‹ Les petits bourgeois (volume 2)Chapitre 7 sur 31 · ALT CES · texte numérisé non relu

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l'Église ni la société ne parlent de bonheur, d'amour, mais de devoirs et de résignation ; que, pour ces deux grandes puissances, le bonheur gît dans la satisfaction causée par l’accomplissement de devoirs pénibles ou coûteux, et que la récompense n’est pas en ce monde. Mais elle entendait comme une voix autrement criarde, et, attendu que sa religion était un masque nécessaire à porter, et non une conversion, qu’elle ne le déposait pas, parce qu’elle y voyait une ressource, et que la dévotion, feinte ou vraie, était une manière d’être appropriée à son avenir, elle restait à l’égtise comme dans le carrefour d’une forêt, assise sur un banc, lisant les indications de route, et attendant un hasard en sentant venir la grande nuit.

Aussi sa curiosité fut-elle vivement excitée lorsqu'elle entendit Théodose lui formuler sa situation secrète sans avoir l’air de prétendre à en profiter, mais en s’attaquant au côté purement intérieur de sa vie et en lui promettant la réalisation d’un château en Espagne sept ou huit fois renversé, |

Dès le commencement de l’hiver, elle s'était vue, quoiqu’à la dérobée, examinée à fond et étudiée par Théodose. Elle avait plus d’une fois mis sa robe de moire grise, ses dentelles noires et sa coiffure de fleurs entortillée de ma-

- lines pour se montrer à son avantage, et les hommes Savent toujours quand une toilette a ét faite pour eux. L’affreux beau de l'Empire l’assassinait de basses flatteries, elle était la reine du salon, mais le Provençal en disait mille fois plus par un fin regard. |

Flavie avait attendu de dimanche en dimanche une déclaration; elle se disait :

— I] me sait ruinée et n’a pas le sou! Peut-être est-il réellement pieux.

Théodose ne voulait rien brusquer, et, comme un habile musicien, il avait marqué l’endroit de sa symphonie où il devait donner le coup sur letam-tam. Quand ils'était vu mis en suspicion par Colleville auprès de Thuillier, il avait lâché sa bordée, habilement préparée depuis trois ou. quatre mois qu’il avait employés à étudier Flavie, et il avait réussi, comme le matin, auprès de Thuillier.

En se couchant, il se disait :

— La femme est pour moi, le mari ne peut. pas me souffrir : à cette heure, ils se querellent, et:je serai le plus fort, car elle fait ce qu’elle veut de son mari,

Le. Provençal s'était trompé, en ceci qu'il n’y avait point eu la moindre dispute et que Colleville dormait auprès de sa chère petite Flavie, pendant qu'elle se disait:

— Théodose est un homme supérieur.

Beaucoup d'hommes, de même que la Peyrade, tirent, 4 leur supériorité de l’audace ou de la difficulté d'uneentreprise; les forces qu’ils y déploient leur grossissent les muscles, ils y dépensent énormément; puis, soit le succès obtenu, soit venue la chute, le monde est étonné de les … trouver petits, mesquins ou épuisés. Après avoir jeté dans l'esprit des deux personnes de qui dépendait le sort de Céleste une curiosité qui devait devenir fébrile, Théodose fit l’homme occupé : pendant cinq ou six jours, il sortit depuis le matin jusqu’au soir, de manière à ne revoir Flavie qu'au moment où le désir aurait atteint chez elle à ce “ point où l’on passe par-dessus toutes les convenances, et afin de forcer le vieux beau à venir chez lui.

Le dimanche suivant, il fut à peu près certain de trouver madame Colleville à l’église ; ils sortirent en effet tous les

deux au même moment, se rencontrèrent dans la rue des

Deux-Églises, et Théodose offrit le bras à Flavie, qui l’accepta, laissant sa fille aller en avant, en compagnie de

son frère Anatole. Ce dernier enfant, alors âgé de douze

ans, devant entrer au séminaire, était en demi-pension dans l'institution Barniol, où il recevait une instruction élémentaire, et, naturellement, le gendre de Phellion

avait restreint le prix de la demi-pension en perspective de:

alliance espérée entre Phellion et Céleste.

