‹ Les petits bourgeois (volume 3)Chapitre 15 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

trat n*est jamais d'une maille assez serrée pour qu'un homme décidé et intelligent ne puisse passer au travers; le rendez-vous fut pris pour le lendemain, deux heures, on l'étude, où la famille seule serait présente.

Pendant une partie de la soirée, s'autorisant de l'attitude bienveillante qu'il avait conseillée à Céleste et dont elle faisait de son mieux le semblant, la Peyrade joua en quelque sorte de la pauvre fille, la forçant, par la fausse chaleur de sa reconnaissance et de son amour heureux, à lui répondre sur un diapason qui était à mille lieues de l'état vrai de ce cœur que Félix Phellion remplissait tout entier.

En voyant le Provençal déployer ainsi toutes ses séductions, Flavie avait souvenir de la manière dont il avait pris autrefois souci de l'enlacer. « Le monstre! » se disaitelle tout bas; mais force lui était de faire bonne mine à cette torture, et, un moment plus tard, l'apparence d'un grand service rendu par la Peyrade à la maison Thuillier allait donner la dernière consécration à son influence ei a son crédit.

On annonça Minard.

— Mes chers amis, dit-il en entrant, je viens vous faire une petite révélation qui ne laissera pas de vous surprendre et qui nous sera une leçon à tous, quand il s'agira d'introduire des étrangers dans nos maisons.

— Comment ça? dit Brigitte avec curiosité.

— Cette Hongroise, dont vous raffoliez , cette madaue Torna, comtesse de Godollo...

— Eh bien? fit la vieille fille.

— Elli bien, continua Minard, ce n'était rien du tout

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ei vous avez clioyé chez vous pendant deux mois la plus iiiipudeute des femmes entretenues.

— Qui vous a fait ce conte? dit Brigitte, ne se décidant pas facilement à admettre qu'elle fût tombée dans cette duperie.

— On ne m'a pas fait de conte, répondit le maire , je sais la chose par moi-même, de visu.

— Tiens! vous fréquentez donc les femmes entretenues? dit Brigitte reprenant l'oiTensive. Eh bien, c'est du joli, et si Zélie savait cela!

— Ce n'est pas lui qui les fréquente, dit Thuillier d'un air fin, c'est monsieur son flls, nous avons de ses nou-" velles!

— Eh bien, oui, dit Minard emporté par la mauvaise humeur que lui donnait l'accueil fait à sa communication, et, puisque cet impudent a eu l'audace de vous recommander sa cabotine pour que vous en parliez dans votre journal, je n'ai plus rien à vous cacher. M. Julien, en effet, se donne les airs d'entretenir une actrice des petits théâtres, et c'est dans la compagnie de cette créature que j'ai vu votre amie madame de Godollo. Il me semble que je parle clair, et qu'après cela le doute n'est plus permis.

— Ça peut être clair pour vous, répondit Brigitte, mais, à moins que vous ne soyez un de ces braves hommes de pères auxquels leurs enfants font faire la connaissance de leurs maîtresses, je vous demanderai comment vous avez pu, vous, vous trouver en compagnie avec la blonde de M. Julien?

— Ahl vous vous figurez, dit Minard en se montant,

que je suis homme à prêter les mains aux désordres de mon fils?

— Je ne me figure rien, repartit Brigitte; c'est vous qui nous dites : « Je me suis trouvé dans la compagnie... »

— Je n'ai pas dit cela, interrompit Minard : j'ai dit que j'avais vu madame de GodoUo, qui s'appelle madame Komorn, et qui n'est pas plus comtesse que vous et madame CoUeville, dans la société de l'indigne créature avec laquelle mon fils dépense son argent et son temps. Maintenant, faut-il vous expliquer le comment et le pourquoi de la rencontre?

— Mais oui, dit Brigitte d'un ton d'incrédulité, l'explication ne sera pas de trop.

— Eh bien, pour vous montrer la manière dont je ferme les yeux sur la débauche de mon fils, averti par une lettre anonyme, aussitôt que je la connus, cette déoauche, je me mis en mesure de m'en assurer par mes yeux, parce qu'en général , les lettres anonymes, je sais le cas qu'il en faut faire.

— Tiens! dit Brigitte sous forme de parenthèse eu s'adressant à la Peyrade, c'est drôle que nous n'en ayons pas encore reçu sur votre compte, monsieur l'avocat!

— Si vous ne voulez pas m' écouter, dit Minard blessé de se voir interrompu, il est inutile de me demander des détails.

— Si fait, repartit Brigitte, on vous écoute. Vous avez voulu voir de vos yeux...?

— Oui, reprit Minard, et, le jour de votre dîner, où je me suis fait attendre, j'étais allé aux Folies-Dramatiques, théâtre des égarements de Juhen, et où devait débuter

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sa créature. Je voulais m'assurer si ce drôle, qui, feignant d'être malade, avait quitté la maison aussitôt après notre départ, était à son poste de claqueur; il est cruel, en effet, de le constater, c'est là que descendent les insensés qui s'éprennent d'amour pour les femmes de théâtre.

— Il y était? dit Brigitte d'un air très- peu sympatliique à la douleur de M. le maire.

— Non, mademoiselle, il n'y était pas. Je ne l'aperçus pas dans la salle; mais, à un mouvement qui se fit sur la scène, aussitôt le rideau levé, ayant porté mes yeux de ce côté, j'aperçus cet enfant, la honte de ma vieillesse, causant de l'air le plus familier du monde avec un pompier et s'avançant tellement hors de la coulisse, qu'un des grossiers habitués du parterre lui cria : <( Rentre donc ta boule, intrigant! » Jugez comme mon cœur paternel dut être réjoui de celte agréable interpellation!

— Voilà! dit Brigitte, vous l'avez gâté, ce cher M. Julien.

— Je l'ai si peu gâté, reprit Minard, que, sans les instances de sa mère, j'étais disposé à prendre contre lui les mesures les plus vives; mais, ayant entendu hier les paroles si sensées et si pleines de tolérance de l'abbé Gondrin, l'idée me vint d'aller prendre ses conseils, d'après lesquels je me déterminai à ceci...

— Est-ce que les prêtres s'entendent à ces choses-là? dit Brigitte avec dédain.

— La preuve qu'ils s'y entendent, c'est que le plan que m'avait insinué M. le vicaire a parfaitement réussi. Allant trouver la mère de cette dangereuse fille, je lui dis que, pour mettre un terme au désordre dont elle était sans doute aussi allligée que moi, j'étais décidé à un sacrifice:

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que j'irais jusqu'à une rente de quinze cents livres ou à une somme de trente mille francs une fois payée pour constituer une dota sa fille, et j'ajoutai que, du côté de mon fils, il n'y avait plus rien à attendre, vu que j'allais lui couper les vivres. « Tiens! ça se trouve bien, me répondit cette femme, il y a justement un commis greffier de la justice de paix du douzième arrondissement qui avait eu des vues sur Olympe et qui cherche à renouer pour l'instant. »

— Ce commis greffier, demanda la Peyrade, on ne vous a pas dit son nom ?

— Je ne crois pas, répondit Minard; dans tous les cas, je l'ai oublié; tout s'est arrangé dans un moment avec la mère, qui me parut une très-brave femme.

— Mais, dans tout ça, fit remarquer Brigitte, je ne vois pas paraître madame de Godollo.

