‹ Les petits côtés de l'histoire: notes intimes et documents inédits, 1870-1884Chapitre 19 sur 27 · M. DUFAURE AU MONT-VALÉRIEN · texte numérisé non relu

M. DUFAURE AU MONT-VALÉRIEN

rets, de la santé de madame Dufaùre et félicite sincèremeat le père de l'heureux événement.

— Que puis'je pour vous en ce moment, mon cher collègue?

— Vous savez de quoi il s'agît, monsieur le ministre, reprit froidement le député. J*ai deman'dé la liberté pour quelques heures, et je viens me reconstituer prisonnier. Le directeur de la prison exige, pour me réintégrer, un ordre de vous.

— Âh! quant à cela, reprit malignement M. de Morny, impossible de vous satisfaire, monsieur Dufaùre ! Le directeur a agi par mes ordres, et, pour rien au monde, le président de la République ne voudrait vous enlever aujourd'hui aux joies de la famille.

— Mais, Monsieur, reprit avec vivacité Tex-prisonnier, je ne veux nullement me séparer de mes collègues ; je tiens à partager leur sort, et je refuse • péremptoirement toute faveur et toute grâce.

— Encore une fois, monsieur Dufaure, fit le ministre en se levant, vous êtes libre, et, comme votre liberté ne nous semble créer aucun danger, vous ne serez pas écroué, malgré votre désir. Après tout, quand on désire, autant que vous, rester en prison, on ne demande pas à en sortir. Pardonnez-moi de ne pas vous retenir plus longtemps et souffrez que

je VOUS quitte ; vous le devez comprendre, je suis fort occupé.

Et le comte de Morny se retira en saluant son solliciteur évincé.

M. Dufaure en fit autant et reprit tristement, et la tête basse, le chemin du logis conjugal, jurant bien que, si jamais la destinée le ramenait en prison, il réfléchirait longtemps avant de réclamer la faveur d'en sortir*.

1. M. Dufaure^ né à la Rochelle en 1798, est mort à Rueil en 1881.

Paris, 1882.

Il y a deux ans, je me trouvais à la campagne chez une jeune femme, alliée de ma famille, et à laquelle le baron de Larcy témoignait, depuis son enfance, une tendre affection. Bien souvent, à Paris, je m'étais rencontré chez elle avec l'aimable vieillard, et là, dans l'intimité, nous avions reçu de l'ancien ministre de très piquantes confidences sur les hommes et sur les choses de son temps.

— Vous n'avez jamais rien écrit sur mon vieil ami M. de Larcy? me dit la comtesse de X...

— Je vous demande pardon, répondis-je, j'ai sur lui quelques notes que je publierai un jour.

— Vous devriez bien me les confier, reprit la

jeune femme, je les communiquerai à Tintéressé et je VOUS donnerai son impression !

Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Quelques mois après, madame de X... me renvoyait, avec les feuillets que je lui avais adressés, seize petites pages, écrites et raturées de la main du baron de Larcy.

Ce document me parut d'autant plus précieux que M. de Larcy semblait vouloir atténuer, dans ces pages, certaines appréciations un peu vives que j'émettais sur son ami M. Thiers. J'allai, sitôt son retour, voir le vice-président du Sénat pour le remercier de ses intéressantes rectifications. Je me permis de lui dire qu'il avait été bien indulgent pour l'ex- président de la République.

— Et vous, bien sévère, reprit-il en souriant. Mais quand publierez-vous vos notes biographiques? Bien entendu, n'est-ce pas, je n'y suis pour rien.

Je lui promis le secret, mais je ne pus lui préciser une date pour la publication.

— Eh bien, patientez quelque temps encore, fil mélancoliquement le vieillard ; vous ferez paraître cela après ma mort, cela vaudra mieux.

Voici d'abord, sauf quelques suppressions de détail, les feuillets qui furent communiqués à M. de Larcy par madame de X... et approuvés par lui.

