‹ Les petits joyeuxChapitre 6 sur 14 · J. DE LAMARCHE-DUPERRON, » COMTE ROLEUR · texte numérisé non relu

J. DE LAMARCHE-DUPERRON, » COMTE ROLEUR

11 tique sur « comte Roleur ».

Tiens!...

MADAME DE RAINCY, FRANÇOISE et

ROSETTE, ensemble, — Tiens!...

JEAN, à part lui, regardant Jacques qui est rouge comme un coq, — Patatras!...

L'oncle Etienne examine ses neveux avec intérêt.

M. DE RAINCY. — Ail!... C'est particu-

lier!... Le comte lloleur!... C'est précisé- ^ ment le nom qui est sur la carte que Joseph a trouvée sur le perron...

l'oncle Etienne, de plus en plus intéressé. — Ah !... on a trouvé la carte de...

JACQUES, essayant de prendre « lair naturel j>, — Oui... Est-ce drôle?...

FRANÇOISE. — Comment ça peut-il se faire, ça?...

ROSETTE, à part elle, regardant avec inquiétude ses frères quelle connaît bien. — Ils ont sûr fait une farce!... {Elle louche vers son oncle.) et l'oncle Etienne a flairé la chose.... {Haut, pour rompre les chiens.) Ce qu'il fait faim!...

M. DE RAiNCY, suivant son idée. — N'avais -tu pas dit, Jacques, que lu connaissais un des témoins de cette affaire ridicule ?. . .

JACQUES, d'une voix enrouée. — Oui, P'pa!...

M. DE RAiNCY. — Ça ii'est pas celuilà?...

JACQUES. — Non, P'pa... c'est l'autre... Monsieur de Lamarche-Duperron... que je connais d'ailleurs vaguement... très vaguement... et je ne savais même pas le nom du second témoin... ^i

l'ongle Etienne, envoyant une bouffée de fumée au plafond. — C'est pourtant un joli nom !...

M. DE RAiNCY. — Un uom qui a l'air aussi d'une farce quand on y réfléchit!...

rosette, qui voit que ça se gâte. — Quelle heure est-il, P'pa?...

M. DE RAINGY. 11 CSt... (// fait UR

mouvement pour prendre sa montre. On entend le timbre de la grille.) ... 11 va être l'heure du dîner!... Voilà le coup de sonnette du facteur !...

FRANÇOISE, qui regarde dans le jardin, —

Non... c'est pas le facteur... C'est un vieux monsieur...

MADAME DE RAiNCY, étounée. — Un vieux monsieur.... Qu'est-ce qu'il peut vouloir à - cette heure-ci?...

FRANÇOISE. — Sais pas!... Il parlemente avec Joseph...

JEAN, qui a regardé aussi dans le jardin ^ bas à S071 frère, en lui envoyant un coup de pied. — Esbignons-nous ! . . . C'est Dupieu ! . . .

JACQUES, terrifié. — Non?...

JEAN, repoussant les puzzles d'un air indifférent. — Il est temps d'aller se laver les mains !...

JACQUES, sans même savoir ce qu'il dit, — Moi aussi !...

A l'instant où ils sortent, Joseph arrive par le perron, une carte à la main.

M. DE RAiNCY. — Qu'cst-ce que c'est?...

JOSEPH. — C'est un monsieur... (// tend la carte.) ... qui demande Monsieur Jac...

M. DE ViKi^CY, qui croit que c'est lui qu on demande^ et qui interrompt sans attendre la fin de la phrase. — C'est une drôle d'heure!... Faites entrer tout de même ce monsieur... (Regardant la carte ^ pendant que Joseph va chercher le monsieur.) E. Dupieu... Dupieu!... C'est singulier !... il me semble que je connais ce nom-là?...

l'oncle Etienne. — Tu viens de le lire...

Entrée de M. Dupieu.

M. dupieu, saluant avec un peu d'embarras. — Je vous demande mille pardons de vous déranger, Monsieur... [Saluant madame de Raincy.) et Madame... {A M, de Raincy.) C'est vous, Monsieur, qui êtes monsieur Jacques de Raincy...

UNE PETITE FARCE IGl

M. DE RAiNCY, étonné. — Non, Monsieur, Jacques de Raincy, c'est mon fils...

M. DUPiEU. — Est-ce qu'il est là?...

M. DE RAINCY, chevchmit Jacques des yeux. — Oui, Monsieur... du moins il était là il n'y a qu'un instant...

M. DUPIEU. — Je voudrais lui demander un petit renseignement...

M. DE RAINCY, intrigué. — Je puis peutêtre, en attendant qu'il revienne, vous donner ce renseignement?...

M. DUPIEU. — Oh!... très probablement oui ! . . . Voici ! . . . Je viens prier monsieur votre fils de me donner l'adresse du comte Roleur, ou de monsieur de Lamarche-Duperron...

ou mieux encore, ces deux adresses...

M. DE RAINCY, étoïiné. — Mais... qui vous fait penser. Monsieur, que mon fils connaît ces adresses?...

M. DUPIEU. — C'est que l'un de ces mes-

sieurs... je ne sais pas lequel... a laissé tomber chez un de mes amis la carie de monsieur votre fils...

l'oncle ETIENNE, enti^e ses dents. — Eh ! allons donc!...

M. DE RAiNCY. — Jc sais quc mon fils Jacques connaît en effet vaguement... très vaguement... monsieur de Lamarche-Duperron ... et il est possible qu'une de ses cartes . . . (// sonne ^ Joseph paraît.) Priez monsieur Jacques de venir tout de suite...

M, DupiEU. — Je vous fais toutes mes excuses du dérangement que je vous cause, Monsieur....

JOSEPH, il revient. — Monsieur Jacques n'est pas là...

M. DE RAiNGY. — Commcut, il n'est pas là?...

JOSEPH. — Non, Monsieur le Comte...

M. DE RAiNCY. — Mais il était ici il n'y a

qu'un instant... Vous avez vu monsieur Jean?...

JOSEPH. — Non, Monsieur le Comte...

M. DE RAiNCY. — Mais il est là, lui?...

JOSEPH. — Non plus...

M. DE RAiNGY. — Mais OÙ est-il?...

{Joseph écarte les bras d'un geste vague.) Vous ne savez pas où sont ces messieurs?...

JOSEPH. — Doivent être sortis...

M. DE RAïkcY, ahuri, — Sans dîner?...

JOSEPH. — Que j' crois !... J' sais rien si c'est qu'y a personne chez ces messieurs...

