LE PREMIER BATAILLON DE FRANGE
après le siège de Sébastopol, à une magnifique revue de printemps passée par rEmpereur,au Champde-Mars. Pendant une heure^ les troupes, massées comme une immense ville humaine, avaient défilé devant la tribune impériale, étincelante d'unifof mes et de brillantes toilettes.
— Vous avez admiré, il y a un instant, cette foule innombrable pleine de vie et d'entrain, me dit le général. Il y avait là trente mille hommes. Eh bien, mon enfant, l'an dernier, en Crimée, la mort a couché par terre plus de deux fois ce que contenait aujourd'hui le Champ-de-Mars!
Mais trêve aux pensées sinistres. Personne de nous, j'imagine, ne compte échapper au destin. D'ailleurs, par ces temps de hontes et de folies, mieux vaut, pour nous et ceux que nous aimons, la chance de mourir sur le champ de bataille que d'assister peu à peu à l'efTondrement de la patrie. Pourvu que nos fils ne tombent pas sous une balle française dans les rues de Paris , ou que leurs têtes ne servent pas de trophées aux sauvages, dans une de ces expéditions criminelles si chères à M . Ferry, en vérité je ne plains pas le petit troupier français qui, le premier, sera frappé sur la terre allemande!
su LES I»ETITS COTÉS DE L'HISTOIRE.
Donc, en attendant que la paix universelle règne sur la terre et que TEurope séduite, fascinée, subjuguée par l'exemple des vertus et de la prospérité de la République française, supprime les armées permanentes, il faut nous préparer à faire des soldats et à défendre la France, abstraction faite de son gouvernement. C'est dans l'armée seule, il faut bien et le dire et le répéter, que réside notre salut, notre force; c'est la dernière institution qui reste debout, notre dernier rempart!
Voilà pourquoi, si par hasard vous voulez donner à un étranger de vos amis une idée juste et saine de la France, je ne vous engagerais pas à le conduire au Palais-Bourbon, pour assister aux ébats de ceux que Gambetta, leur père, avait appelés des « sousvétérinaires ». Après tout, si ces spectacles répugnants ne l'effrayent point, qu'il y aille! Mais diteslui bien que ce n'est pas là — Dieu, merci ! — que vivent l'intelligence, le cœur et l'avenir de la France. En sortant de la salle, conduisez-le, un beau matin, à notre école de Saint-Cyr, et je jure qu'en présence de ces jeunes têtes qui représentent — autrement que cette collection d'imbécillités nées du même principe et démocratiquement unies, — toutes les classes de la société, les forces vives du pays, il sera,
LE PREMIER BATAILLON DE FRANCE. 345 comme nous l'avons été nous-mêmes, saisi de respect et d'admiration.
Ce n'est certes pas qu'ils soient tous absolument beaux, les soldats du Premier Bataillon de France; Oh! non. Il y en a de très petits et de 1res grands! quelques-uns de jolis : beaucoup qui ne le sont pas. L'uniforme, il est vrai, les avantage médiocrement, et ces lêtes rasées, ces figures rougeaudes, émergeant de vestes courtes ou de tuniques larges, ne sont pas faites pour éblouir les yeux. Mais quel charmant spectacle que la grande cour de Saint-Cyr, dite cour de la Chapelle, qui sert de promenoir aux visiteurs du dimanche.
Après avoir franchi la porte monumentale où se lisent ces mots : Ecole militaire de Saint-Cyr, on suit une avenue ombragée assez longue et on arrive au pavillon d'entrée. — Là, un adjudant de service délivre au visiteur, parent ou ami, un bulletin sur lequel est inscrit le nom et la compagnie de l'élève demandé.
Le parloir, composé de deux grandes salles gar-: nies de meubles confortables, se trouve à droite en entrant. Nous y reviendrons. Aujourd'hui, le temps est superbe et le parloir abandonné; parents et élèves se promènent dans la vaste cour, ou occupent les bancs de pierre sous les arbres dégarnis de feuilles...
Les jours de pluie et d'hiver, les visiteurs sont nécessairement plus rares; il serait, en effet, difficile d'entasser, dans les deux salons du parloir, les familles de huit cents saint-cyriens. — Les visites, pendant l'automne, sont très-nombreuses, les élèves de première année ne sortant pas avant Noël.
Il y aurait une intéressante étude à faire sur les groupes épars qui circulent aujourd'hui dans cette même cour, où les très nobles demoiselles de madame de Maintenon défilaient, avant de représenter Esther ou Athalie devant le Grand Roi émerveillé. • Toute notre France tient entre ces quatre murs; anciennes et nouvelles générations; là, riches et pauvres, nobles et prolétaires, Paris et la province se trouvent réunis, et, sous la légendaire tunique au collet bleu, tous sont égaux. C'est la bonne et vraie fraternité, celle-là, qui n'a rien d'imposé, rien de républicain.
Au bout de quelques visites à Saint-Cyr, pères et mères d'élèves arrivent insensiblement à se connaître. Relisez cette liste si anxieusement attendue dans tous les coins de la province, qui cause aux uns tant de joie et tant de douleur aux autres : n'est-^elle pas l'image, le tableau en raccourci de notre société française, si riche en illustrations de