‹ Les petits bourgeois (les parvenus)Chapitre 13 sur 17 · LES PI-TITS DOURGEOIS · texte numérisé non relu

LES PI-TITS DOURGEOIS

elle a été élevée par la mère que vou^

savez el on ne lui a pas montré la figure

de la piété sincère, on lui en a montré la

grimace; les IMadeleines repenties de l'espèce de madame Colleville veulent

toujours avoir l'air de se retirer au désert, en société d'une tête de^inort. Elles ne croient pas qu'on puisse faire son salut à meilleur" marché. Après tout cependant, qu'avait demandé Céleste à monsieur Félix? de lire Vlmilation de Jésus- Christ.

~ Il l'a lue, madame, repartit Phel- V io

lion, il a trouvé que c'élail un livre fort bien écrit, mais ses convictions, c'est un mallieur, n'ont pas même été entamées par cette lecture.

— Kt vous trouvez habile de n'avoir pas su faire à sa niaîtresse une pauvre petite r(>mise sur l'inflexibilité de ces convictions ?

— Mon fils, madame, n'a jamais reçu de moi la moindre leçon d'habileté: ia

loyauté et la droiture, voilà les principes que j'ai essayé de lui inculquer.

LES PETITS lîOUUGKOlS î 47

— Il mo sen.bic, monsieur, qu'on ne manque pas à l* liyaulé, quand avec un esprit malade on prend quelque biais el qu'on évite de le heurter : mais enûn, mettons que monsieur Félix se devait à lui-même d'être cette barre de fer contre laquelle sont venues se briser toutes îes^ supplications de Céleste. Était ce une raison, quand après cette scène, qui n elail pas la première du même genre, et qui avait eu un caractère de rupture, il avait roccasion de se rencontrer avec elledans le salon de Brigitte, terrain tout à fait neutre, pour se tenir quinze jours

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durant sous sa lente? Devail-il surtout couronner celle houdcrie par un procédé qui me pas<e, et qui, connu de nous il y a un moment, a porté dans le cœur de Céleste a la fois le désespoir el le sentinienl !o jdus vif d'irritation?

— Mon fds capable d'un procédé pareil! c'est impossible, inadame ! s'écria Pliellion. Ce procédé, je no le connais pas; mais je n'hésite point a déclarerque

vous êtes généralement mal informée.

— Rien cependant n'est pbis réel. Le

LES PETITS; BOUUGEOIS 149

jeune Colleville, doni c'est aujourd'hui le jour de sortie, vient de nous dire que, depuis plus d'une semaine, nioniieur Félix, qui pn'cédenimenl venait avec la dernière exactitude lui donner des répétitions de deux jours l'un, a cessa complètement de s'occuper de lui. A moins que monsieur votre' fils ne soit soulTcant, je n'hésite pas à dire que celte absence est le comble de la maladresse. Dar.s la

situation où il était avec la sœur, c'étaient

deux répélilions par jour qu'il fallait donner au frère, au lieu de choisir ce molîient pour lui 'Siîppnmer ses .oins.

Les Pheliion n.ari el femn.ese regardèrenl comme s'ils se fussent consultés pour répondre.

— Mon fils, madame, dit madame Pheliion, n'est pas précisémerit «lalade, mais, puisque vous nous meUez sur la voie en nous révélant un fail, j'en conviens, fort étrange et qui est à mille lieues de ses habitudes et de son caractère, je dois vous avouer que depuis le jour oii Céleste a eu l'air de lui signifier que tout était fini entre eux, il se passe dans Félix quelque chose d'extraordi-

LlîS PETITS liOUllGEOIS 151

naire; monsieur Phellion et moi en sommes vivemenl inquiétés.

— Oui, madame, (lit Phellion, ce jeune homme n'est certainement pas dans son assiette.

— Mais qu'y a-l-il ? demanda la comtesse avec intérêt.

— Il y a, dit Phelîion, que le soir de la scène, mon Gis, de retour ici, versa dans le sein de sa mère des larmes brû-

152 LES i*..TlTS BvJLlUiKOIS

lariU^s en nous donnant à connaître que, dans son opinion, c'en était fait du bonheur de sa vie.

— Jusque-là, dit madame de Godollo, il n'y a rien que d'assez naturel ; les amants voient toujours les choses au pis.

