‹ Les petits bourgeois (volume 3)Chapitre 12 sur 19 · II. 'i · texte numérisé non relu

II. 'i

son nom. Le journal ainsi définitivement constitué, sauf l'adjonction de quelques corédacteurs que l'on devait trouver plus lard, et dont, pour le moment, grâce à sa facilité de plume, la Peyrade pouvait se passer, le premier numéro fut lancé.

Thuillier recommença à travers Paris la course d'exploration que nous lui avons vu faire lors de la publication de sa brochure. Entrant dans les cabinets de lecture et dans les cafés, il demandait l'Écho de la Bièvre, et, quand, réponse malheureusement assez fréquente, on lui disait qu'on ne connaissait pas ce journal :

— C'est incroyable ! s'écriait-il, qu'une maison qui se respecte ne reçoive pas une feuille aussi répandue!

Et il sortait dédaigneusement, sans s'apercevoir qu'en beauconp d'endroits, où l'on était au courant de ce manège de commis voyageur, on n'y faisait attention que pour lui rire au nez.

Le soir du jour où parut l'article d'inauguration, Brigitte, quoique ce ne fût pas un dimanche, eut dans son salon gi'ande afïluence. Réconciliée avec la Peyrade, que son frère avait amené à dîner, la vieille fille lui déclara que, sans flatterie, son premier article lui paraissait furieusement bien taj é. Du reste, au dire de tous les survenants, le public se montrait enchanté du numéro paru dans If matinée.

Le public, on sait ce que cela veut dire : pour tout homme qui lance un écrit de par le monde, le public se compose de cinq ou six familiers qui, sans se brouiller avec l'auteur, ne sauraient se dispenser d'avoir pris connaissance de ses élucubrations.

— Moi, s'écria Colleville, je puis dire que c'est le premier ariide politique que j'aie lu ei qui ne m'ait pas en-» dormi!

— Il est certain, dit Phellion, que cet article me paraîl empreint d'une vigueur jointe à un alticisme qu'on chercheiait en vain dans la rédaction ordinaire des papiers publics.

— Oui, dit Dutocq, c'est très-bien présenté; et puis il y a comme ça une manière de tourner la phrase qui n'est pas le style du jiremier venu. Mais il faut voir ça à l'user. Je crois que demain l'Écho de la Bièvre sera fortement attaqué par les autres journaux.

— Parbleu! dit Thuillier, c'est ce que nous demandons, et, si le gouvernement voulait nous faire l'amitié de nous saisir...

— Merci, patron I dit Fleury, que Thuillier avait aussi amené à dîner, j'aime autant ne pas entrer si vite dans l'exercice de mes fonctions.

— Oh! saisis,... dit Dutocq, vous ne serez pas saisis; mais je crois que les journaux ministériels vont vous lâcher une fière bordée.

Le lendemain, Thuillier était au journal dès les huit heures du matin, afin d'assister le premier à cette formidable salve. Tous les journaux parcourus, il se trouva qu'il n'était pas plus question de l'Écho de la Dièvre que s'il n'eût pas existé.

Quand la Peyrade arriva, il trouva son malheureux ami dans la consternation.

— Ça t'étonne ! dit tranquillement le Provençal ; je vous ai laissés aller hier dans vos prévisions d'un chaud enga-

gement avec la presse; mais je savais bien, moi, que ce matin il n'y aurait pas un mot sur notre compte. Est-ce que, contre tout journal qui débute avec un peu d'éclat, il n'y a pas toujours pendant une quinzaine, et quelquefois même pendant des mois euiiers, la conspiration du silence?

— La conspiration du silence! répéta Tliuillier avec admiration.

Il ne savait pas ce que cela signiflait, mais dans le mot seul il trouvait de la grandeur et quelque chose qui parlait à l'imagination. Quand la Peyrade lui eut expliqué que, par la conspiration du silence, il fallait entendre un parti pris de mutisme absolu que les journaux déjà existants affectent à l'égard des journaux qui arrivent, pour éviter de leur faire prospectus en s'occupant d'eux, son esprit ne fut presque pas plus satisfait qu'il ne l'avait été préventivement parla rondeur ronflante du mot. Le bourgeois est ainsi fait; le mot est une monnaie qui a cours pour lui sans conteste. Pour un mot. il s'exalte ou s'apaise, s'indigne ou applaudit. Avec un mot, on le conduit à faire une révolution et à changer le gouvernement de sou choix.

