II
326 SClMiS DE LA VIE PAhlbiliNiNIi.
nous entrions, le concert aussitôt prendrait fin, et la consultation commencerait.
La Peyrade était stupéfait en écoutant une improvisation où l'union si rarement parfaite de l'inspiration et de la science ouvrait à sa nature impressionnable une source d'émotions aussi profondes qu'imprévues. Corentin jouissait de la surprise que de moment en moment le Provençal exprimait par des exclamations admiratives, et, faisant valoir sa marchandise :
— Hein! comme c'est joué! disait-il; Listz ne lui va pas à la cheville !
A un scherzo très-vif, rexécut?>nte fît succéder les i remières notes d'un adagio.
— Ah ! elle va chanter, dit Corentin reconnaissant le motif.
— Elle chante au;si? demanda la Peyrade.
— Comme la Pasta et la Malibran ; écoutez-moi ça ! En effet , après quelques mesures d'une ritournelle en
arpèges éclata une voix vibrante dont le timbre parut remuer le Provençal jusque dans les profondeurs de son être.
— Gomme la musique vous impressionne ! dit Corentin. Vous étiez décidément faits l'un pour l'autre.
De son geste, la Peyrade imposait silence au causeur, et, à mesure que tombaient les notes, accrue de moment en moment, son émotion finit par lui arracher ce cri, dont à son tour Corentin parut vivement frappé :
— Oh ! mon Dieu ! c'est bien le même air, la même voix !
— Est-ce que déjà, demanda le grand homme de police, vous auriez rencontré Lydie quelque part.
LF.S PETITS BOURGEOIS. 3-7
— Je ne sais pas..., jo ne pense pas, répondit la Peyrade d'une voix entrecoupée, et, dans tous les cas, il y aurait bien longtemps... Mais cet air,.., cette voix...; il me semble...
— Entrons, dit Corentin.
Et, ouvrant brusquement la porte, il entraîna après lui le Provençal.
Tournant le dos à la porte et empêchée par le bruit du piano d'entendre ce qui se passait derrière elle, Lydie ne s'aperçut de rien.
— Voyez! dit Corentin, avez-vous d'elle un souvenir? La Peyrade avança de quelques pas, et, aussitôt que
seulement il eut pu apercevoir le profil de la folle :
— C'est elle! s'écria-t-il éperdu en joignant avec bruit les mains au-dessus de sa tête.
— Silence! avait répondu Corentin.
Mais, au cri poussé par Théodose, Lydie s'était retournée, et, son attention s'arrêtant sur Corentin :
— Que vous êtes méchant et ennuyeux, dit-elle, de venir me troubler ainsi ! Vous le savez bien , je n'aime pas qu'on m'écoute. Ah ! mais non ! ajouta-t-elle en voyant l'habit noir de la Peyrade, vous m'amenez le docteur: c'est bien gentil à vous, j'allais vous prier de l'envoyer chercher: la petite ne fait que crier depuis ce matin; j'ai beau chanter pour l'endormir, rien n'y fait.
Et dans un coin où, avec deux chaises renversées et les coussins d'un divan, elle avait fait quelque chose qui ressemblait à une barcelonnette , elle courut chercher ce qu'elle appelait son enfant.
Tout en allant vers la Peyrade, pendant que d'une main
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elle portait son précieux fardeau, de l'autre, n'ayant des yeux que pour la folle création de son cerveau malade, Lydie était censée arianger le bonnet de sa petite chérie. A mesure qu'elle approchait, tremblant, pâle, l'œil fixe, Théodose, qui maintenant voyait à plein mademoiselle de la Peyrade, reculait d'un mouvement où se marquait la terreur, et il ne s'arrêta qu'au moment où un siège placé derrière lui lui fit perdre l'équilibre et le reçut dans sa chute.
Un homme de la force de Gorentin, et qui, d'ailleurs, savait jusqu'aux moindres détails de l'horrible drame dans lequel Lydie avait perdu la raison, avait déjà tout deviné et tout compris, mais il entrait dans ses idées de laisser éclater au milieu de ces affreuses ténèbres la vive lumière de l'évidence.