— Sans doute, dit madame Phcllion, mais que depuis ce moment Félix n'ait plus fait la plus petite allusion k son malheur, que dès le lendemain il se soit

LES PETITS BOUUGEOIS 15]

remis k ses travaux avec une sorte de frénésie, cela vous senil)].?-l-il naturel aussi?

— Cela pourrai! encore s'expliquer; l'élude passe pour une grande consolatrice. » •

— Rien n'esl plus vrai, dit Phellioji ; mais dans toute l'habilude extérieure de Félix ii y a quelque cho>e d'exalté et en même temps une concentration que vous auriez peine a vous représenter. On j)arle

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h ce jeune homme el il n'a pas l'air de vous entendre, il se uicl a table et oublie de manger, ou ne prend ses aliments qu'avec une distraction que la médecine considère comme très fâcheuse pour le travail de la digestion ; ses devoirs, ses occupations courantes, lui, ordinairempnt si régulier, il faut les lui rappeler ; enfin l'autre jour, pendant qu'il était a l'Observatoire, oii il va passer maintenant toutes ses soirées pour n'en revenir qu'à des heures indui s. je pris sur moi de pénétrer dans sa chimibre et d'examiuer ses papiers : je fus épouvanté,

LES PETiTS BOURGEOIS loo

madaine, eu voyant un caliiir couvert de calculs ali^ébriques qui par leur éten- (iue me parurent dépasser les forces

d'une mleiligence huiiiaine.

— Peut-être, dit la comtesse, est-il sur la voie de quelque grand problème.

- Ou sur le chemin de la folie, dit madaau- Phellion en p(tussant un sou])ir et en baissant la voix..

Cela n'est guère probable, dit ma-

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(lame de GodoUo : avec une orf^^anisalion

aussi calme et un sens aussi droil on n'tsl pas exposé a un pareil malheur.

J'en sais, moi, un plus menaçant d'ici à demain, si nous ne portons un grand coup ce soir : Gt'Iesle peul èlre définilivemenl perdue pour lui!

— Commenl cela ? dirent en même temps les époux Phellion.

— Peut-être i^aionz-vous, reprit la comtesse, (jue des engaii^eiiienls rxj.rès

rrs PLTiTs noiur.Kois 157

avalent ('lé pris par Tiiiiillinr et par s;i sœur MU sujel d'nn maria^'e a faire entre Céleste et monsieur de La Pcvrade.

— Nous nous en doutions au moins, répondit madoîne PheHion.

— Seulement rexéculion de ces engagements (tait reportée à une époque assez lointaine et subordonnée à de certaines couilitions. Monsieur de La Pe}"rade, après avoir procuré l'acquisition

de la maison de la Madeleine, devait

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faire oblciiir !a croix à monsieur Tliuillier, composer pour lui une brochure politique, el enfin le conduire à occuper un siège k la chambre des députés.

C'était comme daiis les romans de chevalerie, où le héros, avantd'obtenirla main de la princesse, était condamné à exterminer quehiue dragon.

— Madame a bien de i'es];rit! dit madame Phellion à son mari, qui lui fit si-' gne de ne pas interrompre.

— Je n'ai pas le loisir, reprit la corn-

LES Pf'TITS BOURGEOIS 159

lesse^ el il serail (i'iiilli'nrs assez inutile do vous dire au \(>i\g les habilelés par lesquelles mousirMir de La Peyra<le est arrivé à précipiitM' le (iénoûment, mais ce qu'il importe de vous faire savoir, c'est qn.e, grâce à ses duplicités, Céleste a été mise en demeure de choisir enire lui et monsieur Félix ; c'est que quinze jours avaieni élé do iiiés a la pauvre enfant pour rén-'cbir el se décider; c'est que demain expire le d('dai falal, et qu'enfin, grâce à la inallieareuse disposition où l'a jetée l'atUtude de monsieur votre fils, il existe un daîjger très sérieux de la

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voir sacrifier uux suauvais conseils de son dépit amoureux la vérilé de ses senlinienls et de ses instincts.

— Mais a cela que faire, madame?

demanda Phellion.

— lAilter, monsieur, venir ce soir en force chez les Thuillier, décider monsieur Félix à vous accompagner ; le sermonner pour qu'il assouplisse un peu la raideur de ses opinions philosophiques.

