‹ Les petits côtés de l'histoire: notes intimes et documents inédits, 1870-1884Chapitre 14 sur 27 · Y0TÂ6E DANS LE PASSÉ · texte numérisé non relu

Y0TÂ6E DANS LE PASSÉ

Fontainebleau au printemps, Saint-CIoud et Biarritz Tété, Compiègne en automne, telles étaient, en général, les villégiatures impériales, sans parler des déplacements passagers à Vichy ou à Plombières motivés par la santé de TE^mpereur. — Fontainç^bleau et Biarritz étaient les deux séjours préférés de Tlmpératrice. Le château historique de François I", avec ses grandes galeries décorées p^r le Primatice, son salon chinois rempli des merveilles du Céleste Empire, et son lac entouré d'ombrages merveilleux, couvert d'embarcations de tous les pays, depuis le caïc doré du Bosphore, jusqu'à la noire gondole du Lido ; la mer de Biarritz, tour à tour si bleue et si menaçante, avec la cime dentelée des montagnes

d'Espagne et surtout avec ses souvenirs, avaient le don particulier de charmer et d'attirer notre dernière souveraine.

Toutefois Compiègne, aux allées ombreuses, aux horizons majestueux, avait le privilège de rappeler à l'Impératrice d'autres souvenirs, les plus purs et les plus graves de sa vie. N'était-ce point dans cette résidence, durant l'automne de 1852, que la jeune comtesse de Monlijo avait été distinguée par le prince qui devait l'associer à ses brillantes, comme à ses douloureuses destinées? N'était-ce pas également à Gompiègne que, la noble étrangère ayant été très ostensiblement entourée, pendant son séjour, des égards et de l'attention du chef de l'État, certaine marquise lui glissa, dit-on, avant son départ, ces mots à l'oreille :

— Songez-y, ma chère enfant! Que de fois, dans la vie, les remords sont moins amers que les regrets ! Sur ce, la belle Andalouse, dédaignant le rôle des la Vallière ou des Montespan, qu'il n'eût tenu qu'à elle de remplir, répondit fièrement: «Jamais ou toujours ! » Trois mois après, le 30 janvier 1853, la comtesse de Téba, devenue l'impératrice Eugénie, faisait son entrée solennelle dans l'antique basilique de Notre-Dame, au bruit du canon et au son des cloches lancées à toute volée.

C'est à Compiègne, dont le château se prêtait si bien aux grandes réceptions et dont la magnifique forêt constituait le plus beau cadre de chasse à courre, qu'étaient reçus généralement, du 15 octobre au 15 décembre, les nombreux invités de l'Empereur. Les réceptions comprenaient, en moyenne, quatre séries, chacune de quatre-vingts personnes environ : le séjour de chaque série variant de huit à dix jours* Ces invitations, fort recherchées, s'adressaient aux différentes catégories de la société parisienne. En dehors des familiers du château, de la Maison comme on disait alors, elles étaient distribuées entre les membres du corps diplomatique, les ministres, les étrangers de distinction de passage ou en résidence à Paris, les plus hauts fonctionnaires de l'armée et de la magistrature, les personnalités les plus saillantes du high life et de la vie élégante, enfm les sommités du monde des arts, de la littérature et des sciences.

Certains invités, appartenant à cette dernière catégorie, se trouvaient parfois au début un peu dépaysés dans ce milieu qui n'était pas le leur. Mais leur gêne disparaissait souvent, grâce au semblant de liberté laissée à chacun de vaquer à ses occupations ou à ses plaisirs, grâce surtout aux égards dont, plus que les autres invités peut-être, ceux-ci

étaient l'objet de la part de Leurs Majestés. Car les maîtres de la maison^ il faut bien le dire, se montraient infiniment plus simples et plus courtois que leur jeune entourage.