M. DE RAiNCY. — Mais il est impossible que... (A Rosette.) Va donc voir, si tu ne trouves pas tes frères, mon petit?...

Rosette sort. Joseph la suit.

M. DUPiEU, ti'ès inquiet. — Si ces messieurs sont sortis... je pourrais revenir demain matin?... Cette adresse me serait

extrêmement nécessaire... J'attache à l'avoir une très grande importance...

M. DE RAiNCY. — Mais, Monsicur j'espère vous éviter une seconde course... Il est impossible que mes fils ne soient pas à la maison... Leur sœur va les trouver certainement... {Rosette rentre.) Eh bien?...

ROSETTE. — Ben, P'pa, les frères sont nulle part !....

M. DUPiEu, navré. — Je joue véritablement de malheur!... [Il se lève.) Demain... Monsieur, si vous m'y autorisez... je me présenterai de bonne heure afin de...

M. DE RAiNCY. — Dès Cjuc VOUS voudrcz, Monsieur!... (Saints, etc.. etc.) Par ici, Monsieur...

11 s'apprête à reconduire M. Diipieu à la grille.

ROSETTE, à part elle, en regardant avec inquiétude des lilas qui ondulent dans un

massif. — Pourvu que les frères se fassent pas pincer, toujours!...

M. DE RAiNCY, il revient de la grille^ tandis que Joseph sonne à tour de bras la cloche du dîner. — Il est huit heures et demie bientôt!... J'ai cru que cet animal allait s'incruster... (A Jacques et à Jean qui entrent par le perron.) — Gomment?... Vous voilà vous!... Vous n'étiez donc pas sortis?...

JACQUES. — Sortis?... à cette heure-ci?... Si t'étais pas P'pa, je te demanderais si t'es pas un peu louftingue de...

M. DE RAiNCY, qui suit son idée. — Où étiez-vous?...

JEAN. — Dans le jardin...

JACQUES, avec aplomb. — Pourquoi?...

Tu nous voulais quelque chose?...

ROSETTE, à part elle, regardant ses frères avec admiration. — Y a pas à dire, ils sont épatants ! . . .

M. DE RAiNCY. — M'expliquercz-vous ce que c'est que celte histoire?...

JACQUES. — Quelle histoire?...

M. DE RAiNCY. — Uu mousieur, monsieur Dupieu sort d'ici...

JEAN. — Dupieu?... Connais pas!... [Un temps.) Et alors ?...

M. DE RAiNCY. — Et alors il venait te demander... Oui... à toi, Jacques!... l'adresse des témoins de cette affaire Dantibes... des témoins côté Dantibes?...

JACQUES. — A moi?... [Etonnement profond.) Pourquoi, à moi?...

M. DE RAiNCY. — Parcc quc il a besoin de ces adresses et qu'un des témoins a perdu chez lui... ou chez un de ses amis, je crois... cette carte...

Il montre la carte. Jacques devient très rouge. Jean le regarde d'un air à moitié furieux, à moitié égayé.

JACQUES, il se décide enfin à répondre. — Il est possible que Lamarche-Duperron ait eu une carte de moi... et encore, je ne vois pas trop comment il l'aurait eue?... Mais enfin, ça n'est pas intéressant!...

M. DE RAiNCY, agacé. — Mais ça Test pour le monsieur, sacristi !... puisqu'il vient, chercher cette adresse à l'heure de son dîner...

ROSETTE. — Et du nôtre...

M. DE RAiNCY, répétant machinalement . — Et du nôtre... Puisqu'il vient courir au diable pour...

JACQUES, ^7jO(9W5^e un hurlement sauvage. — Au diable!... Nous ne te le faisons pas dire!... Un ban pour P'pa!... (Il tape dans ses mains en mesure. Son frère et ses sœurs tapent aussi.) Pan, pan, pan!... Pan, pan, pan!... Pan!... Pan!... Pan!...

Silence profond.

M. DE RAiNGY, ahuvi^ à V 07icle Etienne — j Qu'est-ce qu'ils ont, ces idiots-là?...

l'oncle Etienne. — Ils battent un ban en ton honneur... Si tu avais été étudiant, tu connaîtrais ça... parce que tu as imprudemment déclaré que le Parc des Princes est au diable...

JEAN. — Alors que, quand nous sommes en retard et que, pour nous excuser, nous émettons timidement la même opinion, tu pousses des cris de ^xxioi^... {Mouvement de M. de Raincy.) Je veux dire des cris d'aigle... et tu affirmes que c'est tout ce qu'il y a de plus central...

xM. DE RAINGY, perplexe. — Plus je réfléchis à cette histoire de carte. . . à ces noms ridicules... à la visite de ce monsieur... et à votre disparition au moment de cette visite... plus je suis disposé à croire qu'il y a quelque chose de louche au fond de tout ça...

i/oNCLE ETIENNE, Cl part lul. — Enfin !... C'est pas malheureux... il y a mis le temps !...

M. DE RAiNCY. — Oui... J'imagiue que vous avez été entraînés... (Geste découragé de V oncle Etienne.) dans quelque histoire dont vous ne vous souciez pas de parler... que vous vous trouvez mêlés, par exemple, à cette affaire Dantibes...

JACQUES et JEAN, ensemble. — Nous?...

M. DE RAiNCY. — Mêlés, pcut-êtrc malgré vous... et peut-être de loin seulement... mais ce serait déjà trop!... Vous avez... toi surtout, Jacques, des relations que nous ignorons totalement, ta maman et moi...

JACQUES, sincère. — Mais pas du tout!...

M. DE RAiNCY. — Gommeut, pas du tout?... Quand ce ne serait que ce Monsieur de Lamarche-Duperron ?... Est-ce que nous le connaissons, nous?...

l'oncle Etienne, à part lui. — Dire que si ces gosses-là étaient mes fils au lieu d'être mes neveux, je serais probablement comme leur père !...!... !...

JACQUES, répondant à V observation de son père, — Si c'est celui-là qui vous inquiète, je vous. . . {Regard suppliant de Jean.) je vous assure que nous le connaissons... ou plutôt que je le connais si peu... si peu... que... autant dire pas...

M. DE RAiNCY, péremptoire, — C'est encore trop!... puisque c'est grâce à lui que j vous êtes mêlés à cette sotte histoire... Et puis... ne parlons pas de ça à table, n'est-ce pas?...

Il se lève.

JACQUES. — Sois tranquille, c'est pas nous qui avons envie d'en parler...

l'oncle ETIENNE, bas à ses neveux. —

Est-ce que vous ne mériteriez pas qu'on vous tire les oreilles, vous deux?...