— Donnez-vous patience, dit Minard. « La seule chose que je craigne, me dit la mère de l'actrice, c'est les mauvais conseils d'une Polonaise, une nommée madame Cramone, dont ma fille s'est coiffée et qui la dirige ; peut-être que, si vous la voyiez et que vous lui fassiez entrevoir un cadeau, elle pourrait jouer dans notre jeu ; elle est là justement, voulez-vous que je l'appelle? ie lui dirai, sans vous nommer, que c'est un monsieur qui désire lui parler. » J'adhère à cet arrangement, on va chercher l'étrangère : jugez un peu de ma surprise en me trouvant en présence de votre madame de Godollo, laquelle, aussitôt qu'elle m'aperçoit, se sauve en riant comme une folle!

— Et vous êtes sûr que c'est bien elle? demanda Brigitte. Si vous n'avez fait que rentrevoir...

Le nisé Provençal n'était pas homme à manquer l'occasion qui lui était faite de réagir contre la mystification de la Hongroise.

— M. le maire ne s'est pas trompé, dit-il avec autorité.

— Tiens I vous la connaissiez aussi, dit mademoiselle Thuillier, et vous nous avez laissé frayer avec cette vermine?

— Au contraire, dit la Peyrade : sans esclandre, sans rien dire à personne, j'en ai délivré votre maison. Vous vous rappelez avec quelle brusquerie cette malheureuse a déménagé : c'était moi qui, ayant découvert ce qu'elle était, lui avais donné deux jours pour vider les lieux, la menaçant, au cas où elle hésiterait, de tout vous révéler.

— Mon cher, dit Thuillier en serrant la main de l'avocat, vous avez agi avec autant de prudence que de résolution. C'est encore une obligation que nous vous avons.

— Vous voyez, mademoiselle, dit la Peyrade en s' adressant à Céleste, l'étrange protectrice qu'avait une personne de votre connaissance !

— Dieu merci ! répondit madame Thuillier, M. Félix est au-dessus de toutes ces vilaines choses.

— Ah çà ! papa Minard, dit Brigitte, motus sur tout cela ! De notre côté, nous serons bouche cousue relativement aux fredaines de M. Julien... Vous prendrez bien une tasse de thé?

— Volontiers, répondit Minard.

— Céleste, dit la vieille fille, sonne Henri pour qu'il fasse mettre la grosse bouillotte au feu.

Quoiqu'il ne fût question de se rendre chez le notaire que dans l'après-midi, le lendemain, avant huit heures,

Brigitte commençait ce que son frère appelait son ravaud; c'est une expression populaire qui exprime cette activité turbulente, tracassière et matinale que la Fontaine a si bien peinte dans sa fable la Vieille et les Deux Servantes.

Brigitte déclara que, si l'on ne s'y prenait pas de bonne heure, jamais on ne serait prêt. Elle empêcha Thuillier d'aller au journal, disant qu'une fois parti, on ne le reverrait plus; elle bouscula Joséphine la cuisinière pour qu'elle avançât l'heure du déjeuner, et, malgré ce qui s'était passé la veille, elle eut bien de la peine à ne pas brusquer madame Thuillier, qui n'entrait pas comme elle l'aurait voulu dans la pratique de son fameux axiome : qu'il vaut mieux être en avance qu'en retard.

Allant ensuite chez les Colleville faire le même tapage, elle mit son veto sur une toilette beaucoup trop recherchée que méditait Flavie, et indiqua expressément à Céleste la robe et le chapeau qui formeraient la sienne. Quant à Colleville, qui ne pouvait, disait-il, se dispenser de paraître à son bureau de la mairie, elle le força de se mettre dès le matin en habit, lui fit régler sa montre sur la sienne, et l'avertit que d'abord, s'il était en retard, on ne l'attendrait pas.

Chose assez plaisante, ce fut Brigitte, poussant tout le monde l'épée dans les reins, qui faillit ne pas être en mesure pour l'heure indiquée. Sous prétexte d'aider à chacun, indépendamment de son courant ordinaire d'occupations, dont pour rien au monde elle ne se serait fait crédit, elle avait l'œil et la main à tant de choses, qu'elle finit par se voir débordée. Du reste, le retard où elle manqua d'être prise fut mis sur le compte d'un coiffeur que, par

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extraordinaire, elle avait envoyé chercher pour lui faire sa raie. L'artiste s'étant avisé de l'arranger à la mode, il fut obligé de recommencer tout son travail afin de rentrer dans les habitudes de coilTure de sa cliente, lesquelles consistaient précisément à n'être jamais coiffée, et à avoir toujours l'air de ce qu'on appelle vulgairement un chai fâchr.

Vers une heure et demie, la Peyrade, Thuillier, Colleville, madame Thuillier et Céleste étaient rendus au salon. Flavie ne tarda pas à les rejoindre; elle était venue, attachant encore ses bracelets pour éviter quelque bourrasque, et eut le plaisir de voir qu'elle avait devancé Brigitte. Quant à celle-ci, déjà furieuse de se sentir en retard, elle avait un autre motif d'exaspération. La circonstance lui avait paru comporter un corset, raffinement dont elle ne faisait point habitude. Or, la malheureuse qui dans le moment était occupée à la lacer et à chercher le point juste où elle voulait être serrée, savait seule tout ce que les jours de corset avaient de terrible et d'orageux.

— J'aimerais autant, disait cette fille, avoir à lacer l'obélisque; je crois qu'elle se prêterait mieux à la chose, et, dans tous les cas, elle ne serait pas si mal embouchée.

Pendant qu'entre soi, mais sans bruit, on s'amusait du flagrant délit de musarderie dans lequel était prise la reine Elisabeth, le concierge entra et remit à Thuillier un paquet cacheté qu'on venait de déposer chez lui avec cette suscription : Monsieur Thuillier, directeur de l'Écho de la BiÈVRE. — Très-pressé.

Le destinataire s'empressa d'oiîvrir l'enveloppe, et il

trouva à l'intérieur un numéro d'un journal ministériel qui déjà s'était montré peu courtois et peu bienveillant pour la nouvelle administration, en refusant rechange que d'habitude les feuilles périodiques font assez volontiers entre elles, de journal ajournai.

Intrigué de cet envoi fait chez lui et non au bureau de l'Écho, et avec tout le caractère d'une si apparente pi éméditation , Thuillier déplia vivement le numéro qui lui parvenait , et il lut avec l'émotion que l'on peut croire l'article suivant, recommandé à son attention par un entourage à l'encre rouge :

« Un organe obscur allait mourir dans l'ombre et de sa belle mort, lorsqu'un ambitieux de fraîche date s'est avisé de le galvaniser. Sa prétention est d'en faire un marchepied pour grimper des fonctions municipales au poste si envié de la députation. Par bonheur, cette mtrigue percée à jour ne saurait aboutir. Les électeurs ne se laisseront pas prendre aux avances filandreuses de ce carré de papier, et, quand il en sera temps, si le ridicule n'a pas déjà fait justice de cette candidature saugrenue, nous démontrerons à M, le prétendant que, pour aspirer à l'insigne honneur de représenter le pays, il ne suffit pas d'avoir l'argent nécessaire à l'achat d'un journal de rebut et à l'entretien d'un blanchisseur pour mettre en français l'affreux patois de ses articles et de ses brochures. Nous nous bornons aujourd'hui à ce petit avis, mais nos lecteurs peuvent se promettre qu'ils seront tenus au courant de cette comédie électorale, si on a le triste courage de la continuer. »

Thuillier relut deux fois cette déclaration de guerre, qui fut loin de lui laisser un visage impassible, et ensuite, prenant la Peyrade à part :

— Tiens, dit-il, voici quelque chose de grave. Le Provençal lut l'article.

