M. DUFAURE AU MONT-YALÉRIEN
Janvier 1880.
J'ai toujours eu un grand faible pour M. Dufaure : pourquoi? Je suis encore à me le démander. Quoi qu'il en soit, ce vieux et austère républicain, né en 1798, aura eu la rare fortune d'avoir successivement servi de ministre au roi Louis-Philippe, au général Cavaignac, à Napoléon III, à M. Thiers et au maréchal de Mac-Hahon, sans que sa belle réputation de candeur et de probité politique ait été ternie par le plus léger soupçon d'ambition ou d'hypocrisie. Il est de ceux que chacun admire, estime et vénère de confiance, H. Dufaure eût-il commis, en secret, les crimes les plus énormes, ce qui parait assez invraisemblable, sa mémoire n'en demeurera pas moins immaculée.
On Ta dit catholique croyant et fervent; ceci, joint à son caractère sûr, mais peu sociable, à la pureté de ses mœurs, à Thonorabililé absolue de sa vie privée, le rend, en effet, bien supérieur et peu semblable à la plupart des grands hommes de son temps et de son parti.
Le seul reproche que nous puissions adresser à M. Dufaure, c'est d'avoir cherché à acclimater très consciemment la République modérée en France, ce qui est à la fois, selon notre ami J.- J. Weiss, « une bêtise et une impossibilité ».
Quoi qu'il en soit, voici une histoire piquante qui le concerne, et dans laquelle le rude sanglier de la place Vendôme joue un rôle attendri.
Ceci se passait en décembre 1852. L'élu de la nation venait de « sortir de la légalité pour rentrer dans le droit ». Avec l'assentiment et la complicité de la France entière, il faut bien, hélas! l'avouer, l'hôte de l'Elysée venait de « replacer la pyramide sur sa base )), et, selon le mot du temps, les bons commençaient à relever la tète et les méchants à trembler. — Pour arriver à ce résultat, le prince Louis Bonaparte avait suspendu l'exercice des libertés nationales. Sans se donner la peine de faire un triage, il avait supprimé, provisoirement, tous ceux, bons ou mauvais, qui faisaient obstacle à ses desseins, aussi