li
— Non, monsieur, dit-il, permettez que je reste où je suis. Je ne suis pas vêtu pour une soirée, et, d'ailleurs, la grande lumière me fatigue la vue. Aussi bien, je n'aime pas à me donner en spectacle, et il vaut autant que la scène qui doit se passer entre moi et mon élève ail lieu ici entre quaire-z-yeux.
— Eh bien, laissez-le, dit Brigitte à Colleville.
Et personne n'insista, le vieux bonhomme s'étant, à son insu, à peu près découronné de toute sa considération. Seulement, avant de le quitter, la bonne ménagère eut soin de ne rien laisser de fragile à sa portée; et puis, par un reste d'attention :
— Vous enverrai-je du café? demanda-t-elle.
— J'en prends, madame, répondit le père Picot, et du cognac aussi.
— Oh ! parbleu ! il prend de tout, dit en s'en allant Brigitte au domestique mâle.
Et elle lui recommanda d'avoir l'œil sur ce vieux fou. Quand Brigitte rentra au salon, elle vit que l'abbé Gondrin était devenu le centre d'un grand cercle formé par presque toute l'assistance, et, s'étant à son tour approchée, elle l'entendit qui disait :
^- Je remercie le ciel de m'avoir ménagé cette bonne fortune. Jamais je n'éprouvai une émotion pareille à celle dont m'a rempli la scène à laquelle nous venons d'assister, et il n'est pas jusqu'à la forme un peu burlesque de cette confidence, qui était certainement bien naïve, car elle était bien involontaire, qui n'ait servi à la glorification de l'étonnante générosité qu'elle nous révélait. Placé par mon ministère sur le chemin de bien des charités, témoin ou
intermédiaire de bien des bonnes actions, je déclare n'avoir rencontré de ma vie un dévouement plus touchant et plus ingénieux : laisser ignorer à la main gauche ce que donne la main droite, c'est déjà bien entrer dans le christianisme, mais aller jusqu'à se dépouiller de sa gloire, et îen faire litière à un autre dans des conditions si extraordinaires, avec la chance d'ôlre renié, méconnu, repoussé, c'est l'Évangile appliqué dans toute la hauteur de ses préceptes; c'est être plus qu'une sœur de la Charité, c'est être l'apôtre de la bienfaisance!... Que je voudrais donc connaître ce noble jeune homme et lui serrer la maini
Ayant son bras passé dans celui de sa marraine. Céleste était à quelques pas du prêtre. L'oreille tendue à sa parole, à mesure qu'il parlait et analysait le généreux procédé de Félix, elle serrait plus vivement le bras de madame Thuil- 11er, et lui disait à voix basse :
— Tu entends, marraine! tu entends!
Pour détruire l'inévitable effet que cet éloge si chaleureux devait produire sur Céleste :
— Malheureusement, monsieur l'abbé, dit Thuillier, ce jeune homme dont vous faites ici un si grand récit, il ne vous est pas tout à fait inconnu. J'ai eu l'occasion de m'entretenir de lui avec vous, et de regretter qu'il ne nous fût pas loisible de donner suite à de certains projets que nous avions pu avoir sur lui, attendu l'indépendance tout à fait compromettante qu'il affecte dans ses opinions religieuses.
— Ah! c'est le même jeune homme, dit l'abbé; vous m'étonnez beaucoup; et il faut dire que le rapprochement ne pouvait me tomber dans la pensée.
— Mou Dieu! monsieur l'abbé, dit la Peyrade en prenant la parole, vous le verrez dans un moment, et, en le plaçant sur le terrain de certaines questions, vous n'aurez pas de peine à mesurer la profondeur des ravages que l'orgueil de la science peut exercer dans les âmes les plus heureusement douées,
— Je ne le verrai pas, dit l'abbé, car ma robe noire ne tarderait pas à être déplacée au milieu de la gloire mondaine qui peu à peu remplit ce salon. Mais, comme je sais, monsieur de la Peyrade, que vous êtes un homme sincèrement pieux et convaincu, et comme, sans aucun doute, vous portez au salut de ce jeune homme tout l'intérêt que j'y puis porter moi-même, en partant je vous dirai : Rassurez-vous ; un peu plus tôt, un peu plus tard, ces âmes d'élite nous reviennenl, et, dût le retour de ces enfants prodigues se faire beaucoup attendre, en les voyant aller à Dieu, je ne désespérerais pas encore pour eux de sa clémence infinie.
Cela dit, l'abbé se mit en devoir de trouver son chapeau afin de quitter le salon.
Au moment où il croyait s'esquiver sans être aperçu, il fut arrêté par Minard.
— Monsieur, lui dit le maire du onzième , permettezmoi de vous serrer la main et de vous féliciter des paroles de tolérance qui viennent de tomber de votre bouche. Âh! si tous les prêtres vous ressemblaient, que de conquêtes la religion ferait! J'ai en ce moment un chagrin de famille et un plan de conduite à décider, sur lequel je serais heureux d'avoir votre avis et d'invoquer TassistaDce de vos lumières.
— Quand il vous plaira, monsieur le maire, répondit l'abbé, rue de la Madeleine, 8, derrière la cilé Berryer; après ma messe, que je dis à six heures, je suis chez moi d'ordinaire toute la matinée.
Aussitôt que l'abbé fut sorti, prenant à part madame Minard :
— Eh bien, tout est vrai, dit Minard, et la lettre anonyme ne nous avait pas induits en erreur : M. Julien entretient, en effet, une ancienne actrice de Bubino, et c'est bien pour assister à ses débuts au théâtre des Folies-Dramatiques qu'il a feint aujourd'hui d'être malade. La concierge de la maison où demeure cette donzelle vit très-mal avec la mère, qui passe pour une ancienne harengère, et, moyennant un écu de cent sous, elle m'en a conté de long et de large. Ce soir, en rentrant, j'aurai avec monsieur mon fils une sérieuse explication.
— Mon ami, dit théâtralement madame Minard, je t'en supplie, pas de résolutions violentes!
— Prends garde, dit Minard, nous sommes ici en vue de tous! Pour des résolutions, je n'en ai adopté aucune; je viens de demander à l'abbé Gondrin de vouloir bien m'aider de ses conseils, parce que, vois-tu, les prêtres, on en fait 0 quand on est dans le bonheur, mais, quand l'adversité vient s'abattre sur vous...
— Mais, mon ami, tu prends la chose bien au sérieux; il faut que jeunesse se passe.
— Oui, dit Minard, mais il y a des choses, moi, que je ne saurais passer. Un fils de famille entre les mains dt pareilles femmes, c'est le déslionnt'ur, c'est la ruine entrant dans une maison. Tu ne sais pas, toi, Zélie, ce que
c'est que les femmes de théâtre! Ce sont des Lnïs et des PinNiiés de l'espèce la plus dangereuse, et il sudii qu'un jeune homme appartienne à la bourgeoisie pour qu'elles prennent à le ruiner un plaisir pariiculicr. FJles [)rétendent que notre argent, à nous autres coniiufiçants, est do Faigent volé, que nous sominus des épiciers, des falsificateurs, et fouiller dans nos pdches, elles appellent cela nous faire rendre gorge. Quel malheur que je ne sache pas où trouver maintenant madame la comtesse de Godollo, une femme du monde si expérimentée! Voilà qui il eût fait bon consulter.