C^étaît à Paris, en 1879, à l'inauguration de la statue de Berryer dans la grande salle du Palais de Justice. Plusieurs orateurs prirent la parole, M. Nicolet, entre autres, en qualité de bâtonnier de Tordre des avocats ; celui-là fut disert, aimable, spirituel, libéral au besoin, mais on sentait qu'il parlait sans chaleur et sans conviction. Un vieillard parut, sur l'estrade; sa voix chevrotante, un peu voilée, avait peine à parvenir au fond de l'auditoire. Combien, toutefois, sa harangue, son oraison funèbre, fut supérieure à l'amplification de l'avocat !

L'émotion dont l'orateur était pénétré en parlant de Berryer, le glorieux vaincu, fut partagée par tous les assistants ; il est vrai que ce n'était point de la rhétorique, mais de l'éloquence vivante, cette fois. En retraçant les longues luttes de son vieux compagQon en faveur du droit immuable, en rappelant cette vie irréprochable, cette persévérance dans la fidélité, le baron de Larcy, s'élevant à de grandes hauteurs retraça, sans s'en douter, sa propre histoire.

Qui, mieuî^ que lui, en effet, pouvait parler de Berryer et de sa foi inébranlable dans le principe monarchique?

— Ah ! quelle perte pour la France ! nous disait à l'oreille, pendant ce discours, un voisin incon-

nu. Si M. Thiers avait trouvé Bcrryer à l'Assemblée de Bordeaux et de Versailles, depuis longtemps déjà. Monsieur, nous ne serions plus en république ! i>

Le baron de Saubert de Larcy, né en 1805 au Vigan (Gard), a aujourd'hui soixante-quinze ans. € C'est le Raspail de la légitimité "», disait de lui un de ses amis ; nul, en effet, ne fut plus constant dans ses opinions et ne donna plus de gages de dévouement à son parti. Toujours debout, sur la brèche, depuis l'année 1830, où il donna sa démission de procureur du Roi à Alais, il ne cessa de défendre par la parole, par la plume, au conseil de son déparlement et à la Chambre, les principes qui dominaient sa vie

L'effondrement de la dynastie napoléonienne ramena, en 1870, le baron de Larcy à la vie politique, et son ami d'enfance et compatriote M. Thiers reçut sa visite place Saint-Georges, le lendemain même du désastre de Sedan et de la proclamation de la République.

C'est de M. de Larcy lui-même que hous tenons le récit singulier de cette entrevue, et, si jamais les princes ont pu concevoir ou conserver un doute ou une illusion sur les sentiments de M. Thiers à l'égard de la monarchie constitutionnelle de 1830, le

témoignage de M. de Larcy suffira à les convaincre de la rare duplicité du premier ministre du roi Louis-Philippe.

— En entrant chez lui, nous ditunjourM.de Larcy, je ne doutai point qu'en présence des événements, sa première pensée n'eût été la restauration de la monarchie constitutionnelle et le retour de la famille d'Orléans. Chacun, du reste, lui attribuait la même pensée. Le nom des hommes qui composaient le nouveau gouvernement, l'ascendant exercé sur eux par M. Thiers, semblaient imposer cette solution. — Dans la matinée, on avait même* annoncé que les princes étaient rentrés en France et avaient demandé du service.

(c — Est-ce vrai ? fis-je en pénétrant dans son cabinet, on assure que vos princes sont arrivés ?

» — Dieu nous en garde ! reprît M. Thiers avec une vivacité et une âcreté qui me déconcertèrent; nous n'avons que faire d'eux ! Leur seul rôle est de rester tranquilles !

]> — Mais quoi! fis-je avec un profond étonnement, est-ce bien vous qui parlez ainsi? Ignorez- vous, par hasard, qu'ils ont tous offert leur épée, et se mettent à la disposition du ministre de la guerre.

> — Encore une fois, fit M. Thiers, nous n'avons

pas besoin d'eux ! Ils doivent rester là où ils sont.

Si c'est pour servir dans rarmée, c'est parfiaitement inutile. Nous avous six mille lieutenaats et capitaines qui les valent ! Si c'est pour autre chose, le gouvernement n'a qu'un parti à prendre, les faire reconduire à la frontière. t>

— Cette cynique franchise de M. Thiers, ajoutait H. de Larcy^ m'atterra; je compris, sans lui en demander davantage, qu'il n'était plus orléaniste.

