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telles choses et faire de tels rapprochements !... Mon frère, ressembler à ce méchant homme, à ce renégat ! C'est une injure bien gratuite que vous lui faites.
— Tout beau, ma sœur ! fit Veuillot en souriant, ne vous emportez pas. Ce que dit M. d'Ideville n'a rien d'outrageant ; bien au contraire, M. Victor Hugo est infiniment mieux fait que moi.
y»l\dL remporté des succès féminins auxquels je n'ai jamais aspiré. — Et puis, au moral, sans doute, a-t-il fait beaucoup de mal ; mais c'est un puissant esprit, un poète admirable, un tempérament unique. Ce que j'admire le plus en lui, c'est qu'il n'a rien de vulgaire. Dans toute son œuvre, — Dieu sait combien de vers absurdes, étranges, insensés! — je vous défie d'en rencontrer un plat ! Cet homme me rappelle le gong; frappez l'instrument, le son qui en sortira sera criard, faux peut-être, désagréable, sourd ou éclatant. Peu importe, quoi que vous fassiez, le son retentira sur de l'airain, sur du bronze ! Tel est Hugo !
y> Je ne l'ai vu qu'une fois dans ma vie, Hugo, reprit Veuillot ; je m'en souviens toujours. Pas plus que moi, à cette époque, il ne portait la barbe. C'était en 1833, j'étais pauvre clerc d'avoué dans l'étude du frère de Casimir Delavigne. On venait de jouer Hernani, et nous apprîmes à l'étude
que le poète distribuait à ses jeunes enthousiastes les étudiants des billets pour applaudir son œuvre et tenir tête à Torage; billets gratuits, bien entendu. — Nous allâmes donc, le lendemain de la première représentation, deux de mes camarades et moi, frapper à laporte de la rue Notre-Dame-des-Champs. Victor Hugo nous reçut à merveille : il remit à chacun de nous une carte de passe sur laquelle était inscrit ce mot : lerro. C'est la seule fois que je l'ai vu. Le soir, ai-je besoin de le dire, nous fîmes vaillamment et avec conviction notre besogne de claqueurs ! — Depuis, il a suivi sa voie, moi la mienne : nous ne nous sommes jamais rencontrés ! »
11 y a quatre ans environ, lorsque j'entrepris d'écrire l'histoire du maréchal Bugeaud, je songeai à m'adresser à Veuillot, pour avoir sur mon héros certains renseignements. Personne mieux que lui ne pouvait me donner des détails sur les débuts du général Bugeaud au gouvernement de l'Algérie. Veuillot, en effet, l'avait accompagné pendant une partie de Tannée 1841, en qualité de secrétaire, et l'avait suivi dans ses campagnes.
Ce jour-là, je trouvai le grand écrivain absorbé et plus faible que le jour où j'avais déjeuné chez lui. Le nom du maréchal Bugeaud eut d'abord le pouvoir
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de réveiller en lui quelques lointains souvenirs ; il essaya de ressaisir le fil de sa pensée, mais bientôt la fatigue l'envahit. « Je ne me souviens plus, fit-il péniblement. C'est trop loin. D'ailleurs, j'ai brûlé toutes mes lettres, tous les papiers de ces époques, je n'ai plus conservé que ce qui se rattache à Rome, à mes séjours dans la Ville Éternelle. Cela seul suffit, i^ Sa sœur, mademoiselle Élise, s'étant levée à ce moment et ayant quitté le cabinet de son frère, nous restâmes seuls. Yeuillot, après s'être assuré que la porte de la pièce était fermée, et que sa chère gardienne ne pouvait l'entendre, me parla de sa santé : « Je sors tous les jours, me dit-'il, je me réchauffe au soleil, comme jadis à Rome; mais les jambes sont vacillantes et ont de la peine à me soutenir. Ma sœur, mes amis me rassurent. Mais je n'ignore pas ce que j'ai. Dieu m'a puni, Dieu m'a frappé là, enlendezvous, monsieur d'Ideville? », et en même temps, le grand homme touchait du doigt son front ; (c là, à cette place, où * j'étais trop fier peut-être. C'est là, dans mon orgueil, qu'il a voulu m'atleindre, qu'il m'a humilié: et Dieu a bien fait h
1. Louis VeuUlot, né en 1813, à Boynes (Loiret), mort à Paris en 1883, est un des plus grands écrivains, si ce n'est le plus grand écrivain de cette dernière partie du siècle. — Ses opinions et ses jugements ont été très discutés, même parmi les
Devant cet aveu déchirant, plein de grandeur à la fois et derésignation, prononcé à voixbasse, mais avec un accent convaincu, il me sembla voir un chêne géant foudroyé par le feu du ciel, debout, retenu seulement au sol par ses puissantes racines. Je contemplai avec respect et comme avec terreur cet homme, dont l'admirable intelligence, dont le puissant cerveau avaient remué tant de pensées, assistant luimême à récroulement successif de ses merveilleuses facultés, conscient de sa décrépitude ! Et, en même temps, je me figurai les tortures infinies, le supplice que devait endurer cette âme si subtile, à mesure qu'elle sentait les ténèbres l'environner.
calholiques. Mais,quoi qu'il en soit, en ces temps de compromis, de défaillance, de lâcheté, de scepticisme, le grand lutteur a fait certainement à l'Église catholique plus de bien que de mal.
Mercredi, 14 décemore 1881.
Par un temps brumeux de décembre, je pars, ce matin, à huit heures trois quarts, de la gare du Nord. Arrivée à Chantilly à neuf heures et demie. Je n'avais pas vu Chantilly depuis l'Empire ; il y a enviroa quinze ans. Le duc d'Aumale en a fait une des plus belles résidences de France, et je connais peu d'habitations princières aussi grandioses et aussi élégantes.
Ce massif de constructions de pure Renaissance, sans symétrie, mais d'une harmonie exquise, ces galeries à jour, ces logfias, ces poivrières, ces tours coiffées, cette délicieuse chapelle dominant l'ensemble, tout est d'un aspect saisissant. Le château est
entouré de larges fossés remplis d*eau. Quant au paysage, il est connu du inonde entier. Le fond de foréls, les pelouses immenses, les parterres dessinés par Le Nôtre rappellent les plus beaux parcs d'Angleterre. Chantilly a donné au Grand Roi Tidée de Versailles : c'est tout dire.
Son Altesse était avec M. Laugel, l'ami et secrétaire des bons et des mauvais jours, lorsque j'ai été introduit dans son cabinet. Cette pièce, éclairée par de hautes et larges fenêtres, est située dans une partie de l'ancien château. Le prince m'attendait. Il avait fait préparer sur sa table les cinq gros volumes magnifiquement reliés à ses armes qui contiennent tous les documents relatifs à ses campagnes et à son séjour en Afrique. « J'ai travaillé toute la matinée pour vous, me dit-il, et voici, marquées, quelques lettres du maréchal que vous pouvez utiliser. » Le prince les relut en partie avec moi, et voulut bien me donner, sur chacune d'elles, des commentaires fort intéressants. « Il en existe d'autres, ajouta-t-il ; mais elles sont trop intimes, trop confidentielles. Le brave maréchal me parlait à cœui* ouvert; sa correspondance contient, comme je vous l'ai déjà dit à Paris, des jugements trop sévères et trop passionnés sur des hommes pour lesquels j'avais du reste beaucoup d'affection, Changarnier, Lamoricière, Baraguey-
d'Hilliers et tant d'autres ; cependant, vous pouvez les lire : je vais faire transporter en bas ces volumes et vous vous installerez, pour les parcourir, dans le salon des aides de camp. Nous nous reverrons à déjeuner. Quant aux lettres qui peuvent être reproduites, je les ferai copier et vous les enverrai à Paris. »
J'avais une heure à peine devant moi, et cinq gros in-folios manuscrits que j'aurais voulu dévorer, sans laisser passer une page ! Quel trésor en effet et quel régal pour un curieux! Toutes les campagnes* du général d'Aumale relatées dans leurs détails; les minutes de ses rapports, de ses lettres, avec les réponses autographes de ses chefs, Changarnier, Lamoricière, Bugeaud, sans compter celles de ses amis et de sa famille. Je pus lire à peine quelques pages de la petite écriture fine, serrée du prince; mais que de précieux documents pour l'histoire de France, sur la période algérienne, contenus dans ces volumes aux armes chevronnées d'Orléans !