Tout à coup, un tintamarre effroyable vint mettre fin à cet aparté conjugal. S'élançant dans la salle à manger, d'où était venu un bruit de meubles renveisés et de verrerie mise en morceaux, Brigitte trouva Colleville occupé à rajuster sa cravate et à s'assurer que son habit, cruellement déformé à la hauteur du collet, ne p)riait pas de traces de violence allant jusqu'à la déchii ure.
— Qu'est-ce donc? dit Biigitte.
— Eh! c'est ce vieux fou, dit Colleville, qui e>t enragé. J'étais venu déguster mon café avec lui pour lui tenir compagnie, il a pris de travers une plaisanterie, s'est emporté jusqu'à me colleter et a renversé dans la lutte deux ou trois chaises et un plateau de verres porté par Joséphine, qui ne s'est pas détournée assez à temps.
— Parce que vous l'avez asticoté, dit Biigiite avec humeur; vous ne pouviez pas rester dans le salon, au lieu de venir faire ici ce que vous appelez vos charges ; vous VOUS croyez toujours à Torchestre de rOpé;a-Comique!
Cette aigre parole jetée, en femme résolue, voyant bien
qu'il fallait se débarrasser de celte espèce de vieillard féroce qui niena(;ait de mettre son ménage à feu et à sang, Brigitte s'approciia du père Picot, tranquillement occupé à faire brûler de Teau-de-vie dans sa soucoupe.
— Monsieur! lui cria-t-elle de toute la force de ses poumons, comme si elle eût parlé à un sourd (un aveugle lui parut devoir être pris de la même façon), je viens vous dire une chose qui vous contrariera : iM. et madame Plielliou entrent en ce moment, et ils m'annoncent que M. Félix ne viendra pas.
Et, se servant de la version qui avait servi à Julien Minard :
— Il a été pris, ce soir, ajouta-t-elle, d'un mal de gorge et d'un enrouement.
— Qu'il a gagné à la lecture de tantôt! s'écria d'un air joyeux le vieux professeur. Eh bien, c'est justice!... Madame, où prenez-vous votre eau-de-vie?
— Mais chez mon épicier, répondit Brigitte, stupéfaite de la question.
— Eh bien, madame, je vous dois cet aveu : dans une maison où l'on boit du Champagne excellent, et qui me rappelle celui qui se sablait jadis à la table du grand maître de l'Université, feu M. de Fontanes, il est honteux d'avoir de l'eau-de-vie pareille. Je vous le dis avec la franchise dont je me pique en toute chose, elle est bonne à laver les pii'ds des chevaux; et, si je n'avais pas eu la ressource de la faire brûler...
— Mais c'est le diable en personne! se dit Brigitte; pas une excuse du dégât qu'il vient de causer, et mcca-* niser encore mon eau-de-vie I... — Monsieur, reprit-elle
toujours sur le même diapason élevé, M. Félix ne venant pas, ne pensez-vous pas que votre famille pourrait s'inquiéter de votre longue absence?
— De famille, madame, je n'en ai pas, vu qu'elle veut me faire interdire ; mais j'ai ma gouvernante, madame Lambert, qui doit en effet être étonnée de ne pas me voir rentré à cette heure, et je ne demande pas mieux que d'aller la rejoindre, car, plus tard je rentrerai, plus la scène sera violente. Mais je vous avoue que, dans ce quartier perdu, j'aurai quelque peine à me démêler.
— Eh bien, il faut prendre une voiture.
— Voiture pour aller, voiture pour revenir, c'est pour le coup que mes excellents parents auraient le droit de dire que je suis prodigue!
— J'ai justement une course pressée à faire faire dans votre quartier, dit Brigitte, qui vit bien qu'il fallait se décider à un sacrifice, j'allais envoyer mon concierge avec un cabriolet, si vous voulez profiter de cette commodité?
— J'accepte, madame, dit le vieux professeur en se levant; et, au besoin, vous constateriez devant mes juges que vous m'avez vu lésiner sur une course de fiacre.
— Henri, dit Brigitte à son domestique, menez monsieur jusque chez M. Pascal, le concierge; et dites-lui qu'en faisant la commission dont je l'avais chargé tantôt, il le reconduise jusqu'à sa porte, en en ayant bien soin,
— Bien soin! bien soin! répétale vieillard en refusant le bras du domestique; vous me prenez donc, madame, pour un colis, pour une pièce de porcelaine fêlée?
Voyant son homme arrivé à la porte, Brigitte se laissa aller à le brusquer un peu,
LES PKTITS BOURGEOIS. 240
— Ce que j'en dis, luonsioiir, c'est pour votre bien, et vous me peruiettrez de vous observer que vous n'avez pas le caractère très-bien fait.
— Bien soin! répéta le vieillard; mais vous ne savez donc pas, madame, qu'avec de pareils mots on fait interdire un homme? Du reste, je ne répondrai pas par des grossièretés à l'hospitalité si bienveillante que j'ai reruc, d'autant mieux que ce monsieur qui avait semblé vouloir me manquer, je crois l'avoir convenablement remis à sa place.
— Va donc! va donc, vieille bête! dit Brigitte en lui fermant la porte sur le dos.
Avant de rentrer au salon, elle fut obligée de boire un grand verre d'eau; la contrainte à laquelle elle s'était vue forcée pour en finir avec ce dangereux hôte l'avait, suivant son expression, toute retournée.
Le lendemain matin, Minard père se fit annoncer dans le cabinet de Phellion. Le grand citoyen et son fils Félix étaient alors occupés d'un intérêt qui semblait passionner leur conversation.
— Mon cher Félix, s'écria le maire du onzième en donnant vivement la main au jeune professeur, c'est vous qui m'amenez ici ce matin; je viens pour vous offrir mes féliritaiions!
— Qu'y a-t-il donc? demanda Phellion; les Thuillier se décideraient-ils enfin?...
— 11 s'agit bien des Thuillier! interrompit le maire. — Mais, ajouta-t-il en regardant Félix, est-ce que, même à vous, le sournois vous aurait caché...?
— Je ne crois pas que jamais mon fils, dit le grand citoyen, ait eu quelque chose de caché pour moi.
— Ainsi la sublime découverte astronomique qu'il a communiquée hier à l'Académie des sciences, vous la connaissiez?
; — Votre bienveillance pour moi, monsieur le maire, dit vivement Félix, vous a fait prendre le change; je n'étais que le lecteur et non l'auteur du mémoire.
— Laissez-nous donc tranquilles ! dit Minard ; le lecteur! tout est connu.
— Mais voyez, dit Félix en présentant à Minard le Constitutionnel, voilà le journal : non-seulement il annonce que M. Picot est l'auteur de la découverte, mais il mentionne les récompenses que, sans perdre un moment, le gouvernement lui a décernées.
— Félix a raison, dit Phellion; le journal fait foi, et je trouve qu'en cette occasion le gouvernement s'est trèsconvenablement montré.
— Mais, mon cher commandant, je vous répète que toute l'affaire est éventée, et votre fils n'en est qu'un garçon plus admirable. Mettre sur le compte de son vieux professeur sa découverte, afin d'attirer sur lui les faveurs du pouvoir, dans toute l'antiquité je ne connais pas un aussi beau trait.
— Félix! dit Phellion père avec un commencement d*émoi, ces immenses travaux auxquels vous vous livriez depuis quelque temps, ces visites continuelles à l'Observaioire...
— Mais non, mon père, M. Minard a été mal informé.
— Mal informé! répéta Minard, quand je sais toute l'affaire de M. Picot lui-môme!