— Tenez, docteur, disait cependant Lydie en écartant les langes dont, à mesure qu'elle les détachait, elle plaçait les épingles entre ses lèvres, voyez si elle ne maigrit pas à vue d'œil !
La Peyrade n'avait garde de répondre ; le visage caché par son mouchoir, il laissait échapper de sa poitrine une respiration haletante qui ne lui eût pas permis de prononcer une parole.
Alors, avec un de ces mouvements d'impatience fébrile auxquels la prédisposait son état mental :
— Mais regardez-la donc, docteur! s'écria-t-elle en prenant vioiemment le bras de Théodose et en le forçant à lui laisser voir ses traits... Mon Dieu! fit-elle aussitôt qu'elle eut envisagé le Provençal.
Et, laissant tomber le paquet de linge qu'elle tenait
dans ses bras, elle se rejeta vivement en arrière. Ses yeux devinrent hagards; passant vivement ses mains blanches sur son front et dans ses cheveux qu'elle mit en désordre, elle semblait faire effort pour obtenir de sa mémoire un souvenir endormi et rebelle. Ensuite, comme une cavale épouvantée qui vient flairer l'objet dont elle a reçu une impression de terreur, elle se rapprocha lentement, et, se courbant à moitié pour voir de plus près le visage que le Provençal tenait baissé et cherchait à lui dérober, au milieu d'un inexprimable silence, elle donna quelques secondes à cet examen. Tout à coup un cri terrible s'échappe de sa poitrine, elle court se réfugier dans les bras de Corentin et, se serrant contre lui d'une étreinte forcenée :
— Sauvez-moi! sauvez-moi! s'écria-t-elle, c'est lui! le méchant! l'indigne! C'est lui qui a tout fait...
Et, de son doigt étendu, elle semblait clouer à sa place le misérable objet de son horreur.
Après cette explosion, elle balbutia quelques paroles sans suite, ses yeux se voilèrent; Corentin sentit le relâchement de tous les muscles par lesquels un moment il avait été serré comme dans un étau, et il reçut dans ses bras Lydie privée de sentiment, sans que la Peyrade, anéanti, eût même la pensée de s'approcher pour l'aider à la soutenir et à la déposer sur un divan.
— Ne restez pas ici, monsieur, dit Corentin. Allez dans mon cabinet; tout à l'heure j'irai vous y rejoindre.
Et, en effet, quelques minutes plus tard, la malade laissée aux soins de Kate et de Bruncau, et Perrache dépêché en toute hâte auprès du docteur Bianchon, Corentin se retrouvait avec la Peyrade.
— Vous voyez, monsieur, lui dit-il avec solennité, si, en poursuivant avec une sorte de passion la pensée de ce mariage, j'entrais bien dans les voies de Dieu.
— Monsieur, dit la Peyrade avec componction, je dois, en effet, vous avouer...
— C'est inutile, interrompit Corentin, vous n'avez rien à m'apprendre et c'est moi qui ai beaucoup à vous dire. Le vieux Peyrade, votre oncle, dans l'espérance de gagner une dot pour sa fille qu'il idolâtrait, s'était entremis, ce que vous ne ferez jamais, si vous m'en croyez, dans le dangereux maniement d'une affaire privée. Sur son chemin, dans cette affaire, il rencontra ce Vautrin dont vous me parliez hier et que la police n'avait pas encore absorbé, comme elle fit depuis. Votre oncle , tout habile qu'il était, n'était pas de force ajouter contre cet homme, qui, d'ailleurs, lui, dans le cercle de ses moyens, admettait tout : le meurtre, le poison, le viol. (Voir Splendeurs et Misères des courtisanes.) Pour paralyser l'action de votre oncle, Lydie fut non pas enlevée, mais attirée hors de chez lui et conduite dans une maison d'apparence honnête, où, pendant dix jours, elle resta séquestrée, mais sans concevoir trop d'inquiétude sur sa captivité et l'absence de son père : on était parvenu à lui persuader que tout se faisait par son ordre; aussi, monsieur, vous vous le rappelez, elle chantait!
— Oh ! fit la Peyrade en se couvrant le visage de ses mains.
