AGRICULTURE
Au point de vue agricole, l’Algérie se divise en quatre régions : la zone littorale, la zone tellienne, les hauts plateaux et la région saharienne. Les cultures se sont spécialisées dans chacune de ces zones d’après la nature du sol, sous l'influence du climat, et aussi en raison des moyens de transport.
Sur le littoral, la culture des primeurs prend un développement de plus en plus grand. Dans les terrains chauds, silicocalcaires, dont le type est représenté par les grès de Guyotville et du Fort-de-TEau, au bord immédiat de la Méditerranée, entre des haies de roseaux divisant les champs en bandes de 8 à 10 mètres de large et perpendiculaires aux vents du nord-ouest, ou cultive les vignes de chasselas. Dès le commencement de juin, les grappes dorées de ces vignobles sont expédiées sur les mar-
chés de Lyon, de Paris et du nord de la France. A l'automne, quand les vignes commencent à sommeiller, entre leurs rangées le vigneron plante des pommes de terre, dont les tubercules mûrissent dès le mois de janvier. Les plus gros sont envoyésdans les pays du Nord, les moyens à Paris, les plus petits sont en partie expédiés dans les villes du Midi, en partie utilisés pour les plantations de printemps. Et, dans des espaces qui leur sont spécialement réservés, les tomates, les haricots verts, semés à intervalles réguliers, irrigués par les pluies en hiver, par les eaux de source ou de puits en été, donnent une récolte permanente. Les terres granitiques, assez fréquentes sur le littoral algérien, sont propices à la culture des pommes de terre primeurs ; dans les terres fortes, des artichauts, cultivés sur de vastes superficies, donnent une végétation hors saison, grâce à des arrosages multipliés en août, et des fruits dès le mois de décembre. Ces artichauts alimentent les marchés de presque toutes les grandes villes de France. La zone littorale agricole
cesse à quelques kilomètres de la mer.
La zone tellienne lui succède ; c'est la zone colonisée, où le colon forme des îlots au milieu des indigènes. Mais quelles différences entre les diverses régions qui la composent ! Vers Oran, elle est dénudée, calcaire ; la vigne et les céréales s’y disputent le sol, aux endroits où le sel n’est pas un obstacle à la végétation. Dans le département d’Alger, elle est plutôt argileuse ; les céréales y sont moins belles. Comme la pluie y est plus abondante, les vignes y sont plus florissantes, les pâturages y apparaissent, quelques troupeaux, surtout destinés à l’engraissement, y pâturent. L’humidité y est déjà assez grande pour que l’on puisse y faire des cultures de printemps, parmi lesquelles le tabac, les pois
chiches et le sorgho ou bechna tiennent la première place. C’est enKabylie que se cultive presque exclusivement le bechna. C'est le blé des Kabyles. En plein été, sur les pentes argileuses de la montagne, il reste toujours vert ; et, quand ses panicules ont été récoltées, ses tiges servent à nourrir les bœufs qui ont labouré la terre sur laquelle il a poussé. C'est encore dans cette Ivabylie et dans les montagnes du Dahra, habitées par les Kabyles Chaouïa, que se trouvent concentrées les grandes cultures arbustives indigènes. Le département d’Alger, où est située la Ivabylie si peuplée, si fertile, non par la qualité de ses terres, mais par l'industrie de ses habitants, comprend aussi le Sahel et la Mitidja, sans rivaux.
Le Sahel, avec les ondulations molles de ses collines couvertes de beaux vignobles, égayées par des bouquets de verdure et des fermes blanches, donne la sensation d’un paysage de France. La Mitidja, verdoyante, bornée par la ligne imposante de l’Atlas, coupée par de longs rubans de routes, avec ses immenses étendues de vignes et ses caves où règne une activité continuelle, nous donne bien l’idée de la vraie richesse qui naît de la terre, la nourricière des hommes.
Dans le département de Constantine, les grès et les argiles qui composent la plupart des terrains du Tell rendent souvent les cultures difficiles. Les montagnes y sont élevées, les pluies abondantes ; aussi la forêt y est-elle vaste et drue. Dans les clairières, quelques villages européens produisent des céréales et un peu de vin, tandis que les indigènes y cultivent le blé, l’orge et le bechna pour leur consommation et élèvent des troupeaux de bœufs et de vaches qui vont approvisionner tous les marchés d’Algérie et ceux du midi de la France.
Les cultures arbustives du Tell comprennent des orangers, des
mandariniers, des figuiers, des oliviers, du cactus et de la vigne. Ce sont les colons qui cultivent les orangers, les mandariniers et les raisins à vins. Les Arabes et les Kabyles cultivent le raisin de table et les cactus. Les Kabyles et les Chaouïa, c’est-à-dire les habitants de la Kabylie et du Dahra, cultivent l’olivier et le figuier. Presque toujours l’olivier est un sauvageon greffe, de sorte qu’il n’y a pas d’olivettes régulières, tandis que le figuier est une bouture plantée régulièrement et dont le Kabyle s’attache à faciliter la production par la caprification, opération qu’il juge indispensable.
Les orangeries nécessitent, pendant toute la période estivale, des arrosages tous les dix jours, à moins qu’elles ne soient situées auprès de cours d’eau permanents, comme à Bône, à Philippeville, dans la Mitidja, ou en aval des grands barrages, comme à Perrégaux et à Saint-Denis-du-Sig.
