UNE VISITE A L'HOTEL DE VILLE
20 décembre 1883.
Ce fut le 14 juillet 1882, si j'ai bonne mémoire, sous le consulat si court du citoyen Charles Floquet, que fut inauguré le nouvel hôtel de ville. Rien n'était terminé; mais le bouillant édile avait hâte d'attacher le souvenir de son passage à un acte quel* conque. C'est ainsi que ce nom illustre chez les Floquet et si grotesque dans l'histoire, se trouve, momentanément, incrusté en lettres d'or sur une table de marbre, en télé des noms des quatre-vingts municipaux de Paris.
Or, aujourd'hui, après dix-huit mois, le palais municipal est encore livré aux ouvriers de gros œuvre, maçons, serruriers, etc. Il faudra plus de
dix millions, nous a-t-on dit, avant que les ruines de la Commune soient entièrement réparées. La France a déjà payé, pour la reconstruction dudit hôtel de ville, la somme de vingt-six millions. Les caprices de la populace en rut coûtent vraiment cher à la France!
11 se passera longtemps, si M. J. Ferry n'y met ordre, avant que M. le préfet de la Seine, ce personnage hybride, si singulièrement houspillé par les conseillers municipaux, tantôt leur fantoche, tantôt leur bête, noire, ne soit installé à l'hôtel de ville. Le palais, en effet, aux yeux de nos étranges édiles, est leur propriété sans conteste; il appartient d'une façon absolue à la municipalité parisienne, et c'est uniquement par grâce, par faveur, que le représentant de l'État, du Gouvernement, s'y trouvera logé.
Tout a été, d'ailleurs, sacrifié au Conseil. La grande salle des séances, les chambres de réunion, commission et vestiaires, les galeries, les escaliers, la merveilleuse salle des Pas-Perdus servant de vestibule au petit Parlement, tout ce qui constitue, en un mot, l'installation et le fonctionnement, l'apparat des représentants de la grande cité, est à peu près terminé.
Je n'ai point à parler des cours intérieures, des portiques revêtus de sculpture, des escaliers à jour, qui rappellent les splendeurs de Cbambord et de Blois, ni de l'escalier d'honneur qui conduira à la
salle des séances. La galerie des fêtes, comme jadis^ occupe le premier étage, faisant face à l'église Saint- Gervais. C'est là que le président Jules Grévy inaugura, dans le banquet du 14 juillet 1882, l'ancienne demeure du baron Haussmann. Cette salle conserve encore sa décoration provisoire et j'ai admiré un plafondfortbeau, exécuté, paraît-il,pour la circonstance- La salle Saint-Jean, située au rez-de-chaussée, audessous de la galerie des Fêtes, a conservé le même caractère qu'elle avait dans le monument primitif. Cette immense pièce, bordée d'une double rangée de colonnes, est d'un aspect grandiose. Avec ses grandes baies cintrées, elle rappelle bien les beaux jours de la Renaissance. C'est là que, sous les dernières monarchies, avait lieu le tirage au sort des conscrits et celui des obligations de l'hôtel de ville : cette année, la salle est prête, et les mêmes cérémonies s'y renouvelleront.
Deux imposantes cariatides soutiennent la porte d'entrée : des femmes tenant entre leurs bras des urnes — ce qui tendrait à laisser supposer que le hasard, en ce bas monde, préside à la vie municipale. Sous la voûte, — de chaque côté de la porte extérieure, — quelle fut notre surprise, de retrouver deux statues colossales, en bronze, échappées par miracle à l'incendie de 1871 : Louis XIV et Fran-
çoîs ï"! Il fallait que le roi gentilhomme fût prédestiné, puisqu'au milieu de tant de décombres, il devait survivre presque seul. Dans son écu n'existet-il pas une salamandre? La statue de Louis XIV, si je ne me trompe, s'élevait, au temps jadis, dans la cour d'honneur, en face de ce charmant escalier à double évolution que je n'ai pas retrouvé dans le nouvel hôtel de ville.
En dépit de leur passion iconoclaste, rage stupide de destruction qui s'abat sur tout emblème monarchique, les citoyens conseillers sont assiégés, bon gré mal gré, à chaque pas, dans ce qu'ils appellent leur demeure, par les souvenirs irritants delamonar* chie. Les larges galeries qui conduisent à la salle des séances et au cabinet du préfet, futur maire de Paris, ainsi qu'à celui du directeur des travaux, sont éclairées par de magnifiques verrières. Or, fautil le dire, les yeux de M. Joffrin et de ses congénères y sont offensés journellement par la vue d'armoiries royales et de figures héraldiques. De tous côtés, éclatent les noms et titres honorifiques de nos seigneurs les maréchaux, ducs et princes qui furent gouverneurs de Paris sous nos rois ; sans compter ceux des prévôts des marchands et préfets de la Seine, jusques et y compris le nom du malheureux Oustry, si fort malmené par ces messieurs du Conseil.
Deux mots encore de la grande salle des séanees. G*est un long parallélogramme, rappelant assez la chambre où les souverains tenaient séance royale du Parlement. Sorte de miniature et de réduction de la Chambre des députés, elle possède une estrade pour le président et les secrétaires, une tribune pour l'orateur et son banc des ministres occupé par MM. les préfets de la Seine et de police, les secrétaires généraux et le Directeur général des travaux de Paris, M. Âlphand, a: le seul homme de France indispensable et irremplaçable », a-t-on dit un jour assez justement. Les partis y sont groupés comme au Parlement : les huit membres de la droite se touchent les coudes; l'extrême gauche, de son côté, esta son rang.
La galerie du vestiaire précède la belle salle de la commission du budget : immense table, tapis vert,... tout ce qu'il faut pour écrire. — Ici, arrê-. tons-nous : la décoration républicaine et éminem* ment provisoire de ces lieux mérite une mention. Au centre, une toile représentant une Marianne quelconque décolletée et furieuse, c'est obligatoire. Puis, à droite, la prise de la Bastille; à gauche, une barricade en 1830. Ce dernier épisode, ayant trait à une époque « ordurée de modérantisme ]s>, comme on disait sous la Terreur, blessant les yeux de cer-
tains conseillers^ le tableau sera prochainement enlevé. En face, une œuvre d'art superbe, le bas-relief de Dalou occupe le centre, et, de chaque côté, deux bustes juchés sur de hauts piédestaux... devinez? Deux prévôts des marchands, sans doute? deux grands maires de Paris? deux illustres hommes d'État! Vous n'y êtes point : Saint-Just et Garibaldi! Maître Floquet l'a voulu ainsi !
Notre admirable maison de ville, aujourd'hui sortie de ses cendres, a été, on le sait, reconstruite presque exactement sur les anciens plans. La surface de l'édifice mesure en superficie 18,000 mètres. La façade est [de cent mètres sur le quai et la rue de Rivoli; elle est de cent quatre-vingts mètres sur la place.
Durant notre visite, à l'hôtel de ville, plus d'une surprise nous fut réservée. Gageons que nombre d'électeurs de Paris, administrés, corvéables et contribuables, ignorent le singulier emploi fait de leur ai^gent et les inutiles somptuosités décrétées par l'édilité républicaine. La descente aux sous-sols, je ne veux pas dire à l'enfer, est particulièrement édifiante. Notre guide, jeune architecte, après nous avoir promené à l'entresol, à travers les futurs appartements du préfet, nous indiquant jusqu'à la porte
qui conduira ce fonctionnaire de l'avenir, par un large escalier de fer, dans son jardin du bord de l'eau, nous fit pénétrer dans les locaux souterrains de l'hôtel de ville... A peine avions-nous mis le pied sur les marches que des bruits cadencés de machines, les frémissements d'une grande usine surprirent nos oreilles. De vastes galeries voûtées, éclairées au gaz, abritent de gigantesques chaudières à vapeur. Autour de hautes fournaises, appareils de maçonnerie, des chauffeurs à demi nus entretenaient des brasiers ardents. Incrustés sur les voûtes et greffés les uns sur les autres en replis tortueux, comme des boas colossaux, l'œil s'arrête sur des tuyaux de fer et de cuivre à l'armature bizarre. Le va-et-vient des ouvriers, le tapage des balanciers, la fumée, l'odeur de la houille, tout ce brouhaha industriel surprend singulièrement dans cet asile, et ce refuge de nos libertés municipales.
— « Que peut-on bien fabriquer dans cet antre à ^vapeur, me dit le provincial qui m'accompagnait ? Sommes nous dans une usine à sucre, dans un atelier métallurgique ou une fonderie de canons? » Tout électeur parisien que je suis, je me trouvais fort embarrassé pour répondre, lorsque notre cicérone, non sans un léger sourire, nous apprit que ces puissantes machines et ces engins formidables
avaient pour objet unique de chauffer et d'éclairer la chambre des séances et de desservir les téléphones. II était à peine deux heures, une pluie douce et tiède arrosait la ville : il faisait clair, il faisait chaud. Précisément à cet instant, nos municipaux réunis volaient, avec un courage et un ensemble digne des grands jours de 1793, la démolition de la Chapelle expiatoire !
