‹ Les petits joyeuxChapitre 3 sur 14 · CHARLES CHOPIN · texte numérisé non relu

CHARLES CHOPIN

)) JULES DUPIEU. »

M. DUPIEU. — Le grand talent de mademoiselle d'Antibes !... Ça, par exemple, c'est trop fort!... Depuis que je suis au courant de cette stupide histoire, je me suis informé de cette demoiselle, dont je n'avais auparavant jamais entendu parler...

JACQUES et JEAN. Oll!...

M. DUPIEU. — Il n'y a pas de : « Oh!... »

... Je ne suis pas un freluquet qui court les beuglants, moi, Messieurs!...

JACQUES, très poli. — Nous en sommes bien convaincus, Monsieur... mais il n'est pas nécessaire, pour connaître mademoiselle Anémone d'Antibes, de courir les beuglants, il suffit de lire un journal... même le vôtre... puisque c'est dans le vôtre qu'elle a été insultée...

M. DUPiEu. — Moi, Monsieur, dans les journaux, que ce soit le mien ou les autres, je ne lis que le cours de la Bourse... Enfin, pour en revenir, je me suis enquis de cette demoiselle auprès de gens compétents... qui m'ont affirmé que c'est tout bonnement ce qu'on appelle vulgairement un chameau,..

JACQUES, menaçant, — Monsieur !...

Comme témoin de monsieur Dantibes, je vous engage à retirer immédiatement ce mot...

M. DUPiEU. — Je ne retirerai rien du tout!...

JEAN. — Alors, Monsieur, c'est à nous que vous aurez affaire...

M. DUPIEU. — Laissez-moi donc tranquille!...

Il hausse les épaules.

JACQUES. // s'excite pour tout de bon. — Ah! mais, prenez garde, Monsieur!...

M. DUPIEU. — Que je prenne garde à quoi?... Qu'est-ce que vous me ferez?...

JACQUES, froidement, — Je vous giflerai!...

M. DUPIEU. Il recule instinctivement. — ...

M. CHOPIN, conciliant. — Voyons!...

voyons!... Il faudrait, au lieu de s'animer ainsi, tâcher de s'entendre... C'est pour ça que nous sommes réunis...

JEAN. — Ah!... s'il n'y avait que vous,

parbleu, on s'entendrait tout de suite!... mais il y a Monsieur.... (Il indique M. Dupieu.) qui est bien le plus prudhommesque porc-épic que j'aie jamais rencontré... {Mouvement de M. Dupieu.)

M. CHOPIN. — Résumons-nous?... Darquebuze écrira la lettre que voici... puisque monsieur Dupieu se charge de la lui faire écrire...

JACQUES. — Bon !... Il l'écrira et la signera « Gilbert Darquebuze, critique théâtral de L'Avenir du Commerce, »

M. DUPIEU. — Jamais de la vie!... Il ne sera pas question, dans cette affaire-là, de L'Avenir du Commerce.,.

JEAN. — Mais, Monsieur, il est absolument indispensable qu'il en soit question, puisque c'est en qualité de critique de ce journal que monsieur Darquebuze a outragé mademoiselle Anémone d'Antibes...

M. DUPiEU. ^ — Oh!... ce nom!... Ce qu'il me tape sur les nerfs, ce nom !...

JEAN, qui suit son idée. — Donc : 1** il indiquera sa qualité de critique théâtral de V Avenir du Commerce-^ 2^ la lettre paraîtra dans Y Avenir du Commerce^ en première page...

M. DUPiEU. — Jamais!...

JEAN, sans prendre garde à V interruption . — Plus en première page du Gaulois, de LAutorité, de LEclair, du Figaro, de VEcho de Paris, du Matin, du Gil Blas, et du Temps...

M. CHOPIN, désolé. — Mais, Monsieur, les journaux n'insèrent jamais ces sortes de choses en première page...

JEAN. — Mais si, Monsieur... en payant le prix qu'il faut, on fait très bien insérer en première page, aux échos, une réclame... ou le contraire... comme c'est le cas...

M. DUPiEu, amer et profond. — Supposez, Messieurs, que nous refusions, monsieur Chopin et moi, de souscrire à ces conditions impossibles?...