<L De tous mes papiers, m'avait dit le duc d'Aumale, ce sont les seuls que j'aie conservés; les autres ont été brûlés ou pillés aux Tuileries en 1848. Nommé gouverneur de l'Algérie, j'avais emporté avec moi tout ce qui se rattachait à l'Afrique. C'est ainsi que j'ai pu, en m'embarquant pour l'Angleterre, sauver cette volumineuse correspondance, o
A onze heures et demie^ H. Laugel vint me chercher. Nous traversâmes la petite galerie de bois qui relie le vieux château aux constructions récentes, et nous entrâmes dans les vastes et magnifiques vestibules de l'entrée principale. L'escalier, en pierre blanche, est superbe et grandiose. Tous les appartements, du reste, ont ce même aspect. Chantilly n'est point vraiment une habitation princière, c'est plutôt une résidence royale. Dans le salon où je fus introduit, et qui donne dans la salle à manger et dans la bibliothèque, se trouvaient réunis les hôtes de Son Altesse. C'étaient d'abord, le duc et la duchesse de Montpensier, la duchesse de Galiera, mon ami M. Rothan, M. Camille Rousset, de l'Institut, le comte de Villeneuve, M. Laugel, M. Clavé; puis une grande dame espagnole attachée à la duchesse infante; madame la comtesse de Glinchamp, ancienne dame de la princesse de Salerne, belle-mère du duc d'Aumale, morte il y a quelques mois, et enfin le secrétaire particulier du prince, le vieux M. Despléchin. La salle à manger est immense; c'est une longue galerie éclairée par six fenêtres sur les jardins, et revêtue de hautes et magnifiques tapisseries qui viennent d'Angleterre. Au-dessus d'une vaste cheminée, se trouve une composition fort belle, mais un peu compliquée de Baudry: un saint Hubert,
LA COUR D£ GHANT4LLY. 139
entouré d'enfants, qui ne sont autres que les por* traits des jeunes princes fils de M. le comte de Paris et de M. le duc de Chartres.
Madame la duchesse de Montpeusier était en face de son beau-frère, faisant les honneurs de la table. Le maître de la maison avait, à sa droite, la duchesse de Galiera, et à sa gauche la dame espagnole. Je fus placé auprès du duc de Montpensier. Le prince me parla aussitôt de mon livre les Châteaux de mon enfance {Auvergne et Bourbonnai$)y et daigna me remercier de ce que j'avais dit au sujet de son château de Randan et de la famille d'Orléans. Son Altesse revendiqua très aimablement la qualité de propriétaire auvergnat et m'entretint, en termes chaleureux, de mon pays natal, jugeant fort bien les habitants — sages, économes, très intelligents et légèrement sceptiques — . Le déjeuner, princièrement servi, était fort simple, les vins exquis. Pendant le repas, la conversation fut presque constamment générale. Le duc d'Aumale est, du reste, un conteur charmant. Il fut question de l'événement du jour, de l'incendie du Ring-Theater de Vienne et du procès Roustan- Rochefort, si niaisement entrepris par le cabinet. Au sujet de l'incendie, le duc rappela une célèbre catastrophe, l'incendie d'un bateau transatlantique brûlé sous ses yeux, sur les côtes d'Angleterre, en 1848,
et dans lequel son frère Joinville et lui jouèrent le rôle de sauveteurs. Il narra à ce sujet des épisodes dramatiques et saisissants, négligeant naturellement de parler de lui. M. Camille Rousset, placé à la droite de madame de Montpensier, était le plus souvent l'interlocuteur du prince. L'aimable académicien m'a semblé très apprécié dans la maison.
On causa aussi peinture, et je me hasardai à prononcer le nom d'un maître que j'admire beaucoup, Courbet, dont l'œuvre était en ce moment exposée au palais des beaux- arts. Je défendis avec chaleur mon peintre, mais sans succès, je dois l'avouer. Monseigneur d'Aumale, je le regrette pour lui, ne goûta nullement ma proposition, d'accrocher dans une des grandes salles de Chantilly le Rut de cerf ou la Remise des chevreuils.
Le déjeuner terminé, on ouvrit à deux battants les larges portes qui séparent la salle où nous étions de la galerie de tableaux. Celte pièce immense, éclairée par le plafond, contient la célèbre collection du prince : c'est là que sont réunis les magnifiques tableaux qu'il possédait en Angleterre. Dans une autre partie du palais, se trouve la bibliothèque, l'une des plus belles et des plus {frécieuses du monde. On assure même, qu'après les bibliothèques des grandes capitales d'Europe, celle de Chantilly est en première ligne.
Selon rhabitude des collectionneurs grands et petits, le duc ne se lasse point de faire admirer à ses hôtes les splendeurs et les trésors artistiques que son goût et son intelligence, plus encore que son or, on peut le dire sans flatterie, ont entassés dans le vieux château des Gondé.
Le prince semblait prendre, ce matin-là, un plaisir extrême à montrer ses tableaux les plus précieux et à en expliquer Torigine à madame la duchesse de Galiera et à H. Rothan, grand connaisseur, possesseur lui-même d'une très intéressante collection.
Lorsque la provenance ou l'attribution d'une toile lui échappait, il se retournait, en souriant, et s'adressait à madame la comtesse de Glinchamp pour lui demander le renseignement. La plupart du temps, celle-ci manquait également de mémoire, bien que son rôle de dame d'honneur lui enjoignit de tout savoir et de ne rien oublier. Placée depuis de longues années auprès de Son Altesse la princesse de Salerne, mère de madame la duchesse d'Âumale, madame de Glinchamp, après la mort delà princesse, estdemeurée à Ghantilly. G'est elle, en quelque sorte, qui tient la maison du prince et qui remplace, autant que possible, la mère et la fille absentes, lorsque les princesses et la famille viennent animer les somptueuses solitudes de Ghantilly. Madame de Glinchamp, bonne, gracieuse
Ui LES PETITS COTES DE L'HISTOIRE.
et fort intelligente, est de plus, excellente écuyère ; ce qui, dans une maison où le maître est veneur consommé, n'est point sans importance.
Dans la saison d'automne, le prince organise généralement, une fois ou deux par semaine, des parties de chasse. Des artistes, des hommes de lettres, des officiers, quelques sporstmen élégants composent ses réceptions hebdomadaires. Toute la maison civile et militaire se réduit au fidèle M. Laugel, au comte de Chezelles, à M. Clavé, l'habile intendant des forêts, sans compter M. Quiclet, capitaine des chasses, et M. Despléchin.
L'union des princes d'Orléans est légendaire. Rien de plus touchant, nous racontait un témoin, au temps de l'exil à Twickenham, que ces fêtes de famille, présidées par la reine Marie-Amélie, ayant en face d'elle son petit-fils M. le comte de Paris, entourée de tous ses enfants et petits-enfants. La mort a fait de nombreux vides, mais la tradition est resiée.
C'est M. le duc d'Aumale, le plus riche de ses frères et $œurs, qui reçoit maintenant la famille. Aussi, sa maison hospitalière est-elle encore fort animée, lorsque les nombreux neveux et nièces du prince y sont rassemblés.
M. le prince de Joinville, chaque année, passe
plusieurs mois chez son frère. Le seigneur de Chantilly retient également auprès de lui, pendant un mois, son ancien maître et très fidèle ami, Tacadémicien Cuvillier-Fleury, qui abandonne sa retraite de Passy pour venir s'installer dans un pavillon du château, avec madame Cuvillier-Fleury.
(( Les princes et les princesses d'Orléans sont si affables, il y a chez eux tant de cordialité et de simplicité^qu'en vérité le séjour dans cette magnifique résidence serait le plus enchanteur des rêves, — nous disait un familier de la maison, — si Ton ne sentait le ver qui ronge le cœur de ces dignes fils de France. Malgré toutes les jouissances que peuvent procurer la fortune, Tintelligence, le goût des arts el des lettres, on comprend combien l'inaction pèse à ces princes actifs, dévoués, si patriotes, et quel chagrin profond les étreint, lorsqu'ils songent en quelles mains ineptes et indignes sont remises les affaires de notre patrie! Aussi, le samedi, quand le jeune colonel de Chartres arrivait de Rouen, pour passer vingt-quatre heures à Chantilly, il faisait bon voir ses oncles l'entourer, l'accabler de questions. Pauvres princes, qui se sentaient comme revivre au contact et dans la personne de ce jeune soldat utile et occupé ! >
Je ne puis dire que mes rapports avec M. le duc d'Aumale aient jamais eu le moindre caractère d'in-
timité; toutefois, les motirs qui m'ont permis d'obtenir de lui de fréquents entretiens rintéressaient, je crois, d'une façon très particulière et j'en ai profité.
Tout ce qui touche, en effet, à l'Algérie et à l'armée, passionne au plus haut degré le héros de la Smala. — Je n'oublierai jamais, lorsque, pour la première fois, je vins lui parler de mes projets de publication, avec quelle joie, il relut les précieuses lettres que je lui apportai, lettres adressées au maréchal Bugeaud par le Roi, par ses frères messeigneurs d'Orléans, de Nemours, de Monlpensier, de Joinville et par lui-même. Avec sa mémoire merveilleuse, il se reporta à ces époques déjà bien lointaines et m'expliqua dans quelles circonstances chacune de ces lettres avait été écrite. Je restai plus d'une heure, ce matin-là, rue du faubourg Saint-Honoré, dans le cabinet du prince, tenu sous le charme. Je ne pouvais me lasser d'écouter ces récits d'Afrique que luimême contait avec une visible émotion.
— C'était une grande et glorieuse époque, me dit-il en finissant! je vous remercie de l'avoir évoquée. Comme je comprends que vous preniez plaisir à étudier l'histoire de notre grand maréchal !