Eh bien, là! vraiment, pensai-je, pour exécuter pareille besogne, les dignes héritiers des géants défunts nous coûtent cher! Que de milliers de kilogrammes de charbon par jour pour le service de la salle des séances, sans .compter les frais d'ouvriers mécaniciens, chauffeurs elle reste... Mais ce n'est pas tout. L'hôtel de ville est un monde : à l'étage placé au-dessus des salles de commissions, un atelier d'imprimerie de quarante ouvriers fonctionne nuit et jour... pour imprimer le Bulletin municipal et les rapports lumineux de M. Braleret! J'ai bien dit : ce n'est pas un songe, et, de plus, au soussol, auprès des écuries souterraines, se trouvent de vastes salles pour les plieuses, brocheuses et pour le départ.
Nous traverserons en courant, si vous voulez, le hall gigantesque destiné au service des emprunts,
obligations, et payement des coupons. Le Crédit Lyonnais du boulevard des Italiens, ce palais-folie qui n'est point précisément mal aménagé, semble une vile échoppe à côté de ces splendeurs et de ces féeries municipales. Notre bienveillant cornac nous expliqua avec orgueil que la salle était éclairée par sept cents becs de lumière qu'on pouvait allumer à la fois. Quel spectacle! Il est bon d'ajouter que ladite salle, destinée au petit public qui vient toucher ses coupons, est fermée à trois heures! — Hais, pour le peuple, pour les Parisiens, rien de trop grandiose, d'assez luxueux et de trop confortable ! Est-ce bien pour le peuple? Non pas... seulement pour le prestige de ses augustes conseillers, les représentants de la Cité-Lumière.
Ici, je n'entends point faire de politique, ni critiquer les excellents municipaux si douillettement installés, à leur stupéfaction, dans des fauteuils de velours; mais, l'avouerai-jeàma honte, je fus de nouveau pris au dépourvu devant certaine question de mon ami le provincial. Lorsqu'il eut parcouru les bancs et déchiffré sur les buvards de maroquin noir les noms inconnus des sous-entrepreneurs, déclassés, fruits secs et bohèmes qui composent la majorité républicaine du Conseil municipal de Paris : « Ils sont là quatre-vingts environ? fit-il. Je vou-
drals bien savoir combien, parmi ces bonshommes, sont nés à Paris, dans le département de la Seine? combien aussi sont propriétaires dans cette capitale, dont ils sont chargés de dépenser ou de gaspiller les- deniers-trésors? »
Je demeurai silencieux, profondément humilié, — ayant appris peu de jours auparavant par un journal que, sur les quatre-vingts édiles et échevins de Paris, soixante environ avaient vu le jour aux quatre coins de la France, de l'Europe ou des colonies. Quant aux citoyens conseillers payant, en l'Ile-de-France, l'impôt foncier, il s'en trouvait à peine une quinzaine.
« — Moi qui vous park, reprit mon interlocuteur, je fais partie du Conseil municipal de X..., qui compte plus de quarante mille habitants. Eh bien, je puis vous l'affirmer, il n'est pas un seul de nous, né hors de la ville, ou qui ne soit tout au moins originaire du département ! Ce qui se passe dans votre Paris me semble illogique et monstrueux ! Je sais bien qu'on l'appelle souvent : l'hôtellerie, le café, le cabaret du monde; mais ce sont les Allemands surtout qui se plaisent à qualifier ainsiParis. Voire présent conseil, bien plus cosmopolite que parisien, semble donner raison à nos ennemis. En vérité, je ne comprends pas que Paris n'appartienne pas aux Parisiens,
aussi bien que Toulouse est aux Toulousains, Lille aux Lillois et Marseille aux Marseillais ! Ah ! je tous certifie que, si les membres de la Commune avaient été de braves Parisiens nés à Paris, ils n'auraient point brûlé la bibliothèque du Louvre et le vieil hôtel de ville ! Il faut, disons-le franchement, qu'ils aient des tempéraments singulièrement dociles et de bien douce composition, vos électeurs, vos contribuables et vos bourgeois de Paris, grands et petits, pour laisser administrer et diriger leurs royales finances par une collection de citoyens aussi hétéroclite que celle qui trône sur les fauteuils municipaux! Mettez à part une quinzaine de membres capables, parmi lesquels les gens de droite, je parierais que le niveau d'intelligence, d'instruction et d'éducation de la moyenne ne dépasse pas celui des garçons frotteurs qui balayent ces salles ou des compagnons limousins qui ont bâti ce palais. »
Que répondre? N'était-ce point l'exacte vérité? Quant à la représentation numérique sincère de la population parisienne, on sait à quoi s'en tenir. Lorsque nous songeons que, dans une ville de plus de deux millions d'habitants, un inconnu, un étranger, élu par 700 voix, ose voter le budget de la capitale, on nous permettra bien de souhaiter qu'un régime d'ordre et d'énergie, quel qu'il soit— fût-il républi-
caîn — vienne nous débarrasser de ces histrions î Telles étaient les réflexions pleines de philosophie, pleines aussi de tristesse que nous fîmes, mon ami le provincial et moi, en sortant de l'hôtel de ville ! — Prions Dieu, afin qu'il prenne en pitié et sous sa bonne garde le vieux royaume de France et que^ du même coup, soit réinstallé au logis du Louvre un roi digne de commander, tandis qu'une assemblée de Parisiens notables reprendra possession du Parloir-aux-Bourgeois.
HOX AMI BEULE.
SOrTKSIKS PKKS055ELS.
fù vfTû ts:4.
Je reTÎens da palais de lliistitiit, je sors de ce logis élégant, de ce rieux salon plein de hiiiûèfe que je n'avais pas rem depuis le jour où nne foole, sQencieose et morne, se pressait poar rendre les derniers hommages à celai qa*on appelait c Theareux Beolé >.
La mort l'a saisi en plein bonheur, en pleine rie, au moment où U jouissait arec délices da repos et da calme qne Tenait de lui laisser la politique. Le dernier jour où je le ris, il m^arait accompagné sur le pont des Arts. Trois fois nous parcourûmes ensemble cette promenade charmante qull appelait son < jardin ». — c Jamais je n'ai été plus heureux, me dit-
MON AMI BEULË. 203
il, le croirais-tu? Après ces épreuves et ces soucis des affaires Je jouis comme un enfant de ma liberté. J'ai repris avec béatitude mes occupations de l'Académie; je retrouve avec une joie singulière mes amis d'autrefois; enfin, je reprends possession de moi-même. >
Peu de jours après cet entretien, l'homme qui parlait ainsi était trouvé mort, dans son lit, le matin du 3 avril 1874. L'âme de cette maison si paisible, si enviée, le chef de cette famille étroitement unie avait disparu. Il était parti sans avoir adressé ce dernier adieu, sans avoir échangé cette dernière étreinte, consolations suprêmes pour ceux qui restent. Il s'était arraché brusquement à tout ce qu'il aimait, à ses chers enfants, à sa femme adorée, aux travaux de chaque jour, le charme et la gloire de sa vie.
Cette séparation a été tellement inopinée, brutale, que je ne puis m'habituer à la pensée qu'elle est éternelle. Tout à l'heure, dans ce salon, je croyais le voir; il me semblait entendre sa voix claire el grave. A cette place où il était il y a quelques jours, une femme vêtue de noir, suffoquée par les sanglots, se tenait debout et immobile; avec une sorte de volupté amère, elle s'est plu à repasser avec moi les anciens souvenirs des jours heureux. Mais avec quelle colère elle maudit, la pauvre femme, tout ce qui rappelle ce fatal passage au pouvoir qui a brisé sa
vie; comme elle hait cette élévation d'un jour, ces luttes fiévreuses de la politique qui ont tué celui qu'elle aimait.
Tout en me parlant de ce Versailles abhorré, elle me désignait le cabinet de travail où il avait jadis passé tant de longues heures, heures bénies qui ne laissent après elles ni tourments ni angoisses.
<c — Ah! si nous n'avions jamais quitté l'Institut! > me dit-elle ; et, en même temps, elle levait les yeux sur le portrait vivant de son mari, ce chef-d'œuvre de Baudry, l'un de ses meilleurs et de ses plus fidèles amis.
« Nous ne nous étions jamais quittés, disait-elle. II m'avait si bien associée à ses joies, à ses chagrins, à ses études même, que je m'étais élevée jusqu'à lui. Les quinze années de bonheur passées auprès de lui me semblent un rêve. C'est là qu'il travaillait et recevait ses intimes. Vous souvenez-vous de nos jours de triomphe, lorsqu'il venait de prononcer, à l'Institut, l'éloge d'un grand artiste? Après la séance tous les amis venaient lui serrer la main et le féliciter. J'étais si orgueilleuse, si vaine de l'admiration, delà sympathie qu'on lui témoignait. Comme cette joie était pure! Hélas! que j'étais heureuse! »
La vie politique de Beulé commença après le 4
MON âMI BEULÉ. 205
septembre 1870. Il fut envoyé par cent mille électeurs de L'Anjou à l'Assemblée de Bordeaux et prit, dès ce jour, la part la plus active aux travaux parlementaires.