A cet argument, jeté de manière à ne pas laisser un
doute après lui, la vérité acheva d'apparaître à Pesprit de Phellion.
— Félix, mon enfant 1 s'écria-t-il en se levant pour embrasser son fils.
Mais il fut obligé de se rasseoir : ses jambes refusaient de le porter, il devint pâle, et celle nature, ordinairement si impassible, paraissait près de succomber à l'atteinte de ce bonheur qui venait s'abattre sur elle.
— Mon Dieu ! dit Félix avec épouvante, il se trouve mal ; sonnez, je vous en prie, monsieur Minard.
Et, en même temps, il courait auprès du vieillard, dont il desserra rapidement la cravate et le col de chemise, en lui frappant dans les mains. Mais cette défaillance ne fut qu'un éclair ; presque aussitôl rendu à lui-même, Piicllion attira son fils sur son cœur et, le tenant longtemps embrassé, d'une voix entrecoupée par les larmes qui vinrent meure fin à cette crise de joie :
— Félix, mon noble fils, répétait-il, toi, si grand par le cœur et si grand par l'esprit!
Le coup de sonnette qu'avait donné Minard était accentué de telle façon et si magistral, que toute la maison fut aussitôt sur pied.
— Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Phellion aux domestiques en les congédiant.
Mais, presque au même moment, voyant entrer sa femme, il reprit sa solennité habituelle :
— Madame Phellion, lui dit-il en lui montrant Félix, combien y a-l-il d'années que vous avez mis ce jeune homme au monde?
Madame Pliellion, stupéfaite de cette question, hésita un moment et finit par répondre :
— Vingi-cinq ans au mois de janvier prochain.
— Ne trouvez-vous pas, continua Phellion, que jusqu'ici Dieu avait assez exaucé vos voeux maternels en permettant que l'enfant de vos entrailles fût un honnête homme, un fils pieux; doué d'ailleurs pour les mathématiques, la science des sciences, d'une aptitude assez distinguée?
— Sans doute, dit madame Phellion, comprenant de moins en moins où son mari voulait en venir.
— Eli bien, continua Phellion, vous devez au Ciel un supplément d'actions de grâces, car il a permis que vous fussiez la mère d'un homme de génie; ces travaux, que nous avons calomniés et qui nous faisaient craindre pour la raison de notre cher enfant, c'était le chemin, rude et escarpé, par lequel on arrive à la gloire.
— Ah çà! dit madame Phellion, auras-tu bientôt fini toi-même d'arriver à te faire comprendre?
— Monsieur votre fils, dit Minard, mesurant mieux cette fois la joie qu'il allait verser, de peur d'être la cause d'une nouvelle ivresse de bonheur, vient de faire en astronomie une décoiiverie importante.
— Vrai? dit madame l'hellion en allant à Félix, en lui prenant les deux mains et le regardant avec amour.
— Quand je dis importante, continua Minard, je ménage voire suscepiibiliié maternelle : c'est une découverte Siihlime, étourdissante, qu'il faut dire. Il n'a que vingtcinq ans, et son nom, dès à présent, est immortel.
— Et voilà rhomme, dit madame Pliellion transportée.
LES PETITS BOURGEOIS. '2r.3
en embrassant Félix avec effusion, auquel on préfère un la Peyrade!
— On ne le préfère pas, madame, dit Minard, car les Tluiillier ne sont pas la dupe de cet intrigant : mais il s'impose. Thuillier s'est imaginé que sans lui il ne pouvait arriver à la députation, laquelle, au reste, il ne tient pas encore, et l'on sacrifie tout à cet intérêt.
— Mais n'est-ce pas une horreur, dit madame Phellion, de faire passer son ambition avant le bonheur de ses enfants!
— Ah! dit Minard, Céleste n'est pas leur enfant; elle n'est que leur lille adoptive.
— Du côté de Brigitte, dit madame Phellion; mais du côté du beau Thuillier?
— Ma bonne amie, dit Phellion, pas d'aigreur; le bon Dieu vient de nous envoyer une grande consolation; cl enfin, quoique bien avancé, ce mariage, devant lequel j'ai le regret de dire que Félix ne se conduit pas avec toute la philosophie désirable, peut encore ne pas avoir lieu.
En voyant que F'élix hochait la tête d'un air d'incrédulité :
— Mais oui, dit Minard, le commandant a raison; hier au soir, à la signature du contrat, il y a eu un accroc. Vous n'êtes pas venus, c'est vrai; votre absence a été trèsremarquée.
— Nous étions invités, dit Phellion, et jusqu'au dernier moment nous avons hésité pour savoir si nous marcherions; mais, vous comprenez, notre situation était fausse; et puis Félix, ce que je m'explique maintenant, puisqu'il avait lu à l'AcadiJinie |juur son compte, était biùsé d'émo-
25i. SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
tion et de fatigue. Nous présenter sans lui eût été gauche; c'est pourquoi nous fimes comme le sage et prîmes ie parti de nous abstenir.
Le voisinage de l'homme qu'il venait de déclarer immortel n'empêcha pas Minard, aussitôt que l'occasion lui en fut faite, de se précipiter avidement sur l'une des joies les plus prisées de la vie bourgeoise, à savoir : le commérage et le colportage des nouvelles.
— Figurez-vous, dit-il donc, qu'hier, dans la maison Thuillier, il s'est passé un monde de choses plus extraordinaires les unes que les autres.
Et d'abord il raconta tout le curieux épisode du père Picot.
Ensuite il parla de la chaleureuse approbation donnée par l'abbé Gondrin à la conduite de Félix et du désir que le jeune prédicateur avait témoigné de le conn:iître.
— J'irai le voir, dit Félix : savez-vous où il demeure?
— Rue de la Madeleine, 8, répondit Minard; j'en sors il n'y a qu'un moment; j'avais à l'entretenir d'un cas très-délicat, ses conseils ont été aussi charitables que lumineux; mais le grand événement de la soirée, c'est toute une belle société assemblée pour écouter la lecture du contrat, et le notaire, après s'être fait attendre pendant plus d'une grosse heure, finissant par ne pas venir.
— Ainsi, dit vivement Félix, le contrat n'a pas été signé?
— Pas même lu, mon ami : tout d'un coup, on est venu dire que le notaire était parti pour Bruxelles.
— Sans doute, dit naïvement Phellion, une affaire majeure?
LES l'IiTlTS BOURGliOIS. SrO
— Des plus majeures, répondit Minard : une légère banqueroute de ciuq cent mille francs que laisse après lui ce monsieur.
— Mais que! est donc, demanda Phellion, cet oflicier public uianquant d'une manière aussi scandaleuse aux bainto devoirs de sa profession?
— Parblou! votre voisin de la rue Saint-Jacques, le notaire Dupais.
— Comment! dit madame Phellion, un homme si pieux, qui était mai'guillier de la paroisse!
— Eh! madame, dit Minard, ce sont ceux-là qui courent le mieux la poste;... il y a déjà des précédents.
— Mais, dit Phellion, cette nouvelle j 'tée au milieu d'une soirée privée a dû y faire l'elTet d'un coup de foudre.
— D'autant mieux, dit Minard, qu'elle y a été apportée de la façon la plus inattendue et la plus singulière.
— Contez-nous donc ça? dit madame Phellion en s'animant.
