‹ Les petits bourgeois (volume 3)Chapitre 9 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

un doute pour Thuillier quand il apprendra que, du jour au lendemain, la Peyrade, qui, à sa connaissance, n'avait pas un sou vaillant, a payé rubis sur l'ongle à Dutocq pr-icisément ce chiffre même de vingt-cinq mille francs ?

— Diable! Dt Cérizet, le coup n'est pas mal monté. Des gens de l'espèce de Thufllier croient tout ce qu'on leur raconte de la police.

— Vous comprenez alors, poursuivit du Portail, si Thuillier aura envie de garder à ses côtés un pareil collaborateur, et s'il sera encore empressé de lui donner en mariage sa filleule.

— Vous êtes un homme fort, monsieur, dit Cérizet en donnant de nouveau son approbation ; mais, je dois vous l'avouer, je ne suis pas sans quelque scrupule en présence du rôle dont il est question pour moi. La Peyrade est venu m'offrir la gérance de ce journal, et, moi, je travaillerais à l'évincer...

— Et ce bail dont il vous a dépossédé malgré les plus solennelles promesses, vous l'avez donc oublié? répondit le rentier. D'ailleurs, n'est-ce pas son bonheur que nous voulons, à cet entêté, qui se dérobe obstinément aux intentions les plus bienveillantes?

— Au fait, dit Cérizet, l'événem.ent finira par m' absoudre, et je vais résolument marcher dans l'ingénieuse voie que vous m'avez tracée. Mais je pense à une chose : je ne puis pas, dès les premiers jours, jeter ma révélation à Thuillier; il faut qu'elle soit préparée de longueur, et le versement du cautionnement doit être presque immédiat.

— Écoutez, monsieur Cérizet, dit du Portail avec autorité, si le mariage de la Peyrade et de ma pupille se fait.

LES PETITS DOURGEOIS. 183

mon intention est de reconnaître vos services, et une somme de trente mille francs sera vos épingles. Ainsi, trente mille francs d'une part, de l'autre vingt-cinq mille, ce sera juste cinquante-cinq mille francs que les combinaisons matrimoniales de votre ami la Peyrade vous auront rapportés. Mais, comme dans les baraques de foire, je n'entends payer qu'en sortant. Si vous faites le cautionnement de vos deniers, je ne suis pas inquiet : vous trouverez bien une manière de l'empêcher de tomber sous la griiïe de vos créanciers. Si, au contraire, mon argent est en jeu, vous n'aurez ni la même ardeur ni la même imagination pour le soustraire au péril. Arrangez-vous donc pour verser à votre compte trente-trois mille francs; en cas de succès, c'est de l'argent placé à près de cent pour cent. Voilà mon dernier mot, et je n'écoute pas d'objections,

Gérizct n'eut pas le temps d'en faire : à ce moment, la porte du cabinet de du Portail, où se passait la scène, fut brusquement ouverte, et une femme svelte et blonde, dont la physionomie respirait une douceur angélique, entra vivement dans l'appartement.

Sur ses bras, enveloppés de beaux langes blancs, reposait la forme d'un enfant au maillot.

— La! dit-elle; cette méchante Kate, elle me soutenait que ce n'était pas le docteur; je savais bien, moi, que je l'avais vu entrer î Eh bien, docteur, continua-t-elle en b'adressant à Cérizet, je ne suis pas contente de la petite, pas contente du tout; elle est pâlotte, elle a beaucoup maigri. Je crois que ce sont les dents.

Du Portail fit signe à Cérizet d'entrer dans le rôle qui

lui était brusquement dévolu, et qui lui rappela celui que lui-même avait pensé un instant à se donner dans la fameuse affaire Cardinal.

— Évidemment, répondit-il donc, ce sont les dents, les enfants pâtissent toujours un peu au moment de cette crise; mais il n'y a, chère madame, aucun symptôme qui doive vous inquiéter.

— Vous croyez, docteur, reprit la folle (car le lecteur a sans doute deviné Lydie, la pupille de du Portail); mais voyez donc ses pauvres petits bras, comme ils deviennent à rien.

Et, ôtant les épingles des langes, elle mit Cérizet en présence d'un paquet de chiffons qui, pour la pauvre insensée, représentait une belle enfant blanche et rose,

— Mais non, mais non, dit Cérizet, elle a un peu maigri, c'est vrai, mais la chair est ferme, et le faciès excellent.