— Hélas! les tempssontbiendifférents,Monseigneur, me hasardai-je à dire, enhardi par le ton de familia-
rite qu'avait pris la conversation. Quand je pense que, dans ce te rue, à quelques pas de vous, à l'ÉIysée, habite le successeur de vos ancêtres, le chef de la France, ce triste personnage qui s'appelle le président Grévy — et qu'en ce moment même, l'Algérie, qui a eu à sa tête des hommes tels que vous, le maréchal Bugeaud, Tamiral Gueydon, est gouvernée par un mauvais avocat de province, par le frère de ce même Grévy...
— Que voulez-vous ! il faut subir la fortune, répondit mélancoliquement le duc d'Aumale; moi aussi, comme vous, monsieur dldeville, je suis en disponibilité.
Depuis peu de temps, un décret de M. Jules Grévy avait enlevé au duc d'Aumale ses fonctions d'inspecteur général. Dans le ton plutôt que dans les paroles du prince, j'avais cru remarquer une nuance d'amertume, une sorte de dépit contenu qui, je l'avoue sincèrement, m'avait causé une profonde satisfaction. — C'est alors que je me permis d'adresser à Son Altesse une question singulière dont l'audace n'eût pas été pardonnable, si l'intention, de ma part, n'avait été aussi pure. Malgré moi, durant ce long entretien, dans lequel ce prince si remarquable m'avait entretenu avec tant de chaleur du passé glorieux de la monarchie, je m'étais reporté aux bas-
sesseSy aux infamies présentes du régime républicain. Je songeais que là^ devant moi, se trouvait un des seuls hommes qui eût pu, il y a quelques mois, changer le cours des événements et délivrer la France de son état douloureux d'humiliation et de misère.
« Ah ! Monseigneur, de grâce, me hasardai-je à dire, pardonnez d'avance ma hardiesse, mais je ne puis retenir une pensée qui me poursuit depuis que je suis devant vous. — Lorsque, dans un demi-siècle ou dans un siècle, nos petits-enfants et nos petits-neveux étudieront les fastes de notre temps, combien d'entre eux se trouveront arrêtés par un point confus et inexplicable de l'histoire présente? Je voudrais bien savoir ce que pourront répondre les plus savants professeurs d'alors au bachelier qui leur adressera la question suivante : « Comment a-t-il pu se faire, qu'en 1880, existât en France un gouvernement républicain, avec un président soliveau, appelé Grévy, chassant Dieu des écoles, fermant les églises, expulsant les sœurs de charité des hôpitaux, des asiles; laissant insulter la France à l'étranger; désorganisant, avilissant l'armée, la magistrature, — tandis qu'en ces mêmes temps, l'une des armées de la France avait, pour généralissime, un prince de la maison de Bourbon — entre tous, le plus populaire, estimé, respecté pour sa haute intelli-
gence, adoré pour sa bonté, son courage, maître absolu d'un grand corps d'armée, et, en outre, le plus riche seigneur de France? — Comment a-t-il pu se faire, — ajoutera, certainement, le jeune curieux de 1980, arrêté devant le mystère de ce problème insoluble, — que ce même prince entouré de tant de prestige, de tant d'autorité, se soit laissé dépouiller de son commandement, de son grade, abandonnant son pays en proie à un gouvernement si méprisable et si méprisé! »
J'avais, tout d'un trait et avec une aisance qui ne m'est point familière, débité ma tirade. Le Prince sourit à peine et ne répondit pas. Quelques instants après, seulement, je compris la portée de ma question. Eli bien, faut-il l'avouer, je ne regrettai nullement mon indiscrétion! J'espère, d'ailleurs, que le Prince, s'il en a conservé le souvenir, ne m'en a pas gardé rancune. Mais, de cela, je tirai cette conclusion que M. le duc d'Aumale est un grand capitaine, dédaignant absolument d'être un politique.
Je revis Son Altesse quelques mois après. L'hôtel de la rue du faubourg Sainl-Honoré ne lui appartenait plus; sa résidence fixe était Chantilly. Il n'avait conservé à Paris qu'un pied-à-terre, un des petits hôtels de la rue de l'Elysée, le dernier du côté de l'avenue Gabriel. C'est là que j'eus plusieurs fois,
le matin, rhonneur d'être reçu par lui. Généralement, pendant Thiver, le Prince vient à -Paris, une fois ou deux par semaine, et quitte Chantilly, le mardi, dans Taprès-midi, pour assister à la représentation de la Comédie-Française. Après avoir passé la nuit rue de l'Elysée, il repart dès le matin pour Chantilly. Quant au jeudi, jour consacré à TAcadédémie française, le Prince le passe entièrement à Paris, nul immortel ne remplissant avec plus d'assiduité et de religion que lui ses devoirs académiques. Pour en revenir à la matinée de Chantilly, à trois heures, lorsque chacun des hôtes du duc d'Aumale eût visité, à sa guise, les parties du château qu'il ne connaissait pas, la chapelle, les jardins, les écuries, etc., une berline et un breack, attelés devant le perron, indiquèrent le signal du départ. Le prince lui-même revint à Paris avec nous, et le palais de Chantilly resta confié à la garde de madame deClinchamp et de M. Despléchin.
LE GÉNÉRAL GHANZY.
VIGE-ROI D*ÂLGÉRIE.
« Les années de ma vie les plus heureuses et les plus brillantes, sont celles de mon gouvernement d'Algérie, » disait encore, il y a deux mois, le général Chanzy à l'un de ses amis intimes. Le général séjourna près de six ans à Alger, comme gouverneur général, de juin 1873 au mois de février 1879. Sa nomination à ce poste, l'un des plus importants de la République, le lendemain de la chute de M. Thiers, ne laissa point que de causer un certain étonnement. En effet, le vice-amiral comte de Gueydon, auquel succédait le général, semblait par ses hautes qualités d'organisateur, d'homme de discipline, d'énergie et d'autorité, personnifier mieux
que quiconque, le nouveau régime d'ordre moral réparateur, inauguré par le maréchal de Mac- Mahon.
Des raisons politiques et personnelles, paraît-il, dictèrent ce choix. Le général Chanzy, député influent, président du centre gauche, commandant d'un grand corps d'armée à Tours, portait quelque ombrage au chef de l'État, et les ministres, par mesure de prudence, crurent utile d'éloigner un général trop politique. Le maréchal, d'ailleurs, qui ne comprenait guère la portée des mesures prises, en son nom, par son ministère, avait toujours éprouvé pour le général Chanzy une admiration particulière, en raison des aptitudes qu'il enviait en lui, c'est-à-dire la compréhension prompte et la facilité de travail. Aussi fut-il enchanté de signer le décret qui confiait à Chanzy son ami le gouvernement de la seconde France.
Le lendemain du 24 mai 1873, M. Oustry, préfet républicain d'Alger, ayant adressé par télégramme sa démission au nouveau président de la République, on pourvut à son remplacement; je fus désigné pour remplir l'emploi. En quittant Paris, j'appris que le général Chanzy avait accepté le poste de gouverneur général, et le même bateau qui m'amenait à Alger
apportait à l'amiral Gueydon la nouvelle de son inexplicable disgrâce.
En moins de huit jours, j'assistai ati départ d*un gouverneur général et à l'arrivée de son successeur. La population algérienne composée, comme on le sait, non point de républicains, mais^d'énergumènes radicaux, désarma, chose singulière, en apprenant la nomination du général de la Défense nationale. Quant à son prédécesseur l'amiral, bète noire de la presse radicale et athée et de tous les colons véreux et braillards de la place du Gouvernement, il avait fait trop de bien à l'Algérie pour ne poin être détesté.
Le général Chanzy débarqua triomphalement le 16 juin à Alger, au milieu d'une population enthousiaste. Le général Wolff commandant la division et moi, suivis des autorités, vînmes recevoir à bord notre chef. Les troupes échelonnées sur le quai, depuis l'Amirauté jusqu'à son palais, formaient la haie. Au grondement du canon des forts et des bâtiments, le gouverneur mit pied à terre. A peine descendu du canot, revêtu de son grand uniforme, il enfourcha un superbe cheval arabe, et se rendit, au milieu des vivats, escorté de son état-major, au vieux palais du Gouvernement, a L'émotion la plus grande que j'aie éprouvée dans la journée, me dit, le soir, le nou-
veau gouverneur, c'est au moment où je suis entré dans ce palais, que j'avais habité jadis, étant jeune officier d'ordonnance du gouverneur général Charon. J'étais loin de songer, en 1849, que j'y reviendrais un jour comme chef de la colonie! »
En effet, la ^situation de gouverneur général de l'Algérie est, sans contredit, la plus belle que puisse rêver un officier général. Ce commandement presque sans limite et sans contrôle qu'il exerce sur les indigènes, cette sorte de vice-royauté sur un territoire considérable, rappelle les pouvoirs dont sont investis, au nom de la reine de la Grande-Bretagne, les vice-rois des Indes.
Un traitement princier, deux magnifiques résidences, palais d*hiver et palais d'été, trois provinces immenses à administrer, une armée sous ses ordres, une autorité presque illimitée sur quiconque appartient à la colonie, beaucoup de bien à faire, autant de mal à réparer, tels étaient les attributions, les pouvoirs et la mission du nouveau gouverneur général.
Le général Chanzy possédait, au temps où je l'ai connu, de précieuses qualités de famille, et goûtait peu les distractions, en dehors de son intérieur. Il avait j il faut bien le dire, une prédilection pour sa fille aînée, mariée aujourd'hui à un receveur des finances.
