‹ Les petits côtés de l'histoire: notes intimes et documents inédits, 1870-1884Chapitre 9 sur 27 · PETITE SCÈNE D*HISTOIRE · texte numérisé non relu

PETITE SCÈNE D*HISTOIRE

Ceci se passait en 1872. L'Assemblée siégeait à Versailles et M. Thiers présidait la République. Le petit homme, ayant enfin atteint son but, gouvernait paisiblement la France. Innocent de nos désastres, ressuscité,en quelque sorte,pour panser nos blessures, il triomphait sournoisement dans sa gloire immaculée.

Muets, dociles, abîmés dans leur admiration et leur reconnaissance, les naïfs membres de la Chambre (la plus monarchique qui ait jamais existé et qui sera jamais) venaient de hisser sur le pavois le malin bonhomme, cette incarnation si réussie de l'égoïsme révolutionnaire, de l'outrecuidance bour-

geoise, de la faconde et de Taudace marseillaise, celui enfin que le vieux maréchal Soult avait împertinemment baptisé « Foutriquet ^ !

Sacré libérateur du territoire, lui seul, entendezvous, lui seul, avait bien mérité de la patrie. C'était de son propre sang à lui, de son or, de ses économies, que la France avait payé la rançon prussienne; seules les admirables combinaisons émanées de son génie universel avaient délivré la terre française.

Aussi, avec quelle componction, avec quel orgueil s'épanouissait son importance, au milieu de son entourage et de ses flatteurs ! Avec quelle complaisance il disait : « mes ministres, mes généraux, mes ambassadeurs ! D

Maître Thiers, ne l'oublions pas, était, à cette époque, l'idole indispensable, le fétiche obligatoire du peuple français. — Qui parlait de Gambetta, ce fou furieux? Personne! Et cependant, en 1872, après la défense nationale et la guerre à outrance, le Génois avait déjà donné les preuves éclatantes de ce patriotisme légendaire qui devait, dix ans plus tard, être bruyamment exhumé pour les circonstances!

Bref, M. Thierè était le héros du moment, le chef indiscuté, admiré, obéi, depuis Dunkerque jusqu'à Perpignan. C'est ainsi que l'ex-président du conseil du roi Louis-Philippe, l'ami si dévoué, si

fidèle de soa « vieux roi t^ avait, au milieu de nos désastres, trouvé roccasion de réaliser les désirs les plus ardents, les vœux les plus secrets de son cœur.

Sans être le Roi, il était au sommet; sans porter la couronne, il disposait des armées et des peuples ; sans brandir le sceptre, il détenait dans ses mains la France entière, frémissante et satisfaite, et, chaque matin, il lui était loisible de malmener plaisamment les ministres et de tirer l'oreille à ses généraux, à l'instar de Napoléon I" !

Les temps devenus plus calmes, il avait bien fallu, bon gré mal gré, que M. le Président subît la rentrée, non seulement en France, mais au Parlement, des fils exilés de son roi. Nos pauvres princes députés, nos seigneurs d'Aumale et de Joinville occupaient, bien modestement, hélas! leur place dans le Théâtre- Assemblée de Versailles. Alors, moins encore qu'aujourd'hui, songeaient-ils à révolutionner la France ! Toutefois, le retour, dans la patrie, de cette belle famille royale, si patriote, si unie, si compacte, n'avait pas été sans jeter quelque trouble et quelque inquiétude dans l'âme de M. Thiers. Il ne tarda pas à constater que la joie de se retrouver en France occupait seule l'esprit des princes, et que leur unique ambition était de vivre paisiblement au

milieu de nous. Tout à Tait rassuré, le Président de la République ne craignit point d'étendre, sur toute la famille royale, sa généreuse bienveillance, et, pour bien témoigner à M. le duc d'Aumale, qui passait alors pour le personnage le plus important de la maison d'Orléans, qu'il ne lui gardait aucune rancune,... il daigna accepter, lui, chef de l'État, une invitation à dîner à l'hôtel du faubourg Saint-Honoré.

Ce magnifique hôtel, situé au n*" 129, dans le faubourg Saint-Honoré, venait d'être acheté à la famille Fould par M. le duc d'Aumale. Le prince habitait les appartements du rez-de-chaussée, le premier étage étant réservé par lui à son neveu M. le comte de Paris et à sa famille. Cette résidence princière, aujourd'hui démolie, a fait place à une rue nouvelle.

Bien qu'en 1872, à l'époque où se passent ces faits, l'Assemblée et le chef de l'État n'eussent point quitté Versailles, siège du gouvernement, le Palais de l'Elysée était néanmoins affecté au Président et mis à sa disposition. C'était à l'Elysée que M. Thîers, et a ses dames 9, madame Thiers et mademoiselle Dosne descendaient, chaque fois quelafamille présidentielle quittait Versailles pour venir à Paris.Ce soir-là,coraime d'habitude, M. Thiers s'était reposé quelques heures dans l'ex-résidence impériale, devenue sienne, avant

de se rendre à Tiiivitation de son collègue le député d'Aumale.