JEAN, bas à son frère, — L'oncle Etienne a éventé la mèche !... C'est embêtant!...

JACQUES. — Oh!... Il peut pas tout savoir!... Et puis d'abord, il ne dira rien!... il laissera aller les choses...

JEAN. — Espérons-le, ô mon Dieu !...

Chez mademoiselle Anémone d'Antibes.

Dans le petit salon, madame Pillard, en tablier bleu à carreaux, achève une réussite que mademoiselle Anémone d'Antibes, roulée dans un peignoir tout floconné de dentelles et allongée sur un divan, suit d'un œil anxieux.

ANÉMONE. — Ratée, hein?... Oh!... d'ailleurs, l'est neuf heures !... Viendra plus!... Pas besoin des cartes pour le savoir...

MADAME PILLARD, ramassant ses cartes.

— Tu sais qu'avec F teinturier qu'a venu... qu'il a fallu payer pour qu'y laisse ta râpe... l'demi poulet du dîner et l'pain, et les

deux pouères.., y m'reste troués sous tout rond !...

ANÉMONE, ec/«^«^^. — Ah!... Tu m'cauchemardes à la fin!... Qu'est-ce que j'y peux?...

MADAME PILLARD. — T'y peux qu't'avais qu'à t'mettre en chasse, au lieu d'rester à poireauter en attendant l'vieux qui n'vient pas...

ANÉMONE. — Et s'il était venu?...

MADAME PILLARD. Ah! Ouat!... Et

pis... s'il avait venu... {Intrépide) j 'l'aurais fait patienter, quouél...

ANÉMONE. — T'as pas honte?...

MADAME PILLARD, très digne. — C'est toué qu' tu devrais avoir honte à^ vouer des sous-entendements quand s'agit d' ta mère...

ANÉMONE. — Aussi, pourquoi qu' t'es là à m'énerver...

MADAME PILLARD. J' t'éUCrve pasl...

J' te parle à^afféres bien gentiment... pac' que... 'coûte bien c' que j' vas t' dire?...

ANÉMONE. — Vas y!...

MADAME PILLARD. — L'est grandement temps, à^V)Ouér à t' retourner... vu que c' t' affére du p' tit Laurencieux a fait core pus d'effet que j'croyais !... Oui... au bureau d' placement, y a eu personne qu'a voulu v'nir... Pis l' boucher m'a refusé de m' laisser emporter l'entrecôte qu' j'avais choisie pour le déjeuner de demain... y m'a dit qu'y veut plus faire d' livre... Alors si t'aboules pas d' pognon, nous pouvons nous fouiller I... (t//z^em/?6-.) N'est pas core dix heures...

ANÉMONE. — Et après ?... Tu veux que j' sorte, pas?... Ben non, là!... Non ! j' sortirai pas c' soir!... Et, d'abord, y peux encore venir, ce vieux d' malheur!...

MADAME PILLARD. — Oui... Cherche!...

Quel âge qu'il a?...

ANÉMONE. — J'sais pas... dans les cinquante huit à soixante...

MADAME PILLARD. — Ah!... G'est pas vieux ça !.. . L'a l'air douillard ?. . .

ANÉMONE. — Tu parles!... Des magasins grands comme une ville... {Elle hume Vair.) Ça sent le graillon ici qu' c'est rien de r dire ! . . . J' sais pas c' qui' peut sentir comme ça?... C'est épouvantable!...

MADAME PILLARD, reniflant Vair aussi.

— C'est p't'être bien mon tabelier,..

ANÉMONE, regardant le tablier, — Parbleu ! . . . Oh !.. . il est révoltant ce tablier ! . . . {Elle écoute.) Le v'ià. . . {A part elle.) Enfin ! . . . j' vais savoir qui c'est mon frère!... Il y a une voiture qui s'est arrêtée !... {A madame Pillard qui roule vers la fenêtre.) Pas, c'est lui?. ..

MADAME PILLARD, méprisante. — C'est un fiacre à cheval... Si c'est ça qu'tu prends pour un douillard?...

ANÉMONE, horripilée. — Mais va donc ouvrir puisqu'il n'y a qu'toi!...

MADAME PILLARD. — Tieus!... c'cst vré...

j'oublie toujours qu'c'est mou€\ l'personnel. . .

Elle sort lentement.

ANÉMONE. — G' qu'elle devient lourde la pauv' vieille !... (Elle écoute.) allons?... bon?... Qu'est-ce qu'elle raconte, à c't' heure?...

LA VOIX DE MADAME PILLARD, ÇUl, SaUS

se soucier de Vheure, répète à monsieur Dupieu le petit boniment destiné à expliquer pourquoi cest elle qui ouvre la porte. — Mande bien pardon M'sieu... mais la femme de chambre est allée faire un' course pour Madame, et la cuisinière est au marché... alors faut qu' c'est moue qu'j'ouvre...

VOIX DE MONSIEUR DUPIEU. — Dc riCU

Madame... de rien!...

ANÉMONE, à part elle. — Au marché!...

à dix heures du soir!... Elle est complètement maboule!...

MADAME PILLARD, elle introduit Monsieur Dupieu. — C'est un monsieur qui veut absolument voir Madame...

ANÉMONE, se soulevait à demi du divan,

— Comme c'est aimable à vous d'être venu ! . . . MONSIEUR DUPIEU, il S avance gauche-

ment, comme s'il marchait sur des œufs,

— Tout le plaisir est pour moi. Madame... croyez-le bien...

ANÉMONE. — Asseyez-vous donc!... Je vous demande pardon de ne pas me lever... je suis un peu souffrante...

MONSIEUR DUPIEU. — Est-il possiblc?... avec cette fraîcheur, cet éclat... et lorsque vous étiez tantôt si bien portante...

Il s'assoit sur une chaise très éloignée du divan.

ANÉMONE, indiquant un fauteuil qui est tout près d'elle. — Mettez-vous donc ici... Vous vous sauvez au diable... Je ne vous vois pas!... (Monsieur Dupieu se rapproche.) A la bonne heure!... je vous vois, maintenant!...

MONSIEUR DUPIEU, très iiupressionné . — j Tout le plaisir est pour moi, Madame !... tout le plaisir...

Il louche admirativement sur le petit salon d'un goût déplorable et éblouissant d'électricité.

ANÉMONE. — Pardonnez-moi de vous recevoir ici !... Je n'ai pas eu le courage de quitter cette...