Paris, disait Henri IV, vaut bien une

LES l'ETÏTS BOURGEOr^ 161

messe ; mais, d'ailleurs, qu'il esquive ces questions; que dans son cœur il trouve des accents capables d'émouvoir une femaie dont il est aimé ; pour avoir raison auprès d'elle, c'est une si grande avance! Je serai Ta, je l'aiderai de toutes mes forces, et peut-être sous l'inspiralion du moment ni'aviserai-je de quelque moyen pour rendre mon assistance efficace. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous livrons ce soir une grande bataille, et que, si chacun ne fait pas valeureusement son devoir, la victoire peut rester à ce La Pevrado.

— Mon fils n'esl pas ici, madame, répondit Phcilion, et je le regrette, car j)eul-êlre votre dévoiiiiicnl et vos clialeureuses paroies seraient-ils parvenus a secouer sa torpeur; niais enfin je vais mettre sous ses yeux toute la gravité de la situation, et très certainement ce soir il nous accompagnera chez nos amis les Tiiuillier.

— Inutile de vous dire, ajouta la comtesse en se levant, que nous devons soigneusement éviter tout ce qui pourrait donner l'idée d'une connivence ; nous*

LES Pl-TITS «OUUGI-OIS 163

n'aurons pns do colloque, cl, à moins (\ui' le rapproclienieiil ne se fasse d'une i'açon tout a fait naturelle, il vaudra mieux ne pas nous parler.

— Comptez, madame, sur ma prudence, répondit Phellion, et veuillez en même temps agréer l'assurance...

— De vos sontiiiienis les plus dislinjçués, interrompit en riant la comtesse.

— Non, madame, répondit gravement

'|6'l- LES PKîITS BOUUGEOFS

Phellion, je réserve celle formule pour la fin (ie mes Icllres, niois veuillez croire à la gralilude la plus chaleureuse el la plus iuallérabie.

— Nous parlerons de cela qiiand nous serons hors' de danger, dil madame de Godullo se dirigeanl ^e^s la porle, el si madame Phellioîï, la plus tendre el la plus verludîsc des mères el des épouses, veul bien me donner une pelilc place dans son ami lié; je me trouvera i trop pavée de ma peine.

LF.S PETITS BOUJIGKOIS 165

Macia:ne Phellion se lança dans un coniplimenl a perle (Je vue.

Ueconduite justjiî'à sa voilure, la comtesse élail di'jà loin que Phellion la poursuivail encore de ses salulalions les [)lus respeclueiises.

CHAPITUE QUATRlÈViE

Bon sang ne peut mentir.

A mesure que dans le salon de Brigille Télémenl quartier Laliîi se faisait moins assidu et devenait plus rare, le Paris plus vivant s'y inûltrail.

Parmi ses collègues du conseil général

el parmi les hauls einployésde la préfecture de la Seine, le conseiller municipal avait opéré d'imporlantes recrues ; le maire el les adjoints de l'arrondissement auxquels, en arrivant dans le quartier, Tliuillier avait été faire visite, s'étaient empressés de répondre a cette politesse, et il en avait été de même de quelquesuns des olTiciers supérieurs de la pre-

mière légion.

La maison mérne avait apporté son contingent, et quelques locataires fraî-

chemeiil emméuagés coulribuaient par

leur présence à renouveler l'aspecl des réunions dominicales.

Dans ce nombre il faut citer Rabourdin (voir les Employés), l'ancien chef de bureau de Tbuillier au ministère des finances.

Ayant eu le malheur de perdre sa femme dont le salon, à une autre époque, avait fait échec h celui de madame Col le - Ville, Rabourdin occupait, en garçon, le

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troisième au-dessus de rappartemenl loué h Cardot, le notaire honoraire.

A la suite d'un odieux passe-droit, il avail voioulaireuienl quitté les fonctions pul)li(jues.

Au Dioiiieiit où il fui retrouvé par Ttiuiilier, il élail dirrclour d'un de ces nombreux chemins de fer en projet, dont Tixéculion était toujours ajournée par les hésitations eî par les rivalités p;:rleniintairrs.

Li:S Pl.TlTS l:OL'IiGi-OIS lio

Disons, en passani, que !a rcnc<)nlro de cel hal)i!e adniinistraleur, devenu un homme imporlanl dans le monde financieFj fui pour le digne cl lionnêle Phellion une occasion de développer une fois de plus son grand caraclère.

