‹ Les petits joyeuxChapitre 5 sur 14 · ANÉMONE · texte numérisé non relu

ANÉMONE

NINON. — Quel chic type que ton frère!...

ANÉMONE, littéralement ahurie, — Mon frère?...

NINON. — Tu n'as donc pas encore lu les journaux?... Tiens... regarde... là... (Elle lui tend Le Figaro qu Anémone parcourt avec des yeux arrondis.) C'est d'autant plus heureux, ma Chérie, qu'un ou deux sales journaux avaient reproduit l'immonde article que cet individu désavoue aujourd'hui... {Elle se penche pour lire par-dessus Vépaule d Anémone.) Tu vois... « ... la personnalité bien » connue de mademoiselle Anémone d'An- » tibes... » C'est chic, au moins !... Ala bonne heure!... Et là... Tu vois, là encore?...

(( Chacun se plait à rendre hommage, aussi 1> bien à sa grande dignité de vie qu'à son » très charmant et déjà si grand talent... » Eh !... Allez donc!... C'est ça qui vous a un œil ! . . .

ANÉMONE, qui rsUt pouv Ici troisième f OIS V article et se demande si elle rêve. — Oui!... le fait est que ça a d'I'œil !...

NINON. — Ah !...j'te crois!... {Un temps.) Tu l'savais, (ju'il allait faire ça ?...

ANÉMONE. — Qui?...

Ni^ON. — Ton frère?... Non?... Y t'I'avait pas (Ht?...

ANÉMONE. — Non... pas du tout!...

Elle cherche ce qu'elle va dire et quelle conduite elle va tenir.

NINON, enthousiasmée. — Ah !... C't'encore plus chic !...

ANÉMONE, à part elle. — Qui?... Mais qui est-ce qui a pu faire ça?...

> 1 N ON. — Va-t-y venir ici ?. . .

ANÉMONE, prudente. — Oh! non!...

NINON. — Y n'y vient jamais !...

ANÉMONE. — Non!...

NINON. — Ah !... Tant pis !... J'aurais bien aimé de 1' connaître, c' type-là !... Y n' ressemble pas au mien, d'frère... qui n' vient chez moi qu' pour me taper ou m' fricasser des couleurs...

ANÉMONE, à part elle^ suivant son idée. — C que j' donnerais pour savoir qui c'est qu'a pu faire ça?...

NINON. — Ç' que tu dois être contente !... [C'est vrai !... L'affaire de c' petit galvaudeux id' Laurencieux, c'était un' sale affaire pour toi, y a pas à dire!... Etv'là qu'au lieu qu'on t' chine comme ça pouvait très bien arriver, on raconte, dans L' Figaro qu' t'as un' grande , dignité d' vie et un grand talent !... Ah! mince!...

ANÉMONE, pratique. — Ça n' doit pas être que dans U Figaro qu'y a c't' article-là!... Quand j Vois des machins comme ça pour des duels, j'ies vois plusieurs fois si j'achète plusieurs journaux... {Elle sonne. Madame Pillard paraît.) Voulez-vous faire acheter L Gaulois, et V Eclair et L'Echo, et... quoi encore?...

NINON. — L' Petit Journal!...

ANÉMONE, condescendante. — Et L' Petit Journal!...

MADAME l'iLLAKBj imperturbable. — Y a personne d' rentré!... {Récitant la phrase convenue.) La cuisinière n'est pas r'venue du marché... la femme de chambre est allée faire une course pour Madame...

ANÉMONE. — Allez-y vous même, je vous prie...

Nez (le madame Pillard qui sort.

NINON. — Y a pas longtemps qu' tu l'as, pas, cette gouvernante-là?...

ANÉMONE. — Y a un mois,..

NINON. — L'a pas un' bobine qui m' revienne... Doit être mauvaise, cette vieille-là?...

ANÉMONE. — Mais non!... C'est une brave femme dont je suis très contente...

NINON. — Possible!... N'empêche que, à ta place, j'ouvrirais l'œil... Tu peux m'en croire, va!... J' suis physionomisse... (Un temps.) L'habite Paris, ton frère?...

ANÉMONE, laconiquement y après un {?îstant (The'sitatioti, — Non!...