Mais le journal n'était que le moyen; le but, c'était la candidature de Thuillier; elle avait éié insinuée plutôt que posée dans les premiers numéros; mais un matin, dans les colonnes de l'Écho, parut une lettre de quelques électeurs, remerciant leur mandataire du conseil général de rattitudi; ferme et franchement libérale qu'il avait su garder dans la gestion des intérêts communaux. « Cette fermeté lui avait valu la persécution d'un gouvernement

qui, traîné à la remorque de l'étranger, avait abandonné la Pologne et s'était vendu à l'Angleterre; l'arrondissement avait besoin, pour le représenter à la Chambre, d'im homme aux convictions éprouvées, qui, tenant iiaut et ferme le drapeau de l'opposition dynastique, devînt, par la seule signification de son nom, une sévère leçon donnée au pouvoir. »

Illustrée d'un habile commentaire de la Peyrade, cette lettre avait pour signataires Barbet et Métivier, tous deux locataires de la maison de la rue Saint-Dominique, et le second, marchand de papier du journal; presque tous les fournisseurs de Brigitte, chez lesquels, en vue de l'élection, elle avait continué de se servir depuis son émigration; le médecin, le pharmacien et l'architecte de Thuillier, et enfin Barnioi, gendre de Phellion, qui professait des opinions assez avancées, avaient également mis leurs noms au bas de cette lettre. Quant à Phellion, il en avait trouvé les termes trop peu mesurés, et, toujours sans peur comme sans reproche, quoiqu'il dût penser que son refus de concours pourrait nuire aux intérêts de cœur de son fils, il s'était courageusement abstenu.

Ce ballon d'essai fut de l'effet le plus heureux; les dix ou douze noms qui se mettaient en avant passèrent pour exprimer la volonté générale des électeurs et s'appelèrent « la voix du quartier » ; tout d'abord, la candidature de Thuillier fit assez de chemin pour que Minard hésitât à placer la sienne en regard.

Havie de la tournure que prenaient les choses, Brigitte fut la première à dire qu'il fallait enfin couler la question du mariage, et Thuillier fut d'autant plus de cet avis, que,

d'un moment à l'aufre, il craignait de se voir mis en demeure de payer la somme pour laquelle il s'était porté caution. Une explication à fondent lieu entre le Provençal et la vieille fille. Elle ne lui cacha rien des appréhensions qu'elle avait conçues relativement au maintien de son autorité souveraine, quand un gendre de son esprit et de son caractère se serait établi dans la maison. Si nous devions nous contrarier, finit-elle par dire, il vaut mieux dès le commencement faire ménage à part, nous n'en serons pas plus mauvais amis pour cela.

La Peyrade répondit que, « pour rien au monde, il ne souffrirait l'arrangement dont on lui parlait : i! faisait au contraire entrer en ligne de compte, parmi les heureuses chances de son avenir, la sécurité où il serait mis touchant la bonne conduite des affaires matérielles de sa maison par la haute direction que se réserverait Brigitte. Il aurait bien assez de Taduiinistration des intérêts extérieurs, et ne comprenait pas qu'on eût pu lui supposer la pensée d'intervenir dans des détails auxquels il était souverainement impropre. » Bref, il rassura et persuada si bien Brigitte, qu'elle l'engagea à faire sans retard les démarches pour la publication des bans, se réservant pour son compte de préparer Céleste à un dénoûment prochain et s'engageant à le faire accepter sans sourciller.

— Ma chère petite, dit-elle un matin à Céleste, je pense" que tu n'as plus dans l'idée de devenir la femme de Félix Phellion. D'abord, il est toujours plus athée que jamais, et, en outre, tu as bien remarqué toi-même que la tête lui tournait. Tu as pu voir, chez madame Minard, madame Marmus, qui a épousé un savant, officier de la Légion

LES PtriTS BOURGEOIS. 223

(i'honncur, et mémo membre de l'Institut. 11 n'y a pas de femme plus malheureuse : son mari a été la loger derrière le Luxembourg, près de la rue Notre-Dame des Champs, dans la rue Duguny-Trouin, une rue qui n'est ni pavée ni éclairée. Quand il sort, il ne sait pas où il va, et se trouve au Champ de Mars quand il se rend au faubourg Poissonnière; il n'est pas même capable de donner son adresse à un cocher de citadine, et c'est un homme si distrait, qu'il ne peut pas vous dire s'il est avant ou après dîner. Tu imagines comme, avec des gens qui ont toujours le nez dans les lunettes pour regarder les astres, une femme doit passer son temps!

— Mais Félix, dit Céleste, n'est pas aussi distrait que cela.

— Sans doute, parce qu'il est plus jeune, mais par l'âge sa distraction ne fera qu'augmenter avec son athéisme : nous sommes donc tous d'accord que ce n'est pas le mari qu'il te faut, et ta mère, ton père, Thuillier, moi enfin, tous ceux qui ont le sens commun dans la maison, nous sommes décidés pour que tu te prononces en faveur de la Peyrade, un homme du monde qui fera son chemin, qui nous a rendu de très-grands services et qui va faire encore ton parrain député. Nous sommes disposés à te faire, à sa considération, une dot comme nous ne la ferions certainement pas pour un autre. Ainsi, c'est dit, les bans vont être publiés, et d'aujourd'hui en huit nous signons le contrat. 11 y aura un grand dîner pour les parents et pour les intimes, et ensuite une soirée où l'on signera l'acte et où l'on fera l'exposition de ton trousseau et de ta corbeille, et, comme c'est moi qui m'en méie. je te réponds que ce sera dans le bon genre, surtout si tu ne

fais pas l'enfant et que tu te rendes gentiment à nos idées.

— Mais, tante Brigitte..., dit timidement Céleste.