Lors de la dén]issi(jn a laquelle Ral)ourdiii s'élail vu acculé, seul des employés de son bureau, Phellion avail élé lecourlisnn de son malheur.

En mesure de disposer d'un grand

174 LES PETITS nOURGF.OIS

nombre de places, llabourdin, quand il rolrouva son fidnle, s'empressa de Ini offrir une posUion a la fois douce el iucralive.

— Môsicur lui répondit Phollion, votre bienveillance me louche el m'honore, mais ma franchise vous doit un aveuque je vous prie de ne pas prendre en mauvaisr- i)arl : je ne crois pas aux chemins de fer ou raill-ivay^ coiuiïie les ai)j;ellenl les An^^lais.

— C'esl une opinion comme une autre,

LES pi:tit:. iOi.aGEOis 175

dit Rabouidiii en souriant, mais provisoireaient nous rélri!)uons très convevenablemont nos p;uployés et je serais heureux de vous avoir auprès (îe moi en celle qualité. Je sais d'expérience que vous êt<~s un houHuc sur lequel on peut compter.

— Môsi( ur, rt^parlil le grand citoyen, je fis alors mon devoir et rien de plus; quant à l'oIlVe qu;^ vous vouiez l)ien m'adresst r, je ne saurais l'accueillir; satisfait de mon humble fortune, je n'éprouve ni le besoin ni le désir de rentrer dans la

17G Li:s rcTirs bourgeois

carrière administrative, et c'est le cas de dire avec le poêle latin :

Claudilejam rivos, pueri, sat prala hiberunt.

Ainsi relevé du côté du personnel, le salon des Thuillier avait besoin d'un autre élément de vie, et, pour parler comme Madelon des Précieuses udicules, ce jeûne affreux de divertissements^ signalé par madame Phellion dans sa conversation avec Minard , avait besoin d'être conjuré.

LES PirUTS lîOLR(il^OlS 177

Grâce aux soins de madame de GodoUo, la grande ordonnatrice, qui mit heiireuscniont à profit les anciennes relations de Collevilic dans le monde musical, quelques arlisles vinr. al faire diversion à la houillolte el au boslou.

i)('Mîu)dés el vieillis, c<'S deux jeux ne larilèrenl pas a faire retraite devant le wislli, la seule manière, avait dit la Hongroise, liont, entre honnêtes gens, on puisse tuer le temps.

Comme Louis XVÎ commençait par V . 1i

178 LKS PETITS BOURGEOIS

meltre lui-même la main aux réformes sous lesquelles devait plus lard s'abîmer son trône, Brigitte avait d'abord encouragé toute celle révolution d'intérieur, et le besoin de tenir convenablement son rang dans le quartier qu'elle s'était décidée à venir babtier l'avait rendue docile y h louh's les suiXi^eslion ^ de CQinfort et d'éléo-aiice. •

Mais le jour oii se passe la scène à laquelle nous allons assister, un délail en apparence asspz indifférent était venu

LES IT,TITS nOcRfiECTS 479

lui révéler (oui le ilancer de la penio sur laquelle t'ilo élail placée.

Parmi les nouveaux hôles amenés par Thuillier. la plupart ipruoraienl la haute suprématie de sa sœw daiis la maisoîi ; en arrivant doiic*iIs demandaient h Thuillier de les présenter a jiaf/ome, et mturelleaenl Thuillier ne pouvait leur dire que sa femme était une reine fainéante qui gémissait sous la main de fer d'une Richelieu de laquelle relevait toute l'aulorité.

180 KES PETITS BOUUGEOIfc

Ce n'élail donc qu'après lo premier homn-nge rerulu à la souveraine de droit que les nouveau-venus élaienl coruluils à Brigitte, et, par la raideur que l'impalience de ce déplacement de pouvoir donnait à son accueil, ils n'étaient que médiocrement encouragés à se mettre ultérieurement en grands frais pour elle.

