‹ Les petits cahiers algériensChapitre 35 sur 88 · ÉCOLES INDIGÈNES · texte numérisé non relu

ÉCOLES INDIGÈNES

Des esprits prévenus se sont élevés avec quelque apparence de raison contre la diffusion et le développement de l'enseignement en pays indigène. Il serait presque superflu de rééditer les arguments mis en avant par les adversaires résolus de cet enseignement. Nous ne retiendrons que les objections principales :

Les indigènes sont hostiles à votre enseignement ; en le leur imposant, vous allez à l’encontre de leurs traditions séculaires

et vous froissez; de propos délibéré; leurs croyances religieuses. Seront-ils plus heureux après avoir appris la nomenclature des rois de France ou l’histoire de Frédégonde et de Brunehaut ?

Après leur avoir donné une demi-instruction, vous ne ferez que des déclassés qui s’empresseront d’abandonner les travaux des champs ou la garde de leurs troupeaux pour demander aux représentants de l’autorité de petits emplois officiels. Au contact de votre civilisation, ils n’ajouteront que vos défauts à leurs vices naturels sans prendre une seule de vos qualités, etc., etc.

Je ne résume ici ces critiques que parce qu’elles ont alimenté de nombreuses polémiques. Il est clair que si l’on se bornait à introduire en pays arabe ou kabyle l’école primaire telle qu’elle existe en France, avec ses programmes et ses formules pédagogiques, nous irions à l’encontre du bon sens et nous ne ferions qu’une besogne inutile, sinon funeste.

Dans les tentatives initiales, un maître inexpérimenté a bien pu, par les questions saugrenues adressées à de petits Kabyles, provoquer la surprise d’un député touriste ou d’un voyageur égaré en une école indigène. Ces incidents comiques ont déjà fait le tour des journaux parisiens et il 11e me paraît pas utile d’y insister.

Mais, après cette période de tâtonnements et d'essais, l’autorité académique et ses collaborateurs directs, appréciant mieux les nécessités de la situation, approprièrent graduellement les programmes au caractère et à la nature des Arabes. Ce sont ces programmes que je veux faire connaître par une rapide analyse. Ils sont l’indice de tentatives généreuses ; entre les mains de jeunes maîtres expérimentés, ils seront à coup sûr des guides précieux qui les maintiendront dans la bonne voie.

En somme, dans ce pays, quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise,

influence intellectuelle et moralisatrice, notre autorité incontestée, notre action de maîtres et de dirigeants se doivent maintenir par tous les moyens qui sont en notre pouvoir, sans tracasseries, sans tyrannie, mais avec de l'esprit de suite et une

fermeté exempte de faiblesse. Au nombre de ces moyens d’action, nous placerons l'école en première ligne ; et, parmi les agents qui aideront le plus puissamment à cette œuvre de civilisation et d'assimilation progressive, l'instituteur a sa place en vedette. Aujourd'hui, perdu dans les régions montagneuses de la Kabylie ou dans F extrême sud de l'Algérie, fidèle à sa mission, avec l'expérience acquise, il accomplit son rôle sans bruit et sans défaillance, comme un soldat à son poste.

S'affranchissant de tout le fatras inutile des vieux programmes, il s'applique surtout à propager l'usage de notre langue et à développer chez les jeunes indigènes l'esprit de prévoyance, le goût du travail, les notions d’hygiène, et aussi, par une sage gradation, l'amour de la France.

Tel qu’il est compris par les programmes de 1898, cet enseignement, étant normal et accommodé au milieu, doit fatalement réussir.

Les croyances religieuses y sont respectées. Les leçons commencées dans l'école, continuées à batelier, dans le jardin ou dans les champs de culture, a toute la variété, l’entrain et battrait désirables. L’instituteur n'est plus là le pédagogue froid et sec qui enseigne ex cathedra, mais le guide, l'initiateur, le conseiller qui finira bien par attirer à lui une grande part des sympathies qui vont droit aux « tolba » des zaouïas.

Une analyse rapide du programme élaboré par F autorité académique a sa place marquée dans ce chapitre. Ce document,

imprégné d’un véritable esprit philosophique et présenté avec méthode, prouve que, cette fois, le moyen d’action a été adapté aux populations auxquelles on s’adresse.