— Il n'y a pas de mais ni de si, repartit impérieusement la vieille fille, c'est arrangé comme ça. et, à moins que vous n'ayez, mademoiselle, la prétention d'avoir plus d'esprit que tous vos parents...

— Je ferai ce que vous voudrez, ma tante, répondit Céleste, qui sentait un nuage près de crever sur sa tête et ne se savait pas de force à lutter contre la volonté de fer dont elle venait d'entendre l'arrêt.

Allant aussitôt verser ses chagrins dans l'âme de madame Thuillier, sa marraine, quand elle s'entendit conseiller la patience et la résignation, la pauvre enfant pensa que, de ce côté, elle ne pouvait attendre aucun appui, même pour le moindre essai de résistance, et elle dut tenir son sacrifice pour accompli.

Se précipitant avec frénésie sur le nouvel élément d'activité qu'elle venait d'introduire dans sa vie, Brigitte se mit aussitôt en campagne pour la confection du trousseau et pour l'achat de la corbeille. Comme les avares, qui, pour une grande occasion, sortent de leurs habitudes et de leur caractère, la vieille fille ne trouva rien d'assez beau et jeta l'argent par la fenêtre, de sorte que, jusqu'au jour de la signature du contrat, le bijoutier, la couturière, \i\ lingère, la marchande de modes, le tapissier, tous choisis parmi les maisons les mieux famées, furent en permanence chez Brigitte.

— C'est comme une procession, disait avec admiration Joséphine la cuisinière à Françoise de chez Miuard, et, du soir au matin, la sonnette ne décesse pas.

LKS PETITS BOURGEOIS. 225

Le dîner fut commandé chez Chabot et Potel, et non chez Chevet. Par là, Bii^^ilte voulut constater son initiative et ne pas rester dans les errements de madame de Godollo. Le personnel des convives se trouva ainsi composé : trois Thuillier, trois Colleville, en comptant la future; la Peyrade le prétendu; Dutocq et Fleury, le gérant de l'Écho de la Bi'cvre, qu'il avait priés d'être ses témoins, le nombre infiniment restreint de ses relations ne lui laissant pas le choix; Minard et Rabourdin, choisis pour témoins du côté de Céleste; madame, mademoiselle Minard et Minard fils; deux collègues de Thuillier au conseil général; le notaire Dupuis, chargé de la rédaction du contrat, et enfin l'abbé Gondrin, directeur de la conscience de madame Thuillier et de Céleste, et qui devait bénir le mariage.

Ce dernier des élus était un ancien vicaire de Saint- Jacques du Haut-Pas, qu'une grande élégance de manières et son talent de prédication avaient fait appeler, par monseigneur l'archevêque, de la pauvre paroisse oij il avait débuté, à l'aristocratique église de la Madeleine. Depuis que ses deux pénitentes étaient redevenues ses paroissiennes, le jeune abbé les visitait quelquefois, et Thuillier, qui était allé lui exposer à sa façon la convenance du choix qu'il avait fait en la personne de la Peyrade, en ayant soin de calomnier les opinions religieuses de Félix Phellion, avait facilement obtenu que de sa parole onctueuse et persuasive il contribuât à la résignation de \i victime. ;

Au moment de se mettre à table, trois convives firen'

défaut : Minard fils, Minard père et le notaire Dupuis. Ciï

dernier, dans la matinée, avait écrit un mot à Thuillier

|oiir lui dire qu'on ne l'attendît pas à dîner, mais qu'à J juf heures précises il serait avec le contrat dans le salon st aux ordres de mademoiselle Thuillier. Qi'^nt à Julien .Minard, sa mère l'excusa en disant qu'il était retenu à la chambre par un violent mal de gorçe; pour Minard père, qui n'arriva pas avec sa femme et sa fille, son absence resta inexpliquée, et, comme l'iieure se passait, madame Minard, tout en assurant que son mari viendrait, insista pour qu'on se mît à table sans lui. Brigitte ordonna qu'on lui tînt le potage chaud, parce que, dans les mœurs bourgeoises, un dîner sans potage n'est pas un dîner!

Le repas fut médiocrement gai, et, si la chère se trouva meilleure, pour l'entrain et pour la chaude allure de la conversation, quelle différence avec le fameux banquet improvisé lors de l'élection pour le conseil généial I

L'absence de trois invités devenait une première cause de refroidissement; ensuite Flavie était dolente, elle avait revu chez elle la Peyrade et avait eu avec lui une explication trempée de larmes. Céleste, même heureuse du choix qui avait été fait pour elle, n'aurait pas dû, dans les convenances, se montrer d'une joie bien exiéi'ieure : aussi ne se contraignait-elle guère pour animer son visage, et elle n'osait pas même regarder sa marraine, dont la physionomie, si l'on peut ainsi parler, avait l'air d'un long bêlement; la pauvre enfant aurait craint qu'échangé entre elles, un regard ne fit monter des pleurs dans ses yeux. Thuillier, par mille côtés, avait pris de l'importance : il était donc gourmé; et Brigitte, ne se sentant jjIiis dans son monde où elle trônait sans concurrence, montrait aussi de la gène et de l'embarras.