MONSIEUR DUPIEU, vivement. — C'eût été bien malheureux, Madame!... Vous faites, sur ce sopha, un effet merveilleux!... Oui !... (il s'éponge le front.) vraiment merveilleux...

ANÉMONE. — Vous êtes rempli d'indulgence!... {Elle se pelotonne gentiment.) Et alors... vous avez la bonté de m'apporter cette adresse?...

MONSIEUR DUPiEU, soudain rembruni, — Hélas non!... (Mouvement d'Anémone.) Mais je l'aurai demain!... demain matin même, très probablement... {Tête d'Anémone.) Je vous demande pardon de vous avoir dérangée pour rien, Madame... mais comme je m'étais engagé formellement à vous donner une réponse ce soir... alors... alors je n'ai pas osé ne pas venir... J'ai craint... je...

ANÉMONE, bonne princesse. — Mais vous avez très bien fait de venir!... {Un temps.) Est-ce que ce monsieur avait perdu la carte ?. . .

MONSIEUR DUPIEU. — Non... uou !... heureusement!... Mon ami Chopin l'avait soigneusement serrée et me l'a remise aussi-

tôt... C'était la carte d'un monsieur Jacques deRaincy qui demeure au Parc des Princes... Je viens de chez lui...

ANÉMONE. — Eh bien?...

MONSIEUR DUPiEu. — Eli bicu, il était sorti... mais il sera là demain matin... et je dois retourner le voir à la première heure...

ANÉMONE. — J'aurais tant voulu savoir dès à présent à quoi m'en tenir!... [Monsieur Dupieu la regarde d^ un air suppliant.) Enfin, je ne vous en remercie pas moins de votre obligeance, Monsieur... {Elle sonne.) Vous allez prendre quelque chose avant de vous en aller, n'est-ce pas?...

Madame Pillard paraît.

MONSIEUR DUPIEU, 7mvi. — Vous êtcs trop bonne, Madame... mille fois trop bonne...

ANÉMONE. — Qu'est-ce que vous voulez

prendre?... [Négligemment,) Un verre de sirop ?. . . De la bière ?. . . Une glace?. . . Quoi?. ..

Madame Pillard, debout derrière Monsieur Dupieu lève en l'air trois doigts qui ressemblent à des saucisses.

MONSIEUR DUPIEU. — Ce que VOUS voudrez, Madame... Ce que vous voudrez... [Madame Pillard recomm^ence à agiter ses trois doigts ^ et prononce, en remuant les lèvres , sans articuler aucun son.) Trois sous... Trois sous...

ANÉMONE, avec désiiivolture, — Veuillez nous faire apporter des glaces, Madame Pillard...

MADAME PILLARD, cllc httUSSC IcS épaulcS,

se ramasse sur elle-même et demande, après avoir réfléchi. — Faut-y que j' laisse la maison seule?... La cuisinière et la femme de ichambre sont en courses et c'est le jour de sortie de Baptiste... Y a personne pour

ouvrir SI j m en vas...

ANÉMONE, ennuyée. — Gomme c'est contrariant!... Que voulez-vous, Madame Pillard, allez tout de même demander ces glaces...

MADAME PILLARD. — Madame peut pourtant pas ouvrir la porte elle-même si quelqu'un vient...

MONSIEUR DUPiEU, se levant vivement. — Permettez-moi, Madame, de faire cette petite course... je suis trop heureux de...

Il s'élance vers la porte.

ANÉMONE, protestant pour la forme. — Mais, Monsieur, je vous en prie... je...

MONSIEUR DUPIEU. — De ricu. Madame...

De rien !...

Il disparaît.

MADAME PILLARD. Toué^ t'aS UU Culot

qu'y S 'porte bien!... Qu'y a pas cinq mi-

nules que jViens d'te dire qu'y reste trois sous à la maison... trois sous !... {Elle crie.) Trois sous !... Si l'vieux tocasson avait pas proposé d'y aller, nous étions propres!...

ANÉMONE. — Oui, mais y pouvait pas II' n'pas l'proposer !... J'espère qu'y va bien faire les choses !...

MADAME PILLARD. — S'y pouvait Seulement avoir l'idée d'rapporter d'ia becquetance pour de bon... J 'crève de faim, moue, avec mon pilon dans Tjabot pour tout potage !...

ANÉMONE. — Toi, d'abord, tu n'penses qu'à charger ton flingot!... D'ailleurs, c'est pas l'embarras I... j'boufferais bien que'qu' chose, moi aussi î...

MADAME PILLARD. — Tu te les as pourtant calées sans t' gêner!,. (Un temps.) Y r' vient pas vite !...

ANÉMONE. — Lui faut l'temps!... C'est pas un p'tit oiseau...

MADAME PILLARD, méfiante. — Tu t'imagines qu'il est à la coule, c'type-là?...

ANÉMONE. — Pourquoi pas?...

MADAME PI LLARD. — Sais pas... Une idée qu' j'ai comme ça qu'y doit pas avoir l'gousset percé... Tiens!... lev'là!... {Elle regarde par la fenêtre.) Bougri!... C'est lui avec un garçon et un panier d'chez Parié... On va pouvoir bouffer avant que d'pioncer...

Elle se précipite pour aller ouvrir la porte.

MONSIEUR DUPIEU, il entre, au bout dun instant, aussi gauchement que la première fois. Il est un peu essoufflé. — Je viens de laisser aux mains de votre... votre?...

J'ignore quelle est, au juste, la situation de cette dame dans votre maison?...

ANÉMONE, négligemment. — C'est ma femme de charge...

MONSIEUR DUPIEU. — Je vicns de lui

laisser quelques petites choses... qu'elle est entrain de disposer dans la salle à manger...

ANÉxMONE, elle le menace du doigt. — Je parie que vous avez fait des folies?...

MONSIEUR DUPiEu. — Nullement... nullement... Je serai si heureux de faire avec vous une petite dînette... Ce sera charmant ! . . .

ANÉMONE, avec conviction . — Charmant ! . . . Seulement... voyez, Monsieur, dans quelle singulière situation vous me mettez?...

MONSIEUR DUPIEU. ?...?...?..

ANÉMONE. — J'étais déjà votre obligée... Vous aviez bien voulu vous donner la peine de me chercher cette adresse que je désire si vivement...

MONSIEUR DUPIEU. Et qUC jC UC VOUS

ai pas apportée, comme je le souhaitais, hélas ! . . .