— Mise à rançon, reprit Corentin, l'infortunée jeune fille, si son père dans ce délai de dix jours n'exécutait pas ce qui lui avait été intimé, était réservée à un traitement
LES PKTITS BOURGEOIS. 331
horrible. Un narcoliqiie, un homme devant jouer le rClc que l'on fit jouer au bourreau avec la fille de Séjan...
— Monsieur, monsieur, par grâce! s'écria la Peyrade.
— Je vous le disais bien hier, reprit Gorenlin, que peutêtre vous aviez sur la conscience autre chose que la maison Thuillier; mais vous étiez si jeune alors! Sans expérience, vous apportiez de votre pays cette brutalité, cette frénésie du sang méridional qui se rue dans une occasion telle quelle; et, d'ailleurs, on avait découvert votre parenté avec la victime, et, pour les artistes en forfaits qui préparaient la ruine d'une autre Clarisse Harlowe, le raffinement de votre intervention avait quelque chose de trop attrayant pour que même un plus habile et un plus roué que vous eût pu se flatter d'échapper aux enlacements dont vous fûtes l'objet. Heureusement, la Providence a permis que, dans cette épouvantable histoire, il n'y eût rien que de réparable-, le même poison, selon qu'il est eraployé, peut donner la mort ou rendre la santé.
— Mais, monsieur, dit la Peyrade, ne serai-je pas pour elle un objet d'horreur, et cette réparation dont vous parliez mesera-t-elle possible?
— Le médecin, monsieur, dit Kate en ouvrant la porte.
— Comment est mademoiselle Lydie ? demanda vivement la Peyrade.
— Très-calme, répondit Kate; et tout à l'heure, comme, pour la décider à se mettre au lit, ce qu'elle ne voulait pas faire, disant qu'elle n'était pas malade, je lui apportais son paquet de cliiffons : « Qu'est-ce que tu veux que je fasse de ça, ma pauvre Kate? m'a-t-elle dit d'un air tout étonné; si tu veux que je joue à la poupée, aies- en
donc une au moins qui soit un peu mieux tournée que celle-là. »
— Vous voyez , dit Corentin en serrant la main du Provençal, vous aurez été la lance d'Achille.
Et il sortit avec Kate pour aller recevoir Bianchon.
Resté seul, Théodose était depuis quelque temps livré aux réflexions que l'on peut se figurer, quand, la porte du cabinet venant à s'ouvrir, Bruneau, le valet de chambre, introduisit Cérizet.
En voyant la Peyrade :
— Ah! ah! je le savais bien, s'écria le commis greffier, que tu finirais par voir du Portail... Eh bien, et le mariage, cela marche-t-il?
— Mais c'est du vôtre, plutôt, répondit le Provençal, qu'il faut demander des nouvelles.
— Tiens! on t'a dit ça? Ma foi! oui, mon cher. Il faut faire une fin, après avoir longtemps vogué sur la mer orageuse... Tu sais qui j'épouse?
— Oui, une jeune artiste, mademoiselle Olympe Cardinal, une protégée de la famille Minard, qui donne trente mille francs pour son établissement.
— Lesquels, reprit Cérizet, joints à trente mille dont j'ai promesse de du Portail, si ton mariage se fait, et aux anciens vingt-cinq mille que m'a valus ton mariage qui ne se fera pas, forment un capital assez rondelet de quatrevingt-cinq mille ; avec ça, ma foi ! et une jolie femme, il faudrait être bien abandonné du Ciel pour ne pas pouvoir aborder quelques affaires. Mais j'en ai une, avant toute chose, à traiter avec toi. Du Portail, trop occupé pour me recevoir, me renvoie ici afin que nous nous entendions
sur la manii^rc d'inquiéter la nomination deTliuillier. As-tu quelque idée là-dessus?
— Non, et j'avoue même que, dans la situation i'esprit où m'a jeté la conversation que je viens d'avoir avec M. du Portail, je ne rae sens pas une grande disposition à l'imaginative.