LES PETITS BOLIIGEOIS. 221

Colleville essaya bien, par quelques joyeusolcs, d'élever la tein|i(îiatiire de la rduuiou, mais le gros sel de ses plai* santeries d'artiste faisait, dans le milieu où il essayait de se produire, l'effet d'un éclat de rire dans la chambre d'uo malade, et, partie à la fois de Thuillier, de la Heyrade et de sa femme, une intimation muette d'avoir à se tenir mit une sourdine à sa verve et à sa turbulente expansion. Chose assez remarquable, ce fut le personnage le plus grave de la réunion qui, aidé de Rabourdin, parvint à récbauiïer l'atmospiière. Homme de l'esprit le plus fin et le plus cultivé, l'abbé Gondriu, comme toutes les âmes pures et bien en ordre, avait un fonds de gaieté douce qu'il sut rendre communicalive, et l'animation commençait à poindre au moment où Minard arriva.

Après avoir fait ses excuses en alléguant une affaire de mairie qu'il avait dû terminer sans désemparer, il échangea avec sa femme un coup d'oeil qui, bien plutôt, aurait pu faire croire à la préoccupation d'une affaire privée. La Peyrade et Thuillier avaient reçu une loge pour la première représentation du Télégraphe d'amour, celte fameuse féerie dans laquelle devait débuter Olympe Cardinal, et ils n'étaient pas trop la dupe de l'indisposition de Julien Minard. Ils se regardèrent, de leur côté, après avoir remarqué le signe d'intelligence échangé entre les époux, st ils eurent l'air de se demander si le pot aux roses n'aurait pas été découvert, et si le besoin de s'assurer du désordre de son fils l'avocat n'avait pas retenu jusqu'à cette heure M. le maire du onzième arrondissement?

A\aiii assez l'habitude de prendre partout où il était le dé de la conversation, et pensant sans doute qu'il devait

228 SCÈKES DE LA VIK PARISIEiNNE.

cacher sous une apparence de parfaite liberté d'esprit son souci paternel :

— Messieurs, dit Minard quand il eut à la hâte avalé quelques morceaux, vous savez la grande nouvelle?

— Quoi donc? demanda-t-on de plusieurs côtés avec intérêt,

— L'Académie des sciences, répondit Minard, a eu, dans sa séance d'aujourd'hui, communication d'une immense découverte : nous comptons au ciel une é;oile de plus.

— Tiens! dit CoUeville, ça servira à remplacer celle que Béranger y trouvait de moins, quand, sur l'air à'Octauie, il se plaignait du départ de Chateaubriand :

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie?

Cette citation, qui fut faite chantée, exaspéra Flavie, et, si l'usage eût été que les femmes, à table, fussent assises à côté de leur mari, l'ancienne première clarinette de l'Opéra-Comique n'en eût pas été quitte pour un CoUeville'. impérieux et menaçant qui lui fut adressé de loin en manière de rappel à l'ordre.

— Ce qui, pour la réunion dont j'ai l'honneur de faire partie, continua Minard, donne un intérêt particulier à ce grand événement astronomique, c'est que l'auteur de la découverte est un habitant du douzième arrondissement,que plusieurs d'entre vous habitent encore ou ont longtemps habité. D'ailleurs, tout est merveilleux dans ce grand fait scientifique. L'Académie, par la lecture du mémoire qui le lui annonce, est restée tellement convaincue de son existence, qu'au sortir de la séance une députation

s'est rendue au domicile du moderne Galilée pour le complinientor au nom du corps tout entier, et cependant l'astre nouveau n'est visible ni à l'œil ni au télescope; c'est par la force du calcul et du raisonnement que son existence et la place qu'il occui)e dans le ciel demeurent prouvées de la manière la plus irréfragable. « Il doit y avoir là une étoile inconnue, je ne la vois pas, mais j'en suis sûr. » Voilà ce qu'a dit le savant parlant à l'Académie, qu'il a tout d'abord convaincue par ses déductions ; et savez-vous, messieurs, quel est le Christophe Colomb du nouveau monde céleste? un vieillard aux trois quarts aveugle et qui y voit juste assez clair pour se conduire dans la rue.

— C'est admirable 1 c'est merveilleux! s'écria-t-on de toutes parts.

— Comment s'appelle ce savant ? demandèrent plusieurs voix.

— M. Picot, ou, si vous aimez mieux, le père Picot, car c'est ainsi qu'on le nomme dans toute la rue du Val-de- Grâce, qu'il habile; c'est tout simplement un vieux professeur de mathématiques, qui a fait, du reste, de trèsbons élèves : tenez, Félix Phellion, que vous connaissez tous, a fait sous lui ses études, et c'est lui précisément qui, au nom de son vieux maître, a lu tantôt le mémoire à l'Académie.