ANÉMONE. — Enfin, vous l'avez cherchée.

celte mystérieuse adresse!... et c'est déjà beaucoup!... beaucoup trop !... Et lorsque je ne sais comment assez vous remercier de votre si grande bonne grâce, voilà que vous ajoutez une nouvelle obligation à l'ancienne...

MONSIEUR DUPiEU. — Mais je suis confondu !... Cela ne vaut même pas la peine de parler de ces choses inconsistantes... et futiles... et qui n'ont d'intérêt que pour moi...

ANÉMONE. — Et pour moi, donc!... car je meurs de faim, figurez-vous?... Je n'ai pas dîné autant dire!...

MONSIEUR DUVïEu, s intéressant avec vivacité. — Vous étiez malade?...

ANÉMONE. — Non !... pas malade!... Jamais malade!... Non!... (Air mélancolique.) J'avais un ennui... un gros ennui... un chagrin même...

MONSIEUR DUPIEU, se rapprochant^ très ému. — Est-il possible!... Vous à qui tout

devrait sourire?... Vous qui êtes si belle, si.,.

ANÉMONE, ellesourit. — Assez !... Assez!...

MONSIEUR DUPiEu. — Est-ce que vous pouvez me le faire connaître?...

ANÉMONE. — Connaître qui?...

MONSIEUR DUPIEU. — Cc chagriu?... je pourrais peut-être quelque chose pour l'adoucir?...

Elle secoue la tête.

MADAME PILLARD, ouvraut la povte du salon, — V'ià l'souper qu'est servi!...

Anémone se lève.

MONSIEUR DUPIEU, qui admire à présent la salle à manger de même que, tout à l'heure, il admirait de très bonne foi l affreux petit salon. — Ce que vous êtes bien ici!... Ce que c'est élégant, distingué!... Et, au moins, vous êtes chez vous ! . . . Pas de con-

cierges... pas de voisins... ou si peu !... Il y a longtemps que vous habitez cet hôtel?...

ANÉMONE, qui loue quatre mille francs par an ce petit hôtel, incommode et délabré, — Je l'ai acheté il y a deux ans... lorsque j'ai commencé à gagner un peu d'argent au théâtre... Ah !... Quand je le disais, que vous aviez fait des folies!... Quel souper!...

MONSIEUR DUPiEu. — Un modcste pâté de foie gras... du Champagne...

ANÉMONE. — Et de la salade de crevettes!... et des cailles en gelée!... et quelles pêches !...

MADAME PILLARD. Et IcS ^OrÔe^. . . t'aS

t'y villes sorbési... (Se reprenant vivement.) Madame les a-t-elle vus?...

ANÉMONE, qui lui lance un regard féroce. — Vous pouvez aller vous reposer, Madame Pillard!... Je n'ai plus besoin devons...

MADAME PILLARD, elle s'cn va en louchant

avec tendresse sur le souper. — Bien Madame!... {A part elle, avec un dernier regard au pâté de foie gras.) Toué, ma vieille, tu m'paieras ça!...

MONSIEUR D u p I E u , il cst cxtasié et regarde Anémone avec des yeux stupides. — Je ne peux pas vous dire assez combien je vous remercie de m'avoir permis de demeurer un instant près de vous!...

ANÉMONE. — Ah! bien, par exemple!...

Comment est-ce que je ferai donc, moi, alors, pour vous remercier de tout ce que je vous dois?...

MONSIEUR DUPIEU. ?...?...?...

ANÉMONE. — Mais oui, sans doute !... Je vous dois beaucoup, sans même parler de ce magnifique souper... (Elle se verse du Champagne,) Mâtiche !... il est fort, ce Champagne ! . . .

MONSIEUR DUPIEU. — G'cst cc quc j'ai pu

trouver de meilleur en fait de Champagne sec...

ANÉMONE. — Quelle marque?...

MONSIEUR DUPiEu. — Quelle m... Ah!

c'est particulier !... Voilà que je ne m'en souviens plus !... (Un temps.) Mais je puis vous le dire... j'ai là la facture de...

Il sort de sa poche un portefeuille et cherche.

ANÉMONE, à part elle. — Il appelle l'addition la facture!... Il est plein de fraîcheur, ce vieux type-là!... {Haut.) Je vous demande pardon de vous faire chercher comme ça...

MONSIEUR DUPIEU, qui coutinue à farfouiller au milieu d'un tas de papiers et de billets de banque. — De rien!... Ah!... C'est particulier!... J'aurais juré que j'avais là cette facture... [Anémone regarde avec des yeux luisants une liasse de billets que mon-

sieiu' Dupieu épingle soigneusement.) Je croyais l'avoir mise ici...

ANÉMONE. — Cherchez pas !... C'est sans intérêt!... Je demandais ça comme j'aurais demandé autre chose... {Un temps.) Vous n'avez pas peur de perdre tout cet argent-là?...

MONSIEUR DUPIEU, remettant les billets dans une pochette qu'il referme, — Jamais je n'ai perdu un sou!... jamais!...

ANÉMONE. — Mes compliments !... Je voudrais bien pouvoiren dire autant!...

Soupir.

MONSIEUR DUPIEU. — Est-CC qUC VOUS...

{Il hésite.) Je vous entends soupirer... Pourtant, vous êtes heureuse?...

ANÉMONE. — Il n'y a pas d'excès!...

Elle secoue la tête.

MONSIEUR DUPIEU. — VoUS UC VOulcZ

pas me dire... Vous ne voulez pas que je sache?... Et moi qui espérais vous avoir un peu mise en confiance... {Un temps.) Moi qui espérais que vous voudriez bien me compter parmi vos amis...

ANÉMONE, elle éclate de rire. — Gomme ça... tout de suite?... Gomme vous y allez!...

MONSIEUR DUPiEU. — Pardouncz ce que ma demande peut avoir de... d'excessif...

11 lui verse du Champagne.

ANÉMONE. — Mais non !... Je disais ça pour rire?... Je suis toute disposée à vous compter parmi mes amis... Malheureusement...

MONSIEUR DUPIEU. — Malheureusement?...

ANÉMONE. — Je suis très tenue... je n'ai aucune liberté... {Elle baisse les yeux.) Vous comprenez?...

MONSIEUR DUPiEU, V air navré. — Je comprends !... (t/;2^emj»5.) Mais alors... comment se fait-il que... que... en ce moment, j'aie le... le privilège de souper ainsi en tête à tête avec vous?...

ANÉMONE. — Ah!... Voilà!... Aujourd'hui, c'est un jour exceptionnel... Le marquis est à Bruxelles...

MONSIEUR DUPIEU, ébloui. — Ah!... C'est un marquis!...