NINON. — Ah !... (Un temps. )C est drolel... On dirait qu' ça t'embête d' parler d' lui !... (Un temps.) Vous êtes peut-être pas bien ensemble?...

ANÉMONE, sautant sur V explication qui s offre. — Justement!... Tu comprends... la vie que je mène...

NINON. — Ah !... L'est au courant?...

ANÉMONE, avec un geste vague. — C'est forcé ! . . .

NINON. — Ah! bah!... Ben, il a un fier estomac alors !.... pour avoir fait mettre une affaire comme ça dans F journal!...

MADAME PILLARD. V'ià IcS jour-

naux ! . . .

ANÉMONE, dépliant Le Gaulois. — Ça. y est!...

MXON, qui a ouvert L'Eclair. — Ça y est aussi !...

ANÉMONE. — Ça sera clans tous!... J'en étais sûre !...

MADAME PILLARD, S intéressant . — C'est core un assassinat?...

NINON. — Non... c'est un... une contravention qui est insérée... concernant madame...

MADAME PILLARD. Pour CXCès d' vi-

tesse que j' parie?...

ANÉMONE, rectifiant. — Mais non!... Madame du Gave veut dire un procès verbal qui...

MADAME PILLARD. — Madame a écrasé que'qu'un?...

NINON, impétueusement, — Mais non!...

C'est son fr...

Un regard menaçant d'Anémone la force à s'arrêter court.

ANÉMONE. — Merci bien. Madame Pillard!...

Madame Pillard sort d'un air furieux.

NINON. — T'as vu, c'te vieille curieuse... qui voulait savoir?...

ANÉMONE. — Et r plus joli, c'cst qu' tu illais la mettre au courant... Elle ne sait pas jeulement si j'ai un frère...

NINON. — Ah !... Tu causes jamais tvec?...

ANÉMONE. — Jamais!...

NINON. — Non pus avec ta femme de chambre?...

ANÉMONE. — Non plus !...

NINON, admirativement . — Ça prouve que l'es supérieure!... Moi, j' pourrais pas!...

ANÉMONE, préoccupée. — Je vais chercher les adresses des témoins!... [Elle se lève et pre?îd sur une table Le Tout Paris.) Voyons?... de Lamarche-Duperron.., {Elle cAercAe.) Lamarche... Lamarche... Non!... ça n'y est pas !...

NINON. — Si tu cherchais à Duperron?...

ANÉMONE, après avoir cherché. — Ça n'y est pas non plus !... (Elle feuillette toujours.) Le comte Roleur doit y être?...

NINON. — Oui... J'ai comme une vague idée d'avoir déjà entendu c' nom-là!...

ANÉMONE, décour a(jée. — Pas davantage ! . . .

NINON. — C'est p't' être des types de province?...

ANÉMONE. — Probablement !... (Elle cherche toujours.) Voyons les témoins de l'autre ?... (Elle feuillette. Un silence. Elle referme le Tout Paris.)

NINON. — Rien, non plus?... Dis donc?... Si c'est pas des gens très r'iuisants, tu les trouverais p't'être plutôt dans V Paris- Hachette... L'as-tu?...

ANÉMONE. — Oui... d' r année dernière... {Elle cherche.) Chopin... Ben y en a, des Chopin !...

NINON. — M'étonne pas !...

Elle fredonne,

Papa, c'était un lapin Qui s'appelait J.-B. Chopin, Et qu'avait son domicile A Bellevi-i-lle...

p't' être quej' t' agace en chantant comme ça ?.. .

ANÉMONE. — Plutôt?... Ah!... j'y renonce!... y en a trop!... Et Dupieii...

(Elle cherche.) Voyons Dupieu?... Ah! par exemple, y en a qu'un!...

NINON. — Ça doit être celui-là!... Qu'estee qu'il fabrique?...

ANÉMONE. — Des tapis...

NINON. — Où qu'y perche?...

ANÉMONE. — A deux endroits... rue Saint-Honoré... et 260, boulevard Malesherbes...

NINON. — C'est quelqu'un d'à son aise !...

ANÉMONE. — Faut croire!... C'est que' qu' négociant hurph qu'a un magasin... et sa bagnole à part du magasin... J

NINON. — A (juoi vas-tu aller?... t

ANÉMONE. — J' me r demande?... J'ai plus d' chances de 1' voir à son magasin... Et pis... l'est p't'être marié?... c

NINON. — Et alors?...