Il serait temps, à ce propos, de venger, une fois pour toutes, la mémoire de mon ami, de ces étranges reproches d'ingratitude et de félonie à l'égard de l'Empire. A entendre certaines gens, M. Beulé serait une créature du dernier régime; c'est à l'empereur Napoléon III qu'il aurait dû, non seulement sa situation de professeur, de membre de l'Institut, de secrétaire perpétuel, mais encore sa notoriété de savant et de lettré !
Jamais accusation ne m'a semblé plus odieuse et plus mal fondée. Il suffit de remonter dans la vie bien courte, hélas! du savant et du professeur pour en démontrer la fausseté.
L' € heureux :» Beulé fut loin d'entrer dans la vie sous de riants auspices. Nature énergique, persévérante, fortement trempée, c'est bien à lui, et à lui seul, qu'il dût son élévation; si, plus tard, il arriva aux plus hautes fonctions, son intelligence, son travail opiniâtre, son mérite seuls l'y conduisirent, et non la faveur ou le caprice d'un prince.
Ses triomphes du collège et de l'École normale, ses succès de l'École d'Athènes, lui appartiennent
a06 L£S PETITS COTÉS DE L'HISTOIRE.
bien en propre, j'imagine, et, lorsqu'il fat éla à TAcadémie des inscriptions et belles-lettres, les membres de l'Institut ne firent pas, on me l'accordera bien, acte de courtisanerie en appelant au milieu d'eux 4'auteur de V Acropole et des Études sur le Péloponèse. L'Europe savante, un peu plus que la cour des Tuileries, je crois, désignait et acclamait le lettré, l'archéologue, dont le plus grand crime, aux yeux de bien des gens, était de n'avoir pas trente ans.
A cette époque cependant, l'empire, et nous sommes loin de lui en faire un reproche, ne craignait pas de s'entourer d*hommes jeunes. Le ministre de l'instruction publique, qui eut l'esprit et la hardiesse de donner à Beulé la chaire d'archéologie à la Bibliothèque impériale, M. Fortoul, n'avait pas quarante ans, lui non plus, lorsqu'il entra au ministère. H. Fortoul était un professeur de mérite, sans aucun doute, le plus aimable, le plus sympathique des hommes ; mais nous ne croyons pas être accusé de partialité, en affirmant que M. Beulé lui était bien supérieur.
M. Beulé fut nommé par l'empereur chevalier de la Légion d'honneur. Cette faveur fut-elle accordée â l'hôle de Compiègne ou au savant? Il serait bon de s'expliquer à ce sujet.
MOIH AMI BEDLÉ. 207
La rupture de M. Beulé avec la cour des Tuileries eut la plus noble et la plus légitime des causes. Sail-on pourquoi a cet homme dévoré d'ambition, ce courtisan avide de places et d'honneurs », devint subitement l'ennemi du gouvernement et cessa ses visites chez le souverain? Le motif en est tellement pur, que peu de gens, il faut le croire, furent capables de le comprendre et de l'apprécier. Beulé rompit avec l'empire, le jour où les droits et les privilèges de l'Académie des beaux-arts furent méconnus et sacrifiés. Il s'identifiait tellement avec l'Académie, dont il était le représentant et le défenseur, qu'après en avoir vainement plaidé la cause, il se considéra comme solidaire de l'outrage fait à sa Compagnie et se retira sous sa tente. Combien en eussent fait autant? Après une altercation des plus vives avec le ministre des beaux-arts et le surintendant, comte de Niewerkerke, il cessa toute relation avec le monde officiel et se confina dans sa retraite et la citadelle de l'Institut. Son tort, hélas ! qui n'en a point? fut de venger l'Académie outre mesure. Pour laver l'injure faite à sa Compagnie, il se montra plus cruel que de raison.
Le dépit du savant et de l'académicien prit les proportions d'une haine politique. N'était-ce pas excessif, en vérité, et bien inutile ? Je me souviens
208 LES PETITS COTÉS DE L'HISTOIRE, d'une conversation qui eut lieu devant moi, au sortir d'une des premières leçons faites par Tacadémicien ulcéré, après sa rupture avec les Tuileries. Pour la première fois, il venait de tenter l'allusion ; son public, ivre de joie, l'avait accueilli par des salves d'applaudissements.
« — Ah ! prenez-y garde, lui dit, en sortant du cours, le vieil ami qui nous accompagnait, ne vous laissez pas enivrer par ces mauvais triomphes trop faciles, vous le savez comme moi. Mon Dieu ! que vous a donc fait l'empire, pour que vous soyez si amer, mon pauvre Beulé ? A peine étiez-vous né sous le dernier régime. Cette irritation profonde, cette amertume, ces haines même, je les comprends, je les excuse, chez les hommes qui ont aimé et servi le roi et sont aujourd'hui systématiquement poursuivis ou au moins écartés. Mais vous! pourquoi ce fiel? Songez à votre avenir, à la grande situation qui vous est nécessairement réservée. Quelle folie d'épouser à ce point les querelles de votre Académie! L'injure, en vérité, n'est point à la hauteur de la vengeance. Ne brûlez pas vos vaisseaux ; vous êtes fait pour servir votre pays et devenir un de ses bons ministres. Ne voyez-vous pas que M. Thiers et ses amis vous excitent? A votre insu, vous êtes un
MON AMI BËULÉ. 209
instrument et vous servez des rancunes qui, celleslà, peuvent être légitimes. Ne vous y trompez point, vous êtes pour eux une précieuse conquête; ils sont ravis d'enlever à l'empire un homme jeune, ardent, plein de talent et d'avenir, et dont la situation est en vue, pour en faire un irréconciliable. Ils sembleront, avec plus ou moins de franchise, vous ouvrir leurs bras ; mais ne vous y méprenez pas, vous ne serez jamais entièrement des leurs. »
Beulé n'écouta point ces conseils, il continua de se tenir à l'écart ; les salons de l'opposition libérale et royaliste l'attirèrent à eux ; là, ses goûts de lettré, de savant, d'artiste, y trouvèrent, à vrai dire, satisfaction; car il ne faut pas se dissimuler que, sous l'empire, les cercles de l'opposition orléaniste ne fussent composés des esprits les plus distingués. On faisait, il est vrai, de la politique en chambre ; mais comment en faire autrement? L'allusion était la grande arme, la seule dont un galant homme pût se servir; on la retrouvait partout, dans le journal, dans la revue, dans les cours et surtout à l'Académie française. Cette opposition en gants blancs, cette fronde faite de dédain et d'impertinence donnait à ses adeptes une auréole d'indépendance, un certain parfum d'élégance et de bon ton.
Que plus d'un niais, que plus d'un fat ait fait
partie de ce cénacle, ceci n'est pas à approfondir ; parfois aussi le cénacle donnait asile — mais, il faut le dire à sa louange, avec une extrême circonspection — à quelques épaves de Tempire, à certains mécontents, déçus, froissés et endoloris.
Beulé fut une des recrues les plus importantes que fit le cercle monarchique et libéral à cette époque, et encore le jeune savant fut-il loin d'être exclusif. Il ne renia, en effet, aucune des vraies amitiés qu'il s'était acquises dans le m'onde officiel. Sa retraite, néanmoins, fut très sensible au gouvernement. Les hommes de la valeur de Beulé y étaient rares, comme partout ailleurs. De là, sans doute, la rage exhalée contre lui, la vertueuse indignation de fonctionnaires et de courtisans criant à la trahison, à l'ingratitude ! La chose est vraiment plaisante.
£eulé naquit à Saumur en 1826. Il commença son instruction au petit collège de sa ville natale ; il fut, à neuf ans, envoyé à Paris, au collège RoUin. C'est là que je le connus ; il était de quelques années mon aîné, mais qui de nous ne se souvient encore de lui? Toujours le premier dans sa classe, gai, plein d'entrain, aussi passionné au jeu qu'au travail et très indépendant de caractère, il était aimé par tous. On sentait en lui une nature supérieure, et la sympathie
MON ÂMI BEULÉ. 211
qu'il inspirait empêchait ses rivaux de trop envier ses succès.
Personne n'ignorait que le petit Angevin avait sa situation à faire et que, plus que tout autre, il devait travailler. Sa famille habitait constamment la province; aussi notre camarade sortait-il, le plus souvent, chez des amis ; chacun voulait l'avoir.