Le plan du malin politique était déjà fait. Et certes nous ne jurerions pas, qu'à la nouvelle de la catastrophe de Sedan, de l'armée. prisonnière, avec s^n souverain, un éclair de joie diabolique n'ait traversé l'âme du grand patriote. Le sort des princes d'Orléans le préoccupait également fort peu ! Son unique rêve, son idée fixe, à partir de ce moment, fut de gouverner la France : on sait quelles voies il sut prendre pour arriver à ses fins. Son voyagea travers l'Europe, entrepris pour soa propre compte^ n'eut d'autre bulque de rassurer les cabinets et les souverains, en leur insinuant et en leur imposant, à défaut d'une restauration qu'il ^ffurmait impossible, son ambitieuse personnalité.

Accepté, en principe, comme arbitre par les puissances neutres et par la Prusse elle-même, le prestige de m, Tliiers reçut, à la suite des élections multiples dont il fut l'objet, une consécration nouvelle.

Trop fin pour se tromper sur la portée et la signification de ces votes, il ne se dissimulait point qneson nom porté à la tète de vingt-sept listes était synonime de monarchie et que la France lui imposait un mandat impératif. C'est alors .que, dans son premier ministère, il fit choix du baron de Larcy pour donner aux royalistes un gage de sa bonne foi et de ses aspirations.

Ce choix, celte personnalité si honorée et si pure, fut un trait de génie de la part de M. Thiers.

— M. de Larcy est ministre, disait-il aux députés Légitimistes, en clignant de l'œil et les prenant à part^ Vous savez ce que cela, veut dire. Encore une fois laissez-moi faire, ne précipitons rien, ayez confiance dans ma vieille expérience.

Et c'est ainsi que, toujours bernés, et M. de Larcy avec les autres, les députés de Bordeaux et de Versailles, afin de mieux préparer les voies et servir la monarchie.confirmèrent les pouvoirs du malin vieillard, et en firent un président de la République. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils s'étaient trompés. Il était trop tard.

Que répondre et que faire? L'esprit infernal, l'audace impérieuse, l'incomparable génie d'intrigue de M. Thiers avaient tout prévu. Il fallait garder bonne contenance et accepter, comme sincères et de bon aloi,

ses protestations et ses erabrassements hypocrites.

Le tour joué, on congédia peu à peu les ministres

embarrassants, et M. de Larcy fut un des premiers.

La première partie de cette étude avait été, sauf quelques variantes, entièrement recopiée par M. de Larcy. Toutefois, détail intéressant, le mot cité par moi qui faisait de lui le a Raspail de la légitimité » avait été changé en celui-ci « Nestor de la légitimité »; le mot « vieillard » modifié par cette coquette périphrase « un homme dont l'aspect indiquait un contemporain de Berryer », les mots « voix chevrotante » par « voix un peu voilée ».

Quant à la dernière partie du portrait, elle était complétée par les curieuses pages qu'on va lire, et dans laquelle Tardent et loyal légitimiste révèle le rôle joué par M. Thiers dans ses rapports avec lui.

« L'effondrement de la dynastie napoléonienne ramena M. de Larcy sur le théâtre de la vie publique; il était alors à Paris et son ancien collègue et compatriote, M. Thiers, reçut sa visite au lendemain du 4 septembre.

» M. de Larcy s'aperçut tout de suite que l'ancien ministre de Louis-Philippe n'avait nullement l'intention d'essayer le rétablissement de sa dynastie. Il

se prononça même contre la rentrée en France des princes d'Orléans; il y voyait un embarras plutôt qu'un secours.

« — Ce qu'il nous fallait, disait-il , c'était un gouvernement anonyme ; on a voulu lui donner un nom ; j'ai refusé d'en faire partie, mais je l'accepte comme un gouvernement de fait, de facty ainsi que disent les Anglais.