— Pauvre chérie ! dit Lydie en embrassant son rêve avec effusion, je la trouve mieux, en effet, depuis ce matin. Qu'est-ce qu'il faut donc lui donner, docteur? la bouillie la dégoûte et elle ne veut pas non plus de bouillon gras.

— Eh bien, dit Cérizet, une petite panade. Â-t-elle du goût pour les sucreries?

— Oh ! dit la folle, dont la figure s'épanouit, elle les adore; est-ce que le chocolat lui serait bon?

— Certainement, dit Cérizet ; mais pas de vanille, c'est échauffant.

— Alors, ce qu'on appelle du chocolat de santé, dit Lvdie avec toutes les intonations de la mère de famille

écoutant comme un dieu le médecin qui la rassure. — Mon oncle, ajouta-t-olle en s'adressant à du Porlail , sonnez donc liruneau pour qu'il aille tout de suite en chercher quelques livres chez Marquis.

— Bruneau vient de sortir, répondit le rentier; mais ça n'est pas pressé : dans la journée, il ira.

— Tenez, elle s'endort, ditCérizet, qui n'était pas fâché de mettre fin à celte scène où, malgré sa nature racornie, il ne laissait pas de trouver quelque chose de pénible.

— C'est vrai, dit la folle en rajustant les langes et en se levant, je m'en vais la coucher. Adieu, docteur, vous êtes bien gentil de venir quelquefois sans qu'on vous envoie chercher ; si vous saviez comme les pauvres mères sont malheureuses, et combien, avec deux ou trois paroles, vous leur faites de bien!... Ah! la voilà qui crie maintenant...

— C'est tout simple, dit Cérizet, elle tombe de sommeil; elle serait bien mieux dans son berceau.

— Ah! je m'en vais lui jouer cette sonate de Beethoven que petit père aimait tant; c'est étonnant comme cela calme. Adieu, docteur, dit-elle encore une fois en s'arrètant au seuil de la porte; adieu, bon docteur!

Et elle lui envoya un baiser.

Cérizet restait tout ému.

— Vous voyez, dit du Portail, si ce n'est pas un ange; jamais de méchanceté, jamais une parole aigre. De la tristesse quelquefois, mais toujours du souci prenant sa source dans la sollicitude maternelle; c'est ce qui donne aux médecins l'assurance que la réalité, venant se substituer à sa perpétuelle hallucination, pourrait lui rendre

la raison. Eh bien, voilà cependant ce que ce sot de la Peyrade refuse, avec l'accompagnement d'une dot magnifique ! Mais il faudra qu'il y passe, ou j'y perdrai mon nom. Tenez, ajouta-t-il en entendant quelques accords de piano, écoutez, quel talent! Des folles de cette espèce, mais il y a cent mille femmes lucides qui ne les valent pas et qui ne sont plus raisonnables qu'en surface.

Quand la sonate de Beethoven, exécutée avec une âme et une perfection de nuances qui remplirent le commis greffier d'admiration , fut arrivée à sa dernière mesure :

— Je suis de votre avis, monsieur, dit-il, la Peyrade refuse un ange, un trésor, une perle, et, si j'étais à sa place... Mais nous l'amènerons à vos fins. Maintenant, ce n'est plus avec du zèle que je veux vous servir, c'est avec de la passion, du fanatisme.

Gomme Gérizet achevait ce serment de fidélité hors de la pièce où l'avait reçu du Portail, il entendit une voix de femme qui n'était pas celle de Lydie.

— Il est dans son cabinet, ce cher commandeur? disait cette voix avec un léger accent étranger.

— Oui, madame; mais entrez au salon, monsieur n'est pas seul, je vais aller le prévenir.

Ici, c'était la voix de Kate, la vieille gouvernante hollandaise.

— Tenez , passez par ici , dit vivement du Portail à Gérizet.

Et il lui ouvrit une porte dérobée qui, par un corridor noir, le mena directement sur l'escalier.

L'article par lequel la nouvelle rédaction d'un journal se met pour la première fois en rapport avec le public.

LES PETITS DODRGEOIS. 187

la profession de foi, comme on dit en stjle technique, est toujours d'un enfanlement laborieux et diflicile. Dans le cas particulier, il fallait du même coup, sinon poser encore, au moins laisser pressentir la candidature de Thuillier. Le projet de ce manifeste, après qu'il eut été rédigé parla Peyrade, fut donc très-longuement discuté. Le débat se passait en présence de Cérizet, qui, d'après les conseils de du Portail, avait pris possession de la gérance; toutefois, il n'avait pas encore versé le cautionnement, profitant en ceci de la lati'ude que l'administration, en cas de changement de propriété, est dans l'usage d'accorder pour l'accomplissement de cette formalité.