— Eh bien? dit-il ensuite.

— Comment, eh bien? fit Thuillier.

— Oui, qu'est-ce que tu vois là de grave?

— Ce que je vois là de grave? Mais je trouve l'article on ne peut plus injurieux pour moi.

— Tu ne doutes pas, reprit la Peyrade, que ce ne soit quelque vertueux Cérizet, te jetant, par esprit de vengeance, cette fusée dans les jambes?

— Cérizet ou lyi autre, celui qui a écrit cette diatribe est un insolent, dit Thuillier en s' exaltant, et la chose n'en restera pas là.

— Moi, dit la Peyrade, je ne suis pas d'avis de répondre. Tu n'es ni nommé ni désigné, quoiqu'il soit difficile de ne pas prendre l'attaque pour toi. Il faut laisser notre adversaire s'engager davantage; le moment venu, nous lui donnerons sur les doigts.

— Du tout! dit Thuillier; il est impossible de rester sous le coup d'une pareille insulte.

— Diable! dit l'avocat, quelle sensibilité d'épiderme! Mais pense donc, mon cher, que tu es candidat et journaliste, et qu'il faut te racornir un peu mieux que cela.

— Moi, mon ami, j'ai pour principe de ne pas me laisser marcher sur le pied. On annonce, d'ailleurs, l'intention de récidiver. Ainsi, il faut couper court à ces impertinences.

— Dame, vois!... dit la Peyrade. Il est certain que, dans le journalisme comme dans les candidatures, le tempérament rageur a son bon côté : on se fait respecter et on arrête bien des attaques.

— Certainement, dit Thuillier, principiis obsta; et pas aujourd'hui, parce que nous n'avons pas le temps, mais dès demain , je défère l'article aux tribunaux.

— Aux tribunaux! s'écria le Provençal, tu veux faire intervenir là dedans les tribunaux? Mais il n'y a pas matière à procès ; ni toi ni le journal n'êtes nommés, et puis c'est pitoyable, un procès ; on a l'air de ces enfants que l'on a battus et qui vont se plaindre à maman ou au maître d'étude. Si encore tu me disais que tu vas faire intervenir Fleury dans la question, je comprendrais cela, quoique l'affaire te soit bien personnelle et qu'il soit difficile de voir là une de ces offenses faites à la raison sociale du journal et que le gérant doive relever.

— Ah çà! dit Thuillier, imagines-tu, par exemple, que je vais me commettre avec un Cérizet ou quelque autre spadassin du pouvoir? Moi, mon cher, je me pique surtout du courage civil qui ne sacriûe pas à un préjugé et qui, au lieu de se faire justice par soi-même, a recours aux moyens de défense que vous offre la loi. D'ailleurs, avec la jurisprudence de la cour de cassation sur le duel, je n'ai pas du tout envie de me mettre en passe de m'expairier ou d'aller faire un ou deux ans de prison.

— Enfin, dit la Peyrade, nous reparlerons de tout cela; voilà ta sœur, et elle croirait tout perdu s'il était question devant elle de ce petit embarras.

En voyant entrer Brigitte, Colleville avait crié :

— Complet!

Et avait entonné le refrain de la Parisienne.

— Dieu! Colleville, que vous êtes mauvais ton! dii la retardataire se liâtani de jeter une pierre dans le jardin d'autrui afln d'éviter qu'on n'en jetât une dans le sien. — Eh bien, sommes-nous prêts? ajouia-t-elle en arrangeant son mantelet devant une glace. Voyons l'heure, car il ne faut pas arriver en avance, comme des provinciaux.

— Deux heures moins dix minutes, dit Colleville, je vais comme les Tuileries.

— Eli bien, c'est l'affaire, dit Brigitte; pour nous rendre rue Caumartin, il ne nous faut pas plus que cela. — Joséphine, cria-t-elle en allant à la porte du salon, nous dînerons à six heures, ainsi réglez-vous là-dessus pour mettre la dinde à la broche, et lâchez qu'elle ne soit pas brûlée comme l'autre jour. — Tiens, qu'est-ce que c'est que ça? fil-elle, et, d'un mouvement brusque, elle referma la porte qu'elle tenait entr'ouverte; un ennuyeux! j'espère que Henri aura l'esprit de lui dire que nous sommes tous sortis.

Point du tout, Henri vint dire qu'un monsieur âgé, décoré et ayar.t l'air très comme il faut, demandait à être reçu pour une affaire urgente.

— Vous ne pouviez pas lui dire qu'il n'y avait personne?

— C'est ce que j'aurais fait, si mademoiselle, dans le moment, n'avait pas ouvert la porte du salon, où ce monsieur a vu toute la famille assemblée.

— Enfin, dit Brigitte, vous n'avez jamais tort.

— One faut-il que je réponde? demanda le domestique.

— Dites, répondit Tliuillier, que je suis désolé de ne pouvoir recevoir ce monsieur, mais que Ton m'atleud chez un notaire pour un contrat de mariage, et que, si dans deux heures il peut revenir...

— J'ai dit tout ça, repartit Henri; il m*a répondu que ce contrat était précisément la raison pour laquelle il était venu, et que sa visite vous intéressait plus que lui.

— Allons, reçois-le, et expédie-le en deux temps, dit Brigitte; ça sera plus court que toutes ces explications de M. Henri, qui est un orateur.

La Peyrade, s'il eût éié consulté, n'aurait peut-être pas conclu de la même manière, car il avait déjà eu plus d'un échantillon des bâtons qu'une influence occulte s'étudiait à jeter dans les roues de son mariage, et cette visite lui parut d'un mauvais aspect.

— Faites-le entrer dans mon cabinet, dit Thuillier, en prenant le parti conseillé par sa sœur; et, ouvrant une porte qui conduisait du salon dans la pièce où il allait recevoir l'importun visiteur, il l'y devança.

Presque aussitôt, l'œil braqué au trou de la sen'ure :

— Allons, bien! dit Brigitte, voilà mon imbécile de Thuillier qui le fait asseoir, et dans le fond du cabinet encore, de manière qu'on ne puisse rien entendre de ce qu'ils vont se dire.

La Peyrade cependant se promenait avec une agitation recouverte d'un extérieur très-indifférent; il s'approcha même des trois femmes qui s'étaient groupées et adressa à Céleste quelques gracieusetés, qu'elle accueillit avec Tair riant et heureux qui était dans l'esprit de son rôle. Quant à Colleville, il tuait le temps en composant une

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anagramme avec ces six mots : le journal l'Écho de la Bxtvre, et dans la combinaison des lettres, il eiii bientôt trouvé cette version, peu rassurante pour l'avenir de Taffaire : — 0 et Écho, jarni! la bévue rèell — ; mais un E final lui manquait pour compléter le dernier mot, l'œuvre n'était donc pas tout à fait à son point.

— Prend-il du tabac! disait cependant Brigitte continuant d'avoir l'œil dans la pièce voisine; sa boîte d'or enfonce celle de Minord, je n'eu ai jamais vu de cette taillelà! Oh! ce n'est peut-être que du vermeil, ajouta-t-elle par réflexion. Mais c'est toujours lui qui parle et Tliuillier est là à l'écouter comme une buse. Tant pis , je m'en vais entrer et dire qu'on ne fait pas ainsi attendre les dames.

Comme elle avait déjà la main sur la clef, elle entendit l'interlocuteur de Tliuillier parler très-haut, cela lui lit remettre l'œil à la serrure.