Mademoiselle Gabrielle Chanzy était alors une ravissante jeune fille de dix-sept ans, un peu hautaine, un peu dédaigneuse. Mais chacun pardonnait ses caprices à la fille adorée du gouverneur, et admirait la gracieuse amazone, quand elle sortait, accompagnée de son père, par la porte de Bab-Azoun, précédée et suivie par une escorte de spahis aux longs burnous rouges. Les intimes du Palais assuraient que, si jamais des songes ambitieux avaient traversé l'âme du général, c'était uniquement pour l'amour des siens et pour sa fille qu'il caressait le beau rêve de l'Elysée...
J'avais connu à Rome, en 1864, le général Chanzy alors qu'il était colonel du 8* de ligne et que j'étais moi-même secrétaire de l'ambassade de France. A Alger, nos relations furent excellentes et même intimes au début. La politique nous divisa plus tard. Toutefois le gouverneur réclama mon changement, sans que nos rapports aient jamais cessé d'être courtois. Dans les premiers mois de son séjour en Algérie, le nouveau chef de la colonie put croire sincèrement que sa présence avait produit, comme par enchantement, le calme dans les esprits et un apaisement gé-» néral. Il connaissait très bien le pays, pour y avoir
longtemps séjourné, en qualité d'ofticier des bu-
reaux arabes, el, plus tard, comme chef de corps. Il aimait les indigènes et avait acquis, dans leur fréquentation, cette finesse, cette pénétration si difficiles à acquérir en « terre française ». Laborieux, actif, accessible à tous, sans cesse au travail, il étudiait les affaires, avec un peu trop de minutie peutêtre, et manquait de ces qualités de décision, d'initiative et d'audace qui avaient signalé l'administration si remarquable de l'amiral de Gueydon.
Quant à l'humble préfet d'Alger, dont la situation était fort mal définie, relevant à la fois du ministre de l'intérieur, tout en élant placé directement sous les ordres du gouverneur général, il ne tarda pas à subir le contre-coup de cet imbroglio. Je m'étais, dans ma candeur, inspiré religieusement des instructions données à Paris. « Ce que l'Assemblée nationale attend, avant tout, du gouvernement qu'elle a institué, disait le ministre de l'intérieur dans sa circulaire, c'est un personnel administratif inspiré par une même pensée, dirigé avec précision et se mettant ouvertement à la tète des conservateurs. L'administration doit être, à tous les degrés, la représentation fidèle de cette politique réparatrice qui seule peut raffermir un pays si cruellement éprouvé. N'hésitez pas à dire bien haut de quel côté sont vossympathies et vos encouragements. Appelez
à l'union tous les bons citoyens; qu'ils se fortifient par la pratique exacte des devoirs de la vie politique ; ce n'est que par celle ferme conduite, et par le maintien énergique de tous les principes conservateurs, que nous pourrons constituer en France une vraie majorité de gouvernement. »
Le désordre était au comble dans Tadministration du département d'Alger, à l'arrivée du général Chanzy et de son nouveau préfet. En effet, sous la présidence de M. Thiers, malgré l'énergie et le bon vouloir de M. de Gueydon, les municipalités radicales étaient entièrement maîtresses des trois provinces; les emplois, confiés à des personnages incapables et souvent indignes. Il y avait impunité depuis le 4 septembre et la commune révolutionnaire d'Alger était toujours en fonctions. — Je pris innocemment mes instructions au sérieux et stupéfiai bientôt mes administrés par des exécutions sommaires; enfin, je tentai la tâche, bouffonne en Algérie, de vouloir sincèrement nettoyer les écuries d'Augias ! Le recueil de mes actes administratifs que je relisais l'autre jour, contient, à chaque page, des révocations, des suspensions de maires, des dissolutions de conseils municipaux ; ce fut une véritable hécatombe ! Quant aux motifs et aux considérants, hélas ! ils ne laissaient rien à désirer : vols, concussions, faux, ivrogne-
rie, etc. — Au début, le bon gouverneur souriait un peu de mes appétils de justicier; mais les réclamations affluèrent et, de Paris, ses amis lui firent savoir qu'il eût à réprimer mon beau zèlei
M. Crémieux notamment, qui l'avait remplacé comme président du centre gauche, le tenait au courant des événements de Paris. Il lui fit comprendre que rinsuffisance du maréchal comme chef d'État éclatant aux yeux de tous, et lui-même fatigué de son rôle, la Chambre songeait à lui donner pour successeur le glorieux héros de la retraite du Mans. Il fallait donc, à tout prix, éviter de faire acte d'ordre moral, afin d'être appuyé par l'universalité des groupes républicains. — Telles étaient, en substance, les informations et les instructions adressées par ses amis parlementaires, au gouverneur de l'Algérie.
Aussi, un matin que j'étais allé au palais de Mustapha, pour obtenir des poursuites contre certains personnages ayant pris part à des actes qualifiés de crimes, pendant la Commune, le général m'accueillit en souriant : « Mais, mon cher préfet, au train dont vous allez, vous dépeuplerez vite notre Algérie. Autant, mieux que vous, je suis édifié sur la moralité, sur les antécédents de notre personnel de fonctionnaires, de maires et de conseillers; mais que voulez-
VOUS faire? Nous n'avons pas d'aulres éléments sur lesquels nous puissions nous appuyer! Connaissezvous un conservateur, vous ?» Je désignai au gouverneur, nombre de citoyens fort honnêtes. — « Certainement, fit-il en haussant les épaules ; mais nous suivront-ils, ceux-là? » Je le suppliai de me laisser tenter Texpérience qui m'avait réussi, sur certains points du territoire. Impossible, cette fois, de vaincre sa résistance. — « Vous ne vous méprenez pas sur mes intentions, je l'espère, mon cher d'Ideville, fit-il; vous n'ignorez pas, qu'au fond je pense comme vous; mais je connais le pays et vous débarquez à peine! » — Le gouverneur avait raison. Le niveau du sens moral, en Algérie — affaire de climat — n'est point le même qu'ailleurs, et ce qui passe pour infamie ou déshonneur, en France, est considéré làbas comme enfantillage ou peccadille. — « Quant à notre presse, ajouta-t-il, elle est au-dessous de tout ce qu'on peut imaginer; je le déplore, mon cher préfet ; mais qu'y pouvons-nous ? — Il faut décréter l'état de siège, mon général ; lui seul peut arrêter ce déversement d'injures ignobles contre le Gouvernement, contre la religion, contre tout ce que nous respectons, vous et moi. — C'est impossible, mon cher préfet; je ne regrette qu'une chose, c'est que ces misérables feuilles m'aient jusqu'ici épargné,
et ne s'adressent qu*à Târchevêque et à vous ! » — En effet, par suite de je ne sais quel mot d'ordre venu de Paris sans doute, le Gouverneur, bien qu'il fût aussi digne que Mgr Lavigerie et que moi de leurs outrages, était resté jusqu'alors à l'abri de toute attaque personnelle de la part des feuilles algériennes immondes.
Pendant un voyage du gouverneur en France, les habitants d'Alger crurent devoir fêter le noble anniversaire du 4 septembre par des manifestations hostiles à l'armée, par des cris et par des actes injurieux. Des soldats, des officiers furent lâchement insultés sur la place du Gouvernement et dans les cafés; on alla jusqu'aux voies de fait.
Étant seul responsable, je n'hésitai pas à aller, moi-même, sur la place et à donner Tordre à la troupe de faire les sommations pour dissiper les rassemblements. Des arrestations furent opérées; la municipalité s'était abstenue, je demandai sa dissolution, que j'obtins par télégraphe. Grand émoi et stupéfaction à Alger ! Quel fonctionnaire trouble-fête, quel fou furieux ! — L'armée seule me soutint chaleureusement et sans hésiter. Je détiens par devers moi certaines lettres du général Saussier et du général Wolff, adressées au préfet, dont il est justement fier.
Malgré leur peu de gravité, ces faits nécessitèrent le retour du gouverneur. Il avait cru devoir, de Paris, flétrir les auteurs des troubles et approuver ma conduite. Mais à peine débarqué, il sentit que la popularité passablement malsaine qu'il n'avait pas assez dédaignée allait lui échapper. Il essaya, vainement, de la reconquérir en me laissant accuser d'avoir exagéré les faits, et tenta de réconcilier les partis extrêmes. Durant son séjour à Paris, il avait revu ses amis parlementaires; la situation du Maréchal ne s'était pas sensiblement fortifiée; aussi les fantômes du souverain pouvoir hantèrent-ils de nouveau les nuits du gouverneur général, et les conseils des avocats Crémieux et Ricard lui revinrent en mémoire. Le parti radical étant le seul parti républicain en Algérie, il s'agissait de le ménager. Or ce diable de préfet avait osé briser les vitres! Le désavouer était difficile, puisqu'il avait défendu l'armée avec vivacité ; mais en vérité, qu'était venu faire ce fâcheux sur la place du Gouvernement I — Dans mes entretiens avec le gouverneur^ je comprenais fort bien les combats qui se livraient dans sa conscience, et lui même laissait parfois, sans le vouloir, échapper sa pensée. Il supportait la République, lui ; moi, je la haïssais cordialement. Cette nuance seule nous séparait. Il était
sceptique et politique ; j'étais sincère et passionné, voilà toute la différence!