Habilement attisée par le maître fourbe, qui tout d'abord se constitua le flatteur de Thuillior, cette discussion, en plus d'un moment, devint orageuse et tourna à l'aigre; mais, comme, par l'acte de société, le dernier mot était laissé à la Peyrade pour tout ce qui concernait la rédaction, il finit par envoyer d'autorilé à l'imprimerie l'arlicle tel qu'il l'avait écit.

Thuillier fut outré de ce qu'il appelait un abus de pouvoir, et, le lendemain, se trouvant seul avec Cérizet, en s'empressant de verser dans le sein du fidèle gérant ses douleurs et ses amertumes, il lui offrit une occasion toute faite et toute naturelle d'opérer le placement de la révélation calomnieuse complotée avec l'homme de la rue Honoré-Chevalier.

L'insinuation fut présentée avec un art et avec une mesure dont un [)lus fin que Tiuiillier eût été la dupe, Cérizet se donna l'air d'avoir peur du secret que lui avaient arraché l'entraînement de son zèle et une certaine sympa-

thie commandée par V élévation d'esprit et de caractère qui tout d'abord fi^appait dans Thuillier, Celui-ci rassura le traître en lui promettant que, d'aucune façon, il ne serait mêlé dans l'explication que pourrait amener sa confidence. Thuillier serait censé avoir été informé par un autre côté, et, au besoin, il ferait planer le soupçon sur Dutocq. Laissant le dard dans la plaie, Cérizet sortit pour quelques dispositions nécessaires au règlement définitif de l'affaire du cautionnement.

La scène se passait au journal. Depuis l'acquisition qu'il en avait faite, Thuillier, arrivant au bureau deux heures plus tôt qu'il n'était nécessaire, passait là sa journée, fatiguant tout le monde de son activité ordélione; le soir, il y revenait, il y aurait presque couché; et, dans le peu d'instants où il pouvait être entrevu par les siens, c'était, sur la fatigue que lui laissait la multiplicité de ses occupations, des doléances à faire craindre qu'il ne succombât sous le fardeau et ne finît par compromettre sa santé.

Bourrelé de la terrible révélation, Thuillier ne put rester en place ; il avait besoin de se confier, de prendre langue sur l'attitude qui lui était commandée par une si infernale découverte. Il envoya donc chercher une voiture, et, un quart d'heure plus tard, il avait tout confié à son Égérie, c'est-à-dire à Brigitte, sa bien-aimée sœur.

Brigitte s'était très-vivement prononcée contre toutes les déterminations prises par Thuillier durant les quelques jours qui venaient de s'écouler. D'aucune façon d'abord, fût-ce dans l'intérêt de la députation, elle n'aurait voulu que l'on renouât avec la Peyrade. Elle avait avec lui des torts, grande raison pour lui en vouloir. Puis, dans le cas

OÙ cet intrigant, comme elle l'appelait, viendrait à épouser Céleste, la crainte de voir amoindrir son autorité lui créant une sorte de seconde vue, elle avait fini par avoir l'insiinct do toutes les noires profondeurs du caractère du Provençal, et avait déclaré qu'à aucun prix, dans tous les cas, elle ne ferait avec lui ménage commun.

Forcené d'ambilion électorale, Thuillier avait passé outre ; plus tard, il espérait faire revenir sa soeur de ses préventions. Mais, quand ensuite était arrivée la quesiion du journal, il avait trouvé chez Brigitte une opposition dont la vivacité avait été jusqu'à l'amertume :

— Ruine-toi, mon cher, avait-elle dit à Thuillier, tu en es le maître ; ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour !

Toutefois, l'acquisition consommée, quand Brigitte s'était vue consultée sur plusieurs détails d'administration oîi apparaissait pour elle un nouvel emploi de ses ardeurs ménagères; quand elle avait eu à sa nomination deux places de plieuses; qu'elle avait pu transformer en garçon de bureau Coffinet, son concierge de la rue Saint-Dominique, dont, au moyen de ce cumul, elle réduisit la porte de deux cents francs; quand elle avait été chargée d'acheter du calicot pour les rideaux de la salle de rédaction, des lampes, des pelles et pincettes, et qu'elle avait reçu la mission d'aller de temps en temps donner son coup d'oeil à la manière dont s'opéraient le lavage des écritoires, le balayage des bureaux et autres menus détails d'ordre et de propreté, elle avait considérablement rabattu de sa mauvaise humeur : de telle sorte qu'en écoutant

la confidence de son frère, ce ne fut pas par des re-

proches, mais par une sorte de chant de triomphe, célébrant l'accroissement probable de son pouvoir, qu'elle l'accueillit.