Gomme Burdeau l’a fort bien écrit, « jusqu’ici le peuple )) colonisateur s’était conduit, à l’égard du premier occupant, )) de l’une des trois façons suivantes : il l’avait exterminé, » comme aux États-Unis et dans l’Australie ; ou bien il » l’avait asservi et exploité, comme aux Indes anglaises et )) hollandaises ; ou bien enfin il se l’était assimilé par le )) mariage et la religion, comme dans les pays hispano- ;) américains, où l’ Espagne a la gloire, peut-être unique, » d’avoir doté l’humanité d’une race nouvelle. . . »

Les deux premiers moyens répugnent également à la générosité de notre caractère et sont en contradiction avec les traditions de notre race qui, en toute circonstance, a tendu la main aux faibles et aux déshérités. Le troisième moyen est impraticable, les unions entre musulmans et Européens étant fort rares. Quant à la religion des indigènes, nous n’y porterons jamais atteinte, par libéralisme et par respect des conventions librement consenties et acceptées.

Les Arabes ne sont ni des sauvages ni des déprimés que l’on peut asservir ou exterminer. On peut et on doit agir sur eux par l’éducation, (( en prenant pour base leurs mœurs mêmes, leur )) état social intellectuel et religieux et en développant par » degrés toute cette organisation en laquelle on introduira peu » à peu l’esprit d’une civilisation plus haute. . . ))

L’instituteur préparé, sagement entraîné, imbu de ces idées, sera le facteur de cette éducation lente et féconde, espérons-le. 11 importait de lui mettre entre les mains un guide sûr, sinon

pour lui rappeler, tout en délimitant son champ d’action, l’esprit philosophique et pédagogique qui anime et vivifie ce programme .

L’enseignement de l’arabe vulgaire et littéral prouve d’abord le respect de la tradition.

On part de ce principe que les jeunes Kabyles ou Arabes ignorent le français avant d’entrer à l'école. Cette langue leur est enseignée directement, en présence des objets. Ils accomplissent une action et on prononce le verbe qui l’exprime. C’est la méthode naturelle. L’instituteur suit un ordre normal en passant en revue les objets familiers de la classe, les parties du corps, le vêtement et la maison, etc. Les images, les croquis, les tableaux, le musée scolaire lui seront d’un précieux secours.

L’éducation morale, que l’on mettra en conformité avec le Coran, comprend des notions sur la propreté, l’exactitude, l’obéissance, la politesse, la sincérité, la franchise, la probité et la bonté. Ce n’est que dans le cours moyen que le maître s’efforcera d’élever les esprits dont il a la direction aux conceptions des devoirs envers les parents, envers soi-même, envers les autres hommes, à l’égard de la France et de Dieu.

Le calcul mental, l’arithmétique, le système métrique serviront surtout aux usages de la vie pratique.

Des notions élémentaires de dessin contribueront à faire l’éducation de l’œil et de la main et seront une préparation au travail manuel.

Mais c’est surtout en lisant avec soin la deuxième partie de l’opuscule que l'on comprendra la prévoyance et le sens pratique qui ont présidé à l’élaboration des programmes.

Établissement d’un jardin ; instruments de jardinage ; la multiplication des végétaux ; la culture potagère ; les arbres

fruitiers ; les animaux nuisibles et utiles ; l’amendement et la culture du sol ; les semailles ; les récoltes ; les végétaux ; le bétail, telles sont dans leurs grandes lignes les instructions très complètes relatives à la partie agricole.

Le travail manuel a une égale importance. Il s’applique progressivement à la combinaison de petits cubes, aux figures symétriques, au tissage, au tressage, à la vannerie, jusqu’au cours d’apprentissage qui comprend le travail du bois et du fer.

Les prescriptions se rapportant à la maison, aux vêtements, à l’alimentation, à l’hygiène, sont exposées avec la même clarté.

Des notions très générales sur la France et l’Algérie complètent et terminent ce plan d’études où le chant et la gymnastique apportent, en temps voulu, une peureuse et agréable diversion.

Lutter contre la routine, réagir contre l’inertie, agir et dominer en exerçant sans heurts une action moralisatrice, inculquer l’amour de la France, tel est, sous des aspects divers, le sentiment général qui se dégage de la lecture de cet exposé.

De 1866 à 1882, les écoles indigènes sont en décroissance marquée. On ne compte plus que 13 écoles et 3,172 élèves à la fin de 1882.