Au nom de Félix, et se rappelant cette promesse qu'il lui mettait dans le ciel, et qu'elle avait prise pour un accès de folie, Céleste regarda madame Thuillier, dont ia figure avait pris de l'animation et qui semblait lui dire •' « Courage, mon enfant! tout n'est pas perdu. »

— Moucher, dit Thuillier à la Peyrade, Félix doit venir

ce soir ici, il faut le chambrer avec soin pour obtenir la coinmiinication du mémoire; ce serait un coup de fortune pour noire Écho, si nous pouvions être des premiers à le donner.

— Ah! dit Minard, se chargeant de la réponse, ce serait bien servir la curiosité publique, car l'affaire va faire un bruit immense. La députa tiun, n'ayant pas trouvé chez lui M. Picot, s'est rendue immédiatement chez le ministre de l'instruction publique ; aussitôt le ministre a volé aux Tuileries, et le Messager, paru ce soir, par extraordinaire, d'assez bonne heure, et que j'ai lu dans ma voiture en venant, annonce que M. Picot est nommé chevalier de la Légion d'honneur, et qu'une pension de dix-huit cents francs lui est faite sur les fonds destinés à l'encouragement des sciences et des lettres.

— Enûn, dit Thuillier, voilà au moins une croix bien placée !

— Mais dix-huit cents francs de pension, dit Dutocq, cela me paraît assez mesquin.

— Certainement, dit Thuillier, d'autant mieux que cet argent, après tout, est l'argent des contribuables, et, quand nous le voyons gaspillé à tous les recommandés de la camarilla...

. — Dix-huit cents francs, répondit Minard, c'est pourtant quelque chose, surtout pour un savant. Ces gens-là n'ont presque pas de besoins et sont accoutumés à vivre de peu. i — Je crois d'ailleurs, dit la Peyrade, que le brave M. Picot n'a pas une vie très-bien ordonnée, car, à l'heure qu'il est, justement, sa famille, qui avait d'abord voulu le faire interdire, est en instance pour lui faire nommer un

conseil judiciaire; on préleml qu'il se laisse gruger par une servante qu'il a chez lui. Parbleu 1 Thuillier, tu la connais, c'est cette femme qui est venue l'auiie jour au journal, et à laquelle on avait fait croire que Dupuis le notaire, chez lequel elle a quelques fonds, était parti en les emportant.

— Oui, oui, très-bien, dit Thuillier d'un ton significatif, lu as raison, je la connais.

— C'est drôle, dit Brigitte, trouvant l'occasion de renforcer l'argument que lui avaient fourni, quelques jours auparavant, les distractions de l'académicien Marmus, que tous ces savants, hors de leur science, soient des propres à rien, et que, dans leur ménage, on soije obligé de les mener comme des enfants.

— Cela prouve, dit l'abbé Gondrin, la grande absorption où les jettent leurs études, mais, en même temps, une naïveté de caractère qui a un côté bien touchant.

— Quand ils ne sont pas méchants comme des ânes, reprit vivement Brigitte. Moi, je vous dirai, monsieur l'abbé, qu'un savant, si j'avais eu l'idée du mariage, ne m'aurait pas convenu du tout. A quoi s'occupent-ils d'abord, les savants? A des niaiseries la plupart du temps; car, enfin, vous admirez tous qu'on ait découvert une étoile, mais, tous tant que nous sommes ici, qu'est-ce qu'il nous en reviendra? Pour ce qu'on en fait, des étoiles, il me semble qu'il y en avait bien assez comme ça I

— Bravo! Brigiiie, dit Colleville s' échappant encore, tu es dans le vrai, ma fille, et, comme toi, je suis d'avis que l'homme qui aurait découvert seulement un nouveau plat aurait bien mieux mérité de l'humanité.

— CoUeville, dit Flavie, je dois vous avertir que vous êtes du plus mauvais genre avec vos excentricités,

— Ma chère demoiselle, dit l'abbé Gondrin s'adressant à Brigitte, vous pourriez avoir raison, si nous étions uniquement formés de matière, et que, reliée à notre corps, il n'y eût pas une âme dont les instincts et les appétits demandent aussi à être satisfaits. Eh bien, je crois que co sentiment de l'inûni qui est en nous, et que nous cherchons tous à contenter à notre manière, se trouve merveilleusement bien servi par les travaux de l'astronomie, nous révélant chaque jour des mondes nouveaux que la main du Créateur a jetés dans l'espace. L'infini, chez vous, a pris un autre cours; il voit plus près de lui, et cette passion du bonheur de tout ce qui vous entoure, cette affection si chaleureuse, si ardente, si dévouée que vous portôz à votre excellent frère, c'est également une manifestation de ces vives aspirations qui n'ont rien de terrestre et qui, en cherchant leur but et leur fin, ne pensent jamais à se demander : « A quoi cela est-il bon? à quoi cela sert -il? » Du reste, je puis vous dire que les étoiles ne sont pas tout à fait aussi inutiles que vous vous le persuadez; sans elles, les navigateurs seraient assez embarrassés de se conduire, et ils ne pourraient pas aller dans des pays lointains chercher cette vanille qui vous a servi à parfumer la délicieuse crème que vous avez faite et que je mange en ce moment Ainsi, M. CoUeville le voit, entre les plats et les étoiles, il y a plus d'affinité qu'il ne semblait le croire; il m faut mépriser personne, ni les astronomes ni les bonnes mena gères...