— Il paraît, poursuivit Minard, que ce vertueux filou avait les éconoiniLiS d'un grand nombre de domestiques, et que mous la Peyrade — parce que, voyez-vous, tous ces dévots, c'est une clique! — se chargeait de lui recruter dans ce monde-là des capitaux.
— Je l'avais toujours dit, interrompit madame Phcilion, ce n'est licn du tout que ce Provençal.
— Notamment, reprit le maire, il avait fait placer chez mous Dupuis, au comice d'une vieille gouvernante, une cagoie aussi, certaine petite somme qui, ma foi! en valait la peine : vingt-cinq mille francs, s'il vous plaît; cette gouvernante, nommée madame Lambert...
— Madame Lambert ! interrompit à son tour Félix, mais c'est la gouvernante de M. Picot : bonnet étriqué, visage pâle et maigre, parlant toujours les yeux baissés, et ne montrant pas de cheveux?
— C'est ça même, dit Minard, une vraie figure de cafarde.
— Vingt-cinq mille francs d'économies! dit Félix, je ne m'étonne pas que le pauvre père Picot soit toujours gêné,
— Et qu'il faille, dit finement Minard, se mêler de la vente de ses livres... Quoi qu'il en soit, vous imaginez bien qu'en apprenant la fuite du notaire cette femme fut aux cent coups. Aussitôt, de courir au domicile de la Peyrade; chez la Peyrade, on lui dit qu'il dîne et passe la soirée chez les Thuillier, dont on ne lui donne pas bien l'adresse, de façon qu'après avoir couru toute la soirée, sur les dix heures, quand depuis un temps infini on était là dans ce salon à se regarder le blanc des yeux, sans savoir ni que dire ni que faire, car ce n'est ni Brigitte ni Thuillier qui étaient gens à se tirer d'un si mauvais pas, et nous n'avions là pour nous charmer l'attente ni la voix de madame de Godollo, ni le talent de madame Phellion...
— Oh! vous êtes trop poli, monsieur le maire, dit madame Phellion en minaudant.
— Enfin, reprit Minard, sur les dix heures, la femme Lambert arrive jusqu'à l'antichambre de M. le conseiller général et demande en grand émoi à parler à M, l'avocat.
— C'était naturel, dit Phellion : intermédiaire du placement, cette femme avait le droit de lui en demander compte.
— Vous allez voir le tartuffe! continua Minard. Aussitôt
LES PETITS BOUUCEOIS. 851
sorti, il reiiiie rapportant la nouvelle. Comme tout 1q monde ne demandaii qu'à s'en aller, c'est un sauve quipeut général : alors que fait noire homme? Il retourne auprès de madame Laiiibeit qu'il a laissée dans l'antichambre, et, comme la brave feinuie ne cesse de crier qu'elle est ruinée, qu'elle est perdue, ce qui pouvait bien être de son cru, mais ce qui pouvait êire aussi une scène arrangée avec l'autre, en présence de la société que cette servante arrête par ses clameurs : « Rassurez-vous, ma bonne, dit solennellement M. le rédacteur en chef de t'Èdio de la Bièvre, le placement s'est fait d'accord avec vous, par conséquent, je ne vous dois rien ; mais il suflit que l'argent ait passé par mes mains pour que ma conscience me dise que j'en suis responsable : si ce n'est la liquidation du notaire, ce sera moi qui vous payerai. »
— Eh bien, dit Phellion, c'était mon avis il n'y a qu'uQ moment : l'intermédiaire doit répondre. Je n'eusse pas hésité à faire ce qu'a fait M. de la Peyrade, et je ne crois j)as que pour cette conduite on puisse le taxer de jésuitisme.
— Vous, vous l'eussiez fait, dit Minard, et moi aussi; mais nous ne l'eussions pas dit à grand orchestre, et nous eussions p3\é, nous, avec notre argent, en vrais geniilshommes, Mais ce courtier électoral, avec quoi payeia-t-il? avec la dot!
A ce moment, le petit domestique entra et remit une lettre à Félix Phellion. Elle était du père Picot, écrite sous sa dictée par la main de madame Lambert ; c'est pourquoi nous n'en reproduisons pas l'orthographe.
L'écriture de madame Lambert était de celles qui ne
s'oublient pas, une fois qu'elles Vous ont passé sous les yeux. La reconnaissant aussitôt :
— C'est une lettre de M. le professeur, dit Félix. Et, avant de la décacheter :
— Vous permettez, ajouta-t-il, monsieur le maire?
— II doit bien vous arranger, dit Minard; je n'ai jamais rien vu d'aussi comique que sa colère d'hier au soir.
Tout en lisant, Félix souriait. Quand il eut fini, il passa i'épître à son père :
— Vous pouvez lire haut, dit-il.
Alors, de sa voix solennelle :
« Mon cher Félix, commença le grand citoyen, je viens de recevoir ton billet; il est arrivé fort à propos, car je t'en voulais ce qui s'appelle beaucoup. Tu me dis qu'en te rendant coupable de l'abus de confiance dont je me proposais de m'expliquer un peu vertement avec toi, tu as eu surtout une intention, qui est de donner un camouflet à ma famille en prouvant qu'un homme capable des calculs assez compliqués qu'a nécessités ta découverte n'était un homme ni à interdire ni à affubler d'un conseil judiciaire. Cet argument me plaît et îl répond assez bien à l'infâme procès pour que je te loue d'en avoir eu l'idée. Mais tu me le vends un peu cher, l'argumient, en me faisant compère et compagnon avec une étoile dont tu sais fort bien que l'accointance ne pouvait pas me convenir du tout. Ce n'est pas à mon âge et quand on a résolu le grand problème du mouvement perpétuel que l'on s'occupe de pareilles fariboles; c'est bon pour des blancs-becs et des débutants comme toi : et c'est ce que je me suis permis
LES PLTITS BOURGIiOIS. --^O
d'aller dire ce matin à M. le ministre de rinstniction publique, par lequel, du reste, j'ai été reçu avec la plus pai faite aménité. Je l'ai cngai^'é à bien voir si, s' étant iiompé d*adie,-se, il ne devait pas reprendre sa croix et sa pension, quoique je les eusse certainement méritées d'un autre côté.
» — Lo gouvernement, m'a répondu le ministre, n'est pas dans l'habitude de se tromper; ce qu'il fait est toujours bien fait, et on n'annule pas une ordonnance signée de la main de Sa Majesté; de beaux travaux vous ont mérité les deux faveurs que le roi vous accorde, et c'est une dette déjà ancienne que je suis heureux d'acquitter en son nom.
» — Mais Félix? repris je alors; car enfin, pour un jeune homme, ça n'est pas trop mal, cette découverte!
)) — M. Félix Phellion, m'a répondu le ministre, recevra dans la journée sa nomination au grade de chevalier de la Légion d'honneur; je ferai ce matin même signer l'ordonnance par le roi; de plus, il y a en ce moment une place vacante à l'Académie des sciences, et, si vous n'y prétendez pas...
» — Moi à l'Académie ! interrompis-je avec la franchise de parole que tu me connais, je les exècre, les académies : c'est des étouffoirs, des rassemblements de paresseux, des boutiques où il y a une grosse enseigne et rien à vendre...