Toutes ses affections étaient concentrées sur sa mère, femme de grand mérite, courageuse, ardente comme son fils et qui l'adorait. On savait vaguement, comme on sait au collège, que l'existence de madame Beulé, après des revers de fortune, était une suite d'épreuves, de dévouements et de sacrifices. Tout enfants que nous étions, nous avions compris que de grandes douleurs avaient dû traverser cette vie, et l'affection singulière qui unissait le fils et la mère excitait notre respect ! Ses visites au collège étaientrares;aussiavecquelleimpalienceétaient-elles attendues par tous les deux. Lorsque madame Beulé était aperçue dans les cours d'entrée, chacun d'accourir et de crier : <i Beulé, Beulé, voici ta mère ! >
Au milieu des groupes de mères élégantes et d'enfants babillards qui encombraient le parloir du collège, on voyait alors, dans un coin reculé, une femme, jolie et vêtue de noir ; auprès d'elle un en-
fant maigre, chétif, au front intelligent, à l'œil brillant, qui entourait de ses bras, et sans dire une parole, la jeune femme qui pleurait. Comme elle le dévorait ensuite du regard, la pauvre mère! comme elle en était orgueilleuse, de ce fils bien-aimé! Jamais un reproche à lui adresser ; à peine lui fallaitil quelques conseils. Plus recueilli, plus grave qu'on ne Test d'ordinaire à son âge, le collégien semblait comprendre que sa mère avait besoin de lui.
Chaque année, au mois d'août, le plus chargé de couronnes, c'était Beulé ; son nom était inscrit en lettres d'or, comme lauréat du grand concours. Une année, à la distribution des prix, personne ne répondit à ce nom si souvent répété. A la suite d'excès de travail, le studieux élève était tombé dangereusement malade, atteint d'une fièvre cérébrale.
Après le collège, l'École normale, puis la petite chaire au lycée de Moulins, enfin l'École d'Athènes. Là s'écoulèrent ses plus heureuses, ses meilleures années. La vie est bonne à vingt-deux ans, avec l'avenir devant soi : peu de souci du présent, des études attrayantes, des recherches couronnées de succès, et ces jouissances indicibles que donne le travail qui plaît; tout cela, sous le ciel de l'Attique, au bord de cette mer charmante^ peuplée de souvenirs, à laquelle il avait si souvent rêvé.
Après la Grèce, Paris, où l'attendait, dans le monde savant, une célébrité, presque une gloire. L' o: heureux -» Beulé, en effet, sentait sous ses pieds le sol se raffermir; il prenait possession de la vie en maître ; sa mère, qui par lui n'avait eu que bonheur, allait bientôt saluer en son fils un jeune triomphateur.
C'est en 1853 que M. Beulé publia Y Acropole, œuvre remarquable et attachante, qui fixa sur son nom l'attention de l'Europe savante. Peu de temps après, parurent les Études sur le Péloponèse. Il fut nommé professeur suppléant, puis professeur titulaire à la chaire d'archéologie de la Bibliothèque impériale en 1857. Peu de temps après, il succéda, à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, à H. Lenormant, et enfin fut élu secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, en remplacement de Halévy(1862).
Les services que M. Beulé a rendus à l'Académie des beaux-arts ne s'effaceront jamais de la mémoire des artistes. C'est pour défendre leur cause qu'il s'attira la haine puissante de tout un parti ; il faut ajouter que ceux pour qui il se sacrifia en ont gardé une profonde reconnaissance.
Nature fine, délicate, éminemment douée, éprise du beau sous toutes ses formes, il sentait très vive-
ment et exprimait ses impressions avec une netteté sévère et une éloquence chaleureuse. Observateur très profond et critique ingénieux, il avait néanmoins une grande bienveillance et ses jugements étaient empreints d'une singulière sagacité.
Sous des dehors graves, froids, un peu secs même, il cachait une grande sensibilité; son cœur toutefois n'était pas banal^ mais ceux auxquels il le donnait n'étaient jamais abandonnés par lui. Il a conservé jusq^u'au dernier Jour tous ses amis d'enfance et d'école. Les paroles émues que prononçait sur sa tombe M. Girard, l'un de ses plus fidèles camarades, prouvent combien il portait de chaleur et de sûreté dans ses affections.
Ses collègues de l'Académie des beaux-arts avaient grande confiance dans ses conseils et dans ses appréciations.
En peinture, en musique, il n'y avait point de juge plus éclairé et plus sûr. « Vous auriez dû naître au temps de la Renaissance, lui disait un jour quelqu'un ; avec votre enthousiasme, votre amour pour les grandes et nobles choses de l'art, votre goût délicat, votre indépendance, vous êtes déplacé dans notre siècle, mon cher Beulé. »
L'Académie des beaux-arts, composée de talents recrutés dans des milieux si divers, avait peu de
cohésion. Elle était loin de former, comme l'Académie française, un faisceau, une force réelle, une puissance. Beulé, devenant son directeur et son secrétaire perpétuel, réunit ces éléments épars et, grâce à lui, cette Compagnie formée de ce que l'art français a de plus illustre, devint, elle aussi, une autorité dont le crédit se fit sentir même auprès du gouvernement.
« Avant Beulé, disait un jour M. de Montalembert, nous ne comptions guère avec l'Académie des beaux-arts ! »
Les éloges que M. Beulé, en qualité de secrétaire perpétuel de TAcadémie des beaux-arts, a prononcés en séance publique de l'Institut réuni, resteront comme un des plus précieux et des plus intéressants monuments de Thistoire de l'art contemporain. Les oraisons funèbres de Rossini, Meyerbeer, Flandrin, Hittorff, Schnetz, Duban, Halévy, Duret, Ingres, Horace Vernet sont des modèles de style.
Je me souviens toujours d'un de ces dîners intimes au Palais-Mazarin, où notre ami avait coutume de réunir des artistes, des lettrés, des hommes politiques.
L'excellent M. Schnetz, le vieux et légendaire directeur de l'Académie de France à Rome, était auprès du maître de la maison.
— Eh ! mon cher Beulé, j'ai un grand service à vous demander.
— Lequel, cher maître? fit Beulé.
— Vous devez bien avoir tout prêt, dans vos cartons, ce que vous direz de moi après ma mort. Montrez-moi, en confidence, je vous en conjure, mon oraison funèbre ; je serais curieux de savoir comment vous chantez ma gloire et ce que vous dites pour démontrer que j'étais un grand homme ! Eh ! eh ! ne savez-vous pas, cher Beulé, que, parmi les honneurs et les privilèges dont nous jouissons, nous autres académiciens, ce n'est pas le plus mince que celui d'être certains que, après notre mort, nous serons loués par vous ?
Dès que les événements le lui permirent, Beulé s'affirma hautement comme le champion de l'art dans nos assemblées politiques. Personne n'a oublié cet éloquent plaidoyer en faveur de l'Opéra, prononcé par lui à l'Assemblée de Versailles, le 20 mars 1872, et le retentissement qu'il eût.
M. Beulé passa à Rome une partie de l'année 1865.
Il vint s'établir avec sa femme et ses enfants dans un appartement du Corso, où il vécut durant six mois de cette vie pleine et recueillie de la ville éternelle, si chère au savant, à l'artiste, à l'observateur. Kousle rencontrions, chaque jour, à l'ambassade de
France, dans les salons romains et surtout à la Villa MédiciSy chez le bon directeur de TAcadémie de France, M. Schnetz. C'était là qu'il venait sans cesse, après ses excursions et promenades archéologiques, heureux de se trouver au milieu de nos jeunes artistes. Simple, affable pour tous, il visitait les ateliers, donnant à chacun un encouragement, un conseil. Il n'est aucun des pensionnaires de TAcadémie de France à Rome qui n'ait conservé du séjour de M. Beulé le meilleur souvenir*.
1. Je retrouve, dans le journal que j^écrivais à Rome à cette époque, un assez curieux portrait de Beulé, tracé par luimême au moyen de réponses faites à une série de questions, à la date du 20 décembre 1865. Les voici : « Quel poète préférez-vous? Homère. — Quel orateur? Bossuet. — Quels peintres? Michel- Ange et Ingres. —Quel tableau? La Transfiguration. — Quelle statue? Thésée. — Quelle occupation? Ne rien faire. — Quel plaisir? Les voyages. — Quelle passion? Celle qui ne finit jamais... — Quel pays? Le pays du soleil. — Quel gouvernement? Celui qui me respecte. — Quelle saison? Le printemps. — Quelle couleur? Le rouge. — Quel parfum? Tous. — Quel caractère? Indépendant. — Quelle fleur? Celle qui vous plaira. — Quelle distraction? La musique. — Quelle musique? La musique allemande. — Quelle sensation? Le toucher.— Quelle vertu? La plus facile.— Quel animal sympathique? Le chien. — Quel animal antipathique? L*hypocrite. — Quel sentiment? L'honneur. — Quel antipathie ? La bassesse. — Quel personnage ancien le plus sympathique? Périclès. — Quel personnage moderne le plus
M. Beulé fut appelé au ministère de l'intérieur le 24 mai 1874, lorsque la présidence de la République passa, par un vote de TAssemblée, des mains de M. Tliiers dans celles du maréchal de Mac-Mahon.