S'apercevaiit de celte espèce de déchéance :

— Si je n'y prends garde, se dit la reine

Li:S TETITS BOUlKilîOIS 181

Elisal) "Ih avec ce profond instiiicl de donunalion qui élait la pins ardenledeses passions, je ne serai plus rien ici, el en creusant cette idée, elle en vint a penser que dans le projet d'un ménage commun avec La Pcyrade, devenu le mari de Céleste, la situation dont elle commençait à s*inquiéterj ne paurratl quo se corapli-quer,

DèS'Iors, el par une subite inluilion, Félix Phellion, bon jeune iiomsue, trop occupé de ses uialhématiqucë pourdevc'uir jaumis à sa souveraineté un rivai rc-

182 I-IiS l'ITlTS BOURGEOIS

doulable, lui parut un parU beaucoup plus convenable que l'enlreprenanl avocat, et elle fut la première, quand elle vit arriver les époux Phellion, à s'inquiéter de l'absence de leur ûls : malgré la démarche de madame de Godollo, cetaraoureu\ terrible mettait en action le der-

nier vers de la fameuse élégie de Mil-

levoye :

Et sou amatilc ne y'uil |)»s.

Comme on peut bien se l'iuiaginer,

LES ICTITS BOI'KGEOIS 183

Brigitte ne fut pas seule à s'apercevoir de la rigueur (jue le malencontreux jeune homme paraissait garder à ses jours de réception : madame Thuillier en toute naïveté, Céleste avec une réserve jouée, témoignèrent aussi de leur mécompte.

Quant k madame de Godollo, qui, malgré une voix très remarquable, s'était jusque-la fait prier pijur chanter, quand elle vit le peu de souci que Félix avait paru prendre de s; s recommandalions, elle alla prier madanje Phellion de vou-

184 l'IiS l'KTlTS ISOUhGEOiS

loir bien raccoMij);îgncr, el enlre deux couplets (lune romance a la modo :

— Eh bien ! lui dil-elle, monsieur voire fils?

— 11 va venir, lui répondit madame Pbellion ; son père l'a vertement chapitré, mais il ,v a ce soir une conjonclloa de je ne sais quelles planètes; c'est fêle de voir ces messieurs de l'Observatoire, el il n'a pu se dispenser...

«- C'est incon«!evableqiîo Ton §oll ma*

LES PETITS' BOUUGEOIS 185

ladroilàco point! dit la comlessc; tious n'avions pas assez de la théologie dans celle alTairc; il fallait y nièlrr l'aslrononue.

El l'impatience coniniuniqnjntl a sa voix un accent singulier, elle acheva sa romance au milieu de ce que les Anglais appellent un tonnerre d'app!audisse«^ nients,

La Peyrade, qui \q redoutait eîsceaîJîvement, ne fut pas un des derniers, quand

186 LES PETITS UOUUGEOIS

elle eut regagné sa place, k venir lui exprimer son admiralion, mais elle reçut son compliment avec une froideur qui allait jusqu'à la désobligoance, en sorte que leur hostilité s'en accrut d'autant.

Il alla se consoler auprès de madame

Coileville.

Flavie avait encore Irop de prétentions h la beauté pour ne pas être l'ennemie d'une femme faite de îuanière à intercepter tous les homniagrs.

LES IMiTlTS BOURGEOIS 1^7

— Vous aussi, vous trouvez que cette femme chaule bien ? demanda dédai-

gneusement madame CollevUle k l'avo-

cal.

— J'ai été, du moins, le lui dire, répondit La Peyrade, puisque liors d'elle, auprès de Brigille, point de salut. Mais voyez donc un peu votre Céleste; elle ne quille pas des yeux la porte, el, à chaque plaleau qui entre, quoiqu'il ne soil p-lus heure a ce (ju'on annonce personne, un désappointeîi enl se peint sur son visage.

188 IJ:S l'MlTS iJOlUGLOIS

II faut constater, chemin faisant, que depuis le règne de madame de Godollo, des plateaux circulaient dans le salon les jours de réception, et cela sans cliicherie, chargés de glaces, de petits fours et de sirops pris chez Tanrade, au meilleur endroit.

'— Laigsess^moi d^nc Ironquinç! ri> pondit Fia vie, je gais bien ce que cell<î pelile sotte a dans i'àîiiCj et votre mariage ne se fera que trop,

— Mais<.'sl-ce pour moi que je le (4HI

LES PETITS DOLKGi:ulS 1 1 9

dit La Peyrade ; nVsl-ce pas nue iiecessUé qur je suiiis en vi-e d'assurer noire avenir a tous? Allons! voyons, maintenant vous voiià avec des larmes dans les yeux. Je vous laisse, vous ii'êles pas raisonnable ; que diable! comme dit ce Prudhomme de Phellion père, qui veut la fin veut les moyens!