— Voici la situation, reprit Cérizet. Le gouvernement a sous main un autre candidat, qui ne s'est pas encore produit, parce que les arrangements ministériels avec lui ont été difficiles. Pendant ce temps, la candidature de Thuillier a fait du chemin; Minard, sur qui on avait compté pour une diversion , s'est bêtement tenu dans son coin; la saisie de votre brochure a donné à ton stupide protégé un certain parfum de popularité. Bref, le ministère a peur de le voir passer, et rien ne lui serait plus désagréable que sa nomination. Les pompeux imbéciles comme Thuillier, c'est horriblement embarrassant dans l'opposition : ce sont des cruches sans anse, on ne sait par où les prendre.
— Monsieur Cérizet , dit la Peyrade, commençant à prendre le ton protecteur et voulant d'ailleurs savoir jusqu'à quel point son interlocuteur était dans la confldence de Corentin, je vous trouve bien au fait de la pensée intime du gouvernement : est-ce que vous auriez trouvé le chemin de certaine caisse de la rue de Grenelle?
— Non. Tout ce que je vous dis là, repartit Cérizet, car il paraît que décidément le tu est supprimé entre nous, je le tiens de du Portail.
— Ah çà! dit la Peyrade en baissant la voix, qu'est-ce
que c'est au juste que du Portail, puisque tu es avec lui
en relation depuis quelque temps? Un homme de ta force a dû pénétrer le personnage, qui, entre nous, me paraît avoir quelque chose d'assez mystérieux.
— Mon ami, répondit Cérizet, du Portail est un homme assez fort. C'est un vieux finaud qui me fait l'effet d'avoir été employé dans l'administration des domaines, où il a dû occuper quelque direction dans les départements supprimés lors de la chute de l'Empire, comme qui dirait le département de la Dyle, de la Doire, de Sambre-et-Meuse ou des Deux-lSèthes.
— Oui,... dit la Peyrade.
— Là, continua Cérizet, il me paraît avoir fait sa pelote, et, ce qui est assez ingénieux, ayant une fille naturelle, il s'est arrangé un petit marchepied de philanthropie en la donnant pour la fille d'un de ses amis nommé Peyrade, qu'il aurait recueillie. Maintenant, pour corroborer la vraisemblance de cette version, ton nom de la Peyrade lui aurait donné l'idée de te la faire épouser, parce qu'enfin il fallait bien la marier à quelqu'un.
— Très-bien! mais ses relations intimes avec le gouvernement, et ce souci qu'il prend des élections, comment les expliques-tu?
— On ne peut plus naturellement, répondit Cérizet. Du Portail est un homme qui aime l'argent et qui aime à se mêler; il rend à Rastignac, le grand faiseur électoral, et qui est, je crois, son compatriote, quelques services en amateur; l'autre, en échange, lui donne des nouvelles avec lesquelles il joue à la Bourse.
— C'est lui qui fa fait toutes ces confidences? demanda la Pevrade.
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— Pour qui me prends-tu? repartit Cérizet; avec le vieux brave homme, dont tu vois que j'ai déjà tiré la promesse de trente mille francs, je fais le niais et je m'aplatis, mais j'ai fait causer Bruneau, le vieux valet de chambre. Ta peux entrer dans la maison, mon cher, du Portail est puissamment riche, il te fera nommer sous-préfet; et puis, de là à une préfecture, avec la fortune que tu auras, tu comprends qu'il n'y a qu'un pas.
— Je te remercie de ces renseignements, dit la Peyrade; au moins je saurai sur quel pied danser; mais, toimême, comment l'as-tu connu?
— Oh ! c'est toute une histoire; par mon intermédiaire, il est rentré dans la possession d'une forte partie de diamants qui lui avaient été dérobés.
A ce moment parut Corentin :
— Tout va au mieux, dit-il à la Peyrade. La raison paraît en très-bonne voie de revenir. Bianchon, à qui je n'ai rien dû laisser ignorer, désire avoir avec vous une conférence. — Ainsi, mon cher monsieur Cérizet, nous remettrons à ce soir, si vous le voulez bien, notre petite étude de l'afTaire Thuillier.
— Eh bien, le voilà enfin! dit Cérizet en frappant sur l'épaule de la Peyrade.
— Oui, dit Corentin, et vous savez ce que je vous ai promis, vous pouvez y compter.