Le monde politique et le monde savant, beaucoup plus que le public, connaissaient le nom du nouveau ministre. Sa nomination au ministère de rinstruclion publique n'eût surpris personne, — pendant deux sessions, en effet, il avait été rapporteur du budget de ce ministère, — tandis que son entrée au ministère de l'intérieur étonna, et, il faut aussi le dire, attrista plus d'un de ses amis.
Je le vis, à Versailles, le jour même où il fut nommé ; il ne me cacha pas combien il était effrayé de la responsabilité qui allait peser sur lui, et ne me laissa point ignorer qu'il eût plutôt désiré un autre portefeuille. C'était seulement devant les instances pressantes du Maréchal et du duc de Broglie qu'il avait accepté ce lourd fardeau. Il me pria de lui dire en toute franchise quelle impression produisait son
sympathique? M. Gujzot. — Quel personnage le plus antipathique? M. Caméléon. — Quel livre préféré? La Nature. »
Interrogé sur les trois souhaits qu*il pourrait former, il répondit: t Santé de Tespril. — Jltfottrir à temps. — N'en point former. »— A la suite de Tinterrogatoire^il écrivit de sa main ces mots : « Marcher toujours droit! » et signa : a Beulé. »
MON AMI BËULÉ. 219
nom dans le public. <c On prétend, lui dis-je, que le nouveau chef du cabinet, le ducdeBroglie, t'a choisi et désigné, afin d'avoir auprès de lui un ministre absolument dévoué et fidèle, sans se dissimuler que cedit ministre allait assumer sur lui la tâche la plus rude, la plus pénible, la plus impopulaire. :»
Les événements ne trompèrent point ces prévisions. M. Beulé fut à la hauteur de la tâche, mais il y succomba. L'homme d'État, sans être sceptique, doit savoir, surtout dans les jours de crise, se dégager de toute passion, étouffer ses sentiments personnels. Pour la bien servir, il doit se garder de s'idenlifier d'une manière absolue avec la cause qu'il est appelé à défendre. £n montant à la tribune, l'orateur, le ministre surtout, doit dépouiller l'homme. Pour réussir, il doit bien se pénétrer qu'il joue un rôle : dans les plus grands élans, il doit se posséder et ne jamais abandonner son sang-froid. Les acteurs les plus grands, les plus applaudis de notre siècle ont, sur des scènes différentes, employé les mêmes moyens. Croit- on que Berryer, Guizot, Lamartine, Rachel, Thiers, seraient jamais arrivés aux effets qu'ils ont atteints, s'ils n'étaient restés maîtres d'euxmêmes, — sans le laisser voir, il est vrai?
Les luttes de tribune furent fatales au jeune ministre. Son tempérament nerveux, sa nature pas-
sionnée, beaucoup trop ardeate et impressionnable^ ne pouvaient se plier à jouer un rôle. Les six mois qu'il passa au ministère furent les plus pénibles de sa vie. Sans parler des attaques et des calomnies que la haine et la jalousie, plus encore que l'esprit de parti, déchaînèrent contre sa personne, les préoccupations de chaque heure, les perfidies des uns, les exigences des autres, épuisèrent ses forces et développèrent la maladie mortelle dont il était atteint. S'il avait mis, dans l'accomplissement de son devoir, moins de conscience et moins d'ardeur, il n'eût point succombé. Si, au lieu de l'appeler aux dures fonctions de ministre de l'intérieur, le duc de Broglie lui avait réservé le portefeuille de l'instruction publique et des beaux-arts, Beulé vivrait encore et pourrait consacrer à son pays ses facultés puissantes, avec ce dévouement sans bornes, c«tte rare abnégation dont il fut victime.
L'amour pour son pays, en effet, il le portait à l'extrême : il aimait la France par-dessus tout, souffrait de ses blessures, de ses fautes, comme d'une douleur personnelle. Après la Commune, il habitait une petite villa isolée dans un faubour>g de Versailles; c'est là que je le revis. Combien de fois, sortant de l'Assemblée, revint-il sombre, découragé! Une pensée unique, celle de son pays, l'absorbait. Il était
MON AMI BEULÊ. m
triste comme s*il eût perdu une personne aimée. J'ai rencontré peu de gens réservant à leur pays une place si importante dans leurs affections ; Beulé eût été capable de tous les sacrifices : sa fortune, sa famille, sa vie, il les eût, sans hésiter, données pour son pays.
Pendant la guerre de 1871, il se trouvait en province ; c'est alors que cette activité, ce dévouement infatigable qu'il ne pouvait dépenser plus utilement, furent mis au service de la charité. Il organisa le service des ambulauces et des hôpitaux de TAnjou et de la Bretagne. € Grâce à lui, disait Tévêque d'An- . gers, dans aucune province, nos blessés ne furent mieux secourus. :»
Beulé quitta le ministère volontairement. Ce fut après un succès oratoire, un triomphe véritable, qu'il se retira, malgré les instances réitérées et très vives du chef de l'État; de ceci nous avons la certitude. Le portefeuille qu'il avait ambitionné jadis et qui eût satisfait si pleinement ses goûts et ses aptitudes de lettré et d'artiste lui fut offert. II refusa, et cet acte de dignité et de délicatesse fut interprété par les honnêtes gens comme il devait l'être. Loin de chercher à créer des embarras au cabinet dont il venait de se séparer, il lui donna son concours et son appui les plus sincères, et c'est avec plaisir que
nous avons entendu M. de Broglie le reconnaître.
Quels que soient les qualités, le génie même d'an homme, cet homme ne saurait s'improviser homme d'État ou grand administrateur : un apprentissage est nécessaire. Les six mois passés par M. Beulé au ministère avaient été pour lui une rude et forte école. Au moment où il abandonna le pouvoir, ses facultés avaient notablement grandi; il était plus maître de lui-même et avait appris à dominer ses impressions. Son rôle politique était loin d'être terminé. Quel que dût être le sort de la France, M. Beulé aurait tenu une grande place dans le pays. Les caractères, chez nous, sont plus rares que les intelligences; c'est pourquoi l'impopularité qui s'était attachée au nom de M. Beulé le rehaussait aux yeux des hommes de valeur et des honnêtes gens.
Simple député à l'Assemblée nationale et membre de l'Institut, M. Beulé a reçu, après sa mort, des honneurs que pourraient envier de plus puissants et de plus' illustres. Ce n'était pas au personnage politique d'hier, mais à l'homme seul que ces hommages furent rendus. Les amis des jours heureux, les savants et les artistes, ceux-là même qu'il se réjouissait tant de retrouver après la temiiête, marchaient au premier rang. Dans la foule d'hommes politiques, d'académiciens, de noms connus et de gens obscurs.
si plus d'un cœur était serré, si plus d'une larme est tombée furtive, c'est qu'à cette heure suprême, parmi ceux qui suivaient les dépouilles de l'ancien ministre, ceux-là songeaient au cœur chaleureux et dévoué, à l'homme généreux et bon qui savait obliger avec tant de simplicité et faire le bien sans le dire. Quatre discours furent prononcés sur sa tombe. Tandis qu'on retraçait les succès, les luttes et les triomphes amers de cette vie courte et pleine, je regardais un groupe qui sanglotait au bord de la fosse : c'étaient ses deux jeunes fils, accompagnés par la sœur de leur père, religieuse de Saint-Vincent-de- Paul. Mes yeux, en même temps, étaient fixés malgré moi sur la grande dalle de pierre qui allait fermer la tombe. Cependant, ma pensée était ailleurs : je me croyais transporté par un rêve au bord de la mer Égéenne, sur cette colline sacrée de l'Acropole; comme il y a dix ans, j'étais devant la dalle glorieuse, scellée avec des crampons de fer dans le roc, et je lisais l'inscription laconique gravée en grec dans le marbre :
« La France a découvert la porte de l'Acropole, les murs, les tours et l'escalier. 1853. Beulé. »
AVEC H» DE ROGHEFORT
Paris, mercredi !•■ mars 1881.
Reçu hier soir un mot de mon vieux camarade de collège, le peintre Mane t. Il m'avertit que Rochefort doit venir dans la journée, chez lui, poser pour son portrait, et il ajoute que je lui ferais grand plaisir, en venant bavarder avec son modèle. J'étais donc, à trois heures, 77, rue d'Amsterdam*.
L'atelier de Manet, le chef de cette école qu'on appelait autrefois le réalisme, n'a rien de luxueux,
1. Ces notes parurent dans le Figaro (sept. 1881) précédées des lignes suivantes : «Notre ami et collaborateur intermittent, M. le comte d'Ideville, a l'habitude de consigner chaque soir, sur un livre ad hoc, ses rencontres, ses causeries, et ses observations de la journée. Telle est la source à laquelle nous devons déjà le curieux Journal d'un Diplomate, en Italie, à Dresde et à
ni d'élégant, ni même de confortable. Quelques études pendues au mur, des chaises, un vaste divan, de grands tableaux retournés, au fond de Talelier, des chevalets, voilà tout! — Les boudoirs-ateliers de nos jeunes peintres millionnaires de Tavenue de Yilliers, encombrés d'objets d'art el de meubles précieux, aux murailles cachées sous les riches étoffes, les armes et les tapisseries ressemblent peu à la grande salle dénudée où mon ami Manet exécute si sincèrement sa peinture.