— Il est levé enOn! dit-elle avec satisfaction.

Mais, voyant peu après qu'elle s'était trompée et que c'était pour continuer la conversation d'une façon plus animée que le petit vieillard, arpentant l'appartement de long en large, avait quitté son fauteuil :

— Ah bien! ma foi, j'entre, dit-elle, et je signifie à Thuillier que nous partons devant : il viendra nous rejoindre quand il aura fini.

Cela dit, la vieille fille frappa deux petits coups trèsimpérieux et très-secs, et elle pénétra résolument dans le cabinet de son frère.

A son tour, la Peyrade eut le mauvais goût, excusé d'ailleurs par un grand intérêt de curiosité, de regarder

par le trou de la serrure ce qui se passait. D'abord, il crut reconnaître le petit vieux qui, sous le titre du commandeur, lui était une fois apparu chez madame de Godollo; ensuite il remarqua que Thuillier parlait à sa sœur avec une impatience et des gestes d'autorité qui ne rappelaient d'aucune manière ses habitudes de déférence et de soumission.

— Il paraît, dit Brigitte en rentrant au salon, que Thuillier trouve beaucoup d'intérêt à l'entretien de cet être-là, car il m'a ordonné brutalement de les laisser, quoique le petit bonhomme me dît, lui, avec beaucoup de politesse, qu'ils allaient avoir fini! « Mais, surtout, qu'on m'attende! » a ajouté Jérôme. Depuis qu'il fait un journal, je ne le reconnais plus, il prend des airs de mener le monde à la baguette...

— J'ai bien peur qu'il ne se laisse entortiller par quelque intrigant, dit la Peyrade. Ce petit vieillard , je suis presque sûr de l'avoir vu chez madame Komorn le jour où j'étais allé lui signifier de vider les lieux; ce doit être quelqu'un du même monde.

— Il fallait donc me prévenir! répondit Brigitte; je lui aurais demandé des nouvelles de la comtesse, de manière à lui faire connaître que nous en savions long sur sa Hongroise.

A ce moment, on entendit un remuement de fauteuils; Brigitte courut à la serrure.

— Oui, dit-elle, il s'en va; Jérôme le reconduit avec force salutations.

Comme Thuillier fut encore quelque temps à reparaître, CoUeville eut le temps de s'approcher de la fenêtre et de

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s'écrier en voyant le petit vieux monter dans l'élégaot coupé dont il a déjà été parlé au lecteur :

— Fichtre ! quelle livrée ficelée ! Dans tous les cas, c'est un intrigant de grand numéro.

Enfin Thuillier entra. Sa figure était soucieuse, sa parole très-grave.

— Mon cher la Peyrade, fit-il, tu ne nous avais pas dit qu'il y avait eu une autre affaire de mariage qui t'avait sérieusement occupé?

— Si fait, je t'ai dit qu'on m'avait offert une très-riche héritière, mais que mon entraînement était ici, que je n'avais pas voulu donner suite à l'affaire, qui, par conséquent, n'a jamais été sérieusement engagée.

— Eh bien, je crois que tu as tort de traiter légèrement cette proposition.

— Comment! c'est toi qui, en présence de ces dames, me reproches d'être resté fidèle à mes premiers désirs et à nos anciens engagements?

— Mon ami, la conversation que je viens d'avoir a été pour moi très-instructive ; et, quand tu sauras tout ce que je sais et beaucoup d'autres détails qui te regardent seul et qui doivent t'être confiés, je pense que tu entreras dans mes idées. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous n'irons pas aujourd'hui chez le notaire; et, quant à toi, ce que tu as de mieux à faire, c'est de te rendre sans délai chez M. du Portail.

— Encore ce nom! qui me poursuit comme un remords, s'écria la Peyrade.

— Oui! vas-y sur-le-champ, il t'attend; c'est un préliminaire indispensable pour que nous poussions plus loin.

3C6 SCÈNES DE LA VIE PARISIEiNNE.

'Oaand tu auras vu cet honnête rentier, eh bien, si tu persistes à re'clamer la main de Céleste, nous pourrons donner suite à nos projets; jusque-là, nous ne bougerons pas.

— Mais, mon pauvre garçon, dit Brigitte, tu t'es laissé embabouiner par un enfUeur ; c'est un homme de la clique à la Godollo.

— Madame de Godollo, répondit Thuillier, n'est pas du tout ce que vous pensez, et le mieux que l'on pourra faire dans cette maison, c'est de ne jamais dire sur son compte un seul mot, ni en bien ni en mal. Quant à la Peyrade, puisque ce n'est pas la première fois que lui est faite cette invitation, je ne comprends vraiment pas pourquoi il hésite à aller voir ce M. du Portail. ..

— Ah çà ! dit Brigitte, il t'a donc tout à fait ensorcelé, ce petit vieux?

— Je te dis que ce petit vieux est tout ce que démontre son extérieur. Il a sept croix, un équipage magnifique, et m'a dit des choses qui m'ont jeté dans le plus grand étonnement.

— Alors, c'est peut-être un tireur de cartes à domicile, dans le genre de madame Fontaine, qui m'a tant retournée une fois que, avec madame Minard, croyant bien rire de la vieille sorcière, nous avions été la consulter.

— Enfin, si ce n'est pas un sorcier, dit Thuillier, c'est au moins un homme qui a le bras très-long, et je crois qu'on se trouverait mal de ne pas tenir compte de ses avis. Toi, du reste, Brigitte, il n'a fait que t'entrevoir, et m'a dit tout ton caractère : que tu étais une maîtresse femme, née pour le commandement.

— Le fait est, repartit Brigitte , se pourléchant à ce

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compliment comme si elle eût mangé de la crème, qu'il a l'air très comme il faut, ce petit vieillard. — Écomoz donc, mon cher, ajouta-t-elle en s'adressant à la Peyrade, puisqu'un si gros bonnet insiste tant là-dessus, allez toujours voir du Portail; cela, il me semble, n'engage à rien.

— Mais certainement, dit CoUeville; moi, j'irais trente fois chez tous les du Portail ou tous les du PorLaux de la terre, si on m'en faisait la recommandation.

La scène tournant à ressembler à celle du Barbier de Séville, où tout le monde dit à Basile d'aller se coucher et qu'il sent la fièvre, la Peyrade prit son chapeau avec humeur, et il se rendit où l'appelait sa destinée : Quo sua fata vocabant.

En arrivant à la rue Honoré-Chevalier, la Peyrade eut un doute; l'aspect délabré de la maison où il avait affaire lui fit craindre d'en avoir mal retenu le numéro. 11 ne lui semblait pas qu'un personnage de l'importance qu'on pouvait supposer à ce M. du Portail, qui pesait si cruellement sur sa vie, pût habiter en pareil lieu. Ce fut donc avec hésitation qu'il s'adressa au sieur Pcrrache, le portier. Mais, une fois arrivé à l'antichambre de l'appartement qui lui fut indiqué, la bonne tenue du vieux valet de chambre Bruneau et la tournure extrêmement confortable de tout l'ameublement lui parurent rentrer tout à fait dans ses prévisions. Introduit dans le cabinet du rentier aussitôt qu'il se fut nommé, sa surprise ne fut pas médiocre quand il se trouva en présence du prétendu commandeur, ami de madame de Godollo, ou, si on l'aime mieux, en présence du petit vieillard qu'il avait entrevu chez les Thuillier un moment auparavant.

— Enfin! dit du Portail en se levant pour approcher un siège, on vous voit, monsieur le réfractaire; vous vous êtes bien fait tirer l'oreille!