Cérizet sortit tout joyeux.
Le lendemain du jour où entre Corentin, la Peyrade et Cérizet avait dû se tenir cette conférence qui avait pour objet la mise en état de siège de la candidature de Thuillier, celui-ci devisait avec sa sœur de la lettre par laquelle
Théodose avait déclaré renoncer à la main de Céleste, et il se montrait surtout préoccupé de ce post-scriptum laissant entrevoir que le Provençal pourrait ne pas garder la rédaction en chef de l'Écho de la Bièvre. A ce moment, Henri, son domestique, vint lui demander s'il voulait recevoir M. Cérizet.
Le premier mouvement de Thuillier fut d'éconduire ce visiteur si imprévu. Toutefois, en y pensant mieux, il se représenta que, dans l'embarras où d'un moment à l'autre il se sentait menacé d'être laissé par la Peyrade, Cérizet pouvait lui être une précieuse ressource. En conséquence, il ordonna qu'on l'introduisît.
Son accueil fut néanmoins très-froid et en quelque sorte expectant. Quant à Cérizet, il se présenta sans embarras et comme un homme qui avait calculé les conséquences de sa démarche.
— Eh bien, mon cher monsieur, dit-il à Thuillier, commencez-vous à être un peu édifié sur le sieur la Peyrade?
— Qu'entendez-vous par là? demanda le vieux beau.
— Mais l'homme, répondit Cérizet, qui, après avoir tant intrigué pour épouser votre filleule, rompt brusquement ce mariage, comme un de ces jours il rompra le contrat léonin qu'il vous a fait souscrire pour sa rédaction en chef, ne doit pas, ce me semble, être de votre part l'objet d'une confiance aussi aveugle que par le passé.
— Ainsi, dit vivement Thuillier, vous avez quelques données relativement à l'intention où serait la Peyrade de ne pas rester avec moi au journal?
— Non, dit le banquier des pauvres; dans les termes où je suis avec lui, vous comprenez que je ne l'ai pas vu et que j'ai encore moins reçu ses confidences. Mais, pour tirer une induction, je pars du caractère bien connu du personnage, et vous pouvez tenir pour certain que, du jour où il trouvera sa belle à vous quitter, il vous plantera là, comme on quille un vieux paletot; j'ai passé par là et vous parle d'expérience.
— Vous aviez donc eu avec lui quelques démêlés avant l'affaire de la gérance? demanda Thuillier.
— Parbleu! repartit Cérizet; l'affaire de cette maison qu'il vous a fait faire, c'était moi qui avais levé le lièvre. Il devait me mettre en relation avec vous, me ménager la principale location de l'immeuble; mais la malheureuse histoire de cette enchère étant arrivée, il en a proûtépour m'évincer et se réserver tous les bénéfices de la combinaison.
— Les bénéfices ! fit remarquer Thuillier, je ne vois pas qu'ils aient été pour lui très-notables, et, excepté le mariage que lui-même refuse aujourd'hui...
— Comment ! interrompit l'usurier, dix mille francs d'abord qu'il a tirés de vous, sous prétexte de cette croix que vous attendez encore, puis les vingt-cinq mille francs dus à madame Lambert, et que vous avez cautionnés, et que vous pourriez fort bien payer comme un joli garçon.
— Qu'est-ce que j'apprends! s'écria Brigitte en bondissant, vingt-cinq mille francs que tu as cautionnés?
— Oui, mademoiselle, repartit Cérizet; derrière la somme que cette femme avait autant prêtée que moi, il y avait un mystère, et, si je n'avais pas mis la main sur
l'explication véritable, il y avait certainement quelque chose de fort sale au fond. Mais la Peyrade a eu l'habileté de se blanchir auprès de monsieur votre frère et de s'imposer alors comme un homme méconnu et nécessaire...
— Mais, interrompit Thuiilier, comment avez-vous su que j'avais cautionné M. de la Peyrade, si vous ne l'avez pas vu depuis ce moment?
— Par celte servante, monsieur, qui dit à tout venant que maintenant elle est bien sûre d'être payée.