Un événement qui, hélas! n'eut point de lendemain nous rapprocha en me donnant la mesure du caractère de rhomme. On se souvient de l'agitation monarchique survenue en France au mois d'octobre 1873. Peu s'en fallut que le roi ne fût couronné. Il était important de connaître les intentions et la secrète pensée d'un homme tel que le général Chanzy.
Une personne autorisée m'écrivît, à cette époque, pour m'engager à sonder mon gouverneur général, et à lui faire savoir «i qu'un bâton de maréchal de France, sous la monarchie, vaut mieux qu'une présidence de la République avec les journées de Juin ).
Au moment où le courrier m'apportait cette lettre, un ami intime du gouverneur, et dans lequel j'avais une confiance absolue, se trouvait dans mon cabinet. Je lui tendis la lettre. € Voulez-vous me la confier? me dit M. X. . . ; dans une heure, vous aurez la réponse du général. » Une heure après. M. X... me remettait la lettre. « Qu'a dit le général? demandai -je avec anxiété.... — Il a lu la lettre très lentement, l'a relue ; puis, en souriant : <r Dites au > préfet, :» a-t-il ajouté, € que ce qu'on lui écrit est
» plein de sagesse. » Je revis le gouverneur le soir même : — «Je vous remercie de votre réponse, mon général, » lui dis-je. Il me serra la maia ; je n'en demandai pas davantage.
Peu de temps après, le Gouvernement de la République ayant reçu de l'Assemblée de Versailles (octobre 1873) une consécration définitive, les chances du général Ghanzy à la présidence de la République reprirent plus de consistance. Fatigué de mes réclamations incessantes au sujet de l'état de siège et à la suite d'un refus fait par moi d'une concession de terre à l'un de ses protégés, que je jugeais indigne, le gouverneur demanda mon changement dans une lettre particulière au Maréchal.
Je fus mis en disponibilité par M. le duc de Broglie : et la nouvelle m'en parvint par V Agence Havas. Je né veux point, par gloriole ou pour une justification personnelle, entrer dans d'autres détails. Mais voici un dernier trait me concernant, qui montre bien le côté un peu trop diplomatique du général Ghanzy, et la préoccupation constante qu'il avait de ménager tout le monde et de ne point se créer d'ennemis.
A la nouvelle de ma disgrâce inattendue, je priai le gouverneur, — un peu traîtreusement, je l'avoue — de vouloir bien télégraphier au président du conseil, en son nom, la dépêche suivante :
■ Alger, ^ décembre 1873.
> H. d'Ideviile doit-il considérer la mesure dont il est Tobjet comme une mesure de rigueur, une réTocation, ou doit-il compter sur une préfecture eu France ? Signé : c h a n z y.
Quelques heures après, Faide de camp du gouverneur, H. le commandant de Boîsdeffre, m'apportait la réponse du ministre au gouverneur, lequel, cette fois, avec une franchise parfaite, — il le fallait bien ! — ne craignait point de révéler sa démarche.
» VersaUles, 22 décembre 1873.
» J'ai rappelé M. d'Ideviile parce que vous l'avez demandé expressément et que vous êtes son supérieur hiérarchique. J'apprécie, du reste, son courage et ses qualités réelles. Il sera difficile de lui trouver une préfecture en France; mais, quand il sera de retour, nous causerons de ce qu'il sera possible de faire pour lui. Signé : de broglie.
Comme conclusion et comme morale, l'infortuné gouverneur général, qui n'avait ni apaisé ni désarmé les radicaux par le sacrifice de son préfet, établissait, trois mois après mon départ, le 2 avril 1874, l'état de siège dans la province d'Alger, à la suite d'articles outrageants pour sa personne !
De ce Jour, la guerre fut déclarée enlre le parti radical, les députés et sénateurs algériens et le gouverneur autoritaire*. Plus de ménagement; sa vie privée, ses actes administratifs furent odieusement commentés. Un détail : son jeune fils, ayant été reçu à Saint-Gyr en sortant de Tinstitution des Jésuites de la rue des Postes, le père fut traîné dans la boue.
1. a Lorsque le général Ghanzy dut faire place à M. Albert Grévy et quitta la colonie, sa position n'était plus tenable. La presse ne cessait de le harceler et de le taquiner. Les députés ne semblaient avoir d'autre but que de le combattre et de lui faire échec en toute occurrence. « Enfin, » disait le maire d'Alger, en recevant le successeur du général Ghanzy, M. Albert Grévy, « enfin, nous sommes en présence d'un chef républicain; » vous êtes républicain, et vous voudrez qu'on le soit autour de » vous. » L'enthousiasme qu'inspirait la venue de M. Albert Grévy se dissipa bientôt. L'Algérie, cette éternelle mécontente (in contumeliam prœfectorum ingeniosUy avait dit d'elle Senèque), et, cette fois, mécontente avec raison, ne tarda pas à accuser M. Albert Grévy, son premier gouverneur véritablement civil, d'imprévoyance et même d'insuffisance.» (Le (iféneraf Chamy, par Arthur Chuquet, in-18, 188 i.)
Antoine-Eugène-Alfred Ghanzy, né à Nouart près Vouziers (Ardennes), le 18 mars 1823, est mort à Ghâlons-sur-Marne le 5 janvier 1883. Vaillant soldat, administrateur intelligent, le général Ghanzy laissera une page glorieuse dans notre douloureuse épopée de 1871, grâce à la retraite du Mans. II rêva d'être un général politique, autant par patriotisme que par ambition. Mais c'est bien à tort que les républicains le revendiqueraient comme un des leurs.
Le général eut le courage et l'esprit de mépriser ces lâches attaques. Suivant pas à pas les principes de l'amiral de Gueydon, en fait de colonisation et d'administration, le général Ghanzy a aidé puissamment aux progrès de l'Algérie, jusqu'au jour où M. le président Grévy lui retira le gouvernement général pour le confier à son frère Albert.
l'émir abd-el-kader.
Paris, janvier 1883.,
De la grande épopée algérienne, deux hommes seuls survivaient hier : Abd-el-Kader et le duc d*Aumale. L'Arabe vient de mourir ; il ne demeure aujourd'hui debout que le prince français.
Tous les grands chefs ont disparu : Changarnier le dernier, et bien avant lui, de cette pléiade épique, Bugeaud, Cavaignac, Bedeau, Lamoricière, Saint- Arnaud, Pélissier, et tant d'autres, comme Canrobert, superbes au second rang.
L'adversaire le plus redoutable que la France ait rencontré sur la terre d'Afrique, l'homme qui, pendant seize ans de luttes héroïques, combattit pour sa foi et l'indépendance de son pays, Abd-el-Kader est.
sans contredit, le personnage le plus important qui ait surgi depuis un siècle au milieu des populations musulmanes. Le maréchal Soult disait déjà en 1843 : « Il n'y a présentement dans le monde que trois hommes auxquels on puisse accorder légitimement la qualification de grands, et tous trois appartiennent à Tislamisme : ce sont Abd-el-Kader, Mehemed-Ali et Schamyl. »
On connaît peu, en France, la vie de notre illustre ennemi. Combien, parmi nos lecteurs, croyaient depuis longtemps Abd-el-Kader, le héros de tant de légendes, descendu au tombeau !
Lui, le Sultan né sous les palmes, Le compagnon des lions roux, Le hadji farouche aux yeux calmes L'Émir pensif, féroce et doux!
Abd-el-Kader était né, vers la fin dej'année 1806, à la Ghetna de Sidi-Mahiddin, auprès de Mascara, sur le territoire des Hachera, dans la province d'Oran. Doué, dès Tenfance, d'une énergie singulière, d'une puissance d'attraction irrésistible, il n'eut qu'à paraître sur la scène pour dominer les volontés et subjuguer les cœurs.