» — Eh bien, donc, a dit le ministre en souriant, je crois qu'à la première élection M. Félix Phellion a pour lui toutes les chances, et dans ce nombre je compte l'inlluence du gouvernement, qui lui est d'avance acquise
dans la proportion où elle reste loyale et légitime. » Voilà, mon pauvre garçon, tout ce que j'ai pu faire pour te récompenser de ta bonne intention et te prouver que je ne t'en voulais pas. Je crois qu'en effet les parents vont avoir le nez un peu long. Viens causer de tout ceci aujourd'hui, sur les quatre heures, car je ne dnie pas, moi, le lendemain, ainsi que je le vis faire hier dans une maison où j'eus l'occasion de parler de tes talents d'une manière assez avantageuse. Madame Lambert, qui est plus forte la casserole que la plume en main, se signalera, et, quoique ce soit le vendredi, dont jamais elle ne me fait grâce, elle nous promet en maigre un dîner d'archevêque, avec la fine demi-bouteille de Champagne, qu'au besoin l'on redoublera, pour arroser les rubans.
» Ton vieux professeur et ami,
» PICOT, » Clievalier de la Légion d'hounear.
» P.-S. — Si tu pouvais obtenir de ta respectable mère qu'elle te confie un petit flacon de ce vieux et excellent cognac dont tu me fis part dans le temps? je n'en possède plus une goutte, et j'en bus hier de bon à laver les pieds des chevaux; mais je ne le mâchai pas à la charmante Hébé qui me le versait. »
— Certes oui, il en aura encore, dit madame Phellion, et non pas un flacon, mais un litre.
— Et moi, dit Minard, qui me pique aussi d'en avoir et de la pas trop piquée des vei'S, je lui en enverrai quelques bouteilles; mais vous ne lui direz pas de quelle part, monsieur le chevalier, qui, je l'espère, vnidrez bien me
choisir pour parrain; on ne sait jamais la manière do)U ce singulier homme prendra les choses.
— Femme, dii tout à coup Phelliou pore, une cravate blanche et mon habit noiil
— Où veux-tu donc aller? dit madame Piiellion; chez le ministre pour le remercier?
— Apporle, te dis-je, ces objets de toilette ; j'ai une visite importante à faire, et M. le maire voudra bien m'excuser.
— Moi-même, je m'en vais, répondit Minard, car j'ai à m'occuper d'une affaire relative à monsieur mon ûls, qui, lui, n'a pas découvert une éiuile.
Vainement questionné par Félix et par sa femme, Piiellion acheva de s'habiller, mit une paire de gants blancs, envoya chercher une voiture, et, au bout d'un quart d'heure, il se faisait annoncer chez Brigitte, qu'il trouva présidant au rangement de la porcelaine et de l'argenterie de gala qui avaient fonctionné le jour précédent.
Quittant, pour recevoir son visiteur, ce détail de ménage :
— Eh bien, papa Phellion, dit la vieille fille quand ils eurent pris place, vous nous avez fait faux bond hier : du reste, vous avez eu le nez plus fin que les autres. Savezvous le tour que nous a joué le notaire?
— Je sais tout, dit Phellion, et c'est même du répit donné par cet imprévu à l'exécution de vos projets que je prendiai texte pour l'importante conversation que j'ai désiré avoir avec vous. Parfois, la Providence semble se plaire à contrecarrer nos plans les mieux comhiués; parfois aussi, au moyen des obstacles qu'elle dresse sur notre
route, elle semble vouloir nous indiquer que nous donnons à gauche, et nous engager à mieux réfléchir.
— La Providence! la Providence! dit Brigitte l'esprit fort, elle a autre chose à faire que de s'occuper de nous.
— C'est une opinion, répondit Phellion; mais, moi, je suis habitué à voir ses décrets dans les petites comme dans les grandes choses, et certainement, si elle eût permis hier que vos engagements vis-à-vis de M. de la Peyrade reçussent un commencement d'exécution, vous ne me verriez pas en ce moment chez vous.
— Alors, dit Brigitte, vous croyez que, faute d'un notaire, un mariage ne peut avoir lieu? On dit pourtant que, faute d'un moine, l'abbaye ne chôme pas.
— Chère demoiselle, reprit le grand citoyen, vous me rendez cette justice que jamais, ni ma femme ni moi, nous n'avons essayé d'influencer vos résolutions; nous avons laissé nos jeunes gens s'aimer sans trop savoir où pourrait mener cet attachement...
— A leur mettre martel en tête, interrompit Brigitte : voilà à quoi sert l'amour, et pourquoi je m'en suis toujours privée.
— Ce que vous dites là, reprit Phellion, est surtout vrai pour mon malheureux fils; car, malgré les nobles distractions qu'il a essayé de donner à sa douleur, aujourd'hui il est si misérablement vaincu par elle, que ce matin, en dépit du beau succès qu'il vient d'obtenir, il me parlait d'entreprendre un voyage de circumnavigation autour du globe, équipée qui l'aurait retenu au moins trois ans absent, si même il avait échappé aux dangers d'un voyage si prolongé.
LLS l'IiTIlS D0L;1'.G1:0IS. '203
— Eh bien, dit Brigitte, ce n'dtait peut-être pas mal vu; il serait revenu consolé et ayant découvert trois ou quatn) autres étoiles.
— Celle ci nous suffit, dit Phellion avec un redoublement de sa gravité ordinaire, et c'est sous le bénéfice de ce résultat, qui vient de placer son nom à une si {grande hauteur dans le monde savant, que j'ai la fatuité d'oser vous dire à brûle-pourpoint : Je viens, mademoiselle, vous demander pour mon fils, Félix Phellion, qui l'aime et en est aimé, la mnin de mademoiselle Céleste Colleville.
— Mais, petit père, répondit Brigitte, il est trop tard; pensez donc que nous sommes diamétralement engagés avec la Peyrade.
— Il n'est jamais, comme on dit, trop tard pour bien faire, et hier il eût été trop tôt pour que j'osasse me présenter. Mon fils, ayant à compenser la différence des fortunes, n'aurait pas eu à vous répondre : « Si Céleste, par votre générosité, a une dot à laquelle la mienne est loin d'équivaloir, j'ai l'honneur d'être membre de l'ordre royal de la Légion d'honneur, et, dans peu, selon toute apparence, je serai membre de l'Acaùéinie royale des sciences, l'une des cinq classes de l'Institut. »
— Certainement, dit Brigitte, Félix devient un très-joli parti, mais nous avons promis à la Peyrade; lui et Célesta sont affichés à la mairie; sans une circonstance extraor-» dinaire, le contrat serait passé; il s'occupe de l'élection de Tiiuillier, qu'il a déjà mise en très-bon train; noul avons des capitaux engagés avec lui dans une affaire dj journal : il est donc impossible, quand nous le voudrions, de nous dépêtrer de notre promesse.
— Ainsi, dit Phelliou, dans une de ces rares circonstances où la raison et rinclinalion se trouvent .véunies, vous croyez devoir donner entièrement le pas à la question des intérêts? Céleste, nous le savons, n'a aucun entraînement pour M. de la Peyrade. Élevée avec Félix...
— Élevée avec Félix! interrompit Brigitte; elle a pu choisir à une époque entre M. de la Peyrade et monsieur votre fils, car voilà comme nous la violentons, elle n'a pas voulu de M. Félix, dont l'athéisme est bien connu.
— Vous vous trompez, mademoiselle, mon fils n'est pas athée, car Voltaire lui-même doutait qu'il y eût eu des athées, et, pas plus tard qu'hier, dans cette maison, un ecclésiastique aussi recommandable par ses talents que par ses vertus, faisant de Félix un magnifique éloge, manifestait le désir d'entrer avec lui en relation.