El il se rapprocha d'un groupe formi par Céleste, madame Thuillicr, madame de GoJollo, Colleville et Phel lion.

?ï1aflame Colleville le suivit, el, sous l'infïncnce du senlimenl de jalousie qu'elle venail d'exprimer, devenue une mère féroce :

— Céleste, <lileiio, pourquoi neclianlez-vous pas? plusieurs de ces messieuss désirent vous enle^idre.

— Oh! maman, dit Céleste, chanter après madame avec mon pauvre filet de voix! D'ailleurs vous savez, j'ai un pende rhume.

LES PKTFTS nOliPfîEOtS 191

— C'est-à-dire qiK^, comme toujours, vous êtes prélen lieuse et désagréable; on ctianîe comme on ehanle, et toutes les voix ont leur mérite.

— Ma clière amie, dit Collevilie, qui, venant (le perdre vingt francs à une tal)le de jeux, trouvait dans sa mauvaise liumeur ie courage d'une opiiiion à l'enconlre de celle do sa temme, on chante comme on chante, c'est fa un axiome de bourgeois; on chante avec une voix, quand on en a une, et surtout on ne

19? l'ES J'KTITS R0U!\GF.01S

chante p:)S après une voix d'opéra comme celle de madame la comlesse ; moi, je dispense parfaitement Céleste de nous roucouler un de ses petits airs langoureux.

— Ces! Iden la peine, <iil Flavie en quittant le ij^ronpe, de payer des maîtres si cher pour n'être bonne h rien !

— Ainsi, dit Colleville à Phellion en reprenant le propos que l'invasion de madame Col le \i lie aNuil interrompu, Fé-

LIS PETIfS BOURGEOIS 193

lix ii'habile plus sur ia lerro : il passe sa vie dans les astres?

— Mot) cher et ancien collègue, dit P!j. Dion, je .-luis, coimiie vous, fort piqué eonlre iiion lîls eri le voyant ainsi né- «lii'i^r les plus anciens ami- de sa faniiiio ; ei, quoique la conlemplalion de ces grands coi'ps luuiinoux suspendus dans l'espace par la main du Créaleur pressente, à mon avis, plus d'intérêt que ne paraît le croire voire cerveau l)rûlé, je trouve que Félix, s'il ne venait pas, comme il use la pr.j,!iis, manquerait, ce

V li

soir, à toutes les convenances ; cl je ne le lui niâchorais pas, je vous lo promets.

— la science, dil La Peyrade, est une belle ciu)se , mais elle a le malliour de faire des unrs et des maniaques.

— Sans compler, dil Céleste, qu'elle oie toute idée de religion.

— En ceci, mon enfant, vous vous trompez, dit la comtesse; Pascal, qui

LES TKTIT.S BOUllGEOiS 19'5

élail lui-même un graml exemple de la faussclé (le voire point de vue, a dit, si je ne liiC trompe, qu'un peu de science nous éloii^nc de la religion et que beaucoup nous y ramène.

— Pourtant, mai^ame, dit Céleste, tout le monde s'accorde à Irouvei' monsieur Félix très savant ; quand il donnait des répétjlions a mon frère, il n'y avaitrie?», à ce que disait François, de si clair et de si compréhensible que ses exj)lications; vous voyez s'il en est pour cela plus religieux.

19G LES PKTITS BOUUiiEOlS

— Je vous (.lis, ma bonne petite, que monsieur Félix n'est pas irreligieux, et qu'avec un peu de douceur, de patience, rien ne serait plus facile que de le ramener.

— Ram(^ner à h pratique un savant!

madame, dit La Peyrade, cela me paraît difficile, ces messieurs mettent au-dessus de tout l'objet de lerrs études. Allez donc dire à un géomètre, à un géologue, que l'Église, par exemple, exige impérieusement la sanctification du dimancbe par la suspension de toute espèce de travail,

cela l'Hir fera hausser les épaules, quoique Dieu n'ait pas tlédai^^né de se reposer.

— C'est pourtant vrai, dit naïvement Céleste, en ne venant pas ce soir, ce n'est pas seulement une taule contre les bienséances que commet monsieur Félix, c'est un péclié.