ANÉMONE, sans prendre garde à l interruption. — Il est allé voir le Duc d'Orléans...

MONSIEUR DUPIEU, troublé. — Il conspire ?...

ANÉMONE. — Précisément!... Et mes seuls instants de liberté sont ceux où la politique l'absorbe exclusivement... car autrement...

MONSIEUR DUPIEU. — Il CSt jaloUX?...

ANÉMONE. — Comme plusieurs tigres !...

MONSIEUR DUPIEU, 5« tète travaille effroya-

blement, — Est-ce que... il y a longtemps que ça dure?...

ANÉMONE. — Les visites au Duc d'Orléans?...

MONSIEUR DUPIEU. NoU... VOtrC...

votre liaison?...

ANÉMONE — Trois ans!...

MONSIEUR DUPIEU. — Gomme c'cst loug ! . ..

ANÉMONE. — Le marquis m'aime vraiment... Dès que sa mère sera morte, il m'épousera...

MONSIEUR DUPIEU. — Ah!...!...!... (Un temps.) Voulez-vous encore me permettre une question?... Si elle est indiscrète, vous ii'y répondrez pas?...

ANÉMONE, s oubliant. — Allez-y !... (Tm digne.) Je vous écoute, Monsieur!...

MONSIEUR DUPIEU. — Eh bicu, voilà...

Je ne m'explique pas comment... comment...

ANÉMONE, agacéCy — Quoi?...

MONSIEUR DUPiEU. — Ce iiiarquis si jaloux a accepté... et votre... aventure avec Monsieur Laurencieux... et le tapage énorme qui s'en est suivi...

ANÉMONE. — Mais, Monsieur, je n'ai jamais eu « d'aventure » comme vous dites... avec le petit Laurencieux... S'il a plu à ce jeune idiot de voler à sa mère des bijoux qu'il voulait soi-disant m'offrir, j'ignorais totalement qu'il eût la pensée de faire cette énorme gaffe... Et jamais rien ne l'avait autorisé à croire que j'accepterais quoi que ce fût de lui...

MONSIEUR DUPIEU, inquiet. — Alors?...

ANÉMONE. — Alors... j'ai une liaison irrégulière, c'est vrai!... mais cette liaison est et a toujours été unique...

MONSIEUR DUPIEU. — Alors, c'est à tort que Gilbert Darquebuze a parlé ainsi de

VOUS?... à tort absolument?... Rien n'excusait ses accusations?...

ANÉMONE. — Rien de rien!...

MONSIEUR DUPiEU, ïiavré. — Croyezbien, Madame, que je déplore plus vivement que je ne puis le dire, qu'un journal qui m'appartient presque en propre... auquel je donne, et de l'argent et l'appui de mes connaissances commerciales, ait osé... se soit permis...

ANÉMONE. — Ne parlons plus de ça!...

Elle verse du Champagne à monsieur Dupieu.

MONSIEUR DUPIEU, qui commeïice à être un peu gris. — Parlons-en au contraire!... Car je veux que vous sachiez la peine... je dirai plus, le chagrin profond que me cause cette épouvantable erreur!... {Il s'attendrit.) Et quand je songe qu'il y a deux jours j'ai réprimandé monsieur Roleur... parfaite-

ment!... le comte Roleur... ce brave jeune homme, qui, parlant au nom de monsieur votre frère, se... {il se mouche.) se portait garant de votre honorabilité... Je... je me fais horreur à moi-même!...

Il se remouclie.

ANÉMONE, bonne princesse , — Voyons...

Voyons, Monsieur Dupieu?... ne vous faites pas de chagrin pour une chose qui est, non seulement pardonnée, mais oubliée... Vous entendez... oubliée?...

MONSIEUR DUPIEU. — Jb ne m'en consolerai jamais!... {Il regarde V horloge de faux Boulle qui vient de sonner.) — Elle ne va pas cette pendule?...

ANÉMONE — Mais si!...

MONSIEUR DUPIEU, sc drcssant^ terrifié.

— Il est onze heures et demie!... Ah! mon Dieu!...

ANÉMONE. — Qu'est-ce qu'il y a?...

MONSIEUR DUPiEU, affoU, — H j a que ma femme doit être dans un état affreux!... Je ne suis rentré que pour m'habiller... je n'ai pas dîné... et je n'ai pas pensé à lui téléphoner une excuse quelconque... Je suis perdu!...

ANÉMONE, narquoise, — Que ça!...

MONSIEUR DUPIEU, un peu dégrisé. — Ça vous paraît exagéré?... On voit bien que vous ne connaissez pas madame Dupieu!...

ANÉMONE, qui a envie de pouffer. — Je n'ai pas cet honneur!...

Elle verse du Champagne à monsieur Dupieu.

MONSIEUR DUPIEU, H boit. VoUS VOUS

moquez de moi!... Je n'aurais d'ailleurs pas f| dû vous dire que je suis marié!... Ça va vous jeter un froid... ^

ANEMONE, Sincère.

Pas du tout!... Ji

[elle louche furtivement sur le petit portefeuille que monsieur Dupieu a remis dans la poche extérieure de sa jaquette,) Au contraire !...

MONSIEUR DUPIEU. — Comment, au contraire?... {Un temps.) C'est tout de même vrai que les femmes ont du vice !...

I ANÉMONE. — A propos de quoi dites-vous ^ça?...

MONSIEUR DUPIEU. — A propos quc ça vous excite de savoir que je suis marié?...

ANÉMONE. — Excite n'est pas le mot...

(Regard au pointe feuille.) Mais ça me rassure...

MONSIEUR DUPIEU, la langue un peu pâteuse. — Vous pensez que je serai plus discret au cas où... comme je l'espère... vous voudrez bien... vous permettrez que... pendant que le marquis est chez le Duc d'Orléans... je...

Il se laisse glisser à genoux.

ANÉMONE. — Eh bien!... Eh bien!...

Qu'est-ce que dirait madame Du pieu si elle vous voyait?...

MONSIEUR DUPiEU, se relevant le plus vite qu il peut, — Ce qu'elle dirait!... Ah!... Seigneur!... Je ne le sais que trop, ce qu'elle dirait!... (Terrifié.) Je ne veux pas même y penser... came fait peur!...

Il boit.

ANÉMONE. — Elle est donc bien terrible!...

MONSIEUR DUPIEU. — G'cst Ic mOt

juste !... Vous l'avez trouvé...

ANÉMONE. — Elle est jeune?...

