‹ Les petits côtés de l'histoire: notes intimes et documents inédits, 1870-1884Chapitre 18 sur 27 · M. DUFAURE AU MONT-VALÉRIEN · texte numérisé non relu

M. DUFAURE AU MONT-VALÉRIEN

bien ses ministres d'hier que ceux qui devaient solliciter Thonneur de le devenir un jour.

Donc, avec ses malheureux collègues de TAssemblée, les députés saisis à leur domicile et les députés arrêtés à la mairie du 10* arrondissement, M. Dufaure avait été emprisonné. Les uns gémissaient à Vincennes, les autres au Mont-Yalérien. Parmi ces derniers, M. Dufaure était un des plus anxieux et des plus accablés. Ce n'était pas précisément le dépit et l'exaspération d'avoir été joué par un chef politique qui remplissaient alors l'âme de M. Dufaure : un sentiment d'un ordre plus intime et plus personnel l'agitait. Au moment de son arrestation, l'ancien ministre avait laissé madame Dufaure souffrante, et les fatalités de la politique venaient d'arracher violemment M. Dufaure à son foyer, la veille même du jour où il attendait un héritier. Les prisonniers, ayantobtenu de communiquer par lettre avec leur famille, M. Dufaure fut exactement informé de l'heureuse issue. Aussi n'hésita-t-il pas à solliciter du directeur de la prison la faveur de s'absenter pendant quatre heures et de demeurer prisonnier sur parole, le temps de se rendre auprès de madame Dufaure et de serrer dans ses bras le nouveau-né. L'autorisation, transmise au ministre, fut immédiatement accordée, et M* Dufaure se hâta d'en profiter.

A l'heure indiquée, nouveau Régulus, M. Dufaure venait reprendre ses chaînes et frappait à la porte de la prison. — Le guichetier ouvrit bien la porte, mais se refusa absolument à recevoir son pensionnaire. « Avez-vous un ordre d'écrou? — Non! — Eh bien, Monsieur, impossible de vous incarcérer. ^

M. Dufaure se rendit aussitôt chez le directeur, qui se refusa péremptoirement à réintégrer l'ancien garde des sceaux. Celui-ci criait, pestait, et insistait pour regagner à tout prix sa cellule, profondément humilié dans sa dignité et dans son honneur de ne plus partager le sort de ses collègues.

— Vous n'avez qu'un moyen de salut, lui dit spirituellement le directeur ; allez voir le ministre de l'intérieur et obtenez de lui un permis d'emprisonnement. J'ai reçu hier, pour vous, un ordre d'élargissement; je suis l'esclave de mon devoir et ne puis, de mon autorité privée, vous écrouer de nouveau.

Le cœur plein de colère, M. Dufaure reprit le fiacre qui l'avait amené au Mont-Valérien et se fit conduire rue de Grenelle-Saint-Germain, chez le comte de Morny, ministre de l'intérieur.

Le député se fit annoncer. -— Le ministre reçoit son collègue vaincu avec sa grâce et son amabilité légendaires. Il s'enquiert surtout, avetc le plus vif des inté-

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