— Mais dites, ma toute belle, répondit madame de Godollo, trouvez-vous que de nous voir ici réunis pour chanter des ro-

198 LES PKTITS BOUl\GEOIS

manccs, pour manger des glaces el pour dire du mal les uns des autres, comme cela se pralique trop souvent dans les salons, cela soil beaucoup plus agréable à Dieu que de voir un savant dans son o!)servatoire occupé à se rendre compte des magnifiques secrets de la création?

— li y a temps pour tout, dit Céleste, et, comme le disait monsieur de La Peyrade, Dieu lui-même n'a pas dédaigné le repos.

— Mais, ma chère amie, dit madame

LES l'LTlTS BOUllGEOlS 199

de Godollo, c'est que Dieu avait le temps, lui, il est éteroel.

— Voilà, dit La Peyrade, une des plus jolies, des plus spirituelles impiétés qui se puisse entendre, et c'est de pareilles raisons que se paient les gens du monde. Les commandements de Dieu, on les interprète, même quand ils sont les plus impérieux et les plus explicites; on en pn^nd, on en laisse, ou y distingue; le libre penseur les soumet a sa révision souveraine, et de la lihre pensée on sait s'il y a loin a la libre action !

200 LKS PETITS BOURGEOIS

Peiulanl celle tirade de Ta vocal, nia- (lanic (le Godollo avait regarde la j)eiidule : elle marquait onze heures et demie.

Le saloii se vidait peu à peu,

Une seule table de jeu fonclionnail encore, occupée par Thuiiiier, Minard père et deux des nouvelles counaissances de la maison.

rhellion veriail de qniller le groupe

LES ITTITS DOUUGKOIS îi)\

dont il faisait précédemment partie, pour se rapprocher de sa femme causant dans un coin avec Brigitte, et par la vi ^e accentuation de sa panlonàiiie, jt révélait un liomme en proie à un profond senti-

ment d'indignation.

Tout annonçait donc (jue l'«'S|)oir de de voir arriver le retardataire éiail décidément perdu.

— Monsieur, dit la comtesse à La Peyrade, fa il es- vous a ces messieurs de la

Wi LES PETITS BOUUGliOIS

rue des Postes l'iiouncur de les tenir pour bous catholiques ?

— Sans aucun doute, dit l'avocat, et la religion n a pas de plus fermes soutiens.

— Eh bien! ce nuiliri, continua la coiiilesse, j'ai eu le bonheur d'être reçue par Je père Anse! nie. En înènie tenjps qu'il e.^t un ujodèle df toutes le* vertus chrétiennes, ce b* n Père passe pour un très savant niathîiuaticien.

LliS PETITS JiOUUGEOIS 203

— Je n'ai pas dit, madaine, que ces deu\ mérites fussenl inconciliables.

— Mais vous avez dit qu'un hou chrétien, un jour de diniancho, ne pouvait vaquer à aucune espèce de travail ; il faut donc que le père Anselme soit un grand mécréant; au moment où j'eus accès dans sa chambre, je le trouvai devant un tableau, un bâton de ciaie h la main, et occupé d'un problème sans doute assez difficile, car le tableau était aux trois quarts couvert de signes algébriques, et

tOÏ LKS ri.T!TS BOUlKiiiOls

je dois ajouter qu'il ne {)araissail pas beaucoup se soucier du scandale, puisqu'utîo personne qu'il ne nj'est pas permis de nommer, mais qui est un jeune savant de grande espérance, partageait avec lui cette profane occupation.

Céleste et tuadame Thuillier se regardèrent et toutes deux se trouvèrent dans les yeux corauie une lueur d'espérance.

— Pourquoi iic pouvez-vous pas nom-

LES PiiiiTS BOL'UiiliOJS 2{)o

nior ce jeime savaiU? finil par dire i»iadame Tliuillior, qui ne mellail jamais plus de finesse à dire sa pensée.

P;irce qu'il n'a pas comme le pèn? Anselme sa saiiilel»' |)our le faire absoudre de celle flaiiranle violation du dimanche; cl |)uis, ajouia madair.e de GodoIIo d'une manière significalive, il me supplia de ne pas dire que je l'eusse rencontré au lieu où je le voyais.

— Vous connaissez donc bien des

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