JEAN. — Supposons-le?...

M. DUPIEU. — Alors, qu'est-ce qui arrivera?...

JEAN. — Alors, monsieur Darquebuze se battra avec Dantibes...

M. DUPIEU. — Cette hypothèse est écartée...

JACQUES. — Ça dépend !...

M. DUPIEU. — Enfin !... Supposez que Darquebuze refuse, et de se battre et d'écrire la lettre... Qu'est-ce qui arrive?...

JACQUES. — Dantibes demande une permission, s'attache à l'aimable personne de monsieur votre critique théâtral, et le gifle partout où il le rencontre, jusqu'à ce qu'il veuille bien faire l'une ou l'autre des choses

demandées... (M. Dupieu hausse les épaules,) tandis que, monsieur de Lamarche-Duperron et moi, nous répétons le même mouvement avec les témoins...

M. DUPIEU, exaspéré. — Monsieur!... si vous osiez me pourchasser, je m'adresserais à la police...

JEAN, dun air aimable. — Vous n'en auriez pas moins été giflé... en public...

JACQUES, d'wie voix flutée. — A la Bourse du Commerce, par exemple î...

M. DUPIEU. — Mais ils sont enragés, ces gens-là!...

JEAN, très correct. — Monsieur, si on avait appelé mademoiselle ou madame votre sœur immonde femelle, vous seriez peut-être enragé, vous aussi î...

M. DUPIEU, exaspéré. — Cette supposition est inconvenante!...

JACQUES. — Mais ça n'est qu'une suppo-

sition... Tandis que dans le cas où se trouve notre ami, c'est la réalité...

JEAN, en fausset^ à Voctave. — La fâcheuse réalité...

JACQUES, s' adressant plus particulièrement à M. Chopin. — Nous allons nous retirer. Messieurs, si nous emportons votre promesse formelle que, d'ici à quarante-huit heures au plus tard, la rectification aura paru dans tous les journaux dont nous sommes convenus...

M. CHOPIN, à M, Dupieu, — Nous prenons cet engagement, n'est-ce pas?...

M. DUPIEU. — ... (Il lève les bras au ciel dun air résigné.)

M. CHOPIN, à Jacques et à Jean. — C'est entendu. Messieurs!...

M. DUPIEU. — Vous avez retenu les noms des journaux, Chopin?... Moi, je ne sais plus où j'en suis!...

9i ^ LES PETITS JOYEUX

M. CHOPIN. — Oui... oui!... Le Figaro, VEcho de Paris, Le Gaulois, UEclair, Le Temps, L! Autorité, Le Gil-Blas et Le Matin h . .

JACQUES et JEAN, Hs sHncUnent. — Parfaitement !...

3 KCÇiii^E,^, saluant pro fondement M . Dupieu qui s est effondré dans un fauteuil. — Monsieur!... (A M. Chopin.) Je regrette beaucoup, Monsieur, que nous nous soyons rencontrés dans ces désagréables circonstances...

M. CHOPIN, sincère et bon garçon. — Moi aussi je le regrette!... Croyez que je le regrette très vivement... {Il reconduit Jacques et Jean dans V antichambre . Saluts, poignées de main. Au moment oit les deux jeunes gens sortent, M. Chopin, qui semblait hésitant, se décide à demander :) Messieurs... je voudrais savoir... Voudriez-vous me dire... (Il bafouille.)

JACQUES, Vencouragemit, — Quoi donc, Monsieur?...

M. CHOPIN. — Gomment vous avez su que je suis plébiscitaire?...

JACQUES, après un instant d hésitation, — On nous Ta dit dans le quartier...

Dans la rue.

JEAN. — Ben, ça a marché comme sur des roulettes!...

JACQUES. — Ce que c'était amusant!...

Il n'y a pas de théâtre qui vaille ça!... Et sans ce délicieux bonhomme de Chopin, j'aurais trouvé ça absolument joyeux 1...

JEAN. — Lui, il ne se bilait pas trop!... C'était le vieux!... Il était vert, le vieux!...

JACQUES, troublé. — Le vieux?... Il n'est pas vieux!... sans ça, c'aurait pas été chic de le molester comme ça...

JEAN. — Il n'est pas croulant, sûr!...

