion allait prendre, on se souhaita le bonsoir. Félix Phellion dit alors à Colleville :

— Monsieur, votre fils François pourrait entrer à l'École polytechnique, s’il était vivement poussé; je vous offre de

le mettre en état de passer les examens cette année,

— Ceci n’est pas de refus! merci, mon ami, dit Colieville; nous verrons cela.

— Bien! dit Phellion à son fils.

— Ceci n’est pas maladroit! s’écria la mère.

— Que voyez-vous donc là? demanda Félix,

— Mais c’est adroitement faire la cour aux parents de Céleste.

— Que je ne trouve pas mon problème si jy pensais! s’écria le jeune professeur; j'ai découvert, en causant avec les petits Colleville, que François a la vocation des mathématiques, et j'ai cru devoir éclairer son père.

— Bien, mon fils! répéta Phellion, je ne te voudrais pas autrement. Mes vœux sont exaucés, j'ai dans mon fils la probité, l’honneur, les vertus citoyennes et privées que je lui souhaïtais.

Madame Collevillé, une fois Céleste couchée, dit à son mari :

— Colleville, ne te prononce donc pas si crûment sur les gens sans les connaître à fond. Quand tu dis jésuites, je sais que tu penses aux prêtres, et fais-moi le plaisir de garder pour toi tes opinions sur la religion toutes les fois que tu seras en présence de ta fille. Nous sommes les maîtrés de sacrifier nos âmes et non celles de nos enfants, Voudrais-tu pour ta fille une créature sans religion?.… Maintenant, mon chat, nous sommes à la merci de tout le monde, nous avons quatre enfants à pourvoir, peux-tu dire que, dans un temps donné, tu n’auras pas besoin de celui-ci, de celui-là? Ne te fais donc pas d’ennemis, tu n’en as pas, tu es bon enfant, et, grâce à cette qualité qui,

chez toi, va jusqu’au charme, nous nous sommes assez bien tirés de la vie!

— Assez! assez! dit Colleville, qui jetait son habit sur une chaise et qui se débarrassait de sa cravate; J'ai tort, tu as raison, ma belle Flavie.

— À la première occasion, mon gros mouton, dit la rusée commère en tapotant les joues de son mari, tu tàcheras de faire une politesse à ce petit avocat; c’est un finaud, il faut lavoir pour nous. Il joue la comédie?... eh! joue la comédie avec lui; sois sa dupe en apparence, et, s’il a du talent, s’il a de l'avenir, fais-t’en un ami. Crois-tu que je veux te voir longtemps à ta mairie?

— Venez, femme Colleville, dit en riant l’ancienne clarinette de l’Opéra-Comique en se tapant sur le genou pour indiquer à sa femme la place qu’il lui voulait voir prendre, chauffons nos petons et causons... Quand je te regarde, je suis de plus en plus convaincu de cette vérité, que la jeunesse des femmes est dans leur taille...

— Et dans leur cœur...

— L'un et l’autre, reprit Colleville, la taille légère et le cœur lourd...

— Non, grosse bête. profond,

— Ce que tu as de bien, c’est d’avoir conservé ta blancheur sans avoir recours à l’embonpoint!... Mais voilà... tu as de petits os. Tiens, Flavie, je recommencerais la vie, je ne voudrais pas d'autre femme que toi.

— Tu sais bien que je t’ai toujours préféré aux autres... Quel malheur que monseigneur soit mort! Sais-tu ce que je te voudrais? À Fe "NON.

"” j PT. PUNTO

— Une place à la ville de Paris, une place de douze mille francs, quelque chose comme caissier, ou à la caisse mu-

nicipale ou à celle de Poissy, ou facteur.

— Tout cela me va.

— Eh bien, si ce monstre d’avocat pouvait quelque chose; il a bien de l'intrigue : ménageons-le... Je le sonderai,.… laisse-moi faire, et surtout ne contrarie pas son jeu chez les Thuillier…

Théodose avait touché le point douloureux dans le cœur de Flavie Golleville, et ceci mérite une explication qui,

peut-être, aura la valeur d’un coup d'œil synthétique sur

la vie des femmes.

A ‘quarante ans, la femme, et surtout celle qui a goûté à la pomme empoisonnée de la passion, éprouve un effroi solennel ; elle s'aperçoit qu’il y a deux morts pour elle : la mort du corps et celle du cœur. En faisant des femmes

deux grandes catégories qui répondent aux idées les plus

vulgaires, les appelant vertueuses ou coupables, il est per-

mis de dire qu’à compter de ce chiffre redoutable elles

ressentent une douleur d’une vivacité terrible. Vertueures

et trompées dans les vœux de leur nature, soit qu’elles - aient eu le courage de se soumettre, soit qu'elles aient

enterré leurs révoltes dans leur cœur ou au pied des autels, elles ne se disent pas sans effroi que tout est fini pour elles. Cette pensée a de si étranges et de si diaboli-

ques profondeurs, que là se trouve la raison de quelques-

unes de ces apostasies qui parfois surprennent le monde et l’épouvantent. Coupables, elles sont dans une de ces.

situations vertigineuses qui se traduisent souvent, hélas! par la folie, ou finissent par la mort, ou se ter-

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