— Eh bien, dit Brigitte à son frère, tu fais de jolies affaires !
— Mademoiselle, repartit Cérizet, j'ai voulu inquiéter un peu M. Thuiilier, mais, en réalité, je ne crois pas que vous perdiez rien. Sans savoir au juste le mariage que fait la Peyrade, il me paraît difficile que la famille veuille le laisser sous le coup de ces deux dettes honteuses, et, s'il le faut, je m'y entremettrai.
— Monsieur, dit Thuiilier, en vous remerciant de votre officieuse intervention, permettez-moi de vous dire qu'elle me surprend un peu, car la façon dont nous nous sommes quittés ne devait pas me la faire espérer.
— Ah çà ! dit Cérizet, est-ce que par hasard vous pensez que je vous en aie voulu? Je vous ai plaint, voilà tout; je vous ai vu sous le charme et me suis dit qu'il fallait vous laisser expérimenter le la Peyrade, mais je savais bien que le jour de la justice ne tarderait pas à luire pour moi. Avec ce monsieur, les mauvais procédés ne se font jamais longtemps attendre.
— Permettez, dit Thuiilier, je ne prends pas pour un mauvais procédé la rupture du mariage dont il avait été
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question ; h chose s'est faite, en quelque sorte, d'un commun accord.
— Et rembarras où il se propose de vous laisser, répondit Cérizet, en désertant brusquement sa position de rédacteur en chef, et la dette sous le coup de laquelle il vous a placé, vous prenez aussi cela pour une galanterie?
— Monsieur Cérizet, dit ITiuillier se tenant toujours sur la réserve, je le disais une fois à la Peyrade, il n'y a pas d'homme indispensable, et, la rédaction en chef de mon journal venant à vaquer, je suis certain que je verrais aussitôt bien des empressés venant m'offrir leurs services.
— Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Cérizet; vous tomberiez bien mal, car vous me feriez l'honneur de désirer mon concours, que je serais dans l'impossibilité de vous l'accorder. Il y a longtemps que je suis dégoûté des journaux; je m'étais, je ne sais comment, laissé entortiller par la Peyrade pour faire encore avec vous une campagne, mais, cette dernière expérience n'ayant pas été heureuse, je me suis bien promis qu'on ne m'y prendrait plus : c'était de tout autre chose qu'une affaire de presse que j'étais venu vous parler.
— Ah! fit Thuillier.
— Oui, reprit Cérizet ; me rappelant la manière ronde dont vous aviez traité l'affaire de cette maison où j'ai l'honneur d'être reçu par vous, j'avais pensé que je ne pouvais pas mieux m'adresser pour quelque chose du même genre que je me trouve avoir en ce moment sous la main. Mais, moi, je ne ferai pas comme la Peyrade. Je ne vous dirai pas que je veux épouser votre filleule et que
je fais ce que je fais par amitié et par dévouement pour vous. C'est une affaire, j'y veux d'abord une part; ensuite, je crois que mademoiselle doit trouver assez lourde l'administration de cet immeuble, car je remarquais tout à l'heure que toutes vos boutiques sont encore à louer. Eh bien, si elle voulait reprendre cette idée de principale location que la Peyrade a étouffée, ceci pourrait entrer en compte dans notre partage des bénéfices. Voilà, monsieur, l'objet de ma visite, et vous voyez que la question journal y est étrangère de tout point.
— Mais cette affaire, dit Brigitte, il faudrait d'abord la connaître.
— C'est précisément, répondit Cérizet, le contraire de celle que vous avez faite avec la Peyrade. Vous avez eu cette maison pour rien, mais vous étiez inquiétés par une surenchère. Eh bien, aujourd'hui il s'agit d'une ferme en Beauce, qui vient d'être vendue pour un morceau de pain, et, au moyen d'une légère addition de prix, vous pourriez l'avoir dans les conditions d'un bon marché fabuleux.
Et Cérizet expliqua tout le mécanisme de l'opération, détail dans lequel le lecteur nous dispensera d'entrer, attendu, selon toute apparence, qu'il y trouverait moins d'intérêt que Brigitte. L'exposé était très-clair, très-net; il s'empara vivement de l'esprit de la vieille fille ; et Thuillier lui-même, malgré toute sa défiance préventive, fut obligé de convenir que l'affaire dont on lui parlait avait au moins l'apparence d'une très-belle spéculation.