LES PRTITS BOURGEOIS. 2n

I/abbt5 fut interrompu par le bruit d'une vive altercation qui avait lieu dans l'antichambre.

— Je vous dis que j'entrerai! criait une voix.

— Non, monsieur, vous n'entrerez pas, répondait la voix du domestique mâle. On est à table, vous dit-on, et on ne viole pas ainsi le domicile des personnes.

Thuillier devint pâle; depuis la saisie de la brochure, dans toute visite imprévue il voyait une descente de la police.

Entre autres prescriptions faites à Brigitte par madame de Godollo, une de celles qu'il avait fallu le plus lui répéter, c'était celle de ne jamais se lever de la table que Ton préside comme maîtresse de maison, si ce n'est pour donner le signal de la quitter, mais la circonstance portant avec elle son amnistie :

— Je vais voir ce que c'est, dit-elle vivement à Thuillier, dentelle avait remarqué l'inquiétude. — Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle au domestique aussitôt qu'elle fut arrivée sur le théâtre de la lutte.

— 11 y a que monsieur veut entrer, disant qu'on n'est pas à table à huit heures.

— Mais qui êtes-vous, monsieur? dit Brigitte à un vieillard assez étrangement vêtu et dont les yeux étaient couverts d'un garde-vue.

--Madame, je ne suis ni un mendiant ni un va-nupieds, répondit le vieillard d'une voix retentissante. Je m'appelle Picot, professeur de mathématiques.

— Rue du Val-de-Grâce? demanda Brigiile.

— Oui, madame, n" 9, à côté de la fruitière.

— Entrez, monsieur, entrez, nous serons trop heureux

de VOUS recevoir, dit Thuillier, qui, à la suite de l'idenlité î'econnue, s'était précipité au-devant du savant.

— Il arrive comme Mars en calèche, dit Colle ville en dérangeant un proverbe à la manière de Léon de Lora. ' — Hein! drôle, ût le savant en se tournant du côté où précédemment il entrevoyait le domestique, qui s'était retiré en voyant tout s'arranger à l'amiable, je t'avais bien dit que j'entrerais!

Le père Picot était un homme de haute taille, à la figure anguleuse et sévère, et qui, malgré le correctif d'une perruque blonde à grosses boucles et celui de ce pacifique garde-vue dont nous avons déjà parlé, montrait dans ses grands traits, sur lesquels l'acharnement de l'étude avait étendu une couche de pâleur blafarde, quelque chose de hargneux et de batailleur; du reste, en ce sens, avant même de paraître dans la salle à manger oîi chacun se leva pour le recevoir, il avait déjà fait ses preuves.

Son costume était une vaste redingote» tenant le milieu entre le paletot et la robe de chambre, sous laquelle un immense gilet en drap gris de fer, fermé par deux rangs de boutons, à la hussarde, du nombril jusqu'à la gorge, formait une sorte de plastron; le pantalon, quoique ocitobre tirât à sa fin, était en lasting noir et témoignait de son long service par le mat d'une reprise très-peu perdue, se détachant sur deux plaques luisantes auxquelles le frottement avait donné naissance dans la région des genoux; mais, au grand jour, dans la toilette du vieux savant, le détail qui frappait le plus vivement les yeux, c'était des pieds de Patagon emprisonnés dans des souliers de casiorine qui, forcés de se mouler sur les ondu-

LLS PETITS BOURGEOIS. 235

lotions montagneuses de gigantesques oignons, faisaient involontairement penser au dos d'un dromadaire ou à un «as d'éléphanliasis déjà avancé.

Une fois installé sur le siège qu'on s'était empressé de lui avancer, quand tout le monde eut repris sa place, au milieu du silence qu'avait créé la curiosité :

— Où est-il, s'écria le vieillard d'une voix tonnante, ce vaurien, ce polisson? Qu'il se montre, qu'il ose faire entendre sa voix !

— A qui en avez-vous, cher monsieur? demanda Thuillier d'un ton de conciliation où pouvait être saisi quelque chose de protecteur.

— A un drôle que je n'ai pas trouvé à son domicile, monsieur, et qu'on m'a dit être dans cette maison. Je suis bien ici chez M. Tluiillier, membre du conseil général, place de la Madeleine, au premier, au-dessus de l'entre-sol ?

— Parfaitement, monsieur, répondit Thuillier, et j'ajouterai que vous y êtes entouré de tous les respects et de toutes les sympathies,

— Et vous permettrez sans doute, continua Minard, que le maire de l'arrondissement limitrophe à celui que vous Jiabitez se félicite pour son compte d'être ici en présence de M. Picot, celui sans doute qui vient d'immortaliser son nom par la découverte d'une étoile?

— Oui, monsieur, répondit le professeur en élevant encore le diap.ison slenlorique de sa voix, je suis Picot (Népouuicène), celui que vous voulez dire; mais je n'ai pas découvert d'étoile, je ne me mêle pas de ces fadaises, j'ai les yeux très-fatigués, et c'est un ridicule qu'a essayé

de me donner l'insolent que je suis venu chercher jusqu'ici; il se cache, le lâche, et n'ose pas souffler mot devant moi!