Le départavait lieu de Paris, à l'heure indiquée, par le grand chambellan, duc de Bassano. A l'arrivée du train spécial, à Compiègne, les invités montaient dans les calèches et les breaks attelés en poste, tandis que de nombreux fourgons attendaient les gens de service et les bagages. A propos de bagages, on raconte qu'on vît un jour tenir une place honorable, mais un peu encombrante, aux vingt-deux caisses à robes de la duchesse de S... Le cortège des élus défilait au grand trot, avec accompagnement de grelots et de claquements de fouet, à travers les rues tortueuses et pavoisées de la vieille ville ; puis les voitures arrêtées devant le perron, chacun des hôtes impériaux gravissait, avec plus ou moins d'émotion, de fierté et de plaisir le perron du palais. Dès l'arrivée au château, l'invité était conduit à l'appartement, qu'il devait occuper. Ces appartements dont l'importance variait naturellement, selon le rang de leurs occupants, étaient tous très confortables et comprenaient généralement au moins une chambre et un petit salon par personne. — Dès lors, on était condamné à la vie de château avec son luxe le plus

large, le mieux entendu et avec des châtelains dont la plus grande préoccupation était de faire paraître le temps court à leurs hôtes, ce à quoi ils réussissaient quelquefois.

Les distractions, en effet, étaient nombreuses et variées. Nul, d'ailleurs, — avait-on soin de dire, — n'en prenait que ce qu'il lui plaisait ; et chacun à sa guise, sauf aux heures des repas, auxquels c'était un devoir pour tous de paraître, pouvait, ou rester confiné dans son appartement, ou se livrer à une occupation en rapport avec ses goûts. Deux fois par semaine, il est vrai, chasse à courre à laquelle les invités prenaient part, soit à cheval, soit en voiture. Les cavaliers privilégiés, auxquels avait été octroyé le boutoriy portaient l'habit vert à parements de velours grenat galonné or et argent, la botte molle et le lampion à plumes noires. Les autres arboraient soit l'habit rouge et la botte à revers, soit telle tenue de cheval qui leur convenait. Les plus intrépides d'entre les dames ne craignaient pas d'affronter les fatigues d'un galop qui se prolongeait parfois pendant plusieurs heures, jusqu'au moment où les trompes sonnaient l'hallali, aux étangs de Vieux- Moulin ou dans quelque taillis souvent fort éloigné de la ville.

Les grands chars à bancs^ chargés de toilettes aux nuances claires, attelés de six vigoureuses postières, avec cette élégance inimitable que le général Fieury avait su imprimer aux écuries impériales, roulaient au bruissement cadencé des grelots, sur l'épais gazon jonché de feuilles mortes tapissant les longues allées de la forêt.

— Quels délicieux souvenirs, et quelles impressions inoubliables de ces jours d'automne ! nous disait récemment une charmante invitée de Compiègne; le soleil plaquait de taches jaunes les plus hautes cimes des vieux chênes; de temps à autre, un piqueur, appuyant la meute ou ralliant quelques chiens égarés, traversait l'allée, la trompe au poing, disparaissait sous bois, en égrenant dans Tair les notes de sa fanfare. Parfois, — bonne fortune assez rare, — le cerf passait en vue des voitures, la tête renversée en arrière, suivi de près par une vingtaine de chiens et au loin par un groupe de veneurs clairsemés. C'était à peu près tout ce qu'il était permis d'espérer, car il était bien rare que les voitures, n'ayant pour se guider que les appels des trompes et la voix des chiens, pussent arriver à l'hallali et voir servir la bête aux abois par un employé de la vénerie, à défaut d'un invité de distinction.

Les plaisirs de la chasse à tir alternaient avec ceux

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de la chasse à courre. Les invités di primo cartelloy ministres, ambassadeurs, chassaient avec l'Empereur dans les tirés réservés, où les chevreuils et les lapins foisonnaient, où les faisans s'envolaient en véritables bouquets de feu d'artifice. Les invités d'une catégorie inférieure chassaient danslaforétde Laigue, dont les layons, pour être moins fournis en gibier que les tirés réservés, offraient néanmoins de quoi contenter les fusils les plus difficiles.

Du reste, entière liberté laissée aux invités, programme qu'il eût été malséant, néanmoins, de prendre à la lettre. Après le déjeuner, des calèches, des vis-à-vis étaient à la disposition et aux ordres de ceux qui, à la chasse et aux excursions en bruyante société, préféraient une promenade en petit comité. Le parc offrait à tous ses jeux d'arc et de crocket, ses tonnelles si favorables aux causeries intimes et même à la rêverie à deux. Les gens graves, ennemis des distractions frivoles, se retiraient dans la bibliothèque du château, qui leur ouvrait ses rayons chargés des publications les plus récentes et ses abris hospitaliers ouatés de ce silence cher aux lecteurs.

Les jours où il n'y avait pas chasse, c'étaient de

longues promenades en forêt, dont le but était

généralement une visite au château de Pierrefonds.

Wi LES PETITS COTÉS DE L'HISTOIRE.

réesy elle coapait coart à ces entrainantes causeries, fort différentes des racontars, des banalités de cour et des plaisanteries plus ou moins délicates de certains familiers de la maison.

La toilette du soir était une importante affaire. Au château de Compiègne, en effet, se préparaient les modes de l'hiver; c'est là que les célèbres couluriers lançaient leurs créations bvorites. Ce fut, durant ces années brillantes, — il faut malheureusement l'ayouer, — comme un délire, une orgie de luxe à outrance dans les toilettes féminines. Combien de ruines, hélas ! que de troubles irréparables dans les ménages, survenus à la suite d'une invitation à Gompîègne. — Certaines nobles étrangères nous furent particulièrement fatales, et il est inutile de prononcer des noms. Afin de refréner ces tendances, l'Impératrice s'étudia, mais un peu tard, dans les dernières années, à donner elle-même l'exemple de la simplicité. Le mal était fait.

La culotte courte et le bas de soie noire étaient de rigueur pour les hommes. Les dîners, fort délicats et servis somptueusement, commençaient à sept heures et duraient une heure à peine. A part les places immédiatement voisines de Leurs Majestés, pour lesquelles les désignations étaient faites à l'avance, les

convives s'asseyaient comme ils l'entendaient et se groupaient suivant leurs préférences. Après dîner, les jours de chasse à courre, on se pressait aux fenêtres qui donnaient sur la grande cour du château, pour assister à la curée aux flambeaux. Merveilleux spectacle que celui de ces cent chiens, contenus par le fouet du premier piqueur, et dont la voix se mariait aux fanfares de vingt trompes de chasse, le tout éclairé par soixante torches portées par autant de piqueurs et de valets de pied en grande livrée !

Chaque semaine, bal à grand orchestre. Les notabilités de la ville de Gompiègne et les officiers de la garnison y assistaient. Les autres soirs, on dansait, en petit comité, au son d'un piano mécanique, dont on a tant reproché à M. Viollet-le-Duc d'avoir tourné la manivelle.

Une ou deux fois par série, les acteurs des Français, du Gymnase ou du Vaudeville venaient représenter, sur la scène du petit théâtre du château, la pièce en vogue. Leurs Majestés et leurs invités occupaient une immense loge de face, laquelle tenait presque toutes les premières galeries et présentait comme un fourmillement étincelant de pierreries et de décorations appartenant à tous les ordres de chevalerie connus en Europe. Le reste de la salle était

abandonné aux aatorités et aux habitants de Cornpiëgne, à la seole condition, poor cesderniers, d'être en tenue de soirée. Une brave dame de la ville — assez peu au courant des usages mondains — se présentant, un soir, pour entrer dans une loge très en évidence, s'en vit refuser l'entrée par l'huissier préposé à cet effet, sous prétexte qu'elle était en chapeau et robe montante : c N'est-ce que cela, mon garçon? » lui répondit-elle. Arrachant son chapeau, dégrafant sa robe et son col, rabattant et chiffonnant le tout avec plus d'empressement que d'art, la bonne dame panrint à mettre à nu une quantité suffisante de gorge et d'épaules pour réduire au silence l'huissier stupéfait. Ceci fait, elle entra triomphalement dans sa loge, où elle savoura la Famille Benoiton avec un plaisir exempt d'embarras.

A ces représentations, les délicats préféraient les représentations intimes, dans lesquelles les invités jouaient eux-mêmes des charades ou des revues dues à la plume d'un auteur à la mode on d'un des familiers du château. Les allusions et les couplets de circonstance, comme on doit le penser, y tenaient la première place et Ton faisait grande dépense d'esprit et d'entrain, et surtout de flatteries.

Tel était le programme à peu près invariable des

divertissements offerts aux invités de chaque série. Si tous n'y avaient pas pris un égal plaisir, si quelques-uns rentraient au logis avec de sanglantes égratignures d'amour-propre, absolument dégoûtés des grandeurs, tous emportaient au départ le même souvenir de l'affabilité et du gracieux accueil de Leurs Majestés.

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