AMIRAL DE GUEYDON
Paris, 22 mars 1880.
L'autre soir, dans un salon, à propos des sottises entassées en Algérie par le gouverneur Albert Grévy, on parlait de notre colonie d'une façon assez intéressante. J'en ai retenu quelque chose et il me paraît utile de le reproduire, d'autant plus que peu de Français soupçonnent ce qui se passe hors de France. — Il y avait là plusieurs personnes ayant séjourné en Algérie : un général, un magistrat, un financier et un ancien député.
Le vieux député, un des plus anciens habitants de la colonie, tenait le dé de la conversation, un peu à l'exclusion de ses compagnons, mais non sans profit pour tous.
— Quels furent, à votre avis, lui demanda quelqu'un, les meilleurs gouverneurs de l'Algérie?
— Il y en eut trois, fit-il sans hésiter, qui ont laissé dans le pays des souvenirs, des traces ineffaçables et dont le nom devrait être inscrit en lettres d'or de vingt pieds de haut sur la place du Gouvernement : le maréchal Bugeaud, le duc d'Aumale et l'amiral de Gueydon !
Depuis le 14 juin 1830, jour où l'armée et la flotte du roi Charles X plantèrent le drapeau de France sur la terre d'Afrique, jusqu'à l'année 1880, où un mauvais avocat gouverne la seconde France, que d'expériences, que de transformations, ont été tentées dans notre infortunée colonie !
Il faut, en vérité, que cette contrée privilégiée, béniedeDieu, possède une force inépuisable de vitalité et de richesse, pour avoir supporté tant de secousses et les caprices de tant de vice-rois incapables. Eh bien, malgré tout, la colonie vivra, tant que ne sera point effacée la puissante empreinte de la main du grand soldat qui, après l'avoir conquise, posa les bases indestructibles de son organisation.
Le maréchal Bugeaud, que j'ai connu, lorsqu'il débarqua pour la première fois en 1836, était un homme sans pareil, une des plus grandes figures de ce siècle. Ne faut-il pas que cela soit, pour qu'au-
jourd'hui, après plus de trente ans, il n'existe pas une tribu où son nom ne soit prononcé avec respect?
Le duc d'Aumale vint après. Le jeune général avait longtenips servi et combattu sous le vieux maître; aussi connaissait-il tous ses secrets de domination^ lorsqu'il lui succéda comme gouverneur général en 1847. L'Arabe, aristocrate de race et de sentiment, comprit qu'il devait obéir au fils du souverain, et plus d'un grand cheik fut fier d'être soumis à un toi émir. Pendant les huit mois que dura la mission du prince, ce qui fut inauguré de grand, d'utile dans l'administration de la colonie, par l'initiative de ce général de trente ans ne saurait se dire. La vie du duc d'Aumale a été entrecoupée par le sort ; mais, partout où il a paru en première ligne, il s'est révélé hors pair. Les actes de son gouvernement d'Algérie, ses instructions, sont restés légendaires. — Vingt-quatre ans plus tard, de douloureuses circonstances l'improvisaient président d'un conseil de guerre appelé à juger un maréchal de France. Tous, autant que nous sommes, avons présents encore la merveilleuse intelligence, l'impartialité, le calme, l'autorité avec lesquels il conduisit les poignants débats où se déroula notre histoire. Ne nous disiez-vous pas alors, général, et vous mon-
sieur le conseiller, que personne en France n'eût été capable de mieux remplir une si lourde tâche?
En vérité, Messieurs, ajouta notre parlementaire, qui oubliait alors tant soit peu l'Algérie, il est bon parfois, de se souvenir de ces choses, et de constater qu'il n'est pas un seul de nos princes de la Maison de France qui ne possède dans les veines une parcelle du sang de Henri IV et de Louis XIV! Je ne sais ce que réserve l'avenir. Quel chef de dynastie en vérité, pouvant disposer d'un tel bras droit, d'une âme si fortement trempée, ne pourrait utilement demain tenter de grandes entreprises!
Revenons à l'Afrique. J'ai encore présent à la mémoire, moi qui faisais partie, en 1827, de l'expédition Duperré, le départ du Prince gouverneurgénéral le 3 mars 1848. Ce fut une des plus grandes douleurs, un des plus navrants spectacles de ma vie. La pluie, ce jour-là, je m'en souviens, tombait à torrents. La place, les quais d'embarquement regorgeaient de foule. Lorsque le Prince parut, accompagné des siens, le Prince et la Princesse de Joinville, ce fut une explosion de cris, de larmes et de lamentations. Les Arabes se jetaient à ses pieds ; chacun voulait le retenir ; les officiers, les soldats pleuraient comme des enfants'. Les Princesses étaient entourées par les femmes qui sanglot-
taient. Lear canot était rempli de fleurs que chacun y apportait. Nous sentions tous qu'avec le Prince s^éloignait l'àme de la vieille France. Ah ! si notre che était resté, s'il avait dit un mot, fait un geste ! L'armée entière, toute l'Algérie se serait soulevée ; et alors que se fût-il passé en France?