— M'avez-vous fait l’honneur et la faveur de penser à ce que je vous ai si mal dit l’autre jour? demanda d’un ton câlin l'avocat à la jolie dévote en lui pressant le. bras sur son cœur par un mouvement à la fois doux et fort, Car il paraissait se contenir afin de paraître respectueux à l'encontre de son entraînement. Ne vous méprenez pas sur mes intentions, reprit-il en recevant de madame Colleville un de ces regards que les femmes rompues au ma-

nége de la passion savent trouver, et qui, par leur expres-.

sion, peuvent également convenir et à une fâcherie sévère et à une secrète communauté de sentiments. Je vous aime comme on aime une belle nature aux prises avec le malheur ; la charité chrétienne embrasse aussi bien les forts que les faibles, et son trésor appartient à tous. Fine, gra-

cieuse, élégante comme vous l’êtes; faite pour être l’or-

nement du monde le plus élevé, quel homme peut vous

voir, sans une immense compassion au cœur, roulant parmi

ces odieux bourgeois qui ne savent rien de vous, pas même la valeur aristocratique d’une de vos poses ou d’un

de vos regards, ou celle d’une de vos coquettes inflexions de voix! Ah!... si j'étais riche! ah! si j'avais le pouvoir, votre mari, qui certainement est un bon diable, deviendrait receveur général, et vous le feriez nommer député! Mais moi, pauvre ambitieux, dont le premier devoir est de taire mon ambition en me trouvant au fond du sac comme le dernier numéro d’un lot de famille, je ne puis vous offrir que mon bras, au lieu de vous offrir mon cœur. J'espère tout d’un bon mariage, et croyez bien que je rendrai ma femme non-seulement heureuse, mais une des premières dans l'État, en recevant d'elle les moyens de parvenir... — Il fait beau, venez faire un tour dans le Luxembourg, ajouta-t-il en arrivant à la rue d’Enfer, au coin de la maison de madame Colleville, en face de laquelle se trouve un passage qui conduit au jardin par l’escalièr d’un petit édifice, le dernier débris du fameux couvent des Chartreux.

La mollesse du bras qu'il tenait indiqua le consentement tacite de Flavie, et, comme elle méritait l'honneur d’une espèce de violence, il l’entraîna vivement en ajoutant : :

— Venez! nous n’aurons pas toujours un si bon moment. — Oh! fit-il, votre mari nous regarde, il est à la fenêtre; allons lentement.

— Ne craignez rien de M. Colleville, dit Flavie en souriant, il me laisse entièrement maîtresse de mes actions. |

— Oh! voilà bien la femme que j'ai rêvée! s’écria le Provençal avec cette extase et cet accent qui n’embrasent que des âmes et ne sortent que des lèvres méridionales.

Pardon, madame, dit-il en se reprenant et revenant d’un monde supérieur à l’ange exilé qu’il regarda pieusement; pardon! je reviens à ce que je disais... Eh! comment n'être pas sensible aux douleurs qu’on éprouve soi-même, - en les voyant le lot d’un être à qui la vie devrait n'apporter que joie et bonheur! Vos souffrances sont les miennes; je ne suis pas plus à ma place que vous n’êtes à la vôtre : le même malheur nous a faits sœur et frère. Ah! chère Flavie! le premier jour où il me fut donné de vous voir, c'était le dernier dimanche du mois de septembre 1838... Vous étiez bien belle; je vous reverrai souvent dans cette petite robe de mousseline de laine aux couleurs d’un tartan de je ne sais quel clan d'Écosse! Ce jour-là, je me suis dit : « Pourquoi cette femme est-elle chez les Thuillier, et pourquoi surtout a-t-elle jamais eu des relations avec un Thuillier?... »

— Monsieur! dit Flavie, effrayée de la pente rapide que le Provençal donnait à la conversation.

— Eh! je sais tout, s’écria-t-il en accompagnant ce mot d’un mouvement d'épaule, et je m'explique tout... et je ne vous en estime pas moins. Allez! ce n’est jamais le péché d’une laide, ni d’une bossue... Vous avez à recueillir les fruits de votre faute, et je vous y aiderai! Céleste sera très-riche, et là se trouve pour vous tout votre avenir; vous ne pouvez avoir qu'un gendre, ayez le talent de bien choisir. Un ambitieux deviendra ministre, mais vous humiliera, vous tracassera, rendra votre fille malheureuse; et, s’il en perd la fortune, il ne la retrouvera certes pas. Eh bien, oui, je vous aime, dit-il, et je vous aime d’une affection sans bornes: vous êtes au-

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