1^ Et, plus tard, à Tours, développant, en présence de M. de Larcy et de M. Janicot, les mêmes idées, après son voyage infructueux à travers l'Europe, il ajoutait :

» — J'ai dit autrefois que la République était le gouvernement qui nous divisait le moins, je ne m'en dédis pas; je veux bien la servir encore et loyalement, mais elle a l'immense inconvénient de déchaîner les idées les plus folles et souvent les plus coupables ; je ne crois pas au succès; et, si l'essai ne réussit pas, il faut revenir à la monarchie, mais à la monarchie unie; il est impossible de songer à refaire

y^ Puis, à Bordeaux, lorsqu'il composa son ministère, ilauraitvoulu, toutd'abord,quelegouvernement restât sans étiquette. Ce fui un petit groupe, composé de MM. Dufaure, Rivet, de Maleville et autres,

qui lui imposa le titre de Chef du Pouvoir exécutif de la République française ; mais, dans son discours à TAssemblée, il déclara formellement que ce n'était là qu'une dénomination provisoire et que la France serait libre de choisir plus tard son gouvernement et de revenir à la monarchie.

» Lorsque M. de Larcy consentit à faire partie du ministère, ce fut à condition qu'il garderait l'intégrité de ses opinions; M. Thiers l'accepta ainsi hautement et jusqu'au bout, et l'appelait son royal ami devant ses collègues du ministère et de l'Assemblée. 11 est vrai que, peu à peu et par suite de diverses circonstances, sans doute aussi sous le coup de décevantes tentatives, H. Thiers pencha de plus en plus vers h République j qu'il voulait, tout après, obstinément conservatrice, ce qui faisait Teffet, lui disait M. de Larcy, « d'une fille habillée en religieuse >• Enfin quand ces tendances se révélèrent trop ouvertement lors de l'entrevue des chefs de la majorité avec le Président, en juin 1872, H. de Larcy déclara à M. Thiers qu'il était obligé de se retirer et lui remit sa démission. M. Thiers s'irrita, refusa, insista, se servit de tous les moyens, de tous les arguments pour faire revenir M. de Larcy sur sa détermination. Celui-ci resta inébranlable. Pour lui, la mesure était comble. Toutefois, en voyant le désappointement, la

colère de M. Thiers, on pouvait penser qu'il ne s'attendait pas à ce dénouement et que, peut-être encore, il n'avait pas tout à fait passé son Rubicon; maisil était, à coup sûr, plus près de la rive gauche que de la rive droite. On le vit bien, cinq mois après, quand il vint lire à l'Assemblée son message du 13 no* vembre ; et cependant, ce ne fut qu'alors qu'il se décida à disposer du portefeuille de M. de Larcy, resté jusque-là vacant et comme en réserve.

» Après une période de froideur qui ne put nécessairement que s'accroître à la suite du 24 mai, les relations de M, Thiers et de M. de Larcy n'en continuèrent pas moins; elles reprirent même, vers la fin, leur ancien caractère de cordialité.

» La franchise de M. de Larcy y aidait; car il gardait avec son ancien président un franc parler qui servait à les mettre tous les deux plus à l'aise. Il y avait, d'ailleurs, au fond de la nature de M. Thiers, tant d'esprit et de sensibilité, d'expansion méridionale, qu'il savait parfois oublier ses préoccupations personnelles, et s'élever au-dessus de ses passions. Il aimait M. de Larcy parce qu'il lui rappelait leur ancien temps de commune opposition sous Louis-Philippe, de commune défense sociale après 1848; il était satisfait d'être ainsi en relation intime avec un légitimiste qui lui permettait de tout dire, qui dis-

cutait avec lui en riant et sans se fâcher, qui quelquefois lui citait Voltaire^ lui prouvant qu'il le connaissait encore mieux que lui. C'est un bien grand dommage qu'une si grande intelligence, un esprit si vaste n'aient pas eu plus d'élévation, et n'aient pas su plus complètement s'affranchir de ses préjugés d'origine!

> Il faut bien dire aussi que, peut-être, on aurait pu s'y prendre avec lui plus habilement. Une dose honnête de diplomatie n'est pas défendue dans les affaires de ce monde. M. Thiers valait la peine d'être conquis. Les monarchistes dédaignèrent cette entreprise ou n'y apportèrent pas assez de soins et d'adresse; les républicains, eux, en mirent trop; ils allèrent jusqu'à la ruse. La modération et la cafardise devinrent le mot d'ordre sur toute la ligne. Le profond politiqne s'y trompa : il crut avoir dompté ou plutôt séduit le monstre. Que dirait-il aujourd'hui ?