La mascarade de 1848 et l'installation de rEmpire, reprit l'Algérien, nous apportèrent les proscrits de Juin envoyés par Cavaignac, puis les internés du 2 Décembre. Dès lors, ce fut un usage de déver-« ser sur la malheureuse colonie toutes les impuretés de la France. Elles ont fait souche, ces impuretés, et sont devenues insensiblement l'essence même de la colonie. Jugez si, avec ces éléments d'indiscipline, de paresse, d'impuissance et d'envie, nous avons eu du mérite à arriver à un résultat. L'armée, Dieu merci, n'a jamais été entamée ; c'est elle seule qui a fait, qui a sauvé et qui maintient l'Algérie.
Passons les gouverneurs généraux de l'Empire; il y en eut de médiocres, de nuls, aucun d'illustre et de vraiment fort. Le maréchal de Mac-Mahon fut le dernier.
Survinrent nos désastres et la République avec. Les Arabes profondément humiliés d'avoir pour maîtres des juifs, des avocats déclassés, des révolutionnaires en rupture de ban, qui chassaient les
généraux après leur avoir arraché leurs épaulettes, se soulevèrent en masse. En quelques jours, la grande œuvre du maréchal Bugeaud faillit s'effondrer ; il s'en fallut de fort peu que l'Algérie ne vît de nouvelles Vêpres siciliennes, et que notre belle colonie n'échappâtauxmainsdelaFrance républicaine. Après quelques intermèdes de coquins ridicules et sinistres^ sans parler des monstrueux décrets du citoyen Crémieux, le calme revint sous H. Thiers, et la révolte fut étouffée, grâce aux bataillons décimés de notre armée valeureuse.
Un homme parut enfln à Alger : ce fut Tamiral comte de Gueydon. Tout était à reconstruire. Le trouble, la discorde, la ruine régnaient partout. Les municipalités (quelles municipalités !) étaient maîtresses; Tarmée désorganisée, Tautorité bafouée; partout la terreur, la misère. L'amiral, ancien gouverneur de la Martinique, comprit le mal, l'envisagea froidement, et sans hésiter, sans tâtonner, se mit le lendemain à l'œuvre. Ce Breton, dont le nom parmi nos contemporains est infiniment moins connu que celui de Floquet, de Jules Favre ou du colonel Langlois, est une des organisations les plus puissantes, une des intelligences les plus vastes que l'on puisse rencontrer. Dans la marine, on sait ce qu'il vaut; malheureusement, ce n'est pas assez. L'amiral de
Gueydon, premier ministre eût relevé la France.
L'amiral est un tempérament autoritaire, sans doute; mais, par son esprit pratique, sa volonté indomptable, cet homme de fer a accompli des prodig-es. — Suivons-le : par exemple, il ne prend ni la peine, ni le temps de tourner, de franchir les obstacles, il les écrase. Merveilleusement doué, il comprend et devine tout et devient à la fois créateur et organisateur. Ce qu'il a fait pendant Tespace de temps qu'il a gouverné l'Algérie tient du miracle. A peine débarqué depuis un mois, les derniers feux de l'insurrection brûlant encore, il avait levé et obtenu sur les tribus frémissantes, un impôt formidable, que nul parmi les fonctionnaires algériens les plus consommés n'eût osé rêver.
Le régime du bon plaisir, en dépit de toutes les constitutions, est, il faut l'avouer entre nous, la seule loi qui régira longtemps encore la nouvelle France. Lorsque le pouvoir absolu se trouve entre les mains d'un homme de la valeur de l'amiral de Gueydon, et que, de plus, cet homme de génie est aussi intègre, aussi pur, aussi désintéressé que ce Breton, catholique et croyant, il n'est rien qui soit impossible. En deux ans, notre marin gouverneur général civil, malgré quelques velléités de résistance et d'inertie de l'armée de terre, malgré une presse infâme, mal-
gré les instruments inhabiles, hostiles ou véreux placés entre ses mains, a accompli une tâche que d'autres gouverneurs auraient eu peine à ébaucher en vingt ans.
C'est là que j'ai vu se manifester, dans toute son étendue, la force de la volonté unie à une haute intelligence et à une ténacité sans bornes. Le projet rêvé la nuit, le travail conçu et élaboré le matin, dans sa large cervelle, étaient ordonné le soir, et bon gré mal gré, il fallait le lendemain obéir et exécuter. L'impulsion qu'un homme de décision et d'initiative imprime aux autres hommes placés sous ses ordres, peut soulever des montagnes. En voyant de près le vice-amiral de Gueydon, j'ai entrevu ce qu'avait pu faire Napoléon P'. L'ordre, la sécurité rétablis, les villages incendiés sortant comme par enchantement de leurs ruines, des routes créées, des plantations nouvelles couvrant le sol, des centres de population ordonnés, le séquestre effectif étendu sur d'immenses territoires de vaincus, des lotissements, des partages exécutés sous l'œil du maître, l'administration, la magistrature expurgées, la religion respectée. Voilà, en quelques mots, l'œuvre de l'amiral de Gueydon.
C'en est assez de l'Algérie pour aujourd'hui, reprit l'ex-député ; nous reprendrons la conversation.
Brisons-là, d'autant mieux c|u'après avoir prononcé le nom de trois hommes considérables, utiles, patriotes, honorés et respectés par leurs ennemis eux-mêmes, il serait tout à fait malséant de parler de leur étrange successeur, Tavocat Grévy !