Deux messieurs étaient debout derrière le chevalet du maître ; une jeune femme assise auprès de lui semblait suivre attentivement le travail et s'intéresser particulièrement à la ressemblance du modèle. Rochefort, sur un escabeau à quelques pas du peintre, posait immobile, la tête droite, les bças croisés. — Hanet me nomma à son modèle. Celui-ci voulut bien me dire que mon nom ne lui était pas inconnu. Ne sachant quelles étaient les deux personnes qui se trouvaient avec nous dans l'atelier, je les pris, au premier abord, pour des amis de la
Athènes, et à laqueUe nous devrons tôt ou tard de fort piquants mémoires, dont diverses publications nous ont donné l'avantgoût, M. d'Ideville a bien voulu détacher pour nous, d'un de ses carnets, les curieux récits que voici et auquel le voyage solennel de M. Gambetta à Tours donne une piquante actualité.
suite de Rochefort. Je m'étais trompé : c'étaient de simples connaissances de Manet, des visiteurs de rencontre.
La dernière fois que j'avais vu M. de Rochefort, c'était, en 1869, a la Chambre des députés. Je ne l'avais pas aperçu depuis. Sa physionomie à beaucoup changé. L'œil est toujours vif, ardent, inquiet; la pommette saillante; la bouche pincée, presque sans apparence de lèvres. Toutefois, la face a pris de l'embonpoint, ainsi que le corps qui n'est point grêle, comme jadis. Le fond du teint est pâle, d'une pâleur moins mate, moins livide qu'autrefois. La chevelure est très singulière : c'est une haute et épaisse forêt de cheveux touffus, grisonnants, qui s'élève sur la tète, et, par instants, parait poudrée. L'arcadç sourcilière est profonde. Une petite moustache presque noire cache la bouche. Le menton, d'une forme assez belle, indique une singulière résolution. Des marques abondantes de petite vérole sont parsemées sur le visage. Rochefort élait tout de noir vêtu, et sa vaste redingole n'avait, dans la coupe, rien de révolutionnaire non plus que de très raffiné.
La conversation ne tarda pas à devenir familière, animée et presque intime.
Après avoir adressé quelques mots au « grand agi-
tateur >, sur sa personnalité puissante, faisant allusion à ses aventures légendaires, je me crus quitte d'autres compliments et nous causâmes à cœur ouvert.
La conversation tomba vite sur le héros [du moment, Tennemi Gambetta, et sur le jeune M. Reinach. Ce dernier, quelques jours auparavant, avait failli se rencontrer avec Rochefort, précisémentjdans l'atelier de mon ami Manet, lequel nous conta fort gaiement l'aventure et l'embarras du visiteur, a J'aurais été enchanté, quant à moi, nous dit Rochefort, de le voir, cet excellent jeune homme! Je l'aurais supplié froidement de m'expliquer comment était tombée ma lettre aux mains de Gambetta. Je le sais,d'ailleurs, par madame Adam, que j'aime et que je vois beaucoup ! Elle-même m'a avoué ceci: qu'elle tenait d'une personne très sûre que le papier en question avait été remis en mains propres, comme cadeau, à Gambetta, par l'avocat Joly, au moment où ce dernier voulait devenir député de Versailles! »
Rochefort nous répéta alors, dans de grands détails, ce qu'il avait raconté à ses lecteurs de V Intransigeant, au sujet de ce document, de celte minute dont Gambetta avait si étrangement abusé! Ce récit, fait très clairement, sans colère, me frappa beaucoup par son accent de vraisemblance et de sincérité.
« — Si la lettre avait été réellement remise par moi à Gambettadans ce moment suprême, pourquoi Taurais-je désavouée? Mes relations avec le député de Paris, avec mon collègue de la Défense nationale, qui se disait mon obligé, et qui l'était, ne m'autorisaient-elles pas à lui parler ainsi, la veille d'être fusillé! — Le rôle du jeune Reinach est odieux et ridicule, ajouta-t-il. La rage, l'hystérie de la notoriété précoce, lui a tourné la tête. Aujourd'hui, dîton, il se défend et semble fort étonné du tapage qu'ont fait ses articles commandés. »
On parla ensuite du scrutin de liste. — c II est bien compromis par le discours récent de Gambetta à la Chambre, ajouta Rochefort. Quand on songe que cet homme a osé se défendre de se mêler de notre politique intérieure et de diriger les ministres. C'est trop d'audace ! — J'assistais à cette séance, et vraiment je ne comprends pas qu'un député quelconque de la droite, ne se soit pas levé et n'ait interrompu l'orateur par ces simples mots : « Vous êtes, » Monsieur, un impudent menteur. j> — C'était la seule réponse à lui faire. »
Peu à peu, je voyais l'ancien exilé s'échauffer et en même temps sa haine contre Gambetta s'exhaler sans contrainte, sous une forme pittoresque, avec une étonnante vigueur et un esprit endiablé. Il s'expri-
mait et gesticulait fiévreusement, arpentant Tatelier. Il songeait fort peu, en cet instant, à poser devant son peintre!
€ — Vous ne sauriez vous imaginer, continua-t-il en parlant de Gambetta, le côté vulgaire, grossier, débraillé de ce tempérament. Son physique ressemble à son moral : chez lui, le laisser aller, le sans-gène est un calcul, un procédé. Je me souviens de nos séances du Gouvernement pendant le siège de Paris. Il arrivait régulièrement à l'hôtel de ville avec une chemise noire et les mains douteuses; le patriotisme ne l'exigeait pas absolument! Il affectait, pendant les discussions, de marcher en se balançant, les mains dans les poches, le dos voûté, et répondait aux questions de ses collègues avec un ton vulgaire et une brutalité préméditée. L'attitude et la physionomie de notre collègue le général Trochu, d'une correction irréprochable, formaient alors un amusant contraste avec ce maintien. — Né dans une boutique d'épicier, l'éducation première lui fait défaut. Il n'a ni tact, ni retenue, ni politesse. De plus, insolent et despote pour son entourage, il les méprise tous, d'ailleurs, et a fortement raison de les mépriser. Cette troupe de flatteurs le trahit à qui mieux mieux; il ne l'ignore pas.
» Dernièrement, dans mon journal, je faisais allu-
sion à certains détails, très circonstanciés, concer- < nant des affaires financières... En lisant cette révélation, sa fureur n'eut pas de bornes. Il s'est écrié, i
parait-il: < Je suis trahi par tous ces b ; il
» ne me reste qu'à faire maison nette et à les chasser -» tous. :»
^Enfm! continua Rochefort, nous allons bientôt assister à une nouvelle incarnation, et voir le bonhomme aux prises avec des difficultés. Le voilà touché au vif, cette fois! Si le scrutin de liste lui échappe, je le considère comme perdu. Sinon, il est nommé par cinquante départements, et nous avons une féroce dictature et la guerre, le lendemain ! — Savez- vous surtout pourquoi je le hais, cet homme? c'est parce que c'est un étranger, un Génois, et que je me sens humilié de voir un tel individu prendre notre pays â la gorge et nous gouverner comme s'il en avait le droit !
» Tous deux, vous et moi, M. d'Ideville, sommes placés, en politique, aux pôles extrêmes. Nous n'avons aucun point de contact, sauf un seul : nous sommes tous deux Français, et tous deux aimons notre vieux sol ! Ce pays est nôtre : nos pères et nos fils y sont nés; il nous appartient, comme nous lui appartenons! Eh bien, n'est-il point dégradant d'être à la merci d'un étranger, d'un ennemi de notre
race! Quelles raisons a-t-il de croire à la Republique, cet aventurier ? Est-ce qu'il peut aimer la France, est-ce qu'il la peut servir, cet Italien? »
Pais on parla de l'armée, des généraux, des chances problématiques de guerre. Rochefort s'exprima sur le générai de Gallififet en termes amers et sans déguiser sa pensée. « Il est violent, dit-il, et sanguinaire. » Je me permis de vouloir défendre le général; mais M. de Rochefort me coupa la parole :
«( — Rien de plus plaisant, dit-il, que de voir Gambetta se frotter à lui. Il le choie, il le prend au sérieux, ébahi, comme un laquais devant un grand seigneur. 11 est tout fier de cette connaissance ; il se rengorge de monter dans sa voiture comme dans les carrosses du Roi, et surtout d'être admis dans son intimité. Bref, il a toutes les faiblesses, petitesses et bassesses du parvenu, ce triple Génois!
> Quant à notre armée, elle est perdue. Plus de sous-officiers, plus de soldats! Le pays, d'ailleurs, ne veut de guerre à aucun prix. Pour qui donc, la guerre? et pourquoi ? Seul, Gambetta la désire, pouf lui et à son profit personnel. Or la France, qui devine ses appétits et ses convoitises, en repousse l'idée avec colère, et la France a mille fois raison !
> En vérité, se faire tuer pour M. Gambetta et afin
de conserver le pouvoir à ses créatures, me paraît exagéré. Ce n'est point humainement possible! Voyez-vous d'ici nos enfants massacrés au nom d'an Constans ou d'un Farre! Ce n'est pas sérieux!
» Quant au président Grévy, celui-là est un malin, un rusé égoïste qui se tait et profite de toutes les fautes, de toutes les maladresses de son ennemi le hâbleur ! Ne voulant rien faire, ni rien dire, il s'acquitte fort bien de sa mission. Son seul rôle consiste à attendre. Il fera son temps, croyez-moi, et sera réélu pour sept ans. C'est lui qui acclimatera /a République, si la République doit durer. Avec Gambetta, elle disparaît infailliblement. Ce dernier au pouvoir, surgit aussitôt une dictature jacobine, hjbride, révoltante, qui sombrera fatalement dans la monarchie.
» Je ne m'étonne point. Monsieur, que vos préférences soient pour Gambetla et que vous trouviez au Génois certains côtésartisteset quelque grandeurdan5 le tempérament et le caractère ! Parbleu! Si presque tous les royalistes ont un penchant pour Gambetta, c'est qu'ils ont le pressentiment et la conviction que celui-là étranglera la République. Eh bien, c'est cette raison qui me fait exécrer le personnage, et vous ne sauriez vous en étonner! Voilà aussi pourquoi — ce qui vous surprendra peut-être — je forme les vœux
les plus ardents pour M. Grévy ! Celui-là apprivoisera les Français à la République. De bourgeoise, d'étroite, d'orléaniste qu'elle est, elle arrivera, malgré lui, à être sérieuse, républicaine et radicale, et mes amis auront fatalement leur jour. Avec Gambetta, elle est perdue! >
Eu somme, cette conversation, quelque intéressante qu'elle fût, m'a péniblement affecté. Hélas! que de haine, que de violence dans l'âme de nos républicains! Rochefort, le démocrate trahi, vaincu, terrassé, exhale avec amertume toute sa colère contre son ancien ami le républicain Gambetta, triomphant, en pleine possession du pouvoir et de la fortune. — Demain, s'il nous était donné d'entendre M. Gambetta s'exprimer sur son ennemi, avec quel arrogant mépris l'ex-dictateur écraserait son complice de la veille! — Quant à moi qui n'ai d'autres raisons que des raisons politiques pour maudire ces deux hommes, que je crois fatals à mon pays, je n'éprouve pour eux aucune haine : je les plains également l'un* et l'autre du plus profond du cœur — et c'est tout f
Décembre 1883.
Hier matin, je me trouvais chez Rochefort. C'était le lendemain des obsèques de Louis Blanc et de Lachaud. Nous parlions des deux défunts : « Voici une lettre fort aimable que je reçois de M. Georgres Lachaud >, dit Rochefort en me montrant la réponse du fils du célèbre avocat à l'article bienveillant et ému paru dans V Intransigeant, la veille. — « Ma foi, ajouta-t-il, passant à l'autre mort, j'ai négligé d'aller à l'enterrement de Louis Blanc. C'était une cérémonie officielle; je ne suis pas du monde officiel, moi! Et puis Louis Blanc dont l'unique mérite, la seule gloire, entre nous, sera d'avoir écrit V Histoire de dix ans, m'a joué jadis un tour que je ne peux oublier. Arrivés à l'Assemblée de Bordeaux, après le siège de Paris, nous étions convenus de donner ensemble notre démission. 11 me laissa commencer et se garda bien ensuite de remettre la sienne. Il y a toujours eu en lui un côté finassier de Corse : je n'aime point ces gens-là! 3>
Après avoir longuement causé du «gros blessé par amour » de Ville-d'Avray, héros tout à fait démodé et
sur lequel il s'apitoie peu, Rochefort me fit les honneurs de ses acquisitions nouvelles.
Chacun sait que le <r grand agitateur];», comme on dit en Angleterre, est très friand de peinture et qu'il passe la plupart de ses journées à l'hôtel des ventes de la rue Drouot. C'est là qu'on le rencontre le plus souvent, pendant l'hiver. Les goûts artistiques de Rochefort datent de fort loin. « J'ai toujours aimé les tableaux, me disait-il ; j'en ai acheté, dès que j'ai eu quelque argent à ma disposition. Depuis deux ans, je remonte un peu mon établissement, maintenant que je mène la vie calme et rangéq d'un notaire. Hélas! quand j'y pense, que d'installations dans mon existence passablement agitée, depuis Paris, Bruxelles, Londres, Versailles, Nouméa, Genève! Que de marmites renversées !
T> En attendant, venez voir mon Ingres, un Ingres authentique et de première main! Savez-voùs d'où il vient ? Il a appartenu au maréchal Bazaine, qui, lui aussi, a beaucoup aimé le bibelot, l'infortuné! Ce tableau lui avait été vendu jadis, à la mort d'Ingres, par Haro, le petit expert, marchand de couleurs, de peinture, et trop millionnaire... Quant à Bazaine, la dernière fois que je rencontrai l'Homme de Metz, c'était à Bâle, il y a quelques années, dans une boutique de bric-à-brac. J'aperçus au fond du
magasin un gros homme assez singulièrement accoutré en paysan vaudois. Le marchand m'apprit que c'était feuBazaine, qui se déguisait ainsi pour éviter les regards. Voyez son imprudence ! Malgré lui, sa passion pour le bibelot le trahissait; son incognito n'était un secret pour personne! — Mais revenons à mon Ingres.
» N'est-ce pas qu'il est beau? continua Rochefort, arrêté plein d'enthousiasme devant sa nouvelle acquisition. C'est une tête, non point d'étude, car elle est très faite; mais quelle puissance et quel dessin ! j»
En effet, cette tête de profil, rappelait beaucoup celle de VŒdipe; la figure est penchée, l'homme étant appuyé sur un bâton, que l'on aperçoit avec une partie de la main. C'est peu intéressant, mais la griffe du maître apparaît indiscutable.
« Mes rapports avec le père Ingres sont assez curieux, me dit Rochefort. Voici comment je l'ai connu. Je débutais au Charivari. Mon second article fut un éreintement sanglant de M. de Niewerkerke, surintendant des beaux-arts, à propos de ses restaurations insensées, idiotes, des [chefs-d'œuvre de notre Musée. Je l'accusai de vandalisme éhonté, et lui reprochai, je dois le dire, avec quelque vivacité, de travailler par ses nettoyages à détruire nos
Titien et nos Rubens. Le lendemain, le journal reçoit une assignation : grand émoi ! Le bon père Huart, directeur du Charivari, homme doux et craintif regrettait singulièrement d'avoir fait en ma personne une aussi dangereuse recrue. J'étais assigné pour € outrages à un fonctionnaire public dans » l'exercice de ses fonctions >. Rien que cela!...
» Jugez de ma surprise, lorsque, le soir même, je reçois de M. Ingres, en personne, un mot chaleureux qui me félicitait d'avoir dénoncé un acte de sauvagerie et me priait de l'aller voir. Je courus, le matin, frapper à la porte de l'Institut, où demeurait le grandhomme.il était couché et me reçut néamoins; je le vois encore dans un lit immense, se démenant^ comme un singe, excité et passionné plus qu'on ne le saurait le croire. Les lessivages et prétendues réparations de M. de Niewerkerke l'avaient en effet exaspéré. « Si on laisse faire cet homme, me dit-il, » nos chefs-d'œuvre du Louvre sont perdus. Il ne sait » rien, n'entend rien à l'art : voilà ce que l'Empereur i> nous a donné ! Quand on songe qu'il fait nettoyer, ]» gratter et enlever le glacis des Rubens ! 11 ignore ^ donc que Rubens, dans ses grands tableaux, lesj> quels après avoir été esquissés par lui, étaient en- ))tièrement peints par des élèves, se bornait à placer
> çà et là^quelques touches, quelques lumières. Grâce >à votre surintendant, bientôt, de nosRubens, il ne T^ restera plus un seul coup de pincean du oiaître.
» Vous avez fait preuve de goût, jeune homme, en
> signalant ces actes de vandale^ Continuez à attaquer » ces barbares, je vous soutiendrai. Ah ! ils vous assi- » gnent : eh bien, tant mieux, j'irai vous défendre ^ au tribunal, moi! »
« En sortant de chez M. Ingres, reprit Rochefort, je me rendis chez le juge d'instruction. Là, à vrai dire, je tombai tout à fait de mon haut, lorsque ce magistrat, cravaté de blanc, me dit froidement qu'il partageait absolument ma manière de penser et qu'il blâmait vivement les procédés de restauration inaugurés par l'administration impériale. Absous à la fois par l'Institut et par la magistrature! Quel triomphe inattendu!
y> Je ne sais si la colère de M. Ingres arriva jusqu'au cabinet du surintendant. Toujours est-il que la plainte fut retirée, et le Charivari n'entendit plus parler de M. de Niewerkerke. Les travaux de nettoyage en restèrent là, après une lettre célèbre publiée par le même M. Ingres dans les journaux du temps.
» Ahl vous regardez mon Goya, fit Rochefort
avec l'orgueil un peu goguenard de tout possesseur de chefs-d'œuvre. C'est ce que j'ai de plus beau, avouez-le. »
En effet, cette toile représentant un combat de taureaux est d'une hardiesse de composition, d'une fougue de ton merveilleuse qui rappelle les Delacroix. — C'est un vrai éblouissement et le Louvre, qui a des Courbet, ferait bien d'avoir un Goya semblable à celui de Rochefort.
« J'avais le pendant aussi beau, fit ce dernier; j'ai eu la sottise et la naïveté de le céder pour rien à un monsieur de Genève. Quant à celui-là, je ne m'en déferai jamais! >
L'inspection du petit salon de la cité Malesherbes fut bientôt terminée et j'allais me retirer, quand j'aperçus une esquisse ravissante d'un enfant endormi. C'était le portrait de la petite-fille du maître de la maison. Rochefort, en effet, est grand-père». Sa fille est mariée à un Genevois, peintre de talent. Les deux fils de Rochefort sont aujourd'hui des hommes ; l'unest élève très distingué de l'École centrale; l'autre, soldat en Afrique, vient d'être désigné, pour accompagner au Congo l'explorateur M. de Brazza.
Dans cette visite artistique au marquis de Rochefort, j'allais oublier une pièce qui n'est pas la moins intéressante. C'est une terre cuite, grandeur nature
2i0 LES PETITS COTÉS DE L'HISTOIRE.
qui n'est autre que la tête de Louis XV, à vingt ans, daupiiin.
a: Ceci est une trouvaille que j'ai faite à Versailles, l'an dernier, me dit Rochefort, dans un grenier du quartier Saint-Louis. N'est-ce pas ravissant? c'est Tœuvre évidenùnent d'un grand artiste. On la croit de Goustou. Je l'ai achetée ainsi, sans socle, toute ronde. >
Et, en même temps, il saisissait l'objet pour me le mieux montrer. Rien de plus singulier que de voir Rochefort retournant, soupesant cette jolie tête royale, fragment exquis du xviii* siècle. Que de bourgeois surprenant l'infernal ennemi de l'absolutisme, jonglant ainsi avec la tête décapilée d'un roi, auraient frissonné, reculant d'épouvante, devant de sinistres rapprochements !
Fort heureusement nous sommes en république. Plus de roi, partant, plus d'échafaud. Ce sera seulement dans les premiers-Paris de T Intransigeant que nous serons admis à voir Rochefort jongler avec la belle tête des ministres ou celle de M. Grévy.
Paris, 20 octobre 1881.
Au mois d'octobre dernier, il y a un an, je publiais un article intitulé Garibaldi, qui m'attira, je dois l'avouer, plus de critiques que de compliments. J'avais osé exprimer en toute franchise, sans passion, ma pensée sur cette étrange et curieuse physionomie. Je jugeais froidement le vieux condottiere de soixantequinze ans, mutilé, perclus, paralysé, presque moribond, agitant encore le monde et, dans son pays, possédant à l'heure présente assez de popularité pour faire échec au Roi, s'il lui en prenait la fantaisie, et soulever demain la guerre civile , de la litière où il agonise !
D'où vient ce prestige? me demandai-je.Cethomme,
quel est-il ? est-ce un formidable seigneur, un puissant génie, un politique aux vastes plans, une infelligence hors ligne, un poète géant? ou bien est-ce seulement un merveilleux comédien? — Rien de cela ! L'homme est un naïf, un crédule, un esprit faible, borné, presqu'un imbécile — un innocent, si vous préférez. — Mais quelle force mystérieuse est donc renfermée dans cet individu, pour qu*il puisse, à son gré, entraîner les peuples à sa remorque et lever, sur un signe, des bandes de guerriers? — Vous voulez le savoir? Eh bien, pour moi, Garibaldi est un héros, il possède cette autorité prodigieuse, il est revêtu de ce prestige irrésistible pour une seule raison : il est sincère, il a un but, il a une foi! Puis, il faut bien le dire, cet aventurier absurde, ce casse-cou sans pondération, sans bon sens, sans esprit, aime démesurément son pays. Voilà pourquoi il éprouve une haine instinctive, irraisonnée, féroce, bestiale pour tout ce qu'il juge hostile à son indépendance, à sa liberté ! — Intrépide comme un lion, sobre, désintéressé, il a passé sa vie à guerroyer, nu et à la belle étoile. Les dangers, les fatigues, les luttes contre les éléments, les batailles ont été son unique ivresse. — Faut-il s'étonner qu'il soit légendaire? Sa vie entière explique cet entraînement, ce fanatisme qui, en Italie, a transformé Garibaldi
en demi-dieu. Sauf, peut-être, le Piémontais froid, austère, pleiù de bon sens, pratique, il n'est point d'Italien qui ne soit persuadé que Garibaldi personnifie exclusivement le vrai patriotisme. Sa bravoure, sa sobriété, son détachement de toute chose, sa simplicité, sa candeur ont placé autour de sa tête une auréole que rien ne pourra dissiper.
Il y a en effet, en lui, quelque chose de Tapôtre, de rilluminé, du meneur de peuples. Sa face placide de vieux lion est bizarre; il n'est pas jusqu'à son accoutrement qui ne parle aux masses. Chez lui, toutefois, je^ n'hésite pas à le dire, rien d'afifecté. Cet homme croit, dans la plénitude de sa conscience, accomplir une mission : les monarques, les prêtres, à ses yeux, sont les ennemis-nés, les bourreaux farouches de l'humanité. Aussi, ne prononce-t-il pas une phrase, n'écrit-il pas une ligne où n'éclate cette haine, cette horreur, qui tiennent de la monomanie et de la folie. Comme le taureau, lorsqu'il aperçoit le rouge, s'élance et ne distingue plus rien, de même Garibaldi, lorsqu'on lui parle des rois et des papes. Tel était le sens général de mon étude sur Garibaldi, que je terminais par ces mots :
« En songeant à cette existence tourmentée et féconde, à ces miracles d'héroïsme désintéressé, de dévouement, d'audace, de fidélité et^de foi, je me
prends à souhaiter ardemment pour notre France à nous, un Garibaldi chrétien, un Garîbaldi royaliste. »
Plus d'un lecteur s'émut de ce jugement. Cependant, peu de jours après la publication de l'article, quelle fut ma surprise, et je dois dire ma satisfaction, en lisant dans un des journaux les plus répandus d'Italie, VUnita cattolica, un magnifique commentaire et une approbation de mon jugement sur Garibaldi. Seulement, le grand écrivain qui dirige ce journal a précisé et développé d'une façon grandiose l'idée que je n'avais fait qu'entrevoir.
« Comme jadis, écrivait-il, Attila se fit appeler le c fléau de Dieu >, de même Garibaldi pourrait se faire dire le « fléau du Pape » (scudiscio del Papa). Le général a reçu, en effet, de la justice divine une mission qu'il ignore lui-même, et qu'il accomplit sans le savoir, la mission de flageller ceux qui ont dépouillé et persécuté l'Église. Jésus frappait de verges les profanateurs du temple sacré; son vicaire voit aujourd'hui châtiés par le fouet de Garibaldi les profanateurs de la Rome papale. Le châtiment est sublime, approprié aux crimes commis et digne de ceux qui les ont perpétrés. Garibaldi a droit à notre respect, parce qu'il est le représentant des vengeances divines, étant en personne virga furoris Domini,
LES DEDX JUSTICIERS. 245
Aux spoliateurs de Pie IX, aux persécuteurs de Léon XIII, il fait payer la peine de leurs crimes, de même qu'autrefois la Russie fut le châtiment de Napoléon I", et de nos jours la Prusse celui de Napoléon III. Voilà pourquoi, nous aussi le disons très haut : Garibaldi a reçu cette mission; il Ta reçue de la justice céleste et il a été laissé sur cette terre pour l'accomplir jusqu'au bout. On a vu disparaître de la scène du monde, les Cavour, les Bonaparte;, les Walewski, les Rattazzi, les Morny et les Mazzini ; seul, Garibaldi est demeuré, parce que Dieu a commandé qu'il fût * « la verge qui doit frapper l'échiné » de ceux qui manquent de jugement » Et virga in dorso ejus qui indiget corde. »
En relisant tout à l'heure cette grande et mystique explication de la vie de Garibaldi, je me suis pris à réfléchir, et il m'a semblé découvrir qu'il existait, en France aussi, un homme qui, en ce moment, accomplissait inconsciemment, à son insu, une haute mission divine, servant, malgré lui, d'instrument entre les mains de Dieu ! Henri Rochefort, à un autre degré et avec un caractère différent, n'est-il pas, lui aussi, € le fléau de Dieu », le fouet, la cravache dont