» Mais on doit en convenir, entre les monarchistes et M. Thiers, ce n'était pas seulement affaire de tactique et de procédés; une question plus haute encore tenait tout en suspens.

^ Comment pourrait se refaire la monarchie? dans quelles conditions? M. Thiers ne l'admettait que dans un sens; beaucoup de royalistes ne la concevaient que dans un autre. Lesquels étaient le plus

près de la vérité? C'est là le problème, l'énigme dont aucun Œdipe n'a trouvé le secret; nous restons toujours la proie du sphinx. L'avenir révélera peut-être le mot. M. de Larcy le cherchait lorsqu'il était auprès de M. Thiers; il ne se flattait pas de l'avoir trouvé, mais il croyait que sa mission était d'y mettre de la patience ; il n'y a renoncé que lorsqu'il en a vu l'impossibilité démontrée, mais il ne s'en est jamais consolé.

» Les mêmes problèmes se sont présentés sous d'autres formes avec la présidence du maréchal de Mac-Mahon. Appelé à faire partie de l'un de ces cabinets, M. de Larcy s'est trouvé là, en présence du duc de Broglie et du duc Decazes, dans des situations, non pas semblables, mais analogues à celles où il s'était rencontré vis-à-vis de M. Thiers. Il n'a pas été plus heureux et a été témoin d'un nouvel échec, qui n'a fait que s'aggraver depuis. Il lui reste l'amère satisfaction de se dire qu'il croit avoir donné de sages conseils qui n'ont été ni compris ni suivis; mais ce qui peut être un dédommagement pour l'amour-propre n'est pas une consolation pour le patriotisme et, aujourd'hui, à la vue de tant de ruines, sur son siège du Sénat à moitié croulant, il n'y a plus place dans son àme que pour la douleur, l'indignation et la fidélité quand même, aux principes qui

ontfait la France, et sans lesquels elle ne peut vivre. »

Malgré lui, M. de Larcy, dans ces notes autobiographiques et très personnelles qu'il s'imaginait devoir être signées par moi, n'avait pu se défendre d'atténuer le rôle odieux de son ami d'enfance, de son vieux camarade Thiers. Il avait, en effet, conservé pour lui un reste de tendresse, mélangée, il est vrai, d'un peu de mépris. Je crains fort que la postérité ne soit moins indulgente. Le baron de Larcy est inort subitement, en Bourgogne, chez un de ses amis au mois d'octobre 1882. Il était né au Vigan (Gard) en

Les républicains, à la Chambre et dans les journaux, se disputant souvent la gloire d'avoir songé à un coup de force pendant la période du 16 Mai, il nous a paru intéressant de reproduire quelques feuillets de mon journal pendant cette douloureuse et honteuse période, durant laquelle M. de Broglie ne cessa d'adjurer le Maréchal de prendre une détermination et d'arborer résolument un drapeau. Les événements ont prouvé que le conseil était bon.

Paris, 4 octobre 1877.

Je voyais, ce matin, un homme de grand sens qui

m'inspire autant de confiance que de respect. Il est aussi peu républicain que moi, il est vrai, et, ainsi que moi, fait des vœux ardents pour le succès du Maréchal, — mais, hélas ! sans grand espoir.

Toutefois, nous nous communiquions nos impressions et constations que le gouvernement n'avait point gagné en crédit et en force. Nous déplorions surtout que des mesures énergiques n'eussent pas été prises dans les vingt-quatre heures qui ont suivi la chute du ministère Simon. L'acte du 16 Mai, en effet, pour devenir populaire et avoir des conséquences durables, devait être accompagné de mesures nettes et radicales qui eussent clairement démontré au pays quelles était les intentions et le but du Maréchal. On aime, en France, ce qui est net et définitif.

Ainsi, après le changement immédiat des préfets, excellente et indispensable mesure, on devait, sans hésiter un instant, dissoudre le ridicule conseil municipal de Paris et le remplacer par une commission municipale...

. Quant aux motifs de dissolution, quel est l'honnête homme qui eût songé à les discuter? Le conseil municipal de Paris n'avait-il pas :lepuis longtemps comblé la mesure et lassé la patience ?