Mais enfin, il n'est pas jeune par rapport à nous!... Et moche donc !... et toc, et cauchemardant ! . . . C'est rien de l'dire!...

JACQUES. — Je crois que, du coup, Darquebuze est dans la limonade... Le marron sculpté lui pardonnera jamais d'avoir appelé d'Antibes « immonde femelle... »

JEAN. — Ça, je m'en bats l'œil !... Désaubry-Laluette nous a dit qu'il est très douillard, et qu'il n'écrit dans cette feuille de chou commerciale que pour pouvoir chiner les p'tites femmes qui ont eu l'imprudence de le mener en bateau...

JACQUES. — A propos de chiner, je voudrais bien rentrer sans qu'on nous zyeute, moi!... Ou alors, faudrait voir à monter une colonne à la famille pour expliquer nos belles pelures et nos tuyaux... parce que c'est pas beaucoup notre tenue

normale... dans celte saison-ci surtout !...

JEAN. — C'est vrai!... P'pa dirait d'un air soupçonneux : « Où diable avez- vous été ?... » et M'man nous remercierait avec effusion d'être allés faire une visite au jour de la Tante la Balue...

JACQUES, il rit, — Pauv' M'man!... D'ailleurs, il n'y aurait pas à nous suifer pour ça!... parce que c'est jamais par méchanceté que nous la mettons dedans...

JEAN. — Et puis elle le saurait,' que nous la mettons dedans, qu'elle ne nous en voudrait pas...

Il pousse Jacques du coude.

JACQUES. — Qu'est-ce qu'il y a?...

JEAN. — Tais-toi donc, animal!... Je te montrais l'oncle Etienne qui suit une petite femme...

JACQUES, il se retourne, — Tiens!...

oui !... Il est bien conservé, l'oncle Etienne!... (// rit.)

JEAN. — Oui... Et on ne le met pas beaucoup dedans, celui-là!...

JACQUES. — Parbleu!... Il les connaît toutes... pour les avoir toutes faites dans le temps !...

JEAN. — Et même maintenant!... Il t'a fichu un coup d'œil hier à dîner quand tu as sorti ton nom de Lamarche-Duperron... Le fait est qu'il était trouvé, celui-là!... On aurait dit que tu le faisais exprès pour pas que ça ait l'air d'être arrivé...

JACQUES. — Quand P'pa m'a demandé le nom du témoin, j'en suis devenu bleu!... Je savais pas quoi dire !... De ma place, je voyais les marches du perron me danser devant les yeux.... C'est comme ça que ça m'est venu... Et puis, une fois ce nom ridicule choisi, ça m'a paru bien plus drôle d'en

prendre un autre du même genre pour l'autre témoin... C'était bien plus amusant à faire passer...

JEAN. — Ça a passé, parce que nous avons eu affaire à un sinistre goitreux et à un sympathique naïf... car sans ça...

JACQUES, hélant un fiacre, — Faut nous fendre d'un taxi... sans quoi nous arriverons après la famille...

Chez les Raincy. Dans le salon avant le dîner. M. de Raincy lit Le Gaulois. Françoise joue du piano. Rosette brode. Jacques et Jean entrent i'urtivement et prennent chacun un journal.

M. DE RAINCY, levant le nez. — Qu'est-ce que vous avez fait aujourd'hui, les enfants?...

JACQUES. — Moi, j'ai été au cours, P'pa!...

JEAN. — Moi chez mon répétiteur... et puis après, j'ai été regarder le type qui donne à manger aux moineaux et aux gros pigeons heiges du parc Monceau... Et toi, Fpa?...

M. DE RAiNCY. — Oh ! iTioi, j'ai passé un après-midi plutôt austère!... J'ai été voir votre tante de la Balue...

JACQUES, sifflement admiratif, — Phuuu !...!...

M. DE RAiNCY. — Oui, je sais !... Ça n'est pas amusant!... C'est même ennuyeux pour être sincère!... Mais je ne suis pas un petit joyeux, moi!... Je suis encore d'une de ces médiocres générations qui savent s'ennuyer lorsqu'il le faut... Fini, ça!... pour parler comme vous... Disparu î...

JEAN. — Gomme les chaises à porteurs...

JACQUES. — Et les lampes à huile!...

ROSETTE, d'une voix flûtée, — C'était le bon temps!...

M. de Raincy hausse les épaules et reprend son Gaulois.

JACQUES, qui ne peut jamais s'empêcher

de blaguer, mais qui le regrette après. — T'es pas fâché, P'pa?...

M. DE RAINCY

JACQUES. — Voyons, P'pa?... Dis que t'es pas fâché parce qu'on a un peu hla-

gué?...

M. DE RAINCY. — Jc ue suis pas fâché... Je trouve que vous avez des façons déplorables, voilà tout!...

JEAN. — Tout de suite des gros mots!... {M. de Raincy le regarde ahuri.) — Déplorables!... Ah! bien!... Si tu voyais les

autres î , . .

M. DE RAINCY. — Ça n est pas la mauvaise éducation des autres qui me consolerait de vos manières... D'ailleurs, tous vos amis ne sont pas mal élevés... Henry de Vilpreux et Charles Désaubry-Laluette sont très gentils, très comme il faut...

JACQUES. — Henry, oui!... mais Charles...

M. DE RAiNCY. — Il fi'est pas bien élevé, Charles?...

JEAN. — Si!... il en a l'air toujours !... Mais c'est un navet !...

M. DE RAINCY. ?...?...?

JACQUES, traduisant. — Un hypocrite...

un sournois...

M. DE RAINCY. — Ah !... Qu'est-cc qu'il a fait?...

JEAN. — J' sais pas!... Peut-être rien!... Mais il fera quelque chose...

ROSETTE, le nez sur sa broderie, Vair appliqué, — Sur!...

M. DE RAINCY, interloqué, — Qu'est-ce que tu en sais, toi?...

ROSETTE. — J'en sais pas !... Mais je parie bien qu'il roule tout 1' temps sa famille... Ce qu'il doit lui. en conter, des emblèmes !...

M. DE RAINCY, qui ne comprend pas un

mot. — Quoi?... Qu'est-ce que tu dis?...

ROSETTE, toujours le nez sur son ouvrage. — Je dis qu'il doit leur en couler, au père et à la mère Désaubry-Laluette ! . . . Oh ! la la !.. .

M. DE RAiNGY. — Cette façoD de parler de monsieur et de madame Désaubry- Laluette est absolument déplacée!...

ROSETTE. — Déplacée?... C'est des choses mal, père et mère?...

M. DE RAINGY. Cc u'cst paS dcS choSCS

mal !... Seulement ton frère est tout ce qu'il y a de plus irrespectueux de...

ROSETTE. — Mais je respecte pas du tout les Désaubry-Laluette, moi!...

M. DE RAINGY. — Par exemplc!... Je serais curieux de savoir pourquoi?...

ROSETTE. — Sont trop bêtes avec leur Charles!... Et vous tous aussi, d'ailleurs!...

M, DE RAINGY, suffoqué. — Mais, vraiment, Rosette...

ROSETTE. — Pardon , P'pa ! ... J 'ai dit autre chose que ce que je voulais dire... ou plutôt, je Fai pas dit dans des termes choisis... Mais, au fond, c'est ça que je pense!... (Mouvement de Aï. deRaincy.)0\x\, parfaitement!... Parce que ça m'agace de vous voir gober Charles vous aussi!...

M. DE RAiNCY. — Commcut, parce qu'un jeune homme est gentil, bien élevé, travailleur, tranquille...

ROSETTE. — Travailleur !... Tranquille !... Ah ! Laisse-moi rire !... Je voudrais pouvoir le filer, l'honnête travailleur!... le jeune homme tranquille!... Il ne sait peut-être seulement pas comment ses professeurs ont le nez fait !...

M. DE RAiNCY. — Nou Seulement tu dis des choses inconvenantes, mais encore tu dis des bêtises!... Si Charles n'était pas ce qu'il est, ses parents s'en apercevraient bien vite...

ROSETTE. — Que tu crois... et eux aussi, les pauv's types !...