ANÉMONE. — Alors, ça n' plairait p't' être pas à sa rosse de femme de m' voir aboiiler dans son intérieur...

NINON. — C'est juste!... Tu vas y aller maint'nant?...

ANÉMONE. — Oui...

NINON. — J' te laisse... Au revoir...

ANÉMONE. — Au revoir!...

NINON. — Tiens-moi au courant?...

Elle sort. Dès qu'elle est sortie, madame Pillard paraît.

k MADAME PILLARD. — Partie, la vemiine?. . . ANÉMONE. — Pourquoi, la vermine?...

MADAME PILLARD, très corvecte. — Pac' qu'elle déteste Madame... qu'elle pourrait jouer à Madame un sale pied d' cochon... qu'aile s'en ferait pas faute...

ANÉMONE. — Mais pourquoi, sapristi?...

MADAME PILLARD, V ttiv mi/stérieux. — Pac' que...

ANÉMONE, énervée. — Enfin, Maman, veux-tu m' dire oui ou non sur quoi tu bases tes accusations?...

MADAME PILLARD, gouaîlleuse. — J' te ferai observer, ma poule, qu' c'est toi qui fais rappel que j' suis ta mère?...

ANÉMONE, exaspérée. — C'est ta faute aussi !... Tu m'horripiles tellement !... Allons!... donne-moi ma robe...

MADAME PILLARD. — Laquelle rojoe ?.. .

ANÉMONE. — Celle de crépon noir...

MADAME PILLARD. — Une rôpe nouére?.., par un pareil temps !...

ANÉMONE. — C'est pas une affaire de temps î...

MADAME PILLARD. — Ah !... de quoué qu' c'est un' affére alors?...

ANÉMONE. — De tact!... C'est pas pour ton bec !...

MADAME PILLARD. — î... !... !...

ANÉMONE. — Eh bien?... G'te robe!...

c'est-il |x^ur aujourcriiui ou pour demain?...

Elle est sortie de son bain et va et vient dans la pièce, se parfumant violemment.

MADAME PILLARD, qui revicut avec la

robe. — Ben, à la bonne heure !... Tu t'en

plaques au moins des odeurs!... [Elle

renifle.) Dieu qu' ça sent un bon goût!...

L ANÉMONE, elle s'assoit devant la coiffe

feuse. — Maintenant, dépêchons-nous...

[Madame Pillard ouvre un tiroir où sont les

faux cheveux, boucles, nattes, etc.. etc..)

Non ! . . . pas d'chichis ! . . .

MADAME PILLARD, ahuric — Ail!... mais de quoi qu' c'est qu'y retourne, Bougri?... Tu veux donc lever le Président d' la République?...

ANÉMONE. — Suppose qu'oui... et travaille I pour...

MADAME PILLARD. — Eu attendant, n'ou-

blie pas qu'y a quarante balles à la maison pour tortiller et faire la noce...

ANÉMONE. — Aïe!... Eh là!... Pas la peine de m' tirer comme ça sur les tiffes !... Tu m' fais mal !... Là... ça s^uffit... Et mainnant mon chapeau?...

MADAME PILLARD. Qucl?...

ANÉMONE. — Mon Beau !...

MADAME PILLARD. SapHstOChc ! . . .

Paie Saint-IIonoré.

^Un immense magasin de tapis. Grande cour où stationnent des voitures chargées de ballots. Caisses, Va-et-vient continuel. Personnel très nombreux. Browhalia.

ANÉMONE d'antibes, fouvreau empire m crêpe de Chine noir. Echarpe noire. Chameau noir orné d'un oiseau de paradis. Coiffure très simple. Costume correct. Elle entre wus la voûte en retroussant haut ses jupes H s'adresse au co7icierge, lequel paraît très )ccupé à soigner un merle qui est dans une tage d osier pendue dans la cour. — Pardon,

136 LKS PETITS JOYEUX

Monsieur !... Monsieur Dupleu ?... C'est bien ici?...

LE CONCIERGE, en ïiianckes de chemise.

Bonnet grec, pantoufles et bretelles en tapissérie. — Oui, Madame...