— Puis-je savoir, monsieur, dit la Peyrade avec hauteur et sans occuper le fauteuil qui lui était offert, quel intérêt vous avez à vous entremettre dans mes affaires? Je ne vous connais pas, et j'ajouterai que le lieu où je vous ai aperçu une seule fois ne m'avait pas créé un désir démesuré de faire votre connaissance.

— Et où donc m'avez-vous vu? demanda du Portail.

— Chez une espèce de coureuse qui se faisait appeler madame la comtesse de Godollo.

— Où monsieur, par conséquent, allait aussi, dit le petit vieillard, et sur un pied beaucoup moins désintéressé que moi.

— Je ne suis pas venu, dit Théodose, dans l'intention de faire assaut d'esprit. J'ai droit, monsieur, à des explications relativement à tout votre procédé avec moi ; j'ose donc vous prier de n'en pas éloigner le moment par des facéties auxquelles je ne suis pas le moins du monde en humeur de prêter le collet.

— Eh bien, mon cher, dit du Portail, asseyez-vous; je ne suis pas en humeur, moi, de me tordre le cou à faire la conversation de bas en haut.

L'intimation n'avait rien que de raisonnable, et elle était faite sur un ton à laisser croire que le rentier ne s'effaroucherait pas beaucoup des grands airs. La Peyrade prit donc le parti de déférer au désir de son hôte ; mais il eut soin de garder à son obéissance le plus de mauvaise grâce qu'il lui fut possible.

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— M. Cérizet, dit du Portail, un homme extrêmement bien posé dans le monde et qui a l'honneur d'être un de vos amis...

— Je ne vois plus cet homme, dit vivement la Peyrade, comprenant bien l'intention malicieuse du vieillard.

— Enûn, reprit du Portail, dans le temps où vous aviej^ quelquefois occasion de le voir, en lui payant, par exemple, à dîner au Rocher de Cancale, j'avais chargé le vertueux M. Cérizet de vous pressentir sur un mariage...

— Que j'ai refusé, interrompit Théodose, et que je refuse plus énergiquement que jamais.

— C'est là la question, reprit le rentier; moi, je crois, au contraire, que vous l'accepterez, et c'est pour causer de cette affaire que depuis si longtemps je désire une rencontre avec vous.

— Mais cette folle que vous me jetez à la tête, dit la Peyrade, que vous est-elle donc ? Ce n'est ni votre fille ni votre parente, je suppose, car, dans la chasse aux maris que vous faites pour elle, vous mettriez plus de discrétion.

— Cette fille, dit du Portail, est la fille d'un de mes amis; elle a perdu son père il y a déjà plus de dix ans; depuis ce temps, je l'ai recueillie chez moi et lui ai donné tous les soins que comportait sa situation douloureuse; sa fortune, que j'ai fort augmentée, jointe ^ la mienne dont je compte la constituer héritière, fait d'elle un parti trèsriche. Je sais que vous n'êtes pas ennemi des grosses dots, car vous allez les chercher dans les lieux les plus inûmes : dans des maisons Thuillier, par exemple; ou, pour me servir de votre expression, chez des ceureuses que vous connaissez à peine; jg me sui-; donc figuré que vous vou-

driez bien en prendre une de ma main, attendu que l'infirmité de ma jeune fille est déclarée très-guérissable par les médecins, tandis que vous ne guérirez jamais M. et mademoiselle Thuillier d'être l'un un sot, l'autre une mégère, pas plus que vous ne guérirez madame Komoro d'être une femme de vertu très- moyenne et très-évaporée.

— Il peut me convenir, répondit la Pe\ rade, d'épouser la filleule d'un sot et d'une mégère, si je la choisis; de même, si la passion m'y emporte, je peux devenir le mari d'une coquette; mais la reine de Saba, si on me l'impose, ni vous, monsieur, sachez-le bien, ni de plus puissants, ni de plus habiles, ne me la feraient accepter.

— Aussi est-ce à votre bon sens et à votre intelligence que j'entends m'adresser, mais encore faut-il avoir les gens à portée pour leur parler. Voyons , raisonnons un peu votre situation, et ne vous effarouchez pas si, comme un chirurgien qui veut guérir son malade, je porte la main sans miséricorde dans les plaies d'une existence jusqu'ici très-laborieuse et très-tourmentée. Un premier point d'abord à constater, c'est que l'affaire Céleste Colleville est tout à fait manquée pour vous.

— Et pourquoi cela? dit la Peyrade.

— Parce que je sors de chez Thuillier et que je l'ai terrifié en lui faisant la peinture de tous les malheurs qu'il avait déjà encourus et qu'il devait encourir encore s'il persistait dans la pensée de vous donner en mariage sa filleule. Il sait maintenant que c'est moi qui ai paralysé la bienveillance de madame la comtesse du Bruel dans l'affaire de la croix; que j'ai fait saisir sa brochure;

que j'ai lancé dans sa maison cette Hongroise qui vous a tous si bien joués; que c'est par mes soins qu'aujourd'hui, dans les journaux ministériels, a commencé un feu dont chaque jour accroîtra la vivacité, sans parler des autres macliines qui seront au besoin dirigées contre sa candidature. Ainsi, vous le voyez, cher monsieur, nonseulement vous n'avez plus pour Thuillier le mérite d'être son grand électeur, mais vous êtes la picire d'achoppement de son ambition : c'est assez vous dire que le côté par lequel vous vous imposiez à cette famille, qui, au fond, n'a jamais sincèrement voulu de vous, est tout à fait battu en brèche et démantelé.

— Mais pour avoir fait tout ce dont vous vous flattez, demanda la Peyrade, qui donc êtes-vous?

— Je ne vous répondrai pas que vous êtes bien curieux, car je vous le dirai tout à l'heure; mais poursuivons, s'il vous plaît, l'autopsie de votre existence, aujourd'hui perdue et à laquelle je prépare une résurrection glorieuse. Vous avez vingt-huit ans, une carrière à peine ébauchée et dans laquelle je vous défends de faire un pas de plus. Quelques jours encore, et le conseil de l'ordre des avocats s'assemblera et il censurera d'une façon plus ou moins absolue votre conduite dans l'affaire de cet immeuble que vous avez eu la candeur de mettre aux mains des Thuillier. Or, il ne faut vous faire aucune illusion : n'eussiezvous à encourir qu'un avertissement sévère, et je cave au moindre malheur, un avocat n'est pas comme ce cocher que le blâme du Parlement ne devait pas empêcher de conduire son fiacre : blâmé, vous êtes autant dire rayé du tableau...

— Et c'est à votre bienveillance, sans cloute, dit la Peyrade, que je devrai ce précieux résultat?

— Et je m'en vante, dit du Portail, car, pour vous remorquer au port, il était d'abord nécessaire de vous désemparer de tout votre gréement; sans cela, vous auriez toujours voulu voguer de vos propres voiles dans ces basfonds de la bourgeoisie.

Voyant que décidément il avait affaire à forte partie, l'adroit Provençal jugea convenable de modifier son attitude, et, d'un air beaucoup plus réservé :

— Vous permettrez, monsieur, dit-il, que, jusqu'à plus amples développements, j'ajourne au moins ma reconnaissance.