La dissolution de la Chambre obtenue el la date des élections fixée, le Maréchal aurait dû immédiatement instituer, en même temps que le nouveau conseil de Paris, une grande commission composée de sénateurs et d'ex-députés, d'économistes et de publicistes, chargée de présenter, dans un bref délai, au gouvernement, quelques projets populaires, une diminution d'impôt, un règlement quelconque intéressant les classes ouvrières, et cela, afin que l'inanité et la stérilité des discussions oiseuses de la Chambre fussent bien et dûment constatées aux yeux de tous.

Quant à la licence accordée aux 363 de se réunir, de comploter ouvertement, de manifester, ce fut une faute irréparable. Le jour même de la dissolution, il eût fallu interdire toute réunion à Versailles, poursuivre tout acte public des ex-membres de la Chambre, et considérer ces actes comme actes de rébellion; de plus, comme mesure générale, tout député ou sénateur ayant signé le manifeste hostile au Maréchal, eût dû être révoqué de ses fonctions.

Le commissaire général de l'exposition et tout son personnel républicain eussent dû être congédiés sur l'heure, sans attendre les impertinentes réserves de M. le sénateur Krantz. Les procureurs généraux hostiles ou tièdes eussent dû, comme les préfets,

3tO LES PETITS COTÉS DE L'HISTOIRE.

être remplacés dans les vingt-quatre heures. Bref, il eût fallu se souvenir de ce qui avait été fait le lendemain du 4 septembre 1870.

Sans laisser à la presse le temps de discuter les actes du Maréchal et d'insulter sa personne et ses ministres, il eût fallu, sans hésitation, poursuivre et condamner, sans interruption, tous les journaux prêchant hautement la rébellion.

Ceci fait, le conseil des niinistres devait résolument aborder la question de principes de gouvernement et fixer enfin l'avenir.

Au nom de Tordre, de la société menacée, de la religion insultée, devant les attaques furibondes des républicains, il était urgent d'avoir un but défini, précis, et de choisir entre lennonarchie onVempire. — Ces deux solutions étaient entre les mains du Maréchal.

Quant à moi, je n'eusse pas hésité à pencher pour la première. Mais la seconde, malgré ses dangers et ses inconvénients, est encore préférable à la honte et aux dangers de la République, régime dont il fallait sincèrement laisser pressentir la disparition.

Le tort du Maréchal, à mon sens, est d'avoir continué à arborer le titre de président de la République et d'avoir prononcé ce mot dans ses manifestes. Il

SI LE MARÉCHAL AVAIT VOULU? 31t

eût fallu plus de franchise et déshabituer le pays, peu à peu, de la chose aussi bien que du mot.

J'admets, pour un instant, la solution impériaUé Supposons le Maréchal décidé à restaurer l'Empire. Tous les préfets nommés prennent, sans exception, rengagement formel, avant leur nomination, de travailler à ce but: la plupart des sous-préfels sont également consultés en ce sens, avant l'apparition de leur nom à YOfficiel; prudente précaution.

La Commission municipale de Paris est, en même temps, recrutée parmi les hommes les plus honorables et les plus influents de l'Empire. Le maréchal Canrobert est nommé gouverneur de Paris. Nul candidat à la députation n' est accepté et déclaré candidat officiel, sans avoir pris l'engagement formel de réclamer la révision dans le sens d'une restauration impériale. — Les élections sont fixées à courte échéance ; et ainsi, dans le pays, un grand courant bonapartiste eût précipité les événements et amené d'une façon pacifique la fin de la République. Cette solution, comme je l'ai dit, était dans la main du Maréchal. Les écrivains et publicistes n'eussent pas manqué d'arguments pour démontrer que, seul, le régime impérial, l'Empire nouveau, égalilaire, libéral, sorti de l'immortelle Révolution, pouvait désormais donner satisfaction aux besoins matériels et

sauvegarder les libertés nationales. On eût eu facilement raison, soit par l'intimidation, soit par des promesses, des principaux meneurs républicains. Qui en doute?

Grâce à ces procédés, les élections eussent très certainement été favorables à l'Empire.