ANÉMONE, retroussant sa robe et s' avançant au milieu des ballots. — Il est là?...

LE CONCIERGE. — Je peuse... Si vous voulez voir au magasin... C'est au fond... la grande porte en face de vous...

Anémone traverse la cour. Quelques employés la regardent avec étonnement. Elle entre dans le magasin.

UN BEAU COMMIS, il vient au-devant délie avec empressement. — Vous désirez, ^ladame?...

11 la considère d'un air stupéfait.

ANÉMONE. — Je désire parler à monsieur Dupieu...

UNK PETITE FARCE 137

LE BEAU COMMIS. — Jc suis son premier commis...

ANÉMONE, elle sourit et fait, du haut de la tête, un petit salut plein de dignité. — C'est monsieur Dupieu lui-même que je viens voir...

LE BEAU COMMIS, lui p)eu important. — C'est moi qui le remplace, Madame... Vous pouvez vous adresser à moi comme à lui... Quel que soit le tapis dont il s'agisse, je...

ANÉMONE, agacée, perdant un peu de sa correction. — S'agit pas d'un tapis. Monsieur... s'agit d'un duel!...

LE BEAU COMMIS, ahuri. — Veuillez m'excuser Madame... je vais prév... (// réfléehit qu'il aime autant rester avec cette étonnante cliente pendant qu on avertira le patron.) Je vais faire prévenir monsieur Dupieu... {Il appelle un petit garçon de magasin.) Eh!... Pssttt!... {A demi-voix au petit

garçon qui s'est approché.) Tu vas dire au patron qu'il y a une dame qui veut le voir tout de suite... pour un duel...

Il revient, de plus en plus aimable et empressé, vers Anémone.

Le cabinet de M. Dupieu.

Une affreuse pièce triste, mal éclairée. Mobilier sommaire en cliène, tout ce qui se faisait de plus toc il y a trente-cinq ou quarante ans. Un bureau ministre. Quelques cartonniers verts. Accessoires de bureau d'une grande laideur. De la poudre bleue dans une sébile. Dans un petit vase blanc, des plombs pour essuyer les plumes. Encrier de porcelaine blanche avec ceinture de trous pour piquer les porte-plume. Vêtements pendus au mur.

M. DUPIEU, ey^ j-je/*'/ veston d'alpaga très sale. Il écrit au bureau et demande sans lever le nez. — Qu'est-ce que c'est?...

LE PETIT GARÇON. — C'cst uu' dauie!...

M. DUPIEU.

LE PETIT GARÇON. — Un' (lame qui veut vous parler, Patron î...

M. DUPiEu. — Est-ce que monsieur Duroseau n'est pas là?...

LE PETIT GARÇON. — : Si, PatrOU...

M. DUPIEU, il écrit toujours» — Eh!

bien... qu'elle s'adresse à lui...

LE PETIT GARÇON. — G'est pas pour des marchandises. Patron... c'est pour un

»duel...

M . D u p I E u , ic dressant. — Pour un duel ! . . . Fais vite entrer... (.4. pai^t luiy quand le petit garçon a disparu.) G'est sûrement cette pauvre madame Darquebuze !... Elle doit être aux cent coups...

11 prépare une figure compatissante et se remet à ses écritures. Anémone entre dans un froufrou de jupes et un envolement de parfums.

M. DUPIEU, sans la regarder. — Je suis à

vous. Chère Madame !... je suis à vous!...

ANÉMONE, entre ses dents. — J'en d'mande pas tant!... {A part elle.) Vieux pas poli, va!... qui peut seulement pas s'iever!...

M. DUPiEu, surpris, humant V air embaumé. — Qu'est-ce que... (// lève le nez, demeure d'abord médusé, puis se dresse brusquement et se confond en saluts.) Madame !...

Il resalue d'un air éperdu, sans quitter Anémone des yeux.

ANÉMONE, supérieurement distante et correcte. — Monsieur, je vous demande bien pardon de vous déranger de vos occupations... Mais... ainsi que je l'ai dit à votre employé... c'est à vous-même que je désire parler...