Il était petit de stature, bien proportionné, et excellait dans tous les exercices du corps. Son regard
perçant et doux était difficile à supporter. ^ II est pâle et ressemble assez au portrait qu'on a souvent donné de Jésus-Christ, )) écrivait en 1837 le général Bugeaud au comte Mole, après son entrevue avec l'émir sur les bords de la Tafna. « Ses yeux et sa barbe sont châtain foncé, son cerveau est bien développé, la bouche est grande, les dentsblanches; sa physionomie dans son ensemble est celle d'un dévot. ^ M. Léon Roches, qui, pendant la longue trêve qui suivit le traité de la Tafna, demeura auprès d'Abd-el- Kader, l'ami et le confident de l'émir, trace de lui ce portrait : a Son teint est blanc, il est d'un mat pâle ; son front est large et haut ; des sourcils noirs fins et bien arqués surmontent deux grands" yeux bleus bordés de cils noirs et remplis de cette humidité qui donne à l'œiltant de brillant et tant de douceur. Son nez est bien fait et légèrement aquilin, ses lèvres minces sans être pincées, sa barbe noire, fournie sans être épaisse, courte et se terminant en pointe, sa face est ovale. Un petit signe de tatouage entre les deux sourcils relève la pureté de son front. Ses mains maigres et petites sont remarquablement blanches; une d'elles est presque toujours appuyée sur son pied qui ne lui cède en rien par ses proportions et sa blancheur. Sa taille n'excède pas cinq pieds et quelques lignes ; mais il est fortement con-
stitué. Quelques tours d'une petite corde de poil de chameau fixant autour de sa tète un haïk de laine fine et blanche ; une chenoise de coton, une tunique de même étoffe, un burnous blanc et un burnous brun, voilà tout son costume. Il tient toujours un petit chapelet noir dans la main droite, il l'égrène avec rapidité, et, lorsqu'il écoute, sa bouche prononce toujours les paroles consacrées à ce genre de prières. Si un artiste voulait peindre un de ces moines du moyen âge qui étaient animés par les idées sublimes de la religion et par le courage qui leur faisait souvent prendre les armes pour la défense de cette religion, il ne pourrait choisir un plus beau modèle. j>
Le père d'Abd-el-Kader, le marabout Mahiddin, de la tribu des Hachem, était lui-même très vénéré des Arabes, et jouissait, comme marabout, d'une grande réputation de sainteté. Les tribus qui avoisinent Mascara voulurent le reconnaître pour chef suprême, en 1832 ; il refusa cet honneur et offrit à sa place son jeune fils Abd-el-Kader. Celui-ci, qui avait hérité du prestige de son père, fut agréé. Le vieux Mahiddin raconta, à cette occasion, qu'étant en pèlerinage à la Mecque, quelques années auparavant, avec son fils aîné et son second fils Abd-el-Kader, il rencontra, un jour qu'il se promenait avec le premier.
un vieux fakir qui lui donna trois pommes, en lui disant :
— Celle-ci est pour toi, celle-là est pour ton fils que voilà; quant à la troisième, elle est pour le sultan.
— Et quel est ce sultan ? demanda Mahiddin.
— C'est celui, reprit le fakir, que tu as laissé à la maison, lorsque tu es venu te promener ici.
Cette légende, à laquelle les partisans d'Abd-el- Kader croyaient religieusement, contribua à consolider son pouvoir et sa fortune.
A partir de ce moment, la vie d'Abd-el-Kader s'identifie avec l'histoire de la conquête de l'Algérie. Pendant ces longues années, lui seul lient en échec nos troupes. Prophète et guerrier, il prêche tour à tour la guerre sainte et combat, pas à pas, contre l'étranger envahisseur.
L'histoire d'Abd-el-Kader, est donc l'histoire même de la conquête de l'Algérie. Aussi, passerons-nous sur les incidents de cette guerre acharnée et sanglante, où l'Arabe lutta pied à pied, pour défendre sa terre, sa famille et son Dieu.
L'enlèvement de sa Smala (1843), dû à l'audacieuse et héroïque folie du jeune duc d'Aumale, porta un coup fatal à l'émir. Il faillit y être pris en
personne. Depuis ce joar, sauf de rares épisodes, la fortune lui fut contraire.
Ce ne fut cependant que quatre ans après, à bout de forces, épuisé, trahi, qu'il se rendit aux Français, le 22 décembre 1847, entre les mains du général de Lamoricière. Conduit à Djeramâa-Ghazouat (Nemours), auprès du gouverneur général, duc d'Aumale, Témir lui dit ces mots :
— J'aurais voulu faire plus tôt ce que je fais aujourd'hui ; j'ai attendu l'heure marquée par Dieu. Ton général m'a donné une parole sur laquelle je me suis fié; je ne crains pas qu'elle soit violée par le fils d'un grand roi comme celui des Français.
Le lendemain, au moment où le prince rentrait d'une revue, Tex-sultan se présenta à cheval et, entouré de ses principaux chefs, mit pied à terre, à quelques pas du duc d'Âutnale.
— Je t'offre, dit-il, ce cheval, le dernier que j'ai monté. C'est un témoignage de ma gratitude, et je désire qu'il te porte bonheur.
— Je l'accepte, répondit le prince, au nom de la France, dont la protection te couvrira désormais, comme un signe d'oubli du passé.
Le 25 décembre 1847, l'émir, sa famille et ses
serviteurs s'embarquèrent sur la frégate VAsmodée qui les conduisit à Toulon.
La convention passée avec le général de Lamoricière, généreusement ratifiée par le duc d'Aumale et suivant laquelle Témir devait être conduit à Saint- Jean-d'Acre ou à Alexandrie, allait, en dépit de quelques difficultés parlementaires, recevoir son exécution, lorsque la néfaste révolution de février emporta le trône du roi Louis-Philippe.
L'émir, devant ce fait, comprit aussitôt qu'un malheur le menaçait.
— Voilà, dit-il au colonel Daumas attaché à sa personne et interné avec lui au fort Lamalgue, à Toulon, voilà un sultan que l'on proclamait, hier, puissant, qui avait contracté des alliances avec beaucoup d'autres souverains, qui avait une nombreuse famille, que l'on citait pour son expérience ! Trois jours ont suffi pour l'abattre. Et tu ne veux pas que je sois convaincu qu'il n'y a d'autre force, d'autre vérité que celle de Dieu ! Crois-moi : la terre n'est qu'une charogne; des chiens seuls peuvent se la disputer.
Contre la parole du gouvernement du Roi et l'engagement de ses représentants, la République retint l'émir prisonnier. C'est alors qu'Abd-el-Kader adressa aux membres du Gouvernement provisoire la curieuse lettre suivante, dans laquelle, à travers les fleurs de
politesse orientale, on découvre une haute ironie.
<!c Louange au Dieu unique ! leur disait-il, seul son empire est durable. Aux appuis de la République qui gouvernent la France et qui sont, à son égard, ce que les yeux et les membres sont au corps, salut ! Salut à ceux que Dieu a élevés en faisant que de leurs actions résultent le bien et le bonheur de tous.
» Le Sid Ollivier, votre mandataire (commissaire général de la République dans le département du Var), est venu me voir. Il m'a informé que les Français, d'un commun accord, ont aboli la royauté et établi que leur pays serait désormais une République.
» Je me suis réjoui en apprenant cette nouvelle ; car j'ai lu dans les livres que ce genre de gouvernement a pour but d'anéantir l'injustice et d'empêcher le fort de faire violence à celui qui est plus faible que lui.
» Vous êtes des hommes généreux, vous désirez le bien de tous et vos actes sont dictés par la justice. Dieu vous a institués protecteurs des malheureux et des affligés, et, par conséquent, de moi. Faites donc tomber le voile de douleur que l'on a placé autour de ma tête. Je demande justice ; je ne l'ai pas obte-
LÉMIR ABD-ËL-KADËR. 173
nue jusqu'à présent. Mais vous ne pouvez me la refuser, puisque vous avez bâti, de vos mains, Tordre de choses qui a pour but de rendre l'injustice impossible.
1^ Ce que j'ai fait, pas un de vous ne saurait le condamner. J'ai défendu ma religion et mon pays autant que mes forces l'ont permis, et, j'en ai la certitude, vous ne pouvez que m'approuver. — Quand j'ai été vaincu, lorsqu'il m'a été impossible de douter que Dieu ne voulait pas me donner son appui contre vous, je me suis décidé à me retirer du monde. C'est alors que, bien qu'il me fût facile de chercher un asile, soit chez les Berbères, soit dans les tribus du Sahara, j'ai consenti à me remettre entre les mains des Français. -»
L'émir se faisait une idée singulière et très fausse de la République et des républicains. M. Arago, le ridicule ministre de la guerre de ces temps, se chargea de lui démontrer la moralité et la loyauté de son gouvernement. Il lui répondit en substance « que la République ne se croyait tenue, vis-à-vis d'Abd-el-Kader, à aucune obligation et qu'elle le prenait dans la situation où l'ancien gouvernement l'avait laissé, c'est-à-dire prisonnier ».
Après une douloureuse captivité de quatre ans au
château de Pau et au château d'Amboise, Téinir fut enfin mis en liberté par le souverain nouveau que s'était ddnné la France. Le 16 octobre 1852, le Prince Président faisait lui-même le voyage d'Amboise pour apporter sa liberté au grand prisonnier.
— Depuis longtemps, ui dit Louis -Napoléon, | votre captivité me cause une peine véritable ; car elle me rappelle sans cesse que le gouvernement qui m'a précédé n'avait pas tenu les engagements pris avec un ennemi malheureux. Et rien, à mes yeux, n'est plus humiliant pour le gouvernement d'une grande nation, que de méconnaître sa force au point de manquer à ses promesses. La générosité est toujours la meilleure conseillère et je suis convaincu que votre séjour en Turquie ne nuira pas à la tranquillité de nos possessions d'Afrique. Votre religion» comme la nôtre, apprend à se soumettre aux décrets de la Providence. Or, si la France est maîtresse de l'Algérie, c'est que Dieu l'a voulu, et la nation ne renoncera jamais à cette conquête.
