ANÉMONE
MADAME PILLARD. — Madame!... Voyons?
que Madame se fasse une raison!... [Changeant brusquement de ton et relevant les couvertures d'un mouvement brutal.) Allons !... lève ^02^e Joséphine !... qu'y reste que quarante balles à la maison !...
ANÉMONE, elle se dresse sur son lit. — Tu sais ce que je l'ai dit?... Si jamais tu t' permets de m' parler d' façon qu'on voie qu' t'es ma mère... la porte !... {Madame Pillard hausse les épaules.) Tu vas la prendre?...
MADAME PILLARD. — Tu m' fais suer ! . . . Qu'est-ce que tu ferais si tu n'm'avaispas?... Tun'mènerais pas large!... Aujourd'hui surtout!... k^vh^ c\' histouère qui t'a mise dans les langues...
ANÉMONE. — La ferme !... Et prépare-moi mon bain...
MADAME PILLARD. — Et au chauffeur, qu'est-ce qu'on lui dit?...
ANÉMONE. — De venir à quatre heures et demie... Allons!... Trotte-toi!... (Elle se recouche. Madame Pillard sort et rement presque aussitôt.) Ecoute, Maman, blague dans l'coin, j'ie défends d'm'appeler autre-
ment qu' madame et d' me parler autrement que très respectueusement... sinon j' te f... mon billet qu'tu r'prends l' train pour Pontà-Mousson...
MADAME vihhXY^M, parlant du cabinet de toilette oie elle ouvre les robinets de la baignoire. — Savouér!...
ANÉMONE, exaspérée et reprenant aussi malgré elle l'accent lorrain. — Y a pas désavouer... (Corrigeant.) d'savoir... Tu sais c' qui as été convenu quand j' t'ai fait venir pour être gouvernante chez moi?... Personne... personne... personne au monde ne doit s' douter qu' tu es ma mère... Tu parleras à la troisième personne... tu... (Criant.) Tu m'entends?...
MADAME PILLARD. — Parfaitement!...
Cause toujours !...
ANÉMONE. — Ce que j'en dis, c'est dans
ton intérêt aussi bien comme dans le mien...
Si on sait qu' t' es ma mère, de quoi qu' t' as l'air, j' te F demande!...
MADAME PILLARD, paisiblement. — De c'que j'sLiis !...
ANÉMONE. — C'est justement ce que je n' veux pas!... J'aurai d' la dignité pour deux ! . . .
MADAME PILLARD. — Prsnds garde à pas t' fatigue ri...
ANÉMONE. — Veux-tu, oui ou non, tenir nos conventions?...
MADAME PILLARD. — JlcS ticus!... Tu
veux pas qu'on sache que j'suis ta mère, on Fsaura pas... Est-ce que ri)etit Laurencieux s'en a jamais douté?...
ANÉMONE. — Je ne sais pas quelle rage tu as de toujours reparler de c'petit imbécile de mallieur !... Si tu crois (|u' c'est agréable?...
MADAME viLLXTii), paisible, rentrant dans la chambre. — J'peux pas parler d'ceuss
qii'j'ai point connus!... D'ailleurs l'était gentil, c'gosse-là!... très convenable avec moi«e... Et s'il a eu la chose d'voler les bijoux d'sa mère, c'est pas toué qui d'vrait l'cliiner pisque c'était pour te les refiler qu'il a fait l'coup...
ANÉMONE, — J'iui en veux qu'à cause du pétard qu'ça l'ait... qu'ça m'cause du tort...
MADAME PILLARD. Bah'.... Est-CC
qu'on sait?... C'est un' réclame comme une autre !...
On entend le timbre.
ANÉMONE. — En attendant, je n'ai plus un sou !... Les domestiques m'ont lâchée...
On entend de nouveau le timbre.
MADAME PILLARD. — Ticns!... G'est vrai!... Faut qu'c'est mowequ'j'aille ouvrir... pisque c'est moue iowi l'personnel !... {Elle sort en laissant la porte entr ouverte. On
V entend qui parlemente avec quelqu'un.) Oui Madame... la cuisinière est au marché... et la femme de chambre est allée faire une course pour Madame... Alors c'est moi qui faut qu'j'ouvre... {Elle reparait et annonce^ très correcte.) C'est madame Ninon du Gave. . . Elle veut voir Madame... j'y ai dit qu' Madame est core pas levée...
ANÉMONE, étonnée. — Ninon!... à c't' heure ci?... Faites entrer!...
NINON DU GAVE, vingt-trois ans. Une très jolie fille brune, fraîche comme une fleur. Costume un peu fané. Chapeau qui ne ment pas cVune grande maison. — Ah !... ma Chérie!... C que c'est chic!... T' en as une veine !...
Elle regarde madame Pillard qui écoute avidement.
ANÉMONE, très digne. — Je vous remercie, madame Pillard... Je n'ai |)lus besoin de
rien... [Madame Pillard sort en rageant.) Pourquoi ai-je une veine?...
NINON. — Parce que ce procès-verbal dans tous les journaux fait un effet épatant!...