— Tant mieux! s'écria-t-elle , qu'on sache enfin que c'est un mouchard! Je m'en étais toujours doutée, ce cagotlà! Flanque-le à la porte sans explication. Nous n'avons pas besoin de lui pour faire le journal. Ce M. Gérizet, qui, d'après ce que tu dis, est un homme si bien, nous trouvera un autre rédacteur. D'ailleurs, en partant, madame de Godollo m'avait promis de m'écrire; aussitôt que nous serons en correspondance, c'est elle qui ne sera pas embarrassée de nous indiquer quelqu'un! Notre pauvre Céleste, un joli poulet que nous allions lui donner là!

— Tu vas! tu vas! répondit Thuillier; la Peyrade, ma chère, n'est qu'accusé, il faut d'abord l'entendre; et puis il y a un acte qui nous lie.

— Àh! très-bien, dit Brigitte. Je vois ton affaire; tu te laisseras encore entortiller; un acte avec un mouchard,... comme s'il y avait des actes avec ces gens-là !

— Voyons! du calme, ma bonne Brigitte, repartit Thuillier, i! ne faut pas ici faire de coup de tête. Certainement, si la Peyrade ne fournit pas une justification, mais, la, claire, catégorique et probante, je suis décidé à rompre, et je te montrerai que je ne suis pas une poule mouillée ; mais Cérizet lui-même n'a pas de certitude, ce sont de simples inductions, et je venais seulement te consulter pour savoir si je devais ou non provoquer une explication ?

— Il n'y a pas de doute, dit Brigitte, il en faut une et à fond, ou je te renie pour mon frère.

LES PETITS DOUHGKOIS. 191

— Cela suffit, dit Tluiillier en sortant avec solennité, et tu verras si nous sommes faits pour nous entendre.

L'installation de l'Èclw de la Dièore dans l'appartement de la rue Saint-Dominiqiie-d'Enfer était encore fort incomplète, car elle avait dû être fort précipitée; l'ancien local, situé rue des Noyers, dans une maison de la plus piètre apparence, n'avait pas paru un moment habitable, et, dans la reconnaissance du mobilier qui avait figuré à l'acte d'acquisition, il s'était rencontré pour Tluiillier bien de la déception.

Ce mobilier pouvait s'inventorier de la manière qui suit :

l** Trois tables en bois noirci ;

2° Six chaises garnies de leur paille ou peu s'en f:uit comme le fameux luth de Bologne immortalisé par Molière ;

3° Un casier également en bois noir, servant au classement, par numéros, de la collection du journal;

h° Une fontaine de grès recouverte d'une chemise d'osier, meuble à peu près passé de mode, mais pouvant largement contenir six voies d'eau ;

5° Trois chandeliers et une paire de mouchettes, l'éclairage dans l'ancienne administration de l'Édio de la Bicvre ne s'élevant pas même à la hauteur de la bougie de VAiir rore;

6° Une carafe et deux verres;

70 Neuf bouteilles vides, dont plusieurs, à en croire l'étiquette imprimée, auraient contenu du vrai rhum de la Jamaïque et de la véritable absinthe suisse.

Mais ce qui achevait de donner son cachet à l'établisse-

192 SCtNES DE LA VIE PARISIENNE.

ment et faisait un peu mentir le fameux proverbe arrangé par Léon de Lora : Lès cordonniers sont toujours les plus mal cHALTFÉs, dans une armoire de la salle de rédaction apparat un magnifique approvisionnement de mottes, mottes du plus gros calibre, sèches, compactes, résistantes; de la marchandise, en un mot, de premier choix, et laissant bien voir que les actionnaires-fondateurs avaient passé par là.

