‹ Les petits côtés de l'histoire: notes intimes et documents inédits, 1870-1884Chapitre 20 sur 27 · BONAPARTE ET GAMBETTA · texte numérisé non relu

BONAPARTE ET GAMBETTA

Je viens de faire un séjour dans deux petites villes du bas Dauphiné, qui, chacune, dans l'histoire, auront une célébrité relative pour avoir abrité deux grands hommes. — Romans est à jamais consacré par le discours programme prononcé, un beau malin, dans ses murs par l'avocat Gambetta. C'est à Valence que le lieutenant d'artillerie Bonaparte a passé les plus belles années de sa jeunesse. Hélas! faut-il l'avouer? La gloire est chose si fragile, qu'à Valence on a tout à fait oublié les fastes du lieutenant empereur, tandis que la ville de Romans vibre encore sous l'impression des souvenirs de l'enfant de Cahors.

Romans, chef-lieu de canton du département de la Drôme, est une petite ville moyen âge fort curieuse, qui possède plus de douze mille habitants. Elle doit aujourd'hui son renom à deux causes : d'abord à la vivacité de ses opinions républicaines, ensuite à la perfection et à la multiplicité de ses ateliers de cordonnerie.

Un habitant de la ville, de mes amis, qui, pour son malheur, n'est ni cordonnier, ni républicain, nous a révélé le motif qui permet à Romans de tenir un rang si honorable et si envié dans la démocratie méridionale :

— Romans, nous dit-il, est une des citadelles inexpugnables de la République, par cette raison bien simple, c'est que le feu sacré y est perpétuellement entretenu par quatre cents bons forçats internés dans ses murs I

Tout s'explique! — Je ne sais toutefois si M. Gambetta, en choisissant ce bourg vraiment pourri pour théâtre de son éloquence, connaissait ce détail. Peut-être ignore-t-il, encore aujourd'hui, devant quel public trié il a proféré sa superbe harangue : « Le cléricalisme^ c'est Vennemi. »

Quant aux naturels de Romans, ils parlent toujours avec émotion des détails de la fameuse journée qui a fait leur ville illustre. La chaleur était

sulTocante ; le graad homme fu son entrée, précédé de la musique, au milieu des vivats et des drapeaux. Il marchait seul, suivi à quelques pas par ses acolytes et sa troupe. La sueur perlait sur ses tempes qu'il épongeait avec frénésie; il tenait à la main un chapeau mou ; un modeste veston couvrait ses rudes épaules.

Toutefois, il y eut, nous dit-on, légère déception parmi les purs. Les dames surtout manquèrent d'enthousiasme. On se l'était figuré plus grand ; on le rêvait plus beau. Bref, cette entrée rappelait trop celle qu'exécuta, dans la ville de Nîmes, l'immortel Ompdrailles le lutteur.

Quoi qu'il en soit, la parole du prophète a laissé des traces ; son nom et sa politique y sont encore suffisamment vénérés. Seulement, on le trouve un peu tiède, et M. Clovis Hugues, le Rempart de Marseille, sur l'estrade de la démocratie, tomberait certainement l'ancien triomphateur de Romans.

Mais entrons à Valence ; il est temps d'arriver à Bonaparte. Ici, on me pardonnera de remonter aux années de mon enfance, vers l'an 1843. Je n'oublierai jamais certaines visites dans lesquelles j'accompagnai mon père chez une ancienne amie de notre

famille. L'excellente dame habitait, rue de Grenelle- Saint-Germain, un modeste appartement au second étage, dans une maison située en face de la fontaine de Bouchardon. Malgré son âge, — elle avait près de quatre-vingts ans, — je la vois encore droite, dans sa taille élégante, avec sa figure fine, un peu sévère, encadrée dans ses bandeaux de cheveux blancs. Or la vieille dame n'était autre que la baronne de Bressieux, mademoiselle Caroline du Colombier, de Valence, la seule femme, dit-on, qui ait sincèrement fait battre le cœur de Napoléon I".

C'est au mois d'octobre 1785, que le sous-lieutenant Bonaparte, du 4* régiment d'artillerie de la Fère, débarqua à Valence. Il fut logé, par billet de la municipalité, dans la maison d'une vieille fille, mademoiselle Bou, qui forme l'angle de la Grande-Rue et de celle du Croissant. Trouvant la chambre à sa convenance, il s'y installa, et, dans les divers séjours plus ou moins longs que le jeune officier fit à Valence de 1786 à 1791, il n'eut pas d'autre logement. En 1792, au mois de mars, il traversa Valence fier de son grade de capitaine, et descendit rue de la Perollerie, hôtel des Trois Pigeons, chez le sieur Gény, traiteur. — Il y a quelques .années, une plaque de marbre, apposée sur la maison de mademoiselle Bou, rappelait le sou-

venir de Bonaparte ; depuis^ la maison a été réparée, et la plaque a disparu.