Les Chambres, et non point un nouveau plébiscite, amenaient sur le trône Napoléon I Y.

En présence d'une majorité bonapartiste dans la Chambre, la disparition de la République n'eût été qu'une affaire de forme.

J'arrive à la solution monarchique^ celle pour laquelle, je l'avoue, sont mes préférences. Je la désire de toutes les forces de mon âme, parce que j'aime mon pays et que je crois cette solution plus favorable que toute autre à sa grandeur, à sa prospérité et à la paix de l'Europe. Si on examine seulement, à la surface l'état présent des esprits en France, cette solution paraîtra hérissée de grandes et nombreuses difficultés..

Tout eût réussi, et, pour peu que l'on en doute, il suffit de se rappeler ce grand courant monarchique qui a traversé le pays en 1873, et à la suite duquel M. le comte de Chambord fut à la veille de remonter sur le trône.

Donc le maréchal de Mac-Mahon, admettons-le pour un moment, a le ferme et sincère désir de restaurer en France la famille de Bourbon et de céder la place au roi légitime.

Voyons quels actes auraient pu préparer ce grand dessein.

La Commission municipale de Paris eût dû naturellement, dans ces prévisions, être choisie parmi les personnes, non point absolument royalistes (depuis vingt-cinq ans, la France n'ayant plus de roi, les vieux serviteurs de la monarchie ont en grand nombre disparu de ce monde), mais parmi les conservateurs de toute opinion, lesquels, consultés et interrogés l'un après l'autre par le Maréchal et le ministre de l'intérieur, eussent consenti à travailler à cette solution. — Il en eût été de même pour les préfets, les hauts magistrats, et pour les candidats à la députation, agréés par le Gouvernement. — Le ministre de la guerre, les grands fonctionnaires, eussent été pris également parmi les partisans les plus notoires et les plus dévoués de la monarchie. — Peu de lem.ps avant les élections, dont le jour eût été fixé à bref délai (comme dans le cas de la solution impériale), le Maréchal se fût concerté avec M. le duc d'Aumale, qu'il aurait pu nommer gouverneur général de Paris ou investir d'une grande dignité

militaire.Lebut étant implicitement déclaré par une série d'actes et de mesures concomitants, la- France se serait peu à peu habituée à la pensée de la restauration monarchique. .

La presse, de son côté, eût préparé les esprits, et, grâce à la fermeté de l'administration et des tribunaux, les outrages sans nom et les calomnies que les orateurs et journalistes républicains déversent impunément sur la religion et la monarchie n'eussent pas excité le peuple au mépris et à la haine de ce qu'il doit respecter.

Pendant ce temps, M. le comte de Chambord, dont la sagesse et le patriotisme ne peuveni; être discutés, aurait sans doute jugé opportun de parler discrètement, ou du moins de faire pressentir ses résolutions. Le prestige et l'autorité de son nom^ joints à l'éloquence de ses paroles, eussent réduit à néant, en grande partie, les fables ridicules répandues sur ses doctrines, ainsi que les étranges desseins qu'on lui prêtait. La diplomatie européenne aussi bien que les honnêtes libéraux de France auraient été amplement rassurés d'avance, et je suis intimement persuadé que l'avènement de cette admirable Maison de France, compacte et unie, eût été loin de soulever les difficultés que les esprits chagrins et les libres penseurs se plaisent à supposer.

Les partisans les plus dévoués et les plus personnellement engagés de l'Empire eussent, sans aucun doute, cherché à combattre les projets du Maréchal; mais le haut personnel administratif, tenu à l'écart depuis sept ans, n'eût pas hésité un seul instant à faire acte d'abnégation et de patriotisme, et à préparer l'avènement d'un régime régulier. Les adhésions fussent venues en foule, et l'activité et le dévouement d'hommes jeunes, ardents et intelligents, n'eussent pas fait défaut au nouvel ordre de choses. — L'armée est composée en majeure partie d'éléments monarchiques, et, de ce côté, le gouvernement n'aurait eu à craindre aucun embarras.

Nombre de républicains se seraient, j'en suis sûr, consolés en se disant que la monarchie les délivrait du moins du spectre de l'Empire, et de la terreur de justes représailles.

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