M. DUPIEU, avance précipitamment une chaise, puis il la retire et donne son propre fauteuil de burea^i. — Monsieur... j'ai api)ris, par les journaux de ce matin, qu'un duel

UNE PETITE KARCE 141

entre messieurs Dantibes et Darqiiebuze avait failli avoir lieu...

M. DUPiEU, dont les yeux vont alternativement de cette dame si distinguée^ à son veston d alpaga plutôt fatigué et à la redingote correcte accrochée contre le mur. — Mon Dieu, Madame... effectivement... Ce duel a été à deux doigts d'avoir lieu... Nous sommes heureusement parvenus à l'empêcher!... Il nous eut été très pénible qu'un article paru dans notre journal motivât...

ANÉMONE, de plus en plus distante^ avec un sourire un peu méprisant, — Ah!... Ce journal qui m'a injurié est à vous?...

M. DUPIEU. — Qui vous a... {totalement ahuri par la vérité quil entrevoit^ et bafouillant terriblement.) Comment, Madame...

Vous seriez... c'est vous... vous qui êtes...

ANÉMONE, du haut de la tète. — « L'immonde femelle »... Oui, Monsieur!...

M. DUPiEU, consterné et ébloui. — En vérité, Madame... je... je ne sais comment vous exprimer... Est-il possible que... {A part luî^ regardant Anémone avec une admiration non déguisée.) Elle a Tair d'une duchesse!... {Haut.) Je ne sais que dire, Madame, pour vous exprimer mes regrets... mon... mon désespoir de cette stupide affaire... Je voudrais vous faire oublier...

ANÉMONE. — C'est bien facile. Monsieur!... Rendez-moi tout simplement le très petit service que je viens vous demander?...

M. DUPIEU, /<^ dévorant toujours des yeux. — Je suis à vos ordres. Madame... à tous vos ordres. ,. Dites-moi ce que je puis pour vous servir?...

II attend anxieux.

ANÉMONE. — Veuillez me donner l'adresse des témoins de monsieur Dantibes?...

M. DUPiEU, figure consternée. — Hélas, Madame!... Que me demandez-vous là!...

ANÉMONE, toujours distante et digne. — Mais une chose facile à faire, il me semble?...

M. DUPIEU. — Si j'avais ces adresses, Madame, vous les auriez à l'instant même.., mais je ne les ai pas ! . . .

ANÉMONE, incrédule. — Vous ne les avez pas?...

M. DUPIEU. — Non, Madame, non!... Je vous jure que non... Et voici pourquoi... Nous n'avons eu, monsieur Chopin... l'autre témoin de Darquebuze, et moi... qu'une seule entrevue avec les témoins de Monsieur Dantibes... C'est dans cette unique réunion que nous avons donné aux choses la solution pacifique que nous nous étions engagés à leur donner...

ANÉMONE. — Ah!... monsieur Darquebuze ne voulait pas se battre?...

14i LES PETITS JOYEUX

xM. DUPïEu, avec simplicité. — A aucun prix !...

ANÉMONE, sourire méprisant. — Il est complet!...

M . D u p I E u , 5^?^* aperçoit V impression produite par la sincérité de sa réponse. — Quels qu'aient été mes efforts... et ceux de monsieur Chopin... ce jeune homme n'a pas voulu admettre la possibilité d'un duel... Il faut vous dire, Madame, qu'il est très jeune... et que...

ANÉMONE. — C'est justement parce qu'il est très jeune qu'il devrait être disposé à marcher... Il me semble que c'est à son âge plutôt qu'au vôtre que...

M. nupiEU, qui, à la seule pensée de se battre^ sent un petit serpent froid descendre entre ses épaules. — Ne croyez pas ça, Madame... ne croyez pas ça!... {Air belliqueu.r .) C'est, au contraire, lorsqu'on a une longue

habitude du danger, qu'on aime à le regarder en face...

ANÉMONE, sur qui ce couplet de bravoure semble n avoir produit aucun effet. — Vous disiez, pour expliquer comment vous n'aviez pas l'adresse des témoins?...

M. DUPiEu, un peu déçu. — Je disais. Madame, que le procès-verbal ayant été rédigé et signé séance tenante, nous n'avons pas eu besoin de connaître l'adresse de ces messieurs... monsieur de Lamarche-Duperron n'était que de passage à Paris... il a dû regagner dès hier son port d'attache qui est Brest... Quant à Monsieur Roleur, il vous sera facile de le retrouver... puisqu'il est dans le régiment de monsieur votre frère...

