‹ Les petits côtés de l'histoire: notes intimes et documents inédits, 1870-1884Chapitre 13 sur 27 · Garibaldi est mort en · texte numérisé non relu

Garibaldi est mort en

la Providence se sert pour châtier les misérables et démasquer leurs desseins?

Cet homme bizarre, étrange, qui porte au front je ne sais quel signe diabolique, est en même temps la personnification et l'incarnation saisissante de l'esprit français et de la verve parisienne. — Tempérament essentiellement impressionnable, nerveux, violent, passionné, il est par moment impitoyable et féroce. Généreux aussi et désintéressé, avec ce même côté honnête et na'if de Garibaldi, il n'a cessé, comme lui, de pousser l'audace jusqu'à la folie, insouciant toujours. On dirait qu'il marche dans la vie à travers des épreuves sans nom, au milieu des péripéties dignes de la tragédie antique, avec le calme, la sérénité, la force d'un envoyé de Dieu.

Quelle destinée fabuleuse, en effet, que celle de ce patricien déclassé, de ce vaudevilliste gentilhomme devenant, non seulement chef, idole de la populace, mais guide et précurseur de l'opinion de tout un peuple. N'est-ce pas ainsi qu'il est parvenu à terrasser, à l'aide de ses petits pamphlets, le gigantesque colosse d'un empire. Ce spectacle, notre génération l'a vu! Elle a assisté à l'effondrement d'une dynastie, à la chute d'un puissant régime, qui, bafoué d'abord, s'écroula miné, rongé par le mépris, le sar-

casme et les traits envenimés de l'infernal lanternier.

La formidable catastrophe dans laquelle, avec Napoléon III, sombra momentanément la France, n'at-elle point été l'expiation de nos fautes ? Et, après la guerre, celte République, dont nous sommes encore frappés et souillés aujourd'hui, n'est-ce point le . châtiment prolongé au delà de la mesure ? Or, au milieu de nos douleurs, une lueur brille : l'homme qui avait reçu de Dieu la terrible charge de renverser, d'exécuter l'Empire est encore debout.

Si Dieu a permis que cet être singulier et sinistre échappât à des dangers inouïs et surhumains, s'il Ta préservé jusqu'ici contre mille morts, s'il Ta couvert, miraculeusement, de sa main protectrice, s'il lui permet enfin de confondre aujourd'hui ses ennemis, ses adversaires, ses complices, après en avoir vu la plupart disparaître dans le néant, depuis Napoléon III et son fils, jusqu'aux Thiers, aux Favre et aux Blanqui, c'est évidemment qu'il entre dans les vues du Seigneur de se servir de cet homme pour confondre et détruire les vendeurs qui souillent en ce moment le Temple.

Ceci tuera cela ! Nous en avons la pleine confiance, nous en avons l'absolue certitude. A l'heure actuelle, Rochefort remplit son rôle et accomplit pas à pas l'œuvre, la tâche assignée par Dieu.

Devant les attaques, devant les révélations écrasantes de l'indomptable journaliste, les lâches gouvernants du jour pâlissent, se troublent et se contredisent. D'accusé, le voici devenu accusateur ; au nom du peuple, au nom de la conscience révoltée, il sera juge, demain, peut-être ! Voilà pourquoi le puissant personnage qui passe pour le plus habile des républicains français, voilà pourquoi l'Italien &ambetta sur la tète duquel reposent les destinées de lent République, ouvre chaque matin, en tremblant, la petite feuille de Rochefort le Justicier !

De même que Garibaldi en Italie, Dieu a désigDé, a suscité Rochefort en France pour châtier les peuples et ceux qui les conduisent. L'un a pour arme, l'épée; l'autre la plume. Si le vieux condottiere survit à la plupart des chefs qui ont porté la main sur l'Église, s'il fait trembler le roitelet Humbert dans son Quirinal, le marquis des amnistiés, le roi écouté des Nouméens, demeure, lui aussi, debout sur la brèche, et peut demain, à sa guise, soulever les faubourgs frémissants. C'est à lui, à moins que ce ne soit à un autre... marquis, que la France repentante et régénérée devra sa délivrance, le jour où la poignée d'étrangers et de scélérats qui l'oppriment aura vidé notre vieux sol.