Cet inventaire fait, après le premier quart d'heure de désappointement, Thuillier avait bien vu qu'il fallait aviser, et, s'élançant dans un cabriolet, il s'était fait conduire rue Chapon. Le lendemain, une des pièces du nouvel appartement sur la porte de laquelle un peintre avait reçu Tordre d'écrire les mots sacramentels : Bureau tt caisse, était coupée par un compartiment garni à hauteur d'appui d'un grillage en laiton ; des deux côtés du guichet par où devait passer l'argent des abonnements, et, par les soins de Brigitte, avait été disposée sur des tringles une garniture de percaline verte.

Dans la salle de rédaction, également annoncée par une inscription sous laquelle on lisait en plus petits caractères : Le public n'entre pas ici, une douzaine de chaises en merisier, un pupitre en chêne à écrire debout et une grande table oblongue non encore recouverte du tapis de serge verte que mademoiselle Thuillier s'était chargée de trouver d'occasion, un cartonnier, une pendule dite cartel pendue au mur et imitant la sonnerie des horloges de village ; plus, deux vieilles cartes dressées par Samson, géographe de Sa Majesté, formaient un ameublement provisoirement très-suffisant.

LLS PETITS BOURGEOIS. 19J

Du reste, au moment où Thuiiliur, de retour de sa con- Jerence avec Brigitte, entra dans la salle de rédaction, la dernière consécration venait d'être donnée à rétablissement du journal : un apprenti de Tiniprimerie entrait apportant une rame de papier à lettres ayant en tête le nom et l'adresse de l'Écho. Jusqu'à la tête de lettre imprimée, on ne peut pas dire qu'un journal existe. La tête de lettre, c'est en quelque sorte son baptême : c'est pour cela que tous les fondateurs de feuilles publiques débutent par cette préoccupation symbolique; ils ont toujours peur que leur création ne meure sans avoir été ondoyée.

Thuillier trouva la Peyrade à son poste de rédacteur en chef; mais, dans le quart d'heure, l'avocat se voyait assez embarrassé de la haute main qu'il s'était réservée sur le choix des articles et sur celui des rédacteurs. Toujours poussé par sa famille, et comme conséquence de sa nomination au comité de lecture de l'Odéon, Phellion était venu s'offrir pour la rédaction des articles théâtre.

— Mon cher monsieur, dit-il en s'adressant à la Peyrade, après avoir demandé à Thuillier des nouvelles de sa santé, j'ai beaucoup suivi les spectacles dans ma jeunesse; les jeux de la scène, pendant la durée de mon assez longue carrière, ont continué à avoir pour moi un attrait particulier, et les cheveux blancs qui couronnent aujourd'hui mon front ne me paraissent pas être un obstacle à ce que je fasse profiter voire intéressante publication du fruit de mes études et de mon expérience. Comme membre du comité de lecture du théâtre de l'Odéon, je me suis d'ailleurs retrempé aux sources nouvelles, et, si

19i GCilATS DE LA VIE PARISIENNE.

j'étais bien sûr de voire discrétion, j'irais jusqu'à vous confier que, dans mes papiers, il ne serait pas impossible de retrouver une certaine tragédie de Sapor qui, dans mes belles années, me valut quelques succès de lecture dans les salons.

— Eh bien, mais, répondit la Peyrade tâchant à dorer le refus qu'il allait être obligé de formuler, pourquoi ne pas essayer maintenant de la représentation? Nous pourrions vous aider dans cette tentative.

— Certainement, dit Thuillier, un directeur de théâtre auquel nous recommanderons l'ouvrage...

— Non, répondit Phellion. D'abord, comme membre du comité de lecture de TOdéon, ayant à apprécier les autres, il ne saurait me convenir de descendre moi-même dans l'arène. Je suis un vieil athlète dont le rôle est de juger les coups qu'il ne peut plus porter lui-même. En ce sens, la critique est tout à fait de ma compétence, d'autant mieux que j'ai, sur la manière de rédiger un feuilleton théâtral, des aperçus que je crois nouveaux. Le Castigat ridendo mores doit être, selon mes faibles lumières, la grande loi, disons mieux, la seule loi du théâtre. Je me montrerais donc impitoyable pour ces œuvres, purs enfants de l'imagination, auxquelles la moraliié n'a aucune part, et que la prudence de la mère de faunile...

— Pardon, dit la Peyrade, si je vous interromps; mais, avant de vous laisser prendre la peine de développer votre poétique, je dois vous avouer que, pour le feuilleton des théâtres, nous avons déjà des engagements pris.

— Ah! c'est différent, répondit Phellion; un honnête homme n'a que sa parole.

Page 1