» Vous avez été l'ennemi de la France ; mais je n'en rends pas moins justice à votre courage, à votre résignation dans le malheur. C'est pourquoi je tiens à honneur de faire cesser votre captivité, ayant pleine foi dans votre parole. »
L'émir, auquel une pension de cent mille francs fut attribuée par le gouvernement impérial, s'embarqua le 21 décembre 1852 avec sa famille pour Brousse. Il y resta jusqu'en 1855 ; depuis, il se retira à Damas. C'est là qu'au mois de juin 1860 il reconnut généreusement les nobles procédés de la France, en prenant très énergiquement la défense des chrétiens contre les fureurs des Druses massacreurs. En 1863, il s'est rendu en Egypte pour accomplir de là un dernier pèlerinage à la Mecque; enfin, en 1867, il est venu en France, à l'occasion de l'Exposition universelle.
Pendant l'année fatale de 1870, au moment où la France envahie agonisait sous l'étreinte de la Prusse et, peu après, sous celle de«la République, Abd-^l-Kader offrit son épée à l'homme qui l'avait fait libre. — Lorsque sa lettre parvint. Napoléon III à son tour était prisonnier. L'Empereur ne put répondre, il était à Willemshoe.
Abd-el-Kader, jusqu'à sa mort, a vécu à Damas dans une situation digne de son rang, grâce à la libéralité de la France. Il s'est éteint, entouré de la vénération de l'Islam, au milieu de ses serviteurs et de sa famille. Son fils, il y a peu de mois, était venu en France pour s'y faire opérer de la cataracte. Il
n'a hérité, paraît-il, ni de la haute intelligence, ni du prestige de son père.
Un panégyriste d'Abd-el-Kader a dit de lui avec raison : € Un mobile plus noble, plus élevé que Tambition dirigea sa conduite ; c'était celui qu'il puisait dans sa foi. if Ce mobile seul peut expliquer la ténacité surhumaine d'Abd-el-Kader, sa résignation dans l'infortune, son espoir, alors que l'espoir n'était plus permis. Quelque grand qu'on le suppose, l'amour du pouvoir ne sera jamais assez puissant pour faire supporter à un homme des épreuves semblables à celles que l'émir a subies. Abd-el-Kader n'a donc pas été un ambitieux. II ne fut pas davantage un fanatique; car le fanatisme est une folie qui exclut le calme et la raison. Sans doute, l'émir a fait appel aux passions religieuses de son peuple, il les excita contre les chrétiens, mais comme sept siècles auparavant Pierre l'Ermite avait excité les passions religieuses des Chrétiens contre les Musulmans. Abd-el-Kader a donc soulevé le fanatisme, mais il en a toujours été exempt lui-même; la meilleure preuve, c'est ce qu'il a fait à Damas.
Quant à moi, ce que j'admire dans le grand émir, ce n'est pas seulemeut le guerrier, »le saint légendaire, le Jugurtha insaisissable, le chef héroïque à la parole duquel se levaient cent tribus et^ui
brava mille morts. Il existait, selon nous, en lui, un côté plus grandiose et plus étrange, qui n'a point été assez relevé : c'est la résignation admirable de ce grand vaincu, c'est sa fidélité inébranlable à la parole, au serment, c'est la foi gardée ! Malgré les occasions propices, malgré les excitations incessantes dont il fut, depuis plus de trente ans, l'objet de la part de ses coreligionnaires, l'émir s'est refusé à reprendre les armes contre la France.
Dieu n'ayant point permis qu'il fût vainqueur, le noble musulman a brisé son épée; devant l'arrêt de la fatalité, le fidèle croyant a courbé la tête et s'est agenouillé.
Abd-el-Kader est mort à Damas le 25 mai 1883.
Le vieux Palais de nos rois est rasé ; nos fils ne verront plus ces murs pantelants, ces balcons déchiquetés, ces ruines gigantesques que, jusqu'en ces derniers jours, nous avions conservé l'espoir de voir relever ! En laissant debout, pendant treize ans, au milieu de Paris vivant, ces décombres splendides de la géante demeure, on eût dit que les individus, auxquels les hasards et notre lâcheté ont permis de camper au gouvernement de la France, reculaient devant ce nouveau sacrilège, s'arrêtant devant la majesté des souvenirs ! Mais, le jour où le conseil municipal parisien a pris possession du pavillon de Flore, pour y tenir ses assises, il a déplu, sans doute,
à certains hommes de cette assemblée, ex-membres de la Commune, de voir se dresser encore les ruines du palais incendié par eux ! Ce qui restait des Tuileries a été condamné. Cette assemblée, que Gambetta a baptisé la Chambre des sous-vétérinaires, a fait le reste. Le berceau historique des souverains qui ont créé la France portait ombrage aux amis de M. Ferry et de M. Challemel !
Mes plus anciens souvenirs d'enfance me font assister, en 1842, à un bal d'enfants au palais des Tuileries. Mon père, qui avait Thonneur d'être un député fidèle du roi Louis-Philippe et très dévoué à la politique de M. Guizot, me présenta à S. M. la reine Amélie et à S. A, R. madame Adélaïde. Je n'ai jamais oublié les gracieuses paroles des deux princesses. Toutefois, comme je n'avais pas atteint la douzième année, on négligea, à ma très grande confusion, je m'en souviens, de me présenter au Roi.
Je m'entretenais dernièrement avec un contemporain des fils du Roi, de ces souvenirs. Il me parlait avec émotion, de cette famille royale si unie, si belle, qui excitait alors, comme elle le fait aujourd'hui, l'admiration de tous, imposant le respect, même à ses ennemis les plus acharnés. « Chez eux, tous les hommes sont braves, toutes les femmes sont chastes, -»
avait dit un grand homme d'État étranger, en parlant de la famille royale d'Orléans. Depuis un demi-siècle, cette parole n'a pas été démentie.
M. Léon Roches, l'interlocuteur en question, qui, à différentes époques de sa vie, fut admis dans l'intimité de la famille d'Orléans, m'ayant conté plusieurs traits relatifs au Roi et aux princes, il m'a semblé intéressant de les reproduire, tandis que ma mémoire est empreinte de ses paroles et que je me trouve sous le charme de ses entretiens.
C'était vers la fin de l'année 1844, quelques mois après la victoire d'Isly (14 août 1844). Le maréchal Bugeaud, rentré en France, venait de traverser le pays en triomphateur, et les hommes de ce temps n'ont pas oublié les ovations dont le vainqueur du Maroc fut l'objet de la part des Parisiens. Un banquet lui fut offert, au palais de la Bourse, parle commerce de Paris, et le vieux soldat, entouré des fils du Roi, ses glorieux compagnons d'armes, porta un toast devenu célèbre, à la France et à l'armée.
Afin de donner aux Arabes une idée de la grandeur de la monarchie française,le gouverneur avait eu l'idée de faire venir à Paris six grands chefs, de nos alliés, sous la conduite et la direction de M. Léon Roches, interprète en chef de l'armée d'Afrique. Ce dernier, très apprécié et très respecté par les Arabes,
dont ii connaissait à fond les usages et la langue, à la suite de son long séjour auprès de l'émir Abd-el- Kader, était naturellement désigné pour remplir cette mission. Les chefs arabes eurent en France grand succès et furent accueillis partout avec une bienveillante curiosité. Le roi les reçut à plusieurs reprises aux Tuileries, et la famille royale se montra fort empressée auprès de ces fils du Désert, qui avaient fidèlement exécuté leurs promesses.
Avant de quitter Paris, les six Arabes furent
invités à venir, dans une dernière audience, prendre congé du roi. Assistés de M. Léon Roches, ils se rendirent à neuf heures au palais des Tuileries, et furent reçus dans une petite salle basse précédant les appartements du roi. C'est là que la famille avait l'habitude de se réunir chaque soir. Autour d'une grande table ronde, la reine Marie-Amélie, ayant auprès d'elle les princesses ses filles et ses bellesfilles, travaillait à des objets destinés aux pauvres, tandis que le roi, assis dans un fauteuil, conversait avec sa sœur, Madame Adélaïde, et avec les princes ou les hôtes privilégiés admis dans l'intimité de la famille.
Les ducs de Nemours et d'Aumale, le général de
la Rue, le colonel Dumas, le colonel de Pertbuis
c82 LES PETITS COTÉS D£ L'HISTOIRE.
étaient debout auprès du roi ; madame la duchesse d'Orléans et le jeune comte de Paris, la marquise de Dolomieu assistaient également à cette audience d'adieux.
Ce soir-là, le travail des princesses fut interrompu par l'arrivée des Arabes. Selon l'habitude, M. Léon Roches, accablé de questions, dut répondre et suffire à tous. Or, tandis que le roi s'entretenait avec les chefs arabes et l'un de &es aides de camp, M. Roches avait été pris à part par un personnage vêtu de noir qui l'interrogeait de la façon la plus pressante.
L'interprète en chef de l'armée d'Afrique, ignorant le nom de son interlocuteur, lui répondait avec politesse, non sans trouver un peu étrange, cependant, l'insistance de cet invité, qui, seul de la réunion, ne portait ni uniforme ni décoration, — lorsque le roi, s'approchant de Tinconnu, vint éclairer M. Roches. — « Je vois avec plaisir, mon cher gendre, que les récits de M. Roches vous intéressent. » Le questionneur, que noire jeune Français trouvait, à part lui, un peu indiscret, n'était autre que S. M. le roi des Belges. L'interprète en chef se confondit en excuses pour avoir traité, depuis un quart d'heure, Sa Majesté de « monsieur », se félicitant tout bas d'avoir répondu avec une courtoisie parfaite à l'interminable interrogatoire de l'invité.