— Vous voilà donc, reprit du Portail, à vingt-huit ans, sans le sou, sans état, avec des antécédents très... médiocres, d'anciennes connaissances, comme M. Dutocq et le courageux Cérizet; devant à mademoiselle Thuillier dix mille francs, qu'en bonne conscience vous seriez tenu de lui rendre, quand vous n'en auriez pas pris l'engagement d'amour -propre; à madame Lambert vingt-cinq mille francs, que vous avez sans doute une extrême hâte de réintégrer dans ses mains; enfin, tout à l'heure, ce mariage, votre dernière espérance, votre planche de salut, vient de vous être rendu impossible. Entre nous, si j'ai quelque chose de raisonnable à vous proposer, croyezvous n'être pas un peu à ma disposition ?

— Il sera toujours temps, répondit la Peyrade, de vous prouver le contraire, et je n'ai pas de résolution à prendre tant que les desseins que vous voulez bien avoir sur moi ne me seront pas connus.

— Je VOUS ai fait parler d'un mariage, reprit du Portail; ce mariage, dans ma pensée, s'unit étroitement à une autre combinaison d'existence qui, pour vous, se présente entourée d'une sorte de dévolution héréditaire. Savez-vous ce que faisait à Paris cet oncle que vous étiez venu retrouver vers 1829? Dans votre famille, il passait pour millionnaire; et, mort subitement avant que vous pussiez le joindre, il ne laissa pas même la somme nécessaire pour se faire enterrer ; le corbillard des pauvres et la fosse commune, voilà quelle fut sa fin.

— Vous l'avez donc connu? demanda Théodose.

— C'était, répondit du Portail, mon ami le plus cher et le plus ancien.

— Mais, à ce compte, dit vivement la Peyrade, une somme de cent louis, qui, dans les premiers temps de mon séjour à Paris, me parvint par une main inconnue... ?

— Venait effectivement de moi, répondit le rentier; malheureusement, entraîné par un tourbillon d'affaires dont vous vous rendrez mieux compte dans un moment, je ne pus donner suite au bienveillant intérêt dont le souvenir de votre oncle me remplissait pour vous : ainsi s'explique que je vous aie laissé sur la paille d'une mansarde arriver, comme les nèfles, à cette maturité de la misère qui devait appeler sur vous la main d'un Dutocq et d'un Cérizet.

— Je n'en reste pas moins, monsieur, votre obligé, dit la Peyrade, et, si j'avais su que vous étiez ce généreux protecteur resté pour moi introuvable, croyez que, sans attendre votre désir, j'eusse été le premier à chercher l'occasion de vous voir et de vous remercier.

— Laissons les compliments, dit du Portail ; et, pour en venir au côté sérieux de notre conférence, que diriez-vous si je vous apprenais que cet oncle , dont vous veniez à Paris chercher la protection et l'appui, était l'un des agents de cette puissance occulte qui est un thème à tant de fables ridicules et l'objet de si sots préjugés?

— Je ne saisis pas bien, dit la Peyrade avec une curiosité inquiète; oserai-je vous prier de mieux préciser?

— Par exemple, je suppose, reprit du Portail, que votre oncle, encore vivant, vous dise : « Tu cherches, mon beau neveu, la fortune, l'influence ; tu as la prétention de te tirer de la foule, d'être mêlé à toutes les grandes affaires de ton temps ; tu voudrais trouver emploi de ton esprit vif, alerte, plein de ressources et légèrement tourné à l'intrigue, et enfin dépenser dans une sphère élevée et élégante cette puissance de volonté et d'invention que tu as jusqu'ici fourvoyée à la sotte et inutile exploitation de ce qu'il y a de plus sec et de plus coriace au monde, à savoir, un bourgeois. Eh bien, baisse la tête, mon beau neveu, entra avec moi par cette petite porte que je vais l'ouvrir et qui donne dans une grande maison assez mal famée, mais qui vaut mieux pourtant que sa réputation. Le seuil passé, tu te relèveras puissant de toute la hauteur de ton génie, s'il en est en toi quelque étincelle : les hommes d'État, les rois même t'associeront à leurs pensées les plus secrètes; tu seras leur collaborateur occulte, et, à ce compte, aucune des joies que l'argent et la hauteur des fonctions peuvent promettre à un homme ne sera pour toi défendue et inabordable. »

— Mais, monsieur, objecta la Peyrade, sans oser en-

LES PETITS BOURGEOIS. il:.

core vous comprendre, je vous ferai remarquer que mon oncle est mort assez misérable pour que la charité publique ait dû se charger de son inhumation...

— Votre oncle, répondit du Portail, était un homme de talents rares, mais il avait dans le caractère des côtés légers par lesquels toute sa destinée fut compromise. Il était dépensier, ardent au plaisir, sans souci de l'avenir; il voulut aussi goûter à cette joie faite pour le commun des hommes, et qui pour les grandes vocations exceptionnelles est le pire des embarras et des pièges, je veux parler de la famille : il eut une fille dont il était fou, ce fut par là que des ennemis terribles ouvrirent une brèche dans sa vie et purent préparer la catastrophe épouvantable qui la couronna. Votre oncle, j'entre, vous le voyez, dans votre argument, votre oncle est mort foudroyé par le poison.

— Et ce serait là, dit la Peyrade, un encouragement à marcher dans celte voie ténébreuse où il m'eût engagé à le suivre!

— Mais si c'est moi, cher monsieur, répondit du Portail, qui vous y montre le chemin?

— Vous, monsieur ! dit la Peyrade avec stupéfaction.

— Oui, moi, qui fus élève de votre oncle et plus lard son protecteur et sa providence; moi, dont près d'un demi-siècle n'a fait que grandir presque chaque jour l'influence; moi, qui suis riche, qui vois les gouvernements, à mesure qu'ils se renversent les uns sur les autres, comme des capucins de cartes, venir me demander la sécurité et la force de leur avenir; moi, qui suis le directeur d'un grand théâtre de pantins où j'ai des Colombinesde la^tournure de madame de Godollo; moi, qui demain, si cela était

nécessaire au succès d'un de mes vaudevilles ou de mes drames, pourrais me montrer à vous, porteur du grand cordon de la Légion d'honneur, de l'ordre de la Jarretière ou de celui de la Toison d'or! Et voulez-vous savoir pourquoi ni vous ni moi ne mourrons empoisonnés; pourquoi, plus heureux que les royautés contemporaines, je pourrai transmettre mon sceptre au successeur que je me suis choisi? C'est que, comme vous, mon jeune ami, malgré votre apparence méridionale, j'étais froid, profondément calculateur, que jamais je ne perdais mon temps aux bagatelles de la porte ; que la chaleur, quand j'étais amené, par le besoin de la circonstance , à en montrer, je ne l'avais jamais qu'en surface. Il est plus que probable que vous avez entendu parler de moi; eh bien, pour vous, j'ouvre une fenêtre dans mon nuage : regardez-moi et remarquez-le bien, je n'ai ni le pied fourchu, ni une queue au bas des reins ; au contraire apparaît en moi la figure du plus inoffensif des rentiers du quartier Saint-Sulpice; dans ce quartier où je jouis, je puis le dire, de l'estime universelle depuis vingt-cinq ans, je m'appelle du Portail, tandis que, pour vous, si vous me le permettez, je vais m' appeler CORENTIN !

— Corentin! s'écria la Peyrade avec une surprise épouvantée.

— Oui, monsieur, et vous voyez qu'en vous révélant ce secret, je mets la main sur vous et vous enrégimente. Corentin! le plus grand homme de police des temps modernes, comme dit de moi l'auteur d'un article de la Bio~ graphie des hommes vivants, auquel je dois d'ailleurs la justice de dire qu'il ne sait pas un mot de ma vie.