Les vignes arabes, disposées en vignobles dans le département d’Oran, sont, au contraire, plantées au pied des arbres en Kabylie. Elles y grimpent. Il faut y grimper aussi pour en récolter les raisins. Les Kabyles tirent une grosse part de leurs revenus des figuiers et des oliviers. Ils vendent en partie leurs olives à des minotiers européens dont l’huile a une valeur deux fois plus élevée que le produit dû à l’industrie primitive des indigènes, de telle sorte que l’industrie française a eu pour résultat de presque doubler le revenu des olivettes kabyles. Il serait à souhaiter qu’il en fût de même pour les figues, dont la valeur aussi croîtrait considérablement si elles étaient desséchées industriellement suivant les procédés nouveaux, au lieu de subir une dessiccation qui les expose, pendant de longs jours, aux poussières et aux mouches, ce qui fait du meilleur fruit un produit secondaire.
Les Arabes ne possèdent dans la région tellienne, comme cultures arbustives, que des cactus ou figuiers de Barbarie, dont ils consomment le fruit et dont leurs animaux, pendant les années de sécheresse, broutent les feuilles malgré leur redoutable armure.
Les hauts plateaux algériens ou steppes occupent d'immenses étendues. Ce sont des plaines dont l’altitude atteint parfois mille mètres, et au milieu desquelles s’élèvent des montagnes dont la hauteur est variable, montagnes généralement dénudées et, sur quelques points seulement, couvertes de cèdres, de pins d’Alep et de genévriers. Les plateaux, aux endroits où le sol est fertilisé par des pluies suffisamment abondantes (500 m m environ), sont labourés tous les deux ans et ensemencés en blé et en orge. Lorsque le sol est pierreux, ce qui est fréquent, une végétation vivace et relativement abondante apparaît. Mais elle n’est pas variée, parce que ces plantes ont à supporter des sécheresses qui persistent quelquefois durant une année entière, des chaleurs de 50 degrés, et, pendant la période hivernale, des froids qui atteignent 15 degrés au-dessous de zéro.
La végétation vivace a une grande importance sur les hauts plateaux parce que la saison où la végétation annuelle est possible est réduite à sa plus simple expression. Les pluies d’automne n’arrivent qu’avec les froids et la neige. Quand, à la fin de février, la température commence à s'adoucir, la sécheresse est proche ; mais le rayonnement intense et la chaleur activent la végétation. On comprend alors comment des blés à peine tallés en mars sont récoltés en juin, et pourquoi les plantes vivaces qui tapissent le sol se ramifient en quelques semaines, créant une réserve de nourriture aux troupeaux de moutons et de chameaux pour tout le reste de l’année.
L’alfa, les armoises, des atriplex et des genêts forment le fond de cette végétation vivace. Ces plantes, sur les hauts plateaux, servent à l’alimentation de huit à dix millions de moulons. Au printemps, quand il pleut, de petites plantes annuelles poussent rapidement et offrent aux brebis une nourriture tendre et aqueuse. Mais pendant l’été, l’automne et l’hiver, les troupeaux ne trouvent plus pour se nourrir que les plantes vivaces. Des genêts, ils ne mangent que les fleurs ; des armoises et des atriplex, ils ne broutent que les pousses nouvelles et les feuilles. A mesure que l'on avance vers le Sud, la culture des céréales diminue sur les hauts plateaux où il ne pleut pas assez. Dans les bas-fonds où viennent se réunir les eaux des orages et dans les terres irrigables, les indigènes labourent quelques parcelles qui suffisent à peine à leur consommation.
Dans le Sahara, plus de culture sans irrigation. Plus de végétation annuelle, mais partout une végétation vivace, clairsemée,
qui, pendant le printemps et l’hiver, nourrit quelques troupeaux de moutons, et toute l’année fournit aux chameaux une nourriture grossière.
Dans le désert, la terre privée d’eau n’a pas de valeur ; elle se vend avec l'eau qui suffit à l'arroser. Où il y a une source, il y a une oasis dont la dimension varie avec le débit de la source .
L’oasis est une collection de jardins de quelques ares, parfois de quelques centaines d’hectares. Chacun de ces jardins est entouré de murs en terre qui les protègent contre le vent chaud et y maintiennent une humidité nécessaire aux cultures sahariennes.
Il y a généralement dans ces jardins trois séries de cultures
superposées. Les palmiers, qui s'élèvent à une assez grande hauteur, abritent du soleil les autres arbres fruitiers, parmi lesquels les orangers, les figuiers et les oliviers, et particulièrement les abricotiers, tiennent la première place. Sous ces arbres, les indigènes cultivent de la luzerne à fleur jaune qui peut fournir jusqu'à quinze coupes par an, un peu d'orge, du blé, du sorgho et quelques légumes parmi lesquels figurent les piments, les fèves, les oignons, les courges et les pastèques. Tous les travaux sont faits à la pioche et les cultures aussi abondamment irriguées que possible.
Pour arriver à maturité, les fruits du dattier ont besoin de températures supérieures à 45 degrés ; aussi les dattes de Biskra, ordinaire mentbonnes, sont-elles quelquefois médiocres et celles de Laghouat de qualité inférieure. Il existe plus de cent cinquante variétés de dattiers. On distingue en général les dattes sèches, facilement transportables ; les dattes molles, qui sont conservées dans des peaux de bouc, et les dattes glacées, ou Deglat nour, qui sont vendues pour l'exportation en Europe.
La récolte des dattes a lieu à la fin de l'automne et en hiver. Elle a nécessité au printemps la fécondation artificielle des fleurs femelles au moyen d'un rameau de fleurs mâles, une fumure copieuse et une abondante irrigation.
La multiplication du dattier se fait par drageons. On obtient ainsi les variétés et le sexe voulus. Les indigènes du Sahara se nourrissent en grande partie de dattes. Toutefois ils en emportent vers le Nord, qu'ils échangent contre des céréales ou qu'ils vendent pour payer les impôts et pour acheter les quelques marchandises nécessaires à leur vie.