ANÉMONE, gênée. — C'est que je voudrais... je tiens même à ne pas m'adresser à... à mon frère pour avoir ces adresses... et j'espérais... Ah! je suis bien emb... {Elle se

reprend si vite que M. Dupieu, plus occupé (Tailleurs à la regarder quà Vécouter, ne s'aperçoit de rien.) ... bien contrariée...

M. DUPiEU, illuminé. — Madame... je crois que j'ai peut-être un moyen de vous donner satisfaction... du moins de vous aider à retrouver les témoins de monsieur Dantibes... en vous mettant en relation avec quelqu'un qui, certainement, les connaît...

ANÉMONE. — Qui ça?..,

M. DUPIEU. — Je ne sais pas!... [Mouvement dAnéjnone.) C'est à mon ami, monsieur Chopin, qu'il faut que je demande cette carte...

ANÉMONE, impétueusement. — Quelle carte?... Vous me faites bouil... [Corrigeant et reprenant son air digne.) languir...

M. DUPIEU. — Une carte qu'un de ces messieurs a laissé tomber, tandis qu'il nous attendait, dans le salon de Chopin... Cette

carte est probablement celle d'une personne de leur connaissance... et, par cette personne...

ANÉMONE. — Qui est-ce, cette personne?...

M. DUPiEu. — Je ne sais pas!... {Geste d impatience d Anémone .) du moins, je ne me le rappelle pas exactement... C'est un monsieur... avecun de. ..oui... c'estbiença... Jean 1^ de quelque chose... et l'adresse... Neuilly ou Passy... je ne sais plus... Mais si, comme

t je l'espère, monsieur Chopin a conservé cette carte...

ANÉMONE. — Je suis tellement pressée d'avoir ce renseignement!... Si j'y allais, moi, chez monsieur Chopin?...

M. DUPIEU, vivement. — C'est inutile, madame !... Vous ne le trouveriez pas à cette heure-ci...

ANÉMONE. — Je l'attendrais!... Il est marié probablement .^..

M. DUPiEu. — Oui, Madame... Oui... à une femme très rigide, très...

ANÉMONE. — Ça ne l'empêche pas de rentrer pour dîner, ça?...

M. DUPIEU. — Non... évidemment!...

d'ordinaire... Mais... aujourd'hui... il a précisément un dîner... Oui... un dîner de membres du syndicat de... de l'alimentation... et vous ne pourriez pas le joindre... Tandis que moi... je m'engage à vous remettre cette carte aujourd'hui même...

{Très gauche.) Jusqu'à quelle heure puis-je sans... sans indiscrétion me présenter chez vous?...

ANÉMONE. — Jusqu'à l'heure que vous voudrez... Je ne joue pas en ce moment... [Se souvenant brusquement de ce que sa mère lui a dit, à part elle.) Nom de nom !... J 'pensais plus qu'y a qu'quarante balles à la maison... et qu'y faudra voir à s'trotter ce soir

pour les patars... {Haut.) J'oubliais que je suis oblisfée de sortir vers...

Elle examine attentivement M. Dupieu et s'arrête court.

M . DUPIEU, interrogativement. — Vers ? . . .

ANÉMONE, à /?«r^ elle. — Au fait!... Pourquoi pas?... Autant lui qu'un autre... d'autant qu'ça supprime l'aléa... Y m'regarde avec des sacrés p'tits pistolets d'yeux!... {Haut.) Je devais aller à l'opéra... oui... mais je n'irai pas... c'est bien plus simple... Comme ça, au moins, vous aurez de la marge... Quand je dis de la marge... il ne faudrait pas arriver plus tard que dix heures... pour ne pas scandaliser mes domestiques...

M. DUPIEU, pour dire quelque chose. — Et votre concierge?...

ANÉMONE. — Je n'ai pas de concierge...

j'habite un hôtel... (Mouveînent admiratif de M. Dupieu.) Les amis qui viennent me voir viennent vers neuf heures... et s'en vont à onze...

M. DUPIEU, défrisé. — Mais alors... vous aurez du monde?...

ANÉMONE. — Mais non!... Pas ce soir, puisque je devais sortir!...