— Quelle est donc cette personne à laquelle vous en voulez tant? fut-il demandé au terrible vieillard par plusieurs voix à la fois.

— Un élève dénaturé, répondit le vieux mathématicien, un mauvais sujet, plein de moyens d'ailleurs, le nommé Félix Phellion.

Ce nom fut accueilli avec l'étonnement que l'on peut croire. Trouvant la situation plaisante, Colleville et la Peyrade rirent aux éclats.

— Tu ris, misérable! s'écria le fougueux vieillard en se levant; mais viens donc rire au bout de mon bras!

Et, en brandissant un énorme jonc à pomme de porcelaine qui servait à le conduire, il faillit renverser pardessus la tête de madame Minard un candélabre placé sur la table.

— On vous a trompé, monsieur, dit Brigitte en s'élançant et en lui prenant le bras. M, Félix Phellion n'est pas ici. Il est probable qu'il y viendra tout à l'heure pour une soirée que nous donnons , mais pour le moment il n'est pas arrivé.

— Elles ne commencent pas de bonne heure, vos soirées! dit le vieillard; il est huit heures passées. Enfin, dès lors que M. Félix doit venir, vous me permettrez de l'attendre ; vous étiez en train de dîner, je crois ; ne vous dérangez pas.

Et il reprit plus tranquillement possession de son siège.

— Puisque vous le permettez, monsieur, dit Brigitte,

nous allons continuer, on, pour mieux dire, finir, car nous étions au dessert. Peut-on vous offrir quelque chose, un verre de Champagne et un biscuit?

— Je veux bien, madame, répondit le vieillard. On n'a jamais refusé du Champagne, et je prends volontiers quelque chose entre mes repas; seulement, vous dînez bien tard.

Une place fut faite à la table entre Golleville et mademoiselle Minard, et le musicien se chargea de tenir plein le verre de son nouveau voisin, devant lequel on plaça une assiette de petii-four.

— Monsieur, lui dit alors la Peyrade d'un ton patelin, vous nous voyez tous surpris que vous ayez à vous plaindre de M. Félix Phellion, un jeune homme si doux, si inoffensif! Que vous a-t-il donc fait, au juste, pour que vous lui en vouliez à ce point?

La bouche pleine de la pâtisserie qu'il y engloutissait dans des proportions à inquiéter Brigitte, le professeur fit signe qu'il allait répondre, et, après s'être trompé de verre et avoir absorbé le contenu de celui de Golleville :

— Ce que m'a fait cet insolent! répondit-il. Des tours pendables, car ce n'est pas le premier que j'ai à lui reprocher. 11 sait que je ne peux pas souffrir les étoiles, étant payé pour n'en faire aucun cas. En 1807, comme attaché au Bureau des longitudes, je lis partie de l'expédition scientifique envoyée en Espagne, sous la direction de mf)n ami et confrère Jean-Baptiste Biot, pour terminer l'arc du méridien terrestre depuis Barcelone jusqu'aux îles Baléares. J'étais en train d'observer une étoile, peut-être celle que mon gredin d'élève vient par hasard do décou-

vrir, lorsque tout à coup, la guerre ayant éclaté entre la France et l'Espagne, les paysans, en me voyant peicli(i avec une lunette sur le mont Galazzo, se figurèrent quq je faisais des signaux à l'ennemi. Un rassemblement d'enj rages brisa mes instruments et parlait de m'écharpei^ moi-même; j'étais f...., j'étais flambé, sans un capiiaine de vaisseau qui me fit prisonnier et me fourra à la citadelle de Belver, où je passai trois ans dans la plus dure captiviié. Depuis ce temps, on le comprendra, j'ai pris en grippe tout le système céleste; c'est pourtant moi, sans le savoir, qui fus le premier à apercevoir la fameuse comète de 1811, mais je n'en aurais pas dit mot sans M. Flauguergues, qui eut l'indiscrétion de l'annoncer. Comme tous mes élèves, Phellion connaît mon aversion déclarée pour les étoiles, et il savait bien que le plus mauvais tour à me jouer, c'était de m'en flanquer une sur le dos. Aussi, la députation qui est venue me faire la farce de me complimenter est bien heureuse de ne m*avoirpas trouvé chez moi, car je vous assure que MM. les académiciens, tout de l'Académie qu'ils sont, auraient passé un fort mauvais quart d'heure.

Tout le monde trouvait infiniment plaisante cette singulière monomanie du vieux mathématicien. La Peyrado seul, commençant à se rendre bien compte du rôle que Félix avait joué dans la circonstance, en était aux regrets d'avoir provoqué cette explication.

— Pourtant, monsieur Picot, dit Minard, si Félix Phellion n'est coupable que de vous avoir attribué sa découverte, il me semble qu'au bout de son mauvais procédé il y avait un certain dédommagement ; la croix de la Lé-

gion d'honneur, une pension et la gloire qui va s'attacher à votre nom.