De 1882 à 1890, dans une période de huit années, le nombre des écoles s’élève à 120 et l’effectif des écoliers dépasse 11,000.

Années Nombre des écoles

Aunées Nombre des écoles

De 1893 à 1896, le nombre des écoles primaires indigènes s'accroît d’une façon assez sensible.

Années Nombre des écoles Nombre des classes

En résumé, sur une population municipale de 3,781,098 musulmans, on peut compter 680,598 enfants en état de fréquenter les écoles. Sur ce total, nous trouvons, pour l'année scolaire 1897-1898, 23,283 enfants inscrits dans les établissements scolaires (écoles maternelles, primaires, cours normaux, lycées et collèges, médersas).

Département d'Alger 10.580

— de Constantine. . . . 8.770

— d’Oran 4.473

Dans ce total, le nombre des petites iilles musulmanes est de 1,984, en augmentation de 117.

Voici, de 1882 à 1898, la progression suivie par la population scolaire musulmane :

En 1899, nous constatons, au contraire, une diminution sensible dans l’efïectif des filles qui passe de 1,984 à 1,797.

LES ZAOUÏAS

Suivant d’antiques traditions, les indigènes donnent également, sous la discipline religieuse des zaouïas, un enseignement aux jeunes gens. Sur tout le territoire algérien, on compte 23 confréries qui ont de nombreuses ramifications, 355 zaouïas, 22 chioukh ou marabouts, 1955 mokaddim, 849 chaouch ; et, d’après les statistiques les plus récentes, 168,974 khouan.

Une des zaouïas les plus importantes de l’ Algérie est située à El-Hamelj à 16 kilomètres de Bou-Saâda.

Les musulmans tiennent beaucoup à leurs zaouïas pour ’esquelles ils s’imposent les plus lourds sacrifices. La sadaka,

prélèvement fait par le khouan sur le produit d'une vente ou sur ses économies en numéraire, la ziara, offrande volontaire du visiteur, les droits qui grèvent les diplômes délivrés par le£ tolba ou professeurs, les touïza ou corvées de labour, etc., sont autant de sources de revenus pour la zaouïa. L'ensemble de ces différents produits représente approximativement une somme de 8 millions, la moitié du rendement des impôts arabes qui, en 1898, s'élevait à 16,500,000 francs.

Dans la zaouïa d’El-Hamel, par exemple, les tolba enseignent à de nombreux élèves (200 environ, 400 à l'époque où Mohammed ben Belkacem dirigeait ce monastère) le Coran, la grammaire, l'astronomie, l'arithmétique et la théologie.

Les zaouïas ont été considérées comme des centres d'agitation, des foyers de fanatisme et d'opposition. On a essayé de réagir contre leur influence ; on a mis en cause leur existence même. Les supprimer serait pourtant aller à l'encontre de traditions séculaires.

N’exagérons pas le danger ; et, sans parti pris, examinons froidement la situation. Sans obstruction, sans tracasseries, nous pouvons exercer une surveillance et un contrôle sur toutes nos zaouïas qui, libres d'enseigner, d'expliquer le Coran et de secourir les malheureux, devront s'abstenir de toute propagande contraire à notre autorité. Par notre protection, par certaines faveurs, par les honneurs auxquels sont si sensibles les fils de l'Islam, il nous sera facile d’attacher à notre cause les grands marabouts dont l’influence est prépondérante. Je citerai Pexmple de Mohammed ben Belkacem, le cheikh de la zaouïa d’El-Hamel, qui nous a rendu des services tels que le commandant Crochard n'hésita pas à lui rendre ce suprême hommage : « Mohammed » ben Belkacem s'était rallié loyalement à la cause française,

» en détruisant par sa lumineuse logique les projets de ceux )) qui nous étaient hostiles, et en nous aidant de toutes les » forces de sa volonté dans une œuvre de civilisation que son )) intelligence avait comprise .. . ». Ce serait le vrai moyen de tout concilier, des croyances respectables avec les exigences de notre politique ; et peut-être, dans le cas particulier, les unes serviraient-elles les autres.

Quoi qu’il en soit, n’oublions pas que nous vivons à côté de quatre millions d’hommes dont les tendances et l’état d’âme doivent faire l’objet de nos constantes préoccupations.

Page 1