M. DE RAiNGY. — H J 3- cles moyeus de contrôle qui...

ROSETTE. — Allons douc!... Ils ont l'œil trop bien bouché pour contrôler rien du tout. . . Et puis, quels moyens de contrôle?... Ainsi, une supposition?... Aujourd'hui, les frères seraient pas allés à leur cours et à leur répétition ? (Jacques et Jean se regardent avec

inquiétude.) Ben, comment le saurais-tu?...

M. DE RAiNCY. — Mais...je...

MADAME DE RAINGY, elle entre une carte à la main. — Je ne sais pas du tout ce que c'est que cette carte que je viens de trouver sur le plateau du vestibule?... {A son mari.) C'est probablement pour vous?...

M. DE RAINGY. — Voyous ça?... (// regarde la carte.) Non !... Je ne sais pas qui c'est!...

On entend la cloche qui annonce le dîner. Tous se lèvent et passent dans la salle à manger.

M. DE RAiNGY, 671 s'asseyant, au domestique. — Joseph!... Est-ce vous qui avez reçu le monsieur qui est venu tantôt?...

JOSEPH. Quarante-cinq ans. Depuis vingt ans dans la maison. Est un peu rustique, mais na pas m,auvaise façon. — Non, Monsieur le Comte... n'avenu personne...

M. DE RAINGY, montrant la carte. — Mais si... ce...

JOSEPH. — Ah!... cette carte-là!... C'est moi que je l'ai mise sur le plateau du vestibule... Je l'ai trouvée sur une marche du perron...

En entendant les mots : « marche du perron » Jean regarde son frère en riant.

M. DE RAINGY, étonné. — Mais elle n'y est pas venue toute seule, sur la marche du per-

ron... [Les deux garçons se tordent.) Qu'estce que vous avez à rire?...

JEAN. — Mais rien, P'pa!...

M. DE RAiNGY. — Comment, Heu ?. .. Vous êtes là qui pouffez?...

JACQUES. — C'est nerveux !... {Il rit.)

M. DE RAiNCY. — Ncrvcux !... (// regarde ses fils avec étonnement.) En vérité, il y a des moments où ces enfants-là ont l'air idiot!... (Revenant à so?i idée.) En attendant, je ne sais toujours pas comment cette carie est arrivée sur...

JEAN, qui a peur que son père ne reparle encore de la marche du perron^ le coupant. — C'est peut-être quelqu'un qui est venu pour nous?...

M. DE RAINGY, il domic la cartc à Françoise qui est à sa droite, pour qu'elle la fasse passer à Jean qui est à la gauche de madame de Raincy. — Voilà!...

FRANÇOISE, elle lit la carte en la faisant passer à son frère. — Le comte Roleur !...

ROSETTE. — C'est une farce !... (Elle rit.)

M. DE RAiNCY. — Une farce!... Qu'est-ce qui est une farce?...

ROSETTE. — Ce nom !... [Elle regarde curieusement ses frères qui sont très rouges.)

FRANÇOISE. — Tiens !... c'est vrai !... C'est un drôle de nom!... (M. de Raincy hausse les épaules.)

MADAME DE RAINCY, à JacquCS. VoUS

^ ne connaissez pas non plus ce monsieur?...

JACQUES. — Non, M'man pas du

tout!... (// pouffe. Jean louche sur lui avec inquiétude .)

MADAME DE RAINCY. — Commcut diable cette carte a-t-elle pu se trouver sur...

M. DE RAINCY. — Le fait est que c'est extraordinaire !... {A /o^ey^A.) A quelle heure

l'avez-vous trouvée?...

110 LES p?:tits joyeux

JOSEPH. — Pouvait être sur les deux heures... deux heures et demie...

JEAN, à part lui. — C'est cet imhécile de Jacques qui l'a perdue en sortant, pardié !... Il perd tout !...

MADAME DE RAixcY, à Jcicques. — Tu u'as pas mal à la tète, mon gros?...

JACQUES. — Non, M'man !...

MADAME DE RAIXCY. — G'est que tu cs tellement rouge ? . . . Tu n'as pas trop chaud?...

M. DE RAiNCY. — Il aurait trop chaud que je ne vois pas ce qu'on y pourrait faire... Toutes les fenêtres sont ouvertes...

MADAME DE RAIXCY, qui continue à regarder Jacques avec inquiétude. — Vrai, tu n'es pas malade, mon honhomme?... Tu n'as pas l'air d'être dans ton assiette?... JACQUES. — Mais si, M'man, j'y suis!...