— La croix et la pension, je les prends, dit le vieillard en vidant son verre, qu'à la grande terreur de Brigitte il reposa ensuite sur la table d'une force à en briser le pied. 11 y a vingt ans que le gouvernement me les devait, non pas pour des découvertes d'étoiles, j'ai toujours méprisé cet article, mais pour mon fameux Traité des Logarithmes diffèrcnlieh que Kepler a jugé convenable d'appeler des monologariihmes, et qui font suite aux tables de Neper; pour mon Postulatum d'Euclide, dont le premier j'ai trouvé la solution ; mais surtout pour ma Théorie du Mouvemejit per-péluel, quatre volumes in-/»®, avec planches; Paris, 1825. Vous voyez donc bien, monsieur, que, vouloir me donner de la gloire, c'est porter de l'eau à la rivière. J'avais si peu besoin de M. Pliellion pour me faire une position dans la science, qu'il y a déjà longtemps je l'avais honteusement expulsé de chez moi.

— Est-ce que ce ne serait pas la première étoile, demanda gaiement CoUeville, dont il aurait osé vous faire la farce?

— Il a fait pis que cela! s'écria le vieillard; il a détruit ma réputation, il a terni ma gloire. Ma Théorie du Mouvement perpétuel, dont l'impression m'a coûté les yeux de la tête, quand elle aurait dû être imprimée à l'Imprimerie royale, était pour faire ma fortune et me rendre immortel. Eh bien, le misérable Félix a tout empêché. De temps en temps, faisant semblant d'être en relation avec mon éditeur : u Papa Picot, me disait ce jeune sycophante, ça se vend très-bien, votre livre : voilà cinq cents

francs, voilà cinquante écus, quelquefois même voilà mille francs, que je suis chargé de vous remettre de la part de votre libraire. » Le manège dura des années, et le libraire, qui avait eu la lâcheté d'entrer dans le complot, me disait, quand je passais à sa boutique : « Mais, oui, ça ne va pas mal, ça boulotte, et nous verrons la fin de la première édition. » Moi, sans défiance, j'empochais l'argent et me disais : « Mon livre est goûté, l'idée petit à petit fait son chemin, et, d'un jour à l'autre, je dois m'attendre à voir quelque grand capitaliste venant me proposer d'appliquer mon système... »

— De Vabsorption des liquides? demanda Golleville, qui était sans cesse occupé à remplir le verre du vieux maniaque.

— Non, monsieur, du Mouvement perpétuel, k volumes in-/i**, avec planches; Paris, 1825. Mais, bah! les jours se passaient sans que personne se présentât; si bien que, me figurant que mon éditeur n'y mettait pas toute l'activité désirable, je voulus vendre à un autre libraire la seconde édition. C'est alors, monsieur, que se découvrit toute la trame, et je dus jeter ce serpent à la porte. En six ans, il s'était vendu en tout neuf exemplaires; endormi dans une fausse sécurité, je n'avais rien fait pour la propagation de mon livre, qui était censé s'enlever tout seul, et c'est ainsi que, victime d'une jalousie et d'une méchanceté noires, j'étais indignement dépouillé du prix de mes travaux.

— Mais, dit Minard, se faisant l'organe de la pensée de toute l'assistance, ne pourrait-on pas voir là plutôt une manière aussi ingénieuse que délicate?...

— De me faire l'aumône, n'est-ce pas? interrompit le

vieillard avec un éclat de voix qui flt sauter sur sa chaise mademoiselle Minaid; m'huiuilier, me déshonorer, moi, son vieux professeur! est-ce que j'ai besoin des secours de la charité? Est-ce que Picot (Népomucène), auquel sa femme avait apporté cent mille francs en dot, a jamais tendu la main à personne? Mais, aujourd'hui, on ne respecte rien : un bonhomme, comme on nous appelle, oa surprend sa religion, sa bonne foi, pour pouvoir dire ensuite au public : « Ces vieux radoteurs, vous le voyez bien, ça n'est bon à rien; il faut que nous, la jeune génération, nous, les modernes, nous, la jeune France, nous les prenions en sevrage. » Blanc-bec, val toi, me nourrir! Mais les vieux radoteurs dans leur petit doigt en savent plus que vous dans toute votre cervelle, et vous ne les vaudrez jamais, petits intrigants que vous êtes! Du reste, je suis bien tranquille pour ma vengeance; ce jeune Phellion ne peut manquer de mal finir; ce qu'il a fait aujourd'hui en pleine Académie en lisant sous mon nom un mémoire, c'est tout simplement un faux, et la loi punit cela des galères.

— C'est vrai pourtant, dit CoUeville , un faux en étoile publique!

Brigitte, qui tremblait pour ses verres et dont les nerfs

étaient agacés par la furieuse consommation du vieillard,

jdonna en se levant le signal de passer au salon; iilusieurs

jfois, d'ailleurs, elle avait entendu résonner la sonnette lui

{annonc^aiu que quelques-uns des invités de la soirée de-

jvaienl être déj i arrivés. On voulut alors transborder le

vieux [)rofessjur, et Culleville lui offrit compluisam.nent

son bras.

Page 1