MONSIEUR DUPIEU. — Nous sommcs du même âge. . . et elle est plus grande que moi . . . {Anémone rit .) Ça ne me fait pas rire, moi !... Ah! fichtre non!...

ANÉMONE, amusée. — Enfin, comment estelle, madame Dupieu?...

MONSIEUR DUPIEU. — Terrible... vous l'avez dit!... C'est une grande femme, avec des grands traits... des grandes mains... et qui n'admet pas qu'on la contredise... ou même que l'on ne soit pas abondamment de son avis... C'est à elle la fortune... et pas un instant dans la vie elle n'oublie ce détail. . . Elle entend que tout marche droit... c'est-àdire à son idée... Elle ne tolère aucune faiblesse... à personne, mais surtout à moi...

Il boit.

ANÉMONE, égayée. — Elle veille au grain!...

MONSIEUR DUPIEU, effaré^ et comme se parlant à lui-m,ême. — Si ma femme me voyait aux pieds d'une hétaïre, je ne veux pas penser à ce qui arriverait!... Nom de

nom de nom de nom !... (// s'agite sur sa chaise.) C'est singulier!... Tout à l'heure je la trouvais excellente, cette chaise... et capi- fl tonnée, et douce, et tout... Et maintenant...

ANÉMONE. — Mamtenant?...

MONSIEUR DUPiEu. — Ou me dirait qu'elle est rembourrée avec des noyaux de pêche que ça ne me surprendrait pas... (// regarde le divan quon aperçoit au fond du salon par la baie en face de laquelle il est assis.) Nous serions bien mieux sur le sopha... {La langue de plus en plus pâteuse.) Vous croyez pas?...

Il essaie de se lever.

ANÉMONE, elle rit. — Sur le sopha?...

Oui... peut-être... {A part elle.) Le fait est qu'il est à point !...

Elle se lève.

MONSIEUR DUPiEU, qui fait de vains efforts

pour se lever. — Maintenant... maintenant qu'il faut la quitter, je la regrette, la chaise dure!... Parole, je la regrette!... C'est vraiment idiot... mais je la regrette!...

Il pleure.

ANÉMONE , elle prend monsieur Dupieu par le coude et ï aide à se lever. — Faut pas!... [Vous serez bien mieux là-bas... {Elle le conduit au divan.) Na!... ça y est!...

Il se laisse tomber lourdement, les ressorts gémissent.

MONSIEUR DUPIEU, qui devient à peu près inconscient. — Il a crié, le sopha!... Je lui ai fait du mal ! . . .

Il repleure.

ANÉMONE. — Vous inquiétez pas!...Etesvous bien?...

MONSIEUR DUPiEu. — Oui... Je suis bien. . . je suis incon... incon... (Avec effort.) incontestablement bien... Mais je serais encore mieux si...

ANÉMONE. — Allongez-vous!...

MONSIEUR DUPiEU, il S* étend de tout son long sur le divan. — Je serais mieux si... si... je ne pensais pas... à... à ma femme... Ça m'empoi... poi... poisonne mon plaisir...

ANÉMONE. — N'y pensez pas!... {Elle écoute.) Tiens !... On croirait qu'on a sonné...

MONSIEUR DUPIEU. — Peuxpas!... Faut que j'y pense!... faut ab...ab...solument...

Il s'agite.

ANÉMONE, qui commence à en avoir assez. — Reposez-vous... {A part elle.) C'est pas possible!... On a sonné...

MONSIEUR DUPIEU. — Oui... Je me repo-

serai si... si tu veux te re... reposer à... à côte' de moi...

Il cherche à l'attirer auprès de lui.

ANÉMONE, sasseya?it au bord du divan.

— Oui... Voilà... Maintenant, restez bien tranquille!...

MONSIEUR DupiEu. —J'ai soif!...

ANÉMONE. - Non!... Vous avez assez buî...

MONSIEUR DUPIEU. — Trop!... J'ai trop bu... (// rit.) C'est pour ça que j'ai soif!... Je me reposerai quand j'aurai bu... Qu'est-ce que ça sent?... C'est toi qui sens bon comme çaî... {Il renifle.) aesi-Wioi'î,,,

ANÉMONE. —Oui, c'est moiî...

MONSIEUR DUPIEU. — Mazcttc!... {Il renifle.) Qu'est-ce... qu'est-ce que c'est que ça?...

ANÉMONE. —Du trèfle incarnat...

MONSIEUR DUPiEu. — Du trèfle incarnat... Alors, toi, tu sens le... le trèfle incarnat... J'ai connu une femme... une femme qui sentait le... le...

ANÉMONE. — Le quoi?...

MONSIEUR DUPIEU, ttvec effovt. — Le har... har... icot de mouton !...

ANÉMONE. — Fi, l'horreur !...

MONSIEUR DUPIEU. — Nou, pas fl, Thorreur!... Elle était très bien... très distinguée... Elle tenait un bazar Arménien dans la rue de Rivoli...

li rit aux anges,

ANÉMONE. — Oui... oui... {A part elle.) S'endormira pas, cette vieille toupie!...

MONSIEUR DUPIEU. — Le liari... cot...

cot... de mou...

Sa respiration devient régulière.

ANÉMONE. — Ah!... Enfin!...

Au fond de la salle à manger, une porte s'ouvre doucement. La tête de madame

t Pillard apparaît. Anémone se livre à une

gesticulation expressive pour lui indiquer qu'il ne faut pas faire de bruit.

MADAME PILLARD, elle S avauce à pas ouatés, en jpromenant sur les restes du souper des yeux allumés. — Dis donc?... [Anémone se lève avec précaution du divan et va au devant d'elle en lui faisant signe de parler bas.) Dis donc... Quand c'est qu' vous avez eu fini d'boufîer, t'aurais bien pu m'appeler... qu' j'ai l'estomac dans les talons!...

ANÉxMONE. — Tu vois bien que je n'pouvais pas... V'ià qu'un instant qu'y pionce...

MADAME PILLARD. Tu pOUVais paS

fermer la porte... T'as pas d'cœurl... T'en as jamais eu d'abord?...

ANÉMONE. — Tu m'embêtes!... Bâfre jus-

qu'à c'que t'en aies jusque là, mais f... moi la paix ! . . .

MADAME PILLARD. — C'cst pas Seulement pour ça que j' viens... y a...

ANÉMONE. — Qu'est-ce que c'est encore?...

MADAME PILLARD. — G'est l'cocher du coco qui fait du rafut... Y dit qu'il est pus d'ménuùei qu'y peut pus attendre... J' peux pas r payer avec trois ronds, pas?... Et y veut rien savoir...