LES PETITS BOURGEOIS. Hh

— Monsieur, dit la Peyrade, certainement je vous garderai le secret ; mais la place que vous voulez bien m'olTrii auprès de vous...

— Vous épouvante ou du moins vous inquiète, interrompit vivement l'ex-rentier. Avant même de vous être l)ien rendu compte de la chose, le mot vous fait peur. La pôoolice!... ce terrible préjugé qui la marque au front, vous vous reprocheriez de ne pas le partager?

— Très-certainement, dit la Peyrade, c'est une institution utile, mais je ne crois pas qu'on l'ait toujours calomniée. Si le métier de ceux qui la font était honorable, pourquoi se cacheraient-ils?

— Parce que tout ce qui menace la société, répondit Corentin, et qu'ils ont la mission de réprimer, se prépare et se trame dans l'ombre. Les larrons, les conspirateurs mettent-ils sur leur chapeau : Je suis GuUlot, berger de ce troupeau ! et faudra-t-il , quand nous cherchons à les atteindre , que nous nous fassions précéder de la sonnette que le commissaire fait promener, le matin, par son appariteur pour ordonner aux concierges de balayer le devant de leurs portes?

— Monsieur, dit la Peyrade, là où le sentiment est universel, il n'y a plus un préjugé, il y a une opinion, et cette opinion doit faire la règle de tout homme qui prétend à l'estime de soi-même et des autres.

— Et quand vous dépouilliez ce notaire en faillite, s'écria Corentin; que vous voliez un cadavre pour enrichir les Thuillier, vous prétendiez à votre propre estime et à celle du conseil de votre ordre; et qui sait encore si, dans votre vie, vous n'avez pas d'autres actions plus noiresl Je

suis plus honnête homme que vous, car, hors de mes fonctions, je n'ai pas un acte douteux à me reprocher, et, quand le bien s'est présenté à moi, je l'ai fait partout et toujours. Croyez-vous que, depuis onze ans, la garde de cette folle ait été tout roses? Mais c'était la fille de votre oncle, de mon vieil ami; et lorsque, sentant mes jours qui s'avancent, je viens vous dire, à beaux écus comptants, de me relever de celte faction...

— Quoi! dit la Peyrade, celte folle serait la fille de mon oncle la Peyrade?

— Oui, monsieur, la fille que je veux vous faire épouser est la fille de Peyrade, car il avait démocratisé son nom, ou, si vous l'aimez mieux, elle est la fille du père Canquoëlle, nom de guerre qu'il avait pris du petit domaine des Canquoëlles, où votre père mourait de faim avec onze enfants. Est-ce que, malgré la discrétion que votre onck gardait sur sa famille, je ne la sais pas à fond comme si j'en étais? Est-ce qu'avant de vous destiner à votre cousine, je n'avais pas pris tous mes renseignements? Vous faites la petite bouche avec la police; mais, comme disent les gens du peuple, le plus beau de votre nez en est fait; votre oncle en était, et, grâce à la police, il fut le confident, j'ai presque dit l'ami de Louis XVllI, qui trouvait à sa conversation un plaisir infini; votre cousine est une enfant de la balle; par votre caractère et par votre esprit, par la sotte position que vous vous êtes faite, tout votre être gravite vers le dénoûment que je vous propose, et c'est de me remplacer, s'il vous plaît, de succéder à Gorentin, monsieur, qu'il est question! Et vous croyez que je n'ai pas mainmise sur vous et que, par de soltes con-

sidérations d'amour-propre bourgeois, vous parviendri/ à m'échapper!

11 fallait que la Peyrade ne fût pas si profondément aheurté à un refus qu'on aurait pu le croire, car la chaleur du grand homme de la police et cette espèce d'ajjprnpriation que l'on faisait de sa personne amenèrent sur sa frgure un sourire.

Corentin cependant s'était levé et, arpentant à grands pas la pièce où se passait la scène, ayant l'air de se parler à lui-même :

— La police! s'écriait-il, c'est d'elle que l'on pourrait dire ce que Basile disait à Bariho'.o de la calomnie, la police, monsieur! la police, vous ne savez pas ce qvie vous dédaignez! Et dans le fait, reprit-il un peu après, qui est-ce qui la méprise? Les imbéciles, qui ne savent qu'insulter ce qui fait leur sécurité. Car supprimez la police, vous supprimerez la civilisation. Est-ce qu'elle leur demande leur estime, à ces gens-là? Elle ne veut leur inspirer qu'un sentiment : la peur, ce grand levier avec lequel on gouverne les hommes, race impure dont, a\'BC Dieu, l'enfer, le bourreau et les gendarmes, on parvient à peine à comprimer les détestables instincts.

S'an'êtant ensuite devant la Peyrade et le regardant avec un sourire dédaigneux :

— Vous êtes donc de ces niais, continua le panégyriste» qui dans la police ne voient qu'un ramassis de mouchards et de délateurs, et qui n'y ont jamais soupçonné dfrs politiques raffinés, des diplomates du premier ordre, des Hichelieux de robe courte? Mais Mercure, monsieur, Mercure, le plus spirituel des dieux du paganisme, n'était-il pas la

police incarnée? Il est vrai qu'il était aussi le dieu des voleurs. Nous valons donc mieux que lui, car nous n'admettons pas ce cumul.

— Pourtant, dit la Peyrade, Vautrin, le fameux chef de la police de sûreté...?

— Eh oui! dans les bas-fonds, répliqua Corentin reprenant sa promenade, il y a toujours de la vase, et encore, ne vous y trompez pas, Vautrin est un homme de génie, mais que ses passions, comme celles de votre oncle, ont engagé de travers. Mais montez plus haut (car là gît toute la question, savoir, le bâton de l'échelle où l'on aura l'esprit de se percher) : M. le préfet de police, ministre honoré, choyé, respecté, est-ce que c'est un mouchard? Eh bien, moi, monsieur, je suis le préfet de police occulte de la diplomatie et de la haute politique, et vous hésitez à monter sur ce trône dont Charles-Quint vieilli pense à descendre? Paraître petit et faire des choses immenses, vivre dans une cave confortablement arrangée comme celle-ci et commander à la lumière; avoir à ses ordres une armée invisible, toujours prête, toujours dévouée, toujours soumise; connaître l'envers de toute chose, n'être jamais dupe d'aucune ficelle, parce qu'ici même on les tient toutes en main ; voir à travers toutes les cloisons, pénétrer tous les secrets, fouiller dans tous les cœurs et dans toutes les consciences : voilà , monsieur, ce qui vous fait peur! et vous ne redoutiez pas d'aller vous vautrer dans l'obscur et bourbeux marécage de la maison Thuillier; vous, cheval de race, vous vous laissiez atteler à un nacre, à l'ignoble besogne de la députation et du journal de ce bourgeois enrichi!

— On fait ce qu'on peut, répondit la Peyrade.

— Chose bien remarquable, d'ailleurs, poursuivit Corentin ne répondant qu'à sa propre pensée : plus juste et plus reconnaissante que l'opinion, la langue nous a mis à notre place, car, du mot de police, elle a fait le synonyme de civilisation, et l'antipode de la vie sauvage quand elle a voulu que l'on écrivît : Un Étal policé. Aussi nous soucions-nous bien peu, je vous le jure, du préjugé qui essaye de nous llétrir; personne mieux que nous ne connaît les hommes, et les connaître, c'est être arrivé à mépriser leur mépris tout aussi bien que leur estime.

— 11 y a certainement beaucoup de vrai dans la thèse tjue vous développez si chaleureusement, finit par dire la l'eyrade.