18 novembre 1877.

Ceci se passait il y a peu de mois. Nous tenons le récit de seconde main ; aussi ne pouvons nous certifier l'exactitude absolue des expressions. Toutefois, les curieux détails de l'entretien dont il s'agit nous ' ayant été rapportés presque dans les mômes termes par différentes personnes, nous pouvons affirmer que le fait est vrai, et nous n'hésitons pas à commettre une indiscrétion — si indiscrétion il y a — en répétant ce qui, d'ailleurs, ne nous a été nullement confié sous le sceau du secret.

Dans le courant de janvier dernier, quelques jours après l'échec scandaleux et inattendu infligé par les électeurs sénatoriaux du Lot à leur compatriote le

maréchal Canrobert, celui-ci rencontra dans le salon d'une ambassade H. le maréchal de Mac Mahon, président de la République. — Personne n'ignore que les relations du maréchal Canrobert, doyen des maréchaux de France, avec son collègue le maréchal de Mac Mahon, devenu chef de l'État, ont toujours été empreintes d'une irréprochable courtoisie. Bien que le maréchal président, pendant toute la durée de son pouvoir, ait cru devoir, par excès de scrupule sans doute, écarter son frère d'armes de toutes fonctions qui auraient pu le mettre en relief, le vîewr soldat a toujours affecté de ne point s'en apercevoir, et jamais une parole d'amertume ou de reproche n'est sortie de sa bouche à l'endroit du duc de Magenta.

Mais cela est en dehors de la question. Toujours est-il que le maréchal Canrobert allait officiellement et strictement rendre ses devoirs au chef de l'État et de l'armée, ainsi que le lui imposaient ses fonctions de président de la commission de classement, sans jamais décliner aucun ordre de service. Quant au président maréchal, plein de réserve, retenu sans doute par sa grandeur au rivage et au palais de l'Elysée, il ne crut pas devoir, dans toute la durée de ses fonctions politiques, franchir une seule fois le modeste seuil de son camarade et de son doyen.

Il usait de son droit de chef de l'État. Libre à lui!

Revenons à notre récit. Depuis son échec aux élections électoriales de Cahors, froissé, ulcéré outre mesure,croyons-nous, du dédain de ses compatriotes, et surtout des circonstances qui avaient accompagné la candidature officielle de son concurrent, le maréchal Canrobert, que nulle obligation, du reste, n'avait conduit à l'Elysée, s'était naturellement abstenu, de visiter le président de la République. — Leur première rencontre après les élections du 5 janvier 1877, eut donc lieu à l'ambassade d'Italie, si nous ne nous trompons. — Avant cet incident, le premier mouvement du maréchal Canrobert, lorsqu'il se trouvait dans une maison tierce, en présence du chef de l'État, était d'aller au-devant de lui, et de lui présenter son salut. Cette fois, le sénateur si durement évincé n'eut pas le courage de se précipiter audevant du Président de la République. Il l'attendit. Le maréchal de Mac Mahon, auquel n'avait point échappé cette immobilité, feignit de ne point s'en apercevoir, et, après quelque minutes, s'approcha le premier du maréchal Canrobert, auquel il tendit la main. Celui-ci accueillit cette faveur sans effusion aucune et silencieusement.

Le duc de Magenta a dans la conversation, dit-on, peu d'initiative, l'esprit lent et la répartie difficile.

L'attitude de son collègue l'embarrassa visiblement. Enfin se hasardant : c Je regrette bien ce qui s'est passé dans le Lot, mon cher maréchal. Je ne ^ous avais pas vu depuis. })

A ces mots fort malencontreux, ce fut comme un coup de bâton qui atteignit le maréchal Canrobert.

« En vérité, monsieur le Maréchal, répliqua l'interlocuteur avec vivacité, je ne comprends pas! Comment! vous regrettez aujourd'hui, dites-vous, mon échec au sénat, mon exclusion de la Chambre haute? Mais oubliez-vous donc que c'est vous seul qui les avez prononcés et voulus, cet échec et cette exclusion ! J'ai été combattu par vous, vous le savez du reste, par vous, par votre gouvernement et par vos ministres avec une âcreté, un acharnement sans pareils. Tous mes pauvres électeurs ont été traqués et sommés de me refuser leur vote. — Eh bien! oui, je l'avoue sans rougir, cet échec m'a été au cœur, et je ne croyais pas que ce dédain de mes compatriotes, ce mépris de mes longs services, dans mon pays natal pût m'attrister aussi profondément.

» Vous et les vôtres, monsieur le Maréchal, m'avez traité comme un ennemi public, un citoyen inutile, dangereux ou indigne. Vraiment, je ne m'y attendais pas ! La politique vous a fait sacrifier bien

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des amis déTOués, de nobles serviteurs : Ducrot, Geslin et tant d'autres, sans compter tous ces pauvres magistrats, tous ces fonctionnaires qui marchaient avec vous ! Il vous fallait sans doute compléter le sacrifice, en reniant votre compagnon d'armes : vous n'avez pas hésité. Je vous plains ! »

Le Président de la République se mordait la moustache, et d'autant plus mal à l'aise, que sa victime parlait haut et que nul n'osait interrompre l'entretien. Il aurait volontiers voulu y couper court; mais l'impitoyable Canrobert se complaisait à exhaler sa plainte avec sa fougue et son exubérance habituelles. L'infortuné Maréchal Président était sur des charbons ardents ; il dut tout écouter.

« Or cet amer déboire, cette mauvaise fortune, cette ingratitude de noâ concitoyens, continuait Canrobert, savez-vous avec qui j'ai l'honneur de la partager, monsieur le Maréchal, avec un autre soldat comme nous, avec un de nos collègues à tous deux, un autre maréchal ! — Celui-là, il est vrai, est un grand homme de guerre : il a illustré et honoré son pays, et, s'il lui fait si grand honneur aujourd'hui, . hélas ! c'est parce qu'il a fait bien du mal au nôtre. Ce collègueen infortune, c'est le maréchal de Moltke, qui me fut présenté comme colonel, je m'en souviens,

lorsque j'étais maréchal. Lui aussi avait pensé dernièrement que ses services et ses faits d'armes pouyaient parler en sa faveur, et qu'il lui était permis, sans être avocat, d'afTronter les suffrages.

» 11 s'est présenté, comme moi, dans son pays natal, et il a été répondu au victorieux de Mollke, comme à moi, le vaincu, par un éclat de rire, par une déroute. Nous avons été l'un et l'autre blackboulés et bafoués par nos compatriotes électeurs. Nous partageons un sort commun; on nous a tous les deux repoussés du pied. Mais, là, entre la fortune du maréchal de Moltke et la mienne, s'arrête la ressemblance. S'il a été battu par ses électeurs, il a l'orgueil, lui, et la consolation d'avoir vu son souverain et son gouvernement l'acclamer hautement comme leur candidat et le soutenir contre tous. Je n'ai pas eu le même bonheur, moi ! Mon gouvernement et le chef de mon pays m'ont combattu sans merci et m'ont marqué du sceau des indignes ! — Voilà pourquoi, monsieur le Maréchal, je ne suis pas sénateur! »

Sur ce, le maréchal Canrobert s'inclina devant le président de la République, cligna de l'œil selon son habitude et rompit ce colloque, un peu long déjà, pour le Bayard des temps modernes.

UNE SÉRIE A GOMPIÈGNE.

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