ANÉMONE, embêtée. — Allons, bon!...

MADAME PILLARD. — Réveillc Ic vicUx!...

et dis-y qu'y paye...

Elle s'avance vers le divan.

ANÉMONE, effarée se jetant sur madame Pillard. — T'es pas folle... d'aller l' réveiller!... pour qu'y parte avant d'avoir casqué...

MADAME PILLARD, paisible. — Alors...

dis-mow(? c'qu'y faut que j'fasse?...

ANÉMONE. — J'en sais rien!... Arrangeloi!... trouve qiié'qu'chose!... C'est ton intérêt aussi bien que l'mien...

MADAME PILLARD. — Que j'trouve qu'qu'chose... Mais qicoué y bon sang!... quouél.,.

Elle sort en levant les bras au ciel.

MONSIEUR DUPiEu, sagitaut. — Tu es là?...

ANÉMONE. — L'aut'bassin, à cVheure !...

{haut) Oui... oui... je suis là... [Elle ferme V électricité et se dirige vers la porte de la salle à manger. Madame Pillard reparaît.) Eh bien?...

MADAME PILLARD. — Remercie moué^ tu Tpeux!... [elle écoute. )Y s'en va, F sapin!.... le v'ià qui roule...

ANÉMONE. — Gomment as-tu fait?...

MADAME PILLARD. — J'y ai dit i « Y a

pas un sou d' monnaie à la maison!... Pouvez-vous rendre sur un billet d' mille?... »

ANÉMONE. — Oh!... T'as rien d'toupet!...

MADAME PILLARD. — L'a commeucé par m'appeler vielle farceuse... Pis, finalement l'a dit qu'il irait s'faire payer chezl'vieux !... Y sait où qu' c'est... Paraît qu'y l'a conduit chez lui s'habiller... boulevard Malesherbes... L'ira c' matin... avec sa canne...

ANÉMONE. — Quelle canne?...

MADAME PILLARD. La CCllc du vicUX

tocasson... y l'avait laissée dans 1' sapin!... [Elle s'approche de la table.) On peut brou- rU ter?...

Elle s'installe.

ANÉMONE. Elle regarde dans le salon. — Prends garde !...

MADAME PILLARD, la bouche pleine. — A quouél... Y roupille dur comme fer...

{Elle montre une assiette.) Tu sais, si T cœur t'en r'dit?...

ANÉMONE. — J'ai rien mangé autant dire...

Elle prend une pêche.

MADAME PILLARD, elle reprend du pâté de foie gras. — Moi, j'suis pour le solide... {Après avoir mangé voracement.) Ahl... ça fait du bien par où qu' ça passe!... J'avais besoin de m'ies caler!...

Elle boit.

ANÉMONE., e//e ^e lève. — Quand t'auras bouffé tout ton saoul et bu jusqu'à pus soif, t'iras t'coucher... Tu éteindras...

MADAME PILLARD. — Ou counaît SOU service!... {Un temps.) A quelle heure qu'y faut entrer chez Madame et Monsieur?...

ANÉMONE. — Quelle heure est-il?...

MADAME PILLARD. — Une heure après ménuit..,

ANÉMONE. — Tu viendras à dix heures !... Passe pas par le salon... Viens par le couloir...

MADAME PILLARD. — Euteudu !... T'as besoin de rien... tâte toué bien... pac'que quand c'est que jVas roupiller après avoir tortoré comme ça, j'roupillerai pourde bon... que rbon Dieu m'éveillerait pas en mescouant... T'es bié sûre, avant que j' monte, qu't'as besoin de rien?...

ANÉMONE. — De rien, merci!... Bonsoir!... {Elle entre dans le salon mais, avant de refermer la porte, elle recommande :) Et surtout parle àla troisième personne, demain, hein?... Et dis Madame!... Méfie-toi !...

MADAME PILLARD. As paS pCUr!...

ANÉMONE, elle revient doucement vers le divan. — Y dort... y dort comme un vieux

sabot... L'est vilain !... Nom d'un petit bonhomme, qu'il est vilain !... {Elle effleure de la main le front de monsieur Dupieu qui ne bouge pas.) Pionce-t-il plus dur à présent, ou pioncera-t-il plus dur tout à l'heure?... J'me l'demande?... {Elle pianote avec ses doigts sur le crâne de monsieur Dupieu^d' abord très doucement^ puis plus fort,) y crois qu'il est à point... C'est égal !... J'ai la frousse !... S'il allait s' réveiller, quel coup!... Qu'est-ce que j'y dirais?... {Elle cherche,) J'y dirais qu'avant d'aller plus loin... j'ai voulu savoir... que j'ai cherché s'il avait pas des lettres d' femmes... Ça prend toujours !... Et puis, d'ailleurs... se réveillera pas ! . . . {Avec des précautions infinieSf elle entre ses doigts dans la poche de monsieur Dupieu.) Le v'ià!... J' tiens l'oreille... L'tout est de l' sortir à présent!... Cristi... l'est gonflé!... {Elle tire.) Sortira

21i LES PETITS JOYEUX

pas !... Ah ! malheur!... {Elle tire lentement et finit par mnener le portefeuille.) Enfin ! . . . J'en ai chaud !... {Elle regarde monsieur Dupieu.) Y ronfle!... Ça va bien!... {Elle ouvre le portefeuille et parait consternée.) Comment?... Où sont les bluels ?...?...?... Ah!... c'est vrai... les a serrés dans la p'tite pochette... {Criant presque.) Les v'ià !... {Elle regarde avec inquiétude monsieur Dupieu.) Y a du bon ?... v'ià un mâle 1... {Elle déplie un billet de 4.000 francs.) Une femelle !... {Elle déplie un billet de 500 francs.) et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept fafiots en bas âge... {Elle compte les billets de 50 francs que monsieur Dupieu avait si soigneicsement rattachés avec une épingle^ Ça fait mille, quinze cents... quinze et sept, vingt-deux... ça fait dix-huit cent cinquante balles!... {Perplexe.) Combien faut lui laisser?... Rien?... Ça serait pas assez 1...

Sur qu'y fera pas de musique... Un homme marié... et qui a la frousse de sa bourgeoise!... Mais j'aimerais mieux qu'y s'rende pas compte tout d'suite?... L'est si tellement paf qu'y s' rappellera pas au juste c' qu'il avait... mais faut tout d' même qu'y trouve que'qu'chose!... J' vas laisser deux cