A PROPOS D*DN LIVRE D'ART
Je n'ai rencontré M. Emile OUivier que deux fois dans ma vie. La première fois, ce fut rue Saint- Guillaume, en allant visiter son beau-père, Tabbé Liszt. Ce dernier, avec lequel j'avais conservé, depuis mon séjour à Rome, de très affectueuses relations, descendait régulièrement chez M. OUivier, chaque fois qu'il traversait Paris. C'est là que je fis la connaissance du jeune député de la Seine, et ma première impression, je l'avoue, fut très favorable. L'homme me parut simple, bon, enthousiaste, etd'une grande sincérité dans ses admirations, dans ses haines.
1. Une Visite à la chapelle des Médicis, dialogue sur Michel Ange et Raphaël —par M. Emile OUivier.
J*étaîs accompagné par un de mes amis, italîanîssime et îùfinimenl plus libéral que moi. Aussi ce dernier s'entendit-il à merveille avec notre interlocuteur.
C'était en 1866, je crois ; M. OUivier, s'improvisant journaliste, publiait alors dans la Presse une série d'articles assez peu appréciés du reste. Il pre^ nait son nouveau métier avec tant d'ardeur, il y mettait tant de passion, qu'il voulut bien nous lire les épreuves de l'article qui devait être publié le soir même et celui du lendemain.
C'était fort beau, en vérité, très éloquent, très habile; mais nous pensâmes que ces belles pages, vrais morceaux de philosophie politique, devaient être peu goûtés des lecteurs du boulevard et des abonnés de province.
On causa de l'Italie, de Rome, et je n'oublierai jamais, avec quel tact, quelle modération et quel sentiment religieux, le député libéral nous parla de l'antagonisme qui existait entre le pape et le roi d'Italie. J'ai rarement vu un homme, s'exprimant avec plus de charme et d'onction. N'eussent été la vivacité, le feu, l'exaltation qu'il déployait en défendant ses thèses, on l'aurait pris aisément pour un homme d'église. Tout l'appartement de M. OUivier, et surtout le cabinet, dans lequel nous fûmes reçus, avait je ï>e sais quoi de simple, d'austère et de janséniste qui s'ac-
cordait parfaitement, du reste, avec la physionomie da maître de la maison.
— Cet homme-là, certainement, sera ministre un jour, disais-je à mon ami, en descendant le petit escalier de la maison rue Saint-Guillaume, mais il me parait bien vertueux et bien passionné pour devenir, et surtout rester, un homme des Tuileries.
La seconde fois que je saluai M. OUivier, ce fut à une réception de la place Vendôme, peu de jours après son avènement au pouvoir, en 1870. Ce que nous avions prévu, mon ami et moi, s'était réalisé. Après le livre du 19 Janvier^ l'éloquent orateur élait devenu ministre et son entrée aux affaires semblait indiquer, dans la politique intérieure de la France, une ère .nouvelle de libertés sages et d'apaisement. Pour peu qu'on soit de bonne foi, il faut bien se l'avouer : ce fut alors pour tous les hommes aimant sincèrement et intelligemment leur pays un moment de joie et de confiance extrêmes. Combien, aujourd'hui, parmi les bonnes âmes qui jettent avec mépris la pierre au ministre déchu, ont acclamé et béni son avènement!
Les réceptions de la place Vendôme prirent les proportions d'une manifestation politique. Tous les anciens ministres du roi Louis-Philippe tinrent à honneur de venir féliciter leur jeune successeur.
C'est alors qu'on vit, dans les salons de la chancellerie si déserts du temps de M. Baroche, les Guizot, les Thiers, les Rémusat, les... etc., etc.
— Puisqu'il en est ainsi, disaient les plus sages, nous ne pouvons persister à sacrifier le pays à nos regrets. — Si l'Empire pratique sincèrement le régime constitutionnel, pourquoi ne nous rallierionsnous pas à lui? Les princes d'Orléans ont, hélas ! perdu toute chance, puisque, en dehors d'eux, sans révolution et sans secousse, nous allons jouir des libertés qu'ils auraient données. Plus de régime absolu, plus de gouvernement personnel; le pays désormais aura voix au chapitre et les Français seront libres et prospères.
Depuis, hélas ! que de douleurs, de hontes et de ruines! M. Ollivier fut-il, à son insu, le jouet du souverain, un instrument entre les mains de telle coterie et de tel homme, enfin une victime sacrifiée, dupe d'intrigues et de jalousies de Cour? — C'est ce que nous ne chercherons pas à approfondir. D'autres, mieux au courant de ces mystères, révéleront sans doute un jour toute la vérité.
Ce qu'il nous est permis toutefois d'admirer hautement et de constater, c'est l'attitude vraiment digne de M. Ollivier depuis la chute de l'Empire. Tandis que les Benedetti, les Jules Favre, les Saint-Yallier
et les Faîlly se déchiraient à Tenvi, et cherchaient à jeter les uns sur les autres la responsabilité de fautes et de malheurs irréparables, donnant ainsi à l'Europe le douloureux spectacle de récriminations personnelles, où le patriotisme, hélas ! n'entrait pour rien, l'ex-ministre Emile Ollivîer, dont le plus grand crime avait été d'être un jour populaire, se retirait en Italie et se condamnait au silence.
Voici, depuis deux ans, le premier signe de vie que donne l'ancien garde des sceaux. L'œuvre qu'il publie aujourd'hui n'est ni une récrimination, ni un plaidoyer politique ; c'est une des plus remarquables études qui aient été faites sur Michel-Ange et sur Raphaël, et nous ne croyons pas nous tromper en ajoutant que ce livre de M. Ollivier sera plus apprécié par nos petits neveux que son 19 Janvier et autres ouvrages de politique éphémère.
Que de pages ont été écrites à propos de ces deux grands génies, lesquels, — il faut bien le dire — font plus d'honneur à l'humanité que les guerriers les plus intrépides et les orateurs les plus diserts.
Les aperçus de M. Ollivier sont d'une grande élévation de pensée et de style, et son dialogue sur l'art contient des idées neuves, ingénieuses, rehaussées par une forme exquise vraiment digne du nouvel académicien.
« Michel-Ange est de la race des puissants; Raphaël de celle des charmeurs, » nous dit M. Ollivier ; et quoi de plus vrai ? A ce propos, nous serions tentés de ranger Tancien ministre dans la race des charmeurs. M. Emile Ollivier, en effet, a tellement le don de séduction et de charme, que parfois même on serait tenté de lui reprocher de se charmer lui-même.
Le caractère et la vie des deux grands artistes sont étudiés dans le livre de M. Ollivier, avec plus de soin encore que leur œuvre :
« On ne comprend vraiment, dit-il, une œuvre d'art que si, après l'avoir admirée en homme du métier, puis en poète, on la replace dans le milieu où elle est éclose, et surtout si l'on s'initie à la vie morale de celui qui l'a produite ; créer, n'est-ce pas donner le plus intime de soi-même ? Gomment donc saisir le sens profond d'une création, si l'on ignore la passion ou l'idée qui animait l'artiste au moment de l'effort créateur. Dès qu'on ne croit pas que la lecture matérielle ait été la préoccupation exclusive des peintres ou des sculpteurs inspirés, il n'y a pas d'autre méthode qui puisse rendre leurs chefsd'œuvre intelligents et parlants. — Veux-tu savoir ce que signifient ces statues? Demande-toi d'abord ce qu'était Michel-Ange et ce qu'il pensait. »
Alors, en traits éloquents, H. Ollivier retrace la vie tourmentée et inquiète du grand Florentin, dont le génie a jeté tant d'éclat au milieu des douleurs et des désastres de sa patrie.
La seule allusion politique, la seule note personnelle que nous trouvons dans ce livre et qui découle, il faut le dire, du sujet lui-même, est le tableau de Florence au xiv* siècle.
« D ans l'œuvre gigantesque entreprise par Michel- Ange sur l'ordre du maître, le tombeau des Médicis, une statue est restée inachevée. Le/otirestinachevé. En cela se déploie le génie de Tartisle. Le Jour représente l'effort vaillant et les satisfactions joyeuses de la vie, le développement des choses et Tépanouîssementdes êtres. Où tout cela est-il en 1529 (ne pourrions-nous pas lire en 1872?) et dans les années suivantes? De toutes parts, l'abandon etla défaillance ; le peuple se soumet à l'étranger avec une résignation oublieuse: il raille ses maîtres et il les subit; il condamne la lutte voulue par lui-même ; quelques-uns seulement se tiennent à l'écart dans une attitude stolque et refusent à la fortune le droit de disposer de leurs sentiments et de leurs opinions ; toute justification leur paraîtrait une dérision, un abaissement, ils se taisent etgardent intact l'honneur delà parie en attendant l'heure de la venger et de la refaire. i>
Avons-nous besoin de dire avec quel amour, avec quelle tendresse, Emile Ollivier s'arrête sur la vie et sur l'œuvre du divin Raphaël ?
Pour quiconque aime l'art avec passion, pour' quiconque a eu la bonheur d'étudier longuement et d'admirer en Italie les grands maîtres, le livre de M. Ollivier sera une lecture singulièrement attrayante. Chacun y retrouvera, exprimées avec toute l'ardeur, le feu et la délicatesse d'un véritable écrivain, les impressions et les émotions profondes qu'il a ressenties lui-même.
Quant aux esprits sceptiques, à ces âmes desséchées, flétries, dédaignant les hauteurs auxquelles elles ne peuvent atteindre, nous les plaignons dans toute la sincérité de notre cœur. N'est-ce pas surtout aux jours d'épreuve et de tristesse, au milieu des amertumes du présent, qu'il faut regarder au-dessus de nos têtes et chercher l'idéal !
<^ Je voudrais, ô mes amis, dit M. Ollivier dans sa lettre préface, écarter un instant votre pensée de ce qui trouble, et la conduire vers ce qui calme, non pour vous consoler, mais pour renouveler vos forces et les accroître. Voilà pourquoi je vous envoie ces pages; accueillez-les avec affection. Après avoir vécu quelques heures en compagnie des maîtres du
Beau, vous supporterez mieux le poids du jour. »
Je crois, en efiFet, que la lecture du petit livre de M. Ollivier sera une lecture plus utile, plus saine et plus agréable que la lecture des discours complets de M. Gambetta.
Peu de jours après la publication de Tarticle qu'on vient de lire, je recevais de M. Emile Ollivier, la lettre suivante. Je la transcris malgré ses éloges hyperboliques.
« (Piémont^ Pollone, 23 octobre 1872.
» Monsieur,
» Lorsqu'il y a quelques mois je lisais avec ravissement le volume que vous avez écrit sur l'Italie, que j'admirais la grâce facile, souple et en même temps aiguisée de finesse de vos récits, le relief de vos portraits, la pénétration de vos jugements, et que, dans vos souvenirs, je trouvais plus de lumières sur une époque intéressante, que dans beaucoup de livres solennels, je ne pensais pas que j'aurais à vous adresser bientôt un remerciement personnel. Un ami m'envoie votre article sur mon livre. J'en suis
profondément touché. J'ai toujours été sensible aux témoignages de bienveillance; mais il est des heures dans la vie où on les reçoit avec plus d'émotion et d'un cœur plus reconnaissant.
» Croyez que je n'oublierai pas combien vous avez été aimable et bon pour moi.
» Veuillez croire à mes sentiments de cordiale sympathie et de gratitude.
» Signé : e. ollivier. »
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DUGD AUMALE