— Beaucoup de vrai ! répondit Corentin en allant se rasseoir; dites donc que c'est la vérité, rien que la vérité, mais que ce n'est pas toute la vérité. Au reste, mon cher monsieur, assez pour aujourd'hui. Me succéder dans mes fonctions et épouser votre cousine avec une dot qui ne doit pas être au-dessous de cinq cent mille francs, voilà mon offre. Je ne vous demande pas en ce moment de réponse : je n'aurais pas de confiance dans une résolution qui n'aurait pas été sérieusement réfléchie. Demain, je serai ici toute la matinée ; puisse ma conviction avoir fait la vôtre!

Puis, congédiant son interlocuteur par un petit salut sec et cassant :

— Je ne vous dis pas adieu, je vous dis au revoir, monsieur de la Peyrade.

Là-dessus, Corentin s'aoorocha d'une console, où il

trouva tout ce qu'il fallait pour préparer un verre d'eau sucrée, que véritablement il avait bien gagné, et, sans regarder le Provençal qui sortait un peu abasourdi, il ne parut plus occupé que de cette prosaïque préparation.

Était-il bien nécessaire que, le lendemain de la rencontre avecCorentin, une visite de madame Lambert, devenue créancière exigeante el; importune, vînt peser sur les résolutions de la Peyrade ? Gomme le lui avait dit la veille le tentateur, dans son caractère, dans son esprit, dans ses aspirations, dans les imprudences de son passé, n'était-on pas frappé d'une sorte de pente irrésistible qui l'entraînait vers l'étrange solution d'existence venue tout à coup s'offrir à lui?

La fatalité, si l'on peut ainsi parler, mit du luxe aux enlacements sous lesquels il devait succomber. On était au 31 octobre, les vacances du Palais touchaient à leur fin; le 2 novembre devait avoir lieu la rentrée des tribunaux, et pour ce jour-là, au moment où madame Lambert sortait de chez lui, l'avocat reçut de surcroît une invitation à comparaître devant le cons3il de son ordre.

A madame Lambert, qui te pressait vivement de s'acquitter avec elle, sous prétexte qu'elle quittait la maison de M. Picot et retournait prochainement dans son pays, il avait dit :

— Venez me voir après-demain, à la même heure; votre argent sera prêt.

A l'intimation de venir rendre compte devant ses pairs, il répondit qu'il ne reconnaissait pas au conseil le droit de l'interpeller sur un fait de sa vie privée. C'était une réponse telle quelle. Inévitablement, elle devait amener sa

radiation du tableau des avocats à la cour royale ; mais elle avait un air de digniié et de protestation par où l'amour-propre pouvait se sauver.

l:lQÛn il écrivit un mol à Thuillier, pour lui annoncer que de sa visite chez du Portail était résultée pour lui la nécessité d'accueillir la proposition d'un autre mariage. Il rendait donc à Thuillier sa parole et reprenait la sienne, Tout cela dit sèchement, sans l'expression d'aucun regret pour l'alliance à laquelle il renonçait. Par un post-scriptum, il ajoutait : « .Nous aurons à causer de ma position au journal, » indiquant ainsi qu'il pouvait entrer dans ses projets de ne pas la conserver.

11 eut soin de faire de cette lettre une copie, et, une heure plus tard, quand, dans le cabinet de Corentin, il fut interrogé sur le résultat de ses réflexions, pour réponse il donna à lire au grand homme de police la démission matrimoniale qu'il venait de formuler,

— C'est bien, dit Corentin; mais votre position au journal, il faudra peut-être la garder pendant quelque temps, la candidature de ce sot dérange les plans du gouvernement, et nous causerons d'un croc-en-jambe à la destination de M. le conseiller municipal; dans votre position de rédacteur en chef omnipotent, vous aurez peut-être quelque bon tour à lui jouer, et je ne pense pas que votre conscience soit disposée à une grande révolte contre cette mission?

— Non certes! dit la Peyrade; le souvenir des humilia^ lions auxquelles, pendant si longtemps, j'ai été soumis me fera bien plutôt trouver une volupté singulière à fouailler cotte engeance bourgeoise.

— Preuez garde! dit Gorentin, vous êtes jeune et il faut vous garer de ces mouvements bilieux. Dans notre austère métier, nous n'aimons rien, nous ne haïssons rien. Les hommes sont pour nous des pions de bois ou d'ivoire, selon leur qualité, avec lesquels nous jouons nos parties. Nous devons être comme le glaive qui coupe ce qu'on lui donne à trancher, mais qui, soucieux seulement d'être finement affilé, ne veut ni bien ni mal à personne. Maintenant, parlons de votre cousine, à laquelle je suppose que vous avez quelque curiosité d'être présenté.

La Peyrade n'avait pas à jouer l'empressement, celui qu'il éprouvait était véritable.

— Lydie de la Peyrade, dit Gorentin, approche de la trentaine; mais la virginité, jointe aune folie douce, qui a tenu éloignées d'elle toutes les passions, toutes les idées, toutes les impressions auxquelles s'use la vie, l'a embaumée en quelque sorte dans une jeunesse éternelle. Vous ne lui donneriez pas plus de vingt ans; elle est blonde, svelte; sa figure, pleine de finesse, est surtout remarquable par une expression de douceur angélique. Privée de son bon sens par suite de la terrible catastrophe à laquelle succomba son père, sa monomanie a quelque chose de touchant : elle a toujours dans les bras, ou reposant auprès d'elle, un paquet de linge qu'elle berce et entoure de ses soins comme un enfant malade; et, excepté Bruneau, mon valet de chambre, et moi, qu'elle reconnaît, tous les autres hommes sont pour elle des médecins, qu'elle consulte et écoute comme des oracles. Une crise survenue il y a quelque temps dans son tempérament a convaincu Horace Bianchon, ce prince de la science, que.

si la réalité pouvait être substituée à cette longue comédie de maternité, sa raison reprendrait son empire. N'est-ce pas une aimable tâche que celle de refaire la lumière dans cette âme où le jour n'est que voilé? et le lien de parenté que la nature a mis entre vous ne semblait-il pas vous désigner plus spécialement à entreprendre celte cure , dont, encore un coup, pour Bianchon et deux autres docteurs éminents qui ont conféré avec lui de l'état de la malade, le succès ne fait pas un doute? Maintenant, je vais vous mettre en présence de Lydie ; et songez à bien jouer votre rôle de médecin; car la seule chance qu'on ait de la faire départir de sa douceur habituelle, c'est de ne pas entrer, comme elle l'entend, dans son éternelle visée de consultation.

Après avoir traversé plusieurs pièces, la Peyrade et son conducteur étaient près de pénétrer dans celle où d'ordinaire se tenait Lydie, quand elle n'avait pas besoin de plus d'espace pour bercer, en marchant, son enfant imaginaire; mais, tout à coup, ils furent arrêtés par deux ou trois accords plaqués magistralement sur un piano de la plus belle sonorité.

— Qu'est-ce que cela? demanda la Peyrade.

— C'est Lydie, répondit Corentin avec ce qu'on aurait pu appeler un mouvement d'orgueil paternel ; elle est admirablement bonne musicienne, et, si elle n'écrit plus, comme au temps où elle était lucide, de délicieuses mélodies, sous ses doigts elle en fait naître qui souvent me vont à l'âme... L'âme de Corentin, ajouta en souriant le petit vieillard, c'est, je pense, faire de la virtuose un assez bel éloge 1 Mais, asseyons-nous pour l'écouter; si

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