M. DUPIEU, rasséréné. — C'est juste!...

Alors, dès que j'aurai la carte... ce qui ne saurait tarder beaucoup... je vole chez vous!... ■■

ANÉMONE, se levant. — Je ne sais comment assez vous remercier, Monsieur!...

M. DUPIEU. — De rien, Madame!... de \ rien!... (A part lui, en serrant avec émotion la main quAnémo?ie lui tend.) Quelle main!... souple... sans os... et légère!... On dirait de la plume!... Et ce parfum!... Oh!... ce parfum!... Et moi qui suis fait

comme un voleur !.,. Si j'avais pu me douter...

Il reloiiche sur sa redingote accrochée au mur.

ANÉMONE, quia vu le mouvement, à part elle. — Son alpaga l'embête!... Y r'iuque tout l'temps sa belle pelure!... {Haut.) Encore tous mes remerciements, Monsieur !...

M. DUPiEU. — J'ai bien de la chance d'avoir été chez moi, Madame !...

ANÉMONE. — Et moi, de vous avoir rencontré. Monsieur !... [A part elle.) Ça tombe à pic... à tous les points de vue !... {M. Dupieu qui la reconduit.) Ne vous dérangez pas, je vous en prie?...

M. DUPIEU. — Laissez donc. Madame!...

je suis trop heureux de passer un instant de plus avec vous!... {A part lui, en apercevant Vauto.) Mâtin!...

ANÉMONE, elle monte dans Vauto. Au chauffeur. — Au Bois!... {A M. Dupieu qui s'incline profondément.) Au revoir, Monsieur... et encore merci !...

M. DUPIEU, à part lui., en rentrant dans la cour. — Ce petit Darquebuze est un polisson !...

Chez les Raincy. Madame de Raincy travaille. Les trois enfants pâlissent sur un puzzle très compliqué, qui représente le sacre de Napoléon P'. L'oncle Etienne fume en se balançant sur un rocking-chair.

M. DE RAINCY, U s'assied et prend un journal. — Je n'ai pas encore eu le temps de regarder un journal aujourd'hui!...

JACQUES. — Moi non plus !...

MADAME DE RAINCY. Vojez doUC si

la première de Peau d'Ane est toujours jeudi...

M. DE RAINCY. — Probablement non...

Une première n'est jamais jeudi... Je veux dire n'est jamais le jour où elle a été annoncée. . . {Il parcourt le journal.) Tiens ! . . . si... elle n'est pas remise... C'est extraordinaire... (// continue à parcourir le journal^ N'est-ce pas toi, Jacques, qui parlais d'un duel de ce petit critique à propos du vol des bijoux de madame Laurencieux?...

JACQUES. — Parfaitement!...

Jacques et Jean se regardent. -

M. DE RAiNGY. — Eli bien, il n'a pas eu lieu, ce duel !...

JACQUES, inquiet. — Il y a quelque chose dans le journal?...

JEAN, d'un air indifférent. — Dis-nous ça, Fpa?...

M. DE RAiNCY. — G'cst d'aiUcurs sans intérêt... (// lit.) « Le frère de mademoi-

» selle Anémone d'Antibes s'étant trouvé » offensé par un article de M. Gilbert Dar- » quebuze qu'il jugeait outrageant pour sa » sœur, a prié deux de ses amis de lui de- » mander raison de cette offense.

» Après de longs pourparlers entre les té- » moins, M. Darquebuze a écrit la rétracta- » tion suivante :

» Je me fais un vrai plaisir de reconnaître » que je me suis trompé grossièrement sur la » personnalité, pourtant bien connue, de ma- » demoiselle Anémone d'Antibes, et que mes » assertions étaient, en ce qui la concerne, » fausses de point en point. Je reconnais éga- » lement que je n'avais jamais entendu per- » sonne dire de mademoiselle d'Antibes les » choses que j'ai affirmées dans ma critique » de samedi dernier. Chacun se plaît, aucon- » traire, à rendre hommage aussi bien à sa

> grande dignité de vie qu'à son très char-

> mant et déjà si grand talent.

» GILBERT DARQUEBUZE.

» Pour M. Gilbert Barquebuze^

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