Les camarades les plus intimes du lieutenaal étaient le chevalier des Mazis, MM. de Sucy, La Riboisière et Bachasson de Monlalivet.

Détail assez piquant : le jeune Corse fut introduit dans la société de Valence par un ecclésiastique, M. de Saint-Ruf, abbé crosse et mitre, homme aimable, fort instruit, auquel Tavail recommandé son oncle l'archidiacre Lucien Bonaparte.

Un des salons les plus recherchés de Valence — il existait, paratt-il, à Valence, des salons gais, à cette époque du bon vieux temps — était celui -de madame Grégoire du Colombier, veuve spirituelle et de belles manières, qui faisait avec amabilité les honneurs de sa maison, aidée de sa fille, charmante enfant de dix-sept ans.

On chantait la musique de Carat, on lisait des vers, on dansait la gavotte, chez madame du Colombier. Quoique d'humeur sauvage et un peu altière, le petit lieutenant corse conçut pour mademoiselle du Colombier un vif attachement. La fortune de l'humble officier était très minime; mais l'idée d'une alliance ne déplut pas à madame du Colombier, en raison delà naissance de Bonaparte. Toutefois, on recula la douce échéance à un grade plus élevé.

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- Ces dames possédaient dans les environs de Valence, sur la jolie route de Saint-Peray, une maison de campagne appelée Basseaux. Les jeunes officiers de Valence y étaient bien accueillis. Bonaparte y allait plus souvent que les autres ; quelquefois nrième on le retenait à coucher. Qui pourrait dire si ces heures écoulées à Basseaux ne furent pas les plus heureuses de la vie du conquérant de l'Europe. Ces souvenirs de jeunesse, il faut l'avouer, sont comme les temps héroïques de l'histoire; le cœur de l'homme s'y révèle par ses sensations les plus pures et les plus puissantes. A Saint-Hélène, Napoléon revenait avec attendrissement sur ses années passées à Valence et parlait de sa passion pour la jeune fille et de ses visites à Basseaux.

— Nous nous ménagions, disait-il, de petits rendez-vous, et tout notre bonheur se réduisait à manger des cerises.

Ce n'était cependant pas à Valence que devaient être fixées les destinées de l'officier Bonaparte. 11 dut quitter cette garnison attachante. L'avancement tardant trop aux yeux de madame du Colombier, très ambitieuse belle-mère, le pauvre officier dut renoncer à ses rêves, et, le 31 mars 1792, la fiancée qu'il avait choyée épousait M. Garampet de Bressieux, chevalier de Saint-Louis, ancien capitaine

au régiment de Lorraine, ayant quelque bien.

Pour ne point manquer à la vérité de rhistoire, il faut bien avouer que Tamour n'absorbait pas complètement à Valence les heures de Bonaparte. L'artilleur taciturne étudiait avec ardeur, et le baron du Theil, maréchal de camp, inspecteur général d'artillerie, ne ménageait point les éloges au futur vainqueur d'Austerlitz.

L'élite des officiers et de la société de Valence se réunissait chez le libraire Marc Aurel dans la célèbre Maison des Têtes, pour jaser sur la politique et la littérature. Au mois d'août 1791, un concours fut ouvert à Lyon, avec un prix de 1,200 francs, destiné à l'auteur du plus remarquable mémoire sur cette question : a Quelles vérités et quels sentiments importe-t-il d'inculquer aux hommes pour leur bonheur? » Le capitaine Bonaparte concourut sans succès ; ce fut M. Daunou qui remporta la palme.

Les années se succédèrent et le monde commençait à se remplir déjà du nom de l'amoureux de mademoiselle du Colombier. En revenant d'Egypte, le jeune général en chef, s'arrêta avec son état-major près de Valence, au relais de poste de la Paillasse, petit village distant de Basseaux d'un quart de lieue. Là, il dépécha un courrier auprès de ces dames. La maison, hélas! était vide; ces dames étaient à Bres-

sieux, près de TuUins, à quelques lieues de Grenoble. La chance poursuivait décidément Bonaparte.

Ce ne fut que plus tard, étant empereur, que Napoléon revit son ancienne fiancée. L'entrevue eut lieu à Lyon. Madame de Bressieux aimait à raconter que le souverain du monde avait été aussi ému qu'elle au souvenir des jours passés. M. de Bressieux, je crois, reçut une position importante dans les finances; quant à la jeune femme, l'Empereur, avec un tact exquis, désira qu'elle fût attachée à la personne de l'Impératrice mère, voulant abriter ses souvenirs si purs et si chastes sous l'égide sacrée de sa mère.

Madame de Bressieux est morte en 1845, laissant deux fils, dont l'un occupa dans l'armée une situation élevée.

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