UNE SOIRËË AUX TUIL|:RIES. 183
Le moment des adieux étant arrivé, le roi fit signe à Tun de ses officiers d'ordonnance ; et aussitôt on apporta devant le souverain les différents présents destinés aux Arabes.
Les chefs conduits en France par M. Léon Roches étaient des personnages considérables, devenus presque tous historiques. — C'étaient : le vieux caïd Ali, de Constantine ; Bou-Lakrass, Ben-Guena, fils du Serpent du désert de Biskra ; Mohamed Ben-Hadj- Mohamed-el-Mokrani (ce même noble Arabe qui, en 1870, ne voulant plus servir un gouvernement dont le chef était le juif Crémieux, renvoya ses décorations et son traitement et se fit tuer à la tête de l'insurrection); El-Hadj-Mohamed-el-Kharroubi, ancien secrétaire de Témir; enfin deux ca'ids, tués depuis au service de France.
Le caïd Ali reçut la croix de commandeur et Bou- Lakrass celle de chevalier;. des armes furent données aux autres caïds.
La distribution terminée. Sa Majesté, toujours accompagnée du -général de la Rue, son aide de . camp, se tourna vers l'interprète en chef. € Je ne vous ai pas oublié, vous non plus, mon cher monsieur Roches, et je tiens à vous remercier tout par- (icuHèrement. » En même temps, le roi Louis-Phi-
lippe remettait entre les mains du jeune officier une tabatière d'or enrichie de diamants : — « A ce geste, nous dit M. Roches, un nuage me passa devant les yeux, je pâlis et balbutiai quelques mots inintelligibles de remerciement, en m'inclinant devant le roi. Je faillis laisser tomber à cet instant, je l'avoue, le présent royal, tant je me sentais humilié, froissé, d'être traité, moi soldat, comme un artiste exotique, ou un pianiste!
» Le général de la Rue, auquel n'avait pas échappé mon émotion et qui en avait deviné la cause, me pinça le bras : «: Ouvrez donc la boîte ! » fît-il tout bas ; en même temps, il me regardait en souriant.
;) J'ouvris la tabatière; elle contenait... la croix d'or de la Légion d'honneur!
» Je faillis tomber à la renverse; mes yeux s'emplirent de larmes et je me confondis, sans savoir ce que je disais, en respectueuses et profondes expressions de reconnaissance. Après quatorze ordres du jour, j'avais été nommé chevalier de la Légion d'honneur, il y avait, à peine dix-huit mois. Le roi, me faisait aujourd'hui officier de sa main, à trentedeux ans! En vérité, si j'avais rendu quelques services à la bataille d'Isly, j'étais royalement récompensé de mes peines! j»
« — Aussitôt, continua M. Roches, mes Arabes
voyant attaché sur ma poitrine, le précieux bijou, dont ils comprenaient toute la valeur, se jetèrent à mes pieds, me prenant les mains et les baisant avec effusion. Cette petite manifestation amusa fort le roi et les princesses, qui ne virent point sans plaisir le prestige dont était entourée, chez les indigènes, la faveur royale. »
« — Une année après, au mois de janvier 1845, je revenais à Paris, et fus reçu plusieurs fois par le roi, nous dit encore M. Roches. M. Guizot, alors président du conseil et ministre des affaires étrangères, avait presque exigé du maréchal Bugeaud mon départ d'Algérie. Il m'avait désigné pour remplir les fonctions de secrétaire de la légation du Maroc. Ce n'était pas sans un vif déchirement de cœur que j'avais abandonné l'illustre chef qui daignait m'honorer de son amitié et de sa confiance. Je fus chargé de suivre les négociations de la délimitation des frontières et du traité de paix avec l'empereur du Maroc en personne. Le traité signé, je reçus l'ordre d'accompagner à Paris l'ambassadeur marocain. J'arrivai en France au commencement de l'année. Le roi voulut bien me recevoir aussitôt, et me permit de lui parler en toute liberté. L'ambassadeur était, selon l'usage , chargé de présents pour le roi des
Français, et nous devions, par réciprocité, transmettre à son souverain des présents. On se disposait à expédier au Maroc, des armes, des étoffes, des tapisseries des Gobelins et des vases de Sèvres.
» Connaissant bien le caractère et les sentiments de Tempereur Muley-Abbas, je me permis d'adresser au roi une prière, et le suppliai de négliger pour cette fois, les traditions d'usage : et de ne pas envoyer au Maroc un présent aussi banal. € Pourquoi, » pris-je la liberté de dire à Sa Majesté, offrir, comme i> les souverains vos prédécesseurs, des étoffes et des "» objets d'art à ces musulmans? Ils les apprécieront, » sans doute ; mais ne vaut-il pas mieux les frapper » d'étonnement et les forcer à admirer notre puis- )) sance ? S'il m'était permis d'émettre un avis devant ^ le roi, je conseillerais d'envoyer au sultan du Maroc » une superbe batterie d'artillerie, attelée de magni- » fiques juments normandes. Je suis persuadé que ce » présent serait apprécié à sa valeur. Il prouverait, 1^ d'abord, que nous n'avons pas besoin de leurs che- :» vaux, plus frêles que les nôtres ; quant à la batterie, » elle leur démontrerait suffisamment que nous en » avons beaucoup de semblables, — au cas où l'envie -» les reprendrdt de nous faire la guerre. »
Le roi Louis-Philippe goûta l'idée suggérée par le jeune diplomate : « Mais, fit observer le souverain.
je préfère que cette proposition vienne des ministres ; je serai plus sûr^ ainsi^ de la voir adoptée. Vous n'ignorez pas^ mon cher Roches, que je suis un souverain constitutionnel et que je ne saurais imposer ma volonté. Voici donc ce que je décide. C'est un petit complot entre vous et moi. Je vous charge de vous présenter chez chacun de mes ministres; vous les verrez individuellement et vous leur exposerez votre projet en vous servant des arguments que vous venez de me présenter. » Et, en même temps, le roi, avec cet esprit fin et pénétrant qui le caractérisait, avec sa profonde connaissance des hommes, indiqua à M. Roches ceux des arguments qu'il devrait faire valoir auprès de tels ou tels de ses conseillers, les côtés qu'il devait mettre en relief auprès de celui-ci, les petites flatteries qu'il devait employer auprès de cet autre. Bien renseigné et la leçon bien apprise, le jeune secrétaire se rendit auprès des ministres, de M. Guizot, de M. le maréchal Soult et des autres... Le surlendemain, il venait rendre compte au roi de sa mission : il avait triomphé presque sur toute la ligne !
Quelques jours après, le conseil des ministres réuni proposa à Sa Majesté d'envoyer à l'empereur du Maroc une batterie d'artillerie modèle, attelée de juments percheronnes. Le roi, convaincu par l'élo-
quence de ses ministres, se rendit docilement à leur avis. C'est ainsi que se passaient les choses, au temps de ce roi tout à fait constitutionnel, un peu trop respectueux, selon nous, des fictions admirables du parlementarisme !
« — A ce même voyage, nous dit M. Roches, au moment de regagner avec l'ambassadeur du Maroc, Tanger, mon nouveau poste, un incident dont je fus l'objet me prouva à quel degré la famille royale de France était unie et combien chacun de ses membres s'étudiait à respecter, à conserver cette union. Quelques jours avant mon départ, j'avais eu l'honneur de dîner aux Tuileries. Dans la soirée, Madame Adélaïde me prit à part et, m'ayant fait asseoir auprès d'elle :
]5> — Vous allez bientôt partir, monsieur Roches. Eh » bien, avant de vous embarquer, je veux vous de- > mander un service. »
» Je répondis à Son Altesse que j'étais prêt à tout pour être agréable à une princesse dont la famille daignait me combler de tant de bontés.
î> — Je sais, en effet, répliqua l'auguste princesse, » que le roi mon frère, que la reine, que les princes » vous aiment tous et vous apprécient. Les sentiments » que j'éprouve pour vous sont les mêmes. Cependant,
» il est un léger point noir qu'il faut éclaircir. Un » seul des nôtres, peut-être, ne partage pas abso- » lument ces sentiments : c'est Nemours! Or vous » savez combien haut je prise l'opinion de mon cher » Nemours ; vous savez de quel prix est son affection, » son estime! J'ignore quelles préventions il a contre » vous, à propos de votre séjour chez Abd-el-Kader, » je crois. Or, comme je veux que vous partiez sans » reproche et sans crainte, il faut que vous de- » mandiez une audience au duc de Nemours, afin de » vous expliquer avec lui, à cœur ouvert. N'est-ce » pas, monsieur Roches? vous me le promettez? Vous » avouerez au prince, si vous voulez, que c'est moi » qui vous envoie à lui ! »
L'ancien ami d'Abd-el-Kader fut reçu peu de jours après par le fils aîné du roi, et n'eut point de peine à détruire les calomnies dont il avait été l'objet. Mais, en vérité, n'est-elle point touchante et pleine de délicatesse cette préoccupation de Madame Adélaïde qui, avec tant de justesse, prisait si haut l'estime du plus noble de ses neveux.