— Seulement, il faudrait voir la chose, dit Brigitte. On se rappelle que, pour l'affaire de la maison, elle
n'avait pas voulu donner la moindre parole à la Peyrade avant une descente sur lieux.
— Rien n'est plus facile, dit Cérizet : moi-même, pour le cas où nous ne traiterions pas ensemble, j'ai besoin de me rendre compte; mon intention était de faire ces jours-ci cette petite excursion ; tantôt, si vous voulez, je serai à votre porte avec une chaise de poste; demain, de grand matin, nous serons rendus, nous donnerons notre coup d'oeil, nous déjeunerons, et, demain soir, nous pouvons être ici pour l'heure du dîner.
— .Mais la poste, dit Brigitte, c'est bien grand seigneur; il me semble que la diligence...
— Avec les diligences, répondit Cérizet, on ne sait pas quand on arrive; du reste, vous n'avez pas à vous préoccuper de la dépense; le voyage, je le ferai toujours seul, si ce n'est pas avec vous : je vous offre donc deux places dans ma voiture. Eh bien, si l'affaire se conclut, quand nous serons à régler les parts, nous mettrons les frais en commun.
Pour les avares, les petits bénéfices sont souvent, dans les grandes affaires, d'une considération déterminante; après un peu de résistance pro forma, Brigitte finit par accepter l'arrangement proposé, et, le même jour, les trois associés prenaient la route de Chartres. Cérizet avait engagé Thuillier à ne pas aviser la Peyrade de ce voyage, de peur qu'il ne prît envie au Provençal de profiter de cette courte absence pour lui ménager quelque coup de jarnac.
Le lendemain, sur les cinq heures du soir, le trio était de retour; et le frère et la sœur, qui en présence de Ce-
rizet n'avaient pas eu la liberté de se communiquer leurs impressions, furent tous deux d'avis que l'acquisition serait excellente. Ils avaient trouvé des terres de première qualité, des bâtiments d'exploitation dans un parfait état, du bétail et un matériel ayant très-bonne mine; et devenir propriétaire d'un bien rural, c'était pour Brigitte la dernière consécration de l'opulence.
— Minard, dit-elle, n'a que sa maison de ville et des capitaux; nous, nous aurons de la terre, un bien-fonds; on n'est pas riche sans cela.
Thuillier n'était pas tellement sous le charme de ce rêve, dont la réalisation était d'ailleurs à un terme assez éloigné, qu'il en perdît de vue la députation et le journal. Un de ses premiers soins fut de demander le numéro qui avait paru le matin.
— 11 n'est pas arrivé, répondit le domestique.
— Comme la distribution se fait bien 1 dit Thuillier avec humeur, le propriétaire n'est pas même servi I
Et, quoique l'heure du dîner approchât, et qu'après la traite qu'il venait de faire il eût été plus en humeur d'aller se mettre au bain que de courir rue d'Enfer, Thuillier prit un cabriolet et se rendit au bureau de l'Écho.
Là, mécompte nouveau : le journal était fait, tous les employés partis, aussi bien que la Peyrade; et quant à Gofiinet, qui, ne se trouvant plus à son poste de garçon de bureau, aurait dû au moins se trouver à son poste de concierge, il était allé en course, dit sa femme, et avait emporté la clef de l'armoire où se conservait la collection du journal. Impossible donc de se procurer le numéro que le malheureux propriétaire était venu chercher de si loin.
Peindre l'indignation ds Thuillier serait impossible; se promenant à grands pas dans le bureau de rédaction, et se parlant haut à lui-même, comme on fait dans les situations passionnées :
— Je les flanquerai tous dehors! s'écria-t-il.
Et nous sommes obligé d'adoucir l'énergie de sa furieuse exclamation.
Comme il achevait cet anathème , on frappa à la porte de la pièce qui venait d'en être témoin.
— Entrez ! cria Thuillier d'un ton où se peignaient son impatience et sa colère.