— Parbleu! pour le convertir, dit Brigitte; mais, pour l'affaire du mariage, je suis fâchée de vous le dire, ce sera de la moutarde après dîner : jamais Thuillier ne renoncera à son la Peyrade.
— Mademoiselle, dit Phellion en se levant, je n'éprouve aucune espèce d'humiliation de la démarche inutile que je viens de faire, je ne vous en demande pas même le secret, car je serai le premier à en parler à toutes nos connaissances et amis.
— Parlez-en, mon brave homme, à qui vous voudrez! répondit Brigitte avec amertume. Voilà-t-il pas, parce que monsieur votre fils a découvert une étoile, si encore c'est bien lui qui l'a découverte, et non pas ce vieux que le gouvernement en a récompensé, il faudra qu'on lui fasse épouser une des filles du roi des Français?
— Brisons là, dit Phellion; je pourrais vous répondre que, sans tl(^précier les Tliuillier, les d'Orléans me paraissent d'une illtisiraiion un peu supérieure. Mais je n'aime pas à iiilroduiie l'aigreur dans la conversaiion, et, en vous priant de recevoir l'assurance de mes humbles respects, je me retire.
Cela dii, il sortit majestueusement, et, suus lu coup de sa comparaison décochée in extremis, à la manière des Parthes, laissa Brigitte d'une humeur d'autant plus massacrante, que déjà, la veille au soir, madame Tliuillier, après que tous les invités se furent retirés, avait eu Tincroyable audace de dire quelque chose en faveur de Félix. 11 va sans dire que Tilole avait été rudement rabrouée, et qu'on l'avait en^^agée à se mêler de ce qui la regardait. Mais cette tentative de volonté dans sa belle-sœur avait déjà très-mal disposé la vieille fille, et Phellion, venant reprendre le même sujet, ne pouvait que vivement l'exaspérer. Joséj.hine la cuisinière et le domestique mâle eurent le contre-coup de la scène qui venait de finir : Brigitte trouva qu'en son absence tout avait été rangé de travers, et, metlaiit elle-même /a wam à lapâle, au risque de se rompre le cou, elle se guinda sur une chaise, afin de pouvoir atteindre aux rayons les plus élevés de l'armoire où sa porcelaine des grands jours était soigneusement conservée sous clef.
Celte journée, qui pour Brigitte commençait si mal, fut sans contiedit l'une des plus pleines et l'une des plus orageuses de ce récit.
Pour en être l'historien exact, nous devons la reprendre à six heures du matin, où nous verrons madame Tliuillier
allant à la Madeleine entendre la messe que Tabbé Gondrin éîait dans l'habitude de dire à celte heure, et ensuite s'approchant de la sainte table, viaiique que ne manquent jamais de se donner les âmes pieuses quand elles ont à accomplir quelque grande résolution.
A huit heures, nous verrons Miuard père arrivant chez le jeune vicaire, ainsi qu'il en avait reçu la peimission la veille, et venant déposer dans le sein de l'habile et conciliant casuiste ses chagrins paternels.
L'abbé Gondrin lui reprocha doucement d'avoir donné à son fils un de ces états où, habillée d'un titre qui fait rilkisron d'une vie laborieuse, l'oisiveté peut entraîner à toutes les folies : les avocats sans causes et les médecins sans malades, quand ils n'ont pas le sou, sont la pépinière où se recrute l'esprit de révolution et de désordre; quand ils sont riches, au contraire, ils font comme la jeune aristocratie, qui, de tous ses privilèges perdus n'ayant gardé que le droit au far niente, donne à l'élève des chevaux de course et des femmes de théâtre presque tous les loisirs de son existence inutile et inoccupée.
Dans le cas particulier, les partis violents vers lesquels paraissait pencher M. le maire du onzième arrondissement étaient de vraies chimères. 11 n'y a plus de Saint- Lazare à l'usage de la jeunesse dérangée, et l'on ne faisait plus la presse des Manons Lescauts pour l'Amérique. L'abbé Gondrin fut donc d'avis que Minard père tâchât de tout arranger par un sacrifice : il fallait doter et marier la sirène; la morale trouverait là deux fois son compte. Quant à se charger de ménager cette solution, le jeune vicaire n'y montra aucun empressement : il était trop jeune
hl.S PETITS BOURGF.OIS. 207
pour celle espèce de diplomatie, où le scandale peut si facilement se glisser à côliî de la i;eiisée du bien, l'i'isque la jeune ûllo avait une mère, Minaid pouvait voir cette femme et entamer avec elle la négociation.
Sur le midi, l'abbé Gondiin eut la visite de madame Tluiillier et de Céleste. La pauvre enfant voulait un peu de développement aux paroles par lesquelles la veille, dans le salon de Brigitte, la bouche éloquente du prêire avait cautionné le salut de Félix Phellion. Il paraissait bien étrange à la jeune théologienne que, sans avoir jamais pratiqué, on pût être reçu en grâce par la justice divine, car enfin l'anathème est formel : « Hors de l'Église, point de salut. »
— Ma chère enfant, dit l'abbé Gondrin, comprenez mieux cette parole, qui semble inexorable : c'est plutôt une parole de glorification pour ceux qui ont le bonlieur de vivre dans le giron de notre sainte mère l'Kglise, qu'une malédiction contre ceux qui ont le malheur d'en être séparés. Dieu voit le fond des cœurs et il distingue ses élus; et, si grand est le trésor de sa bonté, qu'à personne il n'a été donné d'en mesurer les richesses et la munificence. Qui donc oserait dire à Dieu, à cet Infini : « Tu seras jusque-là généreux et magnifique I » Jésus-Christ a pardonné à la femme adultère, et, sur l'instrument du supplice, il a promis le ciel au bon larron, pour nous prouver qu'il sera fait, non selon les jugements humains, mais selon sa sagesse et sa miséricorde. Tel qui se croit chrétien,, aux yeux de Dieu n'en est pas moins idolâtre ; et tel autre est tenu pour païen qui, parsessenlimenls et ses actions, est chrétien à son insu. Notre sainte religion a
cela de divin, que toute générosité, toute grandeur, tout héroïsme, ne sont que la pratique de ses préceptes. Je lu disais hier à M. de la Peyrade, les âmes pures, dans un temps donné, sont sa conquête inévitable ; il ne s'agit que de leur faire crédit, c'est une confiance qui place à gros intérêts, et, d'ailleurs, la charité nous la commande.
— Oh! mon Dieu! s'écria Céleste, avoir su cela si tard, moi qui, pouvant choisir entre M. Félix Phellion et M. de la Peyrade, n'ai pas osé suivre l'idée de mon cœur!... — Monsieur l'abbé, ne pourriez-vous pas parler à ma mère? votre parole est si écoutée !
— C'est impossible, mon enfant, répondit le vicaire; si j'avais la direction de la conscience de madame Colleville, j'essayerais peut-être, mais nous sommes si souvent accusés de nous immiscer imprudemment dans les intérêts des familles! Soyez sûre que mon intervention, ici sans autorité et sans caractère, nuirait plus qu'elle ne servirait. C'est à vous et à ceux qui vous aiment, ajouta-t-il en jetant un regard sur madame Thuillier, de voir si des dispositions, du reste bien avancées, ne peuvent pas être modifiées dans le sens de vos désirs.
11 était écrit que la pauvre enfant boirait jusqu'à la lie le calice qu'elle-même s'était préparé par son intolérance : comme l'abbé finissait sa phrase, sa vieille gouvernante vint lui demander s'il pouvait recevoir M. Félix Phellion, Ainsi, comme la Charte de 1830, le mensonge officieux de madame de GodoUo devenait une vérité.
— Passez par là, dit vivement le vicaire en conduisant ses deux pénitentes par un corridor de dégagement.
La vie a de si étranges reucon'res, que, par moments,
LES pnTirs BOur.cKOis. eoo
le mf'me procédé peut éire à l'usage de la courlisane et de riiomiiie de Dieu.
— Monsieur l'obbé, dit Félix au jeune vicaire aussitôt qu'ils se trouvèrent en présence, j'ai su la façon bienveillante dont hier au soir vous avez bien voulu parler de moi dans le salon de M. Thuillier, et j'aurais eu hâte de venir vous exprimer ma gratitude, quand un autre intérêt ne m'amènerait pas à vous.
L'abbé Gondrin passa rapidement sur les compliments, iilin de savoir à quoi il pourrait être utile.
— Dans une pensée que je veux croire charitable, répondit le jeune savant, on vous a parlé hier de l'état de mon âme. Ceux qui y lisent si couramment sont mieux que moi au fait de mon for inié. ieur; car, depuis quelques jours, je me sens animé de mouvements inexpliqués et inconnus. Jamais je n'avais douté de Dieu, mais, au contact de cet infini où il a permis que ma pensée allât suivre la trace d'un de ses ouvrages, il semble que j'aie recueilli de lui une notion moins confuse et plus immédiate, et je me demande si une vie droite et honnête est le seul hommage que sa toute-puissance doive attendre de moi. INéanmoins, des objections sans nombre s'élèvent dans mon esprit conire le cult'3 dont vous êtes le ministre, et, tout en étant sensible à la beauté de sa forme extérieure, à l'endroit de beaucoup de ses prescriptions et de ses pratiques, je me trouve inquiété |;ar ma raison. J'aurai payé chèrement, peut-être du bonheur de toute ma vie, la tiédeur et le retard que j'ai mis à chercher la solution de ces doutes. J'ai décidé d'en voir le fond. Personne mieux que vous, monsieur l'abbé, n'e^t en mesure de me les ré-
ï:0 RCi-NFS DE LA VIE PAP.ISIENNE.
soudre. Je viens donc avec confiance vous les soumettre, vous prier de m'écouter, de me répondre, de me dire par quelles lectures, au delà des heures que vous voudrez bien consacrer à quelques entretiens, je pourrai continuer la reclierche de la lumière. C'est une âme cruellement affligée qui s'adresse à vous. IN'est-ce pas là une bonne préparation pour recevoir la semence de votre parole?
L'abbé Gondrin protesta de la joie avec laquelle, nonobstant son insuffisance, il entreprendrait de répondre aux scrupules de conscience du jeune savant, et, après lui avoir demandé une place dans son amitié, il l'engagea à lire, avant toute chose, les Pensées de Pascal. Une affinité naturelle devait, par le côté de la géométrie, se rencontrer entre l'esprit de Pascal et celui du jeune mathématicien.
Pendant que se passait celte scène, à laquelle la hauteur des intérêts en question et l'élévation morale et intellectuelle des personnages communiquaient un caractère de grandeur qui, comme tous les aspects reposés et calmes, est plus facile à comprendre qu'à reproduire, l'aigre discorde, la maladie chronique des ménages bourgeois, où la petitesse des esprits et des passions lui laisse toujours un si grand accès, était venue s'abattre sur la maison Thuillier.
Montée sur sa chaise, les cheveux en désordre, et les mains et le visage poudreux, Brigitte, le plumeau à la main, époussetait une des planches de l'armoire où elle était oc-' cupée à replacer sa bibliothèque d'assiettes, de plats et de; saucières, lorsqu'elle fut abordée par Flavie.
— Brigitte, dit celle-ci, quand vous aurez fini, vous ferez bien de passer chez nous, ou bien je vous enverrai
LIS PI'TITS nOUUGEOJS. '2^1
Céleste : elle m'a l'air d'être disposde ù nous fuire des farces.
— Comment cela? dit Brigitte sans se déranger de son nettoyage.
— Oui, je crois qu'elle et madame Thuillier ont été ce m&tin chez l'abbé Gondrin, et la voilà qui vient de me donner une atieinie sur Félix Phellion, dont elle parle comme d'un dieu; de là à refuser la Peyrade, vous comprenez qu'il n'y a qu'un pas.
— Ces sacrés calotins! dit Brigitte, il faut que ça se mêle de tout! Je ne voulais pas l'inviter, aussi; c'est vous qui avez insisté.
— Mais, dit Flavie, c'était convenable.
— Je me moque bien des convenances, repartit la vieille fille. Un faiseur de phrases, qui n'a dit que des choses déplacées. Envoyez-moi Céleste, je vais l'arranger, moi...
A ce moment, on vint annoncer à Brigitte la visite du premier clerc de la nouvelle étude où, à défaut du notaire Dupuis, devait se passer le contrat.
Sans se soucier du désordre de sa toilette, Brigitte ordonna qu'on fît entrer l'apprenti tabellion, mais pourtant elle lui fit la concession de ne pas lui parler du haut du perchoir sur lequel elle était juchée.
— M. Thuillier, lui dit le premier clerc, est passé ce matin à l'étude pour expliquer au patron les clauses du contrat dont il a bien voulu le charger; mais, avant d'écrire les stipulations en faveur de mariage, nous sommes dans l'usage de recueillir de la bouche même des donataires l'expression directe de leurs intentions bienvei!-
lantes. Ainsi, M. Thuillior nous a dit qu'il donnait en nue propriété, à la future, l'immeuble dans lequel il habite, et qui est sans doute celui-ci ?
— Oui, dit Brigitte, ce sont là les conditions. Moi, je donne trois mille francs de rente trois pour cent en toute propriété; mais la future est mariée sous le régime dotal.
— C'est bien cela, dit le clerc en consultant ses notes : mademoiselle Brigitte Thuillier, trois mille francs de rente. Maintenant, il y a madame Céleste Thuillier, femme de Louis-Jérôme Thuillier, qui donne également, en trois pour cent, six mille francs de rente eu toute propriété et six mille francs en usufruit.
— Ça, dit Brigitte, c'est comme si le notaire y avait passé; mais, puisque c'est vos usages, si vous voulez entrer chez ma sœur, on va vous conduire.
Et la vieille fille ordonna au domestique de mener M. le clerc chez madame Thuillier.
Un instant après, le premier clerc, reparaissant, annonçait qu'il devait y avoir un malentendu, et que madame Thuillier déclarait ne faire en faveur du mariage aucune espèce de stipulation.
— C'est un peu fort! dit Brigitte; venez avec moi, monsieur.
Et, comme un ouragan, elle pénétra dans la chambre de madame Thuillier. Celle-ci était pâle et tremblante.
— Qu'est-ce que vous venez de dire à monsieur, que vous ne donniez rien pour la dot de Céleste?
— Oui, dit l'ilote se déclarant en insurrection, mais d'une voix mal assurée, mon intention est de ne rien faire.
— Mais vos intentions, dit Brigitte rouge de colère, sont tout à fait nouvelles.
— Ce sont mes intentions, se contenta de répondre la révoltée.
— Au moins, vous nous direz la raison pourquoi?
— Le mariage ne me convient pas.
— Ah ! et depuis quand?
— Il est inutile, fit remarquer madame Thuillier, que monsieur assiste à nos explications; elles ne seront pas écrites au contrat.
— Vous faites bien d'avoir honte, dit Brigitte, car le jour sous lequel vous vous montrez est assez peu flatteur... — Monsieur, continua-t-elle en s'adressant au clerc, il est plus facile de couper dans le contrat que d'y ajouter?
Le clerc fit un signe affirmatif.
— Mettez toujours ce qui avait été dit-, si madame persiste, on en sera quitte pour biffer et parafer les molr^ nuls.
Le clerc salua et sortit.
Quand les deux belles -sœurs furent seules en présence :
— Ah çà! perdez-vous la tête? demanda Brigitte : qu'est-ce que c'est que cette lubie qui vient de vous passer?
— Ce n'est pas une lubie, c'est une idée très-arrêtée.
— Dont vous avez été faire emplette auprès de votre abbé Gondrin : osez dire que vous n'en sortez pas avec Céleste?
— Céleste, en effet, et moi, avons vu ce matin notre
directeur, mais je ne lui ai pas ouvert la bouche de ce que j'entendais faire.
— Corn aie ça, c'est dans votre petite tête creuse qu'a germé l'idée de cette pétarade?
— Oui, ainsi que je vous l'ai dit hier, je pense que Céleste peut être mariée plus convenablement, et mon intention n'est pas de me dépouiller en faveur d'un mariage que je n'approuve pas.
— Que vous n'approuvez pas?,.. Voyez-vous, il faudra prendre les conseils de madame !
— Je sais bien, dit madame Thuillier, que je n'ai jamais rien été dans la maison. Pour mon compte, il y a déjà longtemps que j'en ai pris mon parti; mais, quand il s'agit du bonheur d'une enfant que je regarde comme la mienne...
— Parbleu! s'écria Brigitte, vous n'avez jamais su en avoir: car, certainement, Thuiilier...
— Ma sœur, dit madame Thuillier avec dignité, j'ai communié ce matin, et il est des choses qu'aujourd'hui je ne saurais entendre.
— Voilà bien nos mangeuses de bon Dieu ! s'écria Brigitte, faisant les saintes-nitouches et mettant le trouble dans les ménages! Et vous croyez que ça se passera comme ça? Thuillier va rentrer tout à l'heure : c'est lui qui vous houspillera...
En appelant l'autorité conjugale au secours de la sienne, Brigitte se montrait faible et surprise devant l'atteinte si profonde et si imprévue qui venait d'être portée à sa domination immémoriale. Cette parole calme, mais qui de moment en moment devenait plus résolue, la démontait
LES l'IiTlTS BOURGEOIS, 27.^
tDut à fait; elle n'eut plus que la ressource des injures.
— Une Icndore! s'écria-t-elle , une propre à rien qui n'est pas seulement capable de ramasser son rajuchoir, ça veut être la maîtresse de la maison!
— Je veux si peu être la maîtresse ici, qu'hier au soir je me suis laissé imposer silence après deux mots seulement que j'avais essayés; mais je suis maîtresse de mon bien, et, comme je crois que Céleste sera un jour trèsmalheureuso, je le garde pour en disposer en temps et lieu.
— Bonne chienne, va! dii Brigitte avec ironie', son bien!
— Mais oui, celui que j'ai eu de mon père et de ma mère, et que j'ai apporté en dot à M. Thuillier.
— Et qui est-ce qui l'a fait valoir, cet argent, jusqu'à lui faire rapporter douze mille livres de rente?
— Jamais je ne vous ai demandé compte de rien, repartit madame Thuillier avec douceur; s'il eût été perdu dans les usages auxquels vous le faisiez servir, vous n'auriez pas eu de moi une plainte; il a profité, il est juste que je recueille les bénéfices. D'ailleurs, ce n'est pas pour moi que yi le réserve.
— Peut-être; car, au régime que vous prenez, il n'est pas sûr que nous passions longtemps par la môme porte.
— Vous croyez que M. Thuillier me chasserait? 11 faut des raisons, et. Dieu merci ! j'ai été une femme à laquelle il n'a jamais rien eu à reprocher.
— Vipère! hypocrite! sans cœur! s'écria Brigitte, à bout de ses arguments.
-^ Ma sœur, dit madame Thuillier, vous êtes chez moi...
— Va donc, emplâire! s'écria la vieille fille arrivée au dernier paroxysme de la colère... Tiens, si je ne me retenais!...
Et elle fit un geste qui était une insulte et une menace.
Madame Thuillier se leva pour sortir.
— Non, tu ne sortiras pas, s'écria Brigitte en la forçant de se rasseoir, et, jusqu'à ce que Thuillier ait décidé, tu resteras enfermée ici !
Au moment où Brigitte, la figure en feu, reparut dans la pièce oij elle avait laissé madame Colleville, elle y trouva son frère, dont elle avait annoncé la venue prochaine. Thuillier était radieux.
— Ma chère , dit-il à la mégère sans remarquer son émoi, tout va au mieux : la conspiration du silence a cessé ; deux journaux, le National et un journal carliste, reproduisent ce matin un de nos articles, et il y a une petite attaque dans une feuille ministérielle.
— Eh bien, tout ne va pas au mieux ici, répondit Brigitte, et, si ça continue, je quitterai la baraque!
— A qui en as-tu donc? demanda Thuillier.
— A ton insolente de femme, qui vient de me faire une scène; j'en suis encore toute tremblante.
— Céleste, dit Thuillier, faire une scène ! mais ce serait pour la première fois de sa vie.
— Il y a commencement à tout, et, si tu n'y mets ordre...
— Mais à propos de quoi, cette scène?
— A propos de ce que madame ne veut pas de la Pey-', rade pour sa filleule, et, par dépit de ne pouvoir empê-'
cher ce mariage, elle déclare ne vouloir rien donner au contrat.
— Allons! calme-toi, dit Thuillier sans s'émouvoir, — l'admission de lÈcho dans la polémique en faisant un autre Pangloss, — je vais arranger tout cela.
— Vous, Flavie, dit Brigitte pendant que Thuillier se rendait auprès de sa femme, vous allez me faire le plaisir de descendre chez vous et de dire à mademoiselle Céleste, que je ne veux pas voir en ce moment, parce que, si elle me répondait de travers, je serais capable de la souffleter; vous allez lui dire que je n'aime pas les conspirations, qu'on l'a laissée libre de choisir M. Phellion fils, qu'elle n'en a pas voulu, que tout a été arrangé là-dessus, et que, si elle ne veut pas se voir réduite à la dot que vous êtes en état de lui donner, et qu'un garçon de la Banque n'aurait pas de peine à porter dans le gousset de son gilet...
— Mais, ma chère Brigitte, interrompit Flavie en se redressant sous cette impertinence, vous pourriez vous dispenser de nous rappeler aussi durement notre pauvreté; car, après tout, nous ne vous avons jamais rien demandé, nous payons exactement notre loyer; et, sans aller si loin, M. Félix Phellion prendrait bien Céleste avec la dot qu'un garçon de la Banque porterait dans son sac.
Kt elle souligna ce dernier mot par l'accent dont elle le prononça.
— Ah! vous vous en mêlez aussi! s'écria Brigitte; eli bien, allez le chercher, votre Félix! Je sais bien, peliij mère, que ce mariage ne vous a jamais trop conveim,' c'est désagréable de n'être plus que la belle-mère de son geudre.