‹ Les petits côtés de l'histoire: notes intimes et documents inédits, 1870-1884Chapitre 10 sur 27 · VEUILLOT · texte numérisé non relu

VEUILLOT

Ce fut à Rome, en 1864, que je vis Veuillot pour la première fois, pendant que j'étais secrétaire de l'ambassade de France. Le grand catholique était là, il faut Tavouer, dans son élément, sur son vrai terrain, entouré de gigantesques souvenirs et des graves témoins de cette foi qu'il défendit si vaillamment. Que d'élans d'enthousiasme, que de récits curieux et que de railleries mordantes je recueillis de sa bouche, chaque fois que j'eus le bonheur de le rencontrer !

J'ai toujours éprouvé, je l'avoue, pour le talent, la personne et pour la plupart des idées de Veuillot, une sympathie singulière et une vive admiration.

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Avec ses véhémences, ses haines et ses colères éloquentes, cet homme de bien, ce grand penseur, simple, droit, toujours grand, m'inspirait un respect et une sorte de terreur que les Majestés et les gloires éclatantes ne m'ont jamais inspirée.

Je n'oublierai jamais ce qu'il me dit un jour, en sortant de chez M. de Sartiges, alots ambassadeur à Rome. En quelques traits pleins d'humour, empreints d'une vérité si impitoyable que, malheureusement, je n'oserai les répéter, M. Yeuillot nous fit le plus ravissant portrait, au physique et au moral, de l'envoyé français.

— Dieu me garde d'être l'ennemi de votre gouvernement! Pauvre M. de Sartiges, il ne sait donc pas que j'ai aimé son empereur comme il ne l'a jamais aimé, lui, je peux le dire, et que j'ai cru en Sa Majesté comme il n'y a jamais cru, tout serviteur archizélé qu'il se montre. C'était à l'aube de l'Empire. J'aimais l'homme pour m' avoir débarrassé de ce régime hypocrite, impuissant, de la République ; je lui savais gré de son courage et de sa résolution ; il semblait alors vouloir chercher une consécration, un appui dans Dieu. Voilà pourquoi je le soutenais avec tant d'ardeur. S'il eût été plus franc, s'il eût eu plus de volonté, plus d'élévation, quel rôle il avait à jouer en ce monde ! La France était alors puissante.

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Il l'avait entre ses mains pour la régénérer, la rajeunir. Il fallait occuper, utiliser cette fougue gauloise à de gigantesques entreprises : il devait se faire chef temporel de tous les catholiques d'Europe.

» Je rêvai pour lui un plus grand rôle que celui de Charlemagne. Il aurait pu conquérir le monde en réunissant les nationalités catholiques, et Rome et Paris seraient devenus deux pôles. — Pourquoi vouliez-vous que je fusse légitimiste, moi qui suis absolument du peuple, fils de tonnelier? Je suis catholique avant tout, au-dessus de toute autre considération. Dieu d'abord, le souverain ensuite! Or Napoléon l\h qui pouvait affirmer sa volonté et faire le bien, a laissé attaquer la religion. Voilà pourquoi je l'ai abandonné. Soit par goût, soit par caprice, il recherche pour ministres et amis des hommes qui ne croient pas en Dieu : il va à sa perle. N'est-il pas logique que je sois l'adversaire de ce régime ? — Tant mieux pour M. le comte de Chambord, si en lui je retrouve la foi catholique et la véritable autorité ! Voilà pourquoi ce prince a aujourd'hui toutes mes préférences. »

Un jour qu'il nous parlait de M. de Persigny, auquel VUnivers devait sa suppression si brutale, Veuillot exprima d'une façon très saisissante la

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douleur que lui avait causée l'inique résolution du ministre :

— Je voulais voir l'Empereur ; ils m'en empêchèrent ; impossible de parvenir jusqu'à lui.

> Ma situation était terrible : c'était au temps où les mesures les plus arbitraires étaient dirigées contre la religion, alors que les la Valette, les Nigra riaient aux éclats, applaudissaient à tout rompre et festoyaient au Palais-Royal en injuriant le bon Dieu. Il fallait assister à ces outrages, rester muet, impassible, le bâillon à travers la bouche, ne pouvoir me défendre et résister. Figurez-vous un homme dans une cage de fer, et, devant lui, exposés, hors de sa portée, sa mère et son enfant. Là, on lès outrage, on les frappe, on les tue. Voyez-vous l'homme cherchant à ronger les barreaux de sa cage, impuissant et fou. Il se roule à terre dans des cris de rage et des convulsions. Eh bien, j'ai souffert les tortures de cet homme, moi, et je ne l'oublierai jamais l »

Ayant reçu, en 1878, à l'occasion d'un livre que j'avais adressé à Veuillot, une lettre fort cordiale du grand écrivain, j'allai, peu de temps après, chez lui, rue de Varenne. Je ne le trouvai pas ; mais le lendemain, je reçus de sa sœur Élise un mot qui me priait de venir déjeuner chez son frère. — Depuis

plus d'une année, je n'avais vu M. Veuillol. Je le trouvai changé ; il venait, il est vrai, d'être gravement malade ; sa démarche était lente, pénible, sa langue un peu embarrassée. Toutefois, son esprit pétillant et caustique n'avait rien perdu de sa vivacité et de son éclat. C'était peu de temps après la mort du pape Bie IX, et je me souviens encore du magnifique parallèle qu'il traça entre le pontife qui venait de mourir et celui qu'on venait d'exalter.

Un des plus anciens rédacteurs de V Univers, M. X..., déjeuna avec nous. « C'est un homme très original et très franc, m'avait dit mademoiselle Élise, que mon frère aime beaucoup, et, comme il est chargé du courrier des Chambres, à Versailles, il nous apporte les nouvelles, maintenant que mon frère va moins exactement à son journal, i^

Le déjeuner fut très gai, et M. X..., qui n'avait pas toujours été fervent catholique, raconta d'une façon très pittoresque sa conversion.

La physionomie de Veuillot, comme je l'ai dit, avait beaucoup changé. Il portait toute sa barbe; ses cheveux étaient devenus entièrement blancs. Sa ressemblance avec Victor Hugo me frappa et je me permis de le lui dire. A ces mots, mademoiselle Élise m'intefrompit vivement :

— Comment, Monsieur, pouvez-vous penser de

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