LE PREMIER BATAILLON D£ FRANCE
toute sorte, au fond si unie et pratiquant si sincèrement l'égalité? lien est de même du promenoir de Saint-Cyr. Les fils de généraux, de marquis et d'ambassadeurs s'y coudoient avec les fils de modestes officiers, de petits employés ou de vieux soldats. Admis au concours, tous sont frères. Une touchante coutume exige que tous les camarades de la même promotion se tutoient. C'est une règle absolue : gare à qui se laisse entraîner à une distraction de politesse ! Le châtiment ne manque point de pittoresque et doit se graver dans la mémoire. Le supplice s'appelle le vert. Le nez de chacun des deux élèves, du délinquant et de la victime, est enduit de couleur ; l'un en bleu, l'autre en jaune. Ceci fait, devant toute la compagnie, les deux appendices doivent être frottés l'un contre l'autre, jusqu'à ce que, par suite du mélange des deux couleurs, ils deviennent verts. Après cette opération familière, comment ne point se tutoyer ?
Chaque promotion adopte, on le sait, à la fin de la première année, un nom sous lequel elle est connue dans l'armée ; c'est une sorte de franc-maçonnerie particulière, dans la grande franc-maçonnerie saint-cyrienne. Les anciens, qui sortiront officiers au mois d'août 1884, seront à jamais désignés
SOUS le nom de Pavillons-Noirs. Triste nom, jusqu'à cette heure, et qui rappelle trop les impérities de nos gouvernants. Un sobriquet, paraît-ii, a déjà été donné par les anciens à la promotion entrée il y a quinze jour?. A leur arrivée, une réparation se faisait dans certain coin de l'immense cour où les deux promotions prennent leurs ébats : un gradé plaisant a désigné les recrues sous le nom générique de Novigogues, — Puisse bientôt la belle promotion de 1883 échanger le sobriquet provisoire imposé par brimade, contre l'appellation glorieuse d'une victoire ou d'un heureux événement.
Mais voici l'horloge qui tinte ; le tambour bat, le moment fatal a sonné! Les adieux commencent; visages et mains se rapprochent et les grands enfants sontétreints par les pèreset les mamans, avec l'effusion et l'émotion des jeunes années de collège.
Mesdemoiselles les sœurs et parfois aussi les cousines, les jolies cousines et les amies, assistent à la visite du dimanche. C'est alors que le pauvre saintcyrien, avant de regagner sa prison, laisse échapper dans un regard, dans un serrement de main, ses regrets attendris et les secrets de son cœur. Il va