A huit heures sonnantes, le carrosse de M. Thiers s'arrêtaitdevant le perron de l'hôtel. Les deux dames, superbement attifées, en descendent, couvrant presque sous les flots de leurs volants, la minuscule personne du grand homme.

La livrée royale est à son poste, les portes s'ouvrent avec fracas.

Tandis que les dames, arrêtées devant les glaces, défripent leurs toilettes, M. le Président, d'un tour de main, rajuste son toupet blanc et ses lunettes dorées.

Les princes et les princesses, rassemblés dans le grand salon, attendaient avec une certaine anxiété les hôtes illustres qui allaient honorer leur demeure. La réunion, du reste, était presque intime, toute de famille : ainsi l'avait désiré M. Thiers. Par une réserve facile à comprendre, M. le comte de Paris, chef présent de la maison d'Orléans s'était abstenu, ce soir-là, de paraître chez son oncle. Madame la princesse Clémentine faisait les honneurs de la maison.

Tous les détails qui suivent nous ont été donnés par un témoin oculaire. Peu importants peut-être pour l'histoire, ils renferment une grande leçon

morale et empruntent au point de vue intime et psychologique de curieux enseignements.

Au moment où le Président de la République pénétra dans le salon, escorté de madame Thiers et demademoiselleDosne,M. le duc d*Aumaleetla princesse Clémentine s'avancèrent au-devant d'eux. Dans son carrosse, et sous le vestibule, l'honnête M. Thiers avait dû mentalement préparer son boniment d 'entrée . La rencontre, en effet, n'était pas ordinaire, et cette première visite de l'ancien ministre du roi Louis- Philippe, devenu chef d'État, chez les fils dépossédés de son souverain, avait je ne sais quoi de saisissant et de presque dramatique. Malheureusement, le vieil acteur, quelque consommé, quelque sûr de lui-même qu'il fût, perdit la mémoire et la tête.

< Madame,... Monseigneur, fit M. Thiers incliné presque à terre, en me retrouvant aujourd'hui au milieu des enfanis de mon roi bien*aimé, je ne sais comment exprimer,.. » Tout à coup, à cet endroit, l'orateur s'arrête, troublé, et balbutie quelques mots incohérents, sans pouvoir continuer. Le compliment hypocrite du triste sire, débité de sa voix de tête; et pris à faux sur un diapason trop élevé, demeura inachevé, les sons restant étranglés dans sa gorge.

Bien que M. le Président fût un- personnage peu

facile à démonter, on le vit pâlir légèrement. La situation était à la fois tragique et grotesque; Thabile comédien avait appris son rôle, mais par une sorte de châtiment logique (Dieu sans doute n'a rien à faire ici), il lui était interdit d'achever son mensonge et devant ses victimes, d'étaler impunément sa duplicité et sa trahison; ses hypocrites et impudentes protestations d'amour n'avaient pu sortir de ses lèvres paralysées.

On ne saurait s'imaginer, nous a-t-on dit, l'impression pénible, douloureuse,qui s'empara des assistants. Mais à l'embarras passager des trois Thiers, succédèrent bientôt l'aplomb et la sérénité habituelle du noble trio. Néanmoins, les péripéties de cette petite scène humiliante et vengeresse sont restées gravées d'une façon ineffaçable dans le souvenir de tous ceux qui en furent les témoins.

Pour bien comprendre ladite scène, il ne faut pas oublier la comédie cynique que venait de jouer, en ce moment même, M. Thiers, auprès de la maison de France et auprès de l'Assemblée élue par la France avec injonction de rétablir la Monarchie*. Son rôle

1. Né à Marseille le 16 avril 1797, mort à Saint-Germaia le 2 septembre 1877. M. Adolphe Thiers occupera une place im-

d'escamoteur et de traître avait été si manifestement odieux et machiavélique, qu'il fallait être l'immorlel Foutriquet, pour oser braver avec tant d'impudence une famille qu'il venait, sous les plus faux prétextes et dans le plus égoïste des buts, de berner et de trahir avec une insigne perfidie.

portante dans l'histoire parlementaire de Jrance. Son esprit merveineux, son remarquable talent d'assimilation et d'exposition, son activité prodigieuse, sa puissance de travail lui ont donné dans le maniement des affaires de son pays une place à part. — Son orgueil sans limites, son égoïsme et le mépris qu'il avait des hommes l'empêchèrent de réaliser le rêve qu'il avait conçu. Bien qu'il puisse être considéré comme le véritable fondateur de la troisième République en France, sa mémoire n'est honorée ni par les monarchistes qu'il a trahis, ni par le parti républicain qu'il a servi seulement par intérêt personnel.

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