MADAME DE RAIXCY. Qu'cSt-CC qUC tU

as fait dans la journée?... Tu ne t'es pas fatigué?...

JACQUES, qui oublie qu'il a raconté à son père qiiil est allé au cours, — Non, M'man... J'ai été jusque chez Xaxier Groussan qui nous avait promis des places pour le Vaudeville...

M. de Raincy écoute d'un air narquois. Jean le regarde avec inquiétude.

MADAME DE RAINCY. LeS aS-tU, CeS

places?...

JACQUES. — Non, M'man!... Xavier était sorti...

11 aperçoit l'air goguenard de son père et se trouble légèrement.

MADAME DE RAINCY. — J'ai l'cçu uue loge de Roger de Bernières...

JACQUES. — Pour sa Peau d'Aiie?...

MADAME DE RAINCY. — Ça u'est sûremeut pas une pièce pour les jeunes filles...

ROSETTE. — C'est qu'il n'en pleut pas, des pièces pour les jeunes filles !...

M. DE RAiNCY. — Mais, il me semble que vous allez, relativement, assez souvent au Théâtre...

ROSETTE. — Nous avous vu Les femtnes savantes.,. Le Misanthrope... Le Monde oU Von s'ennuie... La Cagnotte... Le Voyage de monsieur Perrichon^ et puis des opéras et des opéras comiques... Un point c'est tout!...

M. DE RAiNCY. — Tu n'as pas la prétention de voir des pièces comme...

Il s'arrête court.

ROSETTE. — Gomme quoi?...

M. DE RAiNCY. — ïu m'cunuics ! ...

Le dîner s'achève. On quitte la salle à manger.

JACQUES, à son frère, en prenant son café sur le seuil de la jjorte qui mène au jardin. — Ah î mon vieux !... Quelle émos!... .J'ai cru que nous étions pinces î...

JEAN. — Dame!... Tu es là à rire bêtement !

JACQUES. — Mais non !... C'est l'histoire du comte Roleur que je veux dire!...

JEAN. — Il y a aussi ça!... Gomment diable, vas-tu perdre cette carte?... Faut toujours que tu perdes quelque chose !...

JACQUES. — Enfin... c'est terminé sans casse ! . . .

JEAN. — Heureusement!...

ROSETTE, qui s'approche d'eux. — Racontez-le moi, dites?...

JACQUES. — Quoi?...

ROSETTE. — Le mauvais coup que vous avez fait?...

JEAN. — Mais tu radotes!...

ROSETTE. — Je radote!... Oh! mais que non ! que je radote pas!... Vous voulez rien me dire?... C'est bon !... Je finirai bien par savoir tout tout de même, allez !...

Chez mademoiselle Anémone d'Antibes.

Un petit hôtel, rue Weber. Installation nouvelle et hâtive. Luxe banal et de mauvais goût. Dans une chambre tendue en soie bleue, un grand lit Louis XV en bois doré placé sur une estrade de velours bleu. Dans ce lit dort profondément mademoiselle Anémone d'Antibes. Entre une grosse femme q.ui va ouvrir la fenêtre et les persiennes.

Le soleil inonde violemment la chambre.

ANÉMONE d'antides. Trente ans. Blonde, vulcjciire et jolie. La peau, les cheveux et les dents superbes. Elle se retourne brusquement vers le mur. — Saccrrr !!!... Y a donc pas moyen d' i'ouj)iller dans celte sale lurne !...

MADAME PILLARD. Soixaute aus , Grande, lourde, avachie. Les yeux rouges, les cheveux gris. Un bourrelet de graisse sur la nuque. Marque aussi mal que possible.

Accent ignoble. — L'est deux heures!...

ANÉMONE. — Et puis après?... Allez-vous m'f... la paix, oui ou non?...

MADAME PILLARD. — Madame a dit dl'éveiller à deux heures tapant... jTéveille !... (Anémone a refermé les yeux et ne bouge plus.) Faut s' lever, Madame !... Madame sera pas prête pour le Boues. . . Pis Tchauffeur est là qui demande à quelle heure faut qu'y vienne?...

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