Parut alors Minard, qui se précipita dans ses bras.
— Mon bon, mon excellent ami! se prit à dire le maire du onzième en faisant succéder à son embrassade une chaude poignée de main.
— Quoi donc? qu'est-ce? répondit Thuillier sans pouvoir rien comprendre à cette chaleur de démonstrations.
— Ah! mon cher, continua Minard, c'est un procédé admirable, on n'est pas plus chevaleresque, plus désintéressé! aussi l'effet est énorme dans tout l'arrondissement.
— Mais quoi, encore un coup? s*écria Thuillier impatienté.
— L'article, la démarche, poursuivit Minard, tout est d'une noblesse, d'une élévation!
— Mais quel article? quelle démarche? dit le propriélaii e de l'Écho, tout à fait hors de lui.
— T/article de ce matin, répondit Minard.
— L'article de ce matin?
— Ah çà! voyons, est-ce que vous l'avez écrit en dor-
mant, ou, comme M. Jourdain faisait de la prose, faitesvous de l'héroïsme sans le savoir?
— Moi! je n'ai pas fait d'article, s'écria Thuillier, j'étais absent de Paris depuis hier et je ne sais pas même ce qu'il y a dans le journal de ce matin ; il n'y a pas ici seulement un garçon de bureau pour me donner un numéro.
— Je l'ai là, dit Minarden tirant de sa poche le numéro tant désiré; si la rédaction n'est pas devons, au moins vous l'avez inspirée, et, dans tous les cas, l'acte reste.
Thuillier s'était précipité sur la feuille que venait de lui remettre Minard, et il dévorait plutôt qu'il ne lisait l'article qui suit :
« Assez longtemps, le propriétaire de ce journal régénéré a subi sans se plaindre et sans y répondre les lâches insinuations dont une presse vénale abreuve tout citoyen qui, fort de ses convictions, refuse de passer sous les fourches Gaudines du pouvoir. Assez longtemps, un homme qui a déjà fait ses preuves de dévouement et d'abnégation dans les importantes fonctions de l'édilité parisienne a laissé dire qu'il n'était qu'un ambitieux et qu'un intrigant. M. Jérôme Thuillier, du haut de sa dignité, a vu passer avec mépris ces insultes grossières ; et, encouragés par son dédaigneux silence, des écrivains stipendiés ont pu écrire qu'un journal, œuvre de conviction et du patriotisme le plus désintéressé, n'était que le marchepied d'un homme et la spéculation d'un coureur de députation. M. Jérôme Thuillier, devant ces imputations, est resté impassible, parce que la justice et la vérité sont patientes,
ei qu'il voulait d'un seul coup écraser le reptile. Le jour (le cette exécution est arrivée. »
— Dianlre de la Peyrade ! dit Tliuillier en s'arrètant à celte phrase; comme c'est louché!
— Ah 1 c'est magnilique ! s'écria Minard. Reprenant à haute voix :
« Tout le monde, amis et ennemis, continua Thuillier, rendra à M. Jérôme Thuillier ce témoignage qu'il n'avait rien fait pour accaparer une candidature venue spontanément s'offrir à lui. »
— C'est évident, dit encore Thuillier en s'interrompant. Puis, continuant de lire :
u Mais, puisque ses sentiments ont été si odieusement dénaturés, ses intentions si indignement travesties, M. Jérôme Thuillier se doit à lui-même, et surtout il doit au grand parti national dont il est l'un des humbles soldats, de donner un exemple qui confonde les vils sycophantes du pouvoir. »
— La Peyrade me pose vraiment très-bien, dit Thuillier en suspendant encore sa lecture, et je comprends maintenant pourquoi il a empêché qu'on ne m'envoyât le journal, il voulait jouir de ma surprise... Qui confonde les vils sycophantes du pouvoir, reprit-il après celte réflexion.
« M. Thuillier a si peu fondé un journal d'opposition
dynastique pour poser et soutenir son élection, qu'au moment même où cette élection semble entourée des chances les mieux dessinées et les plus désespérantes pour ses rivaux, il déclare ici publiquement, de la manière la plus formelle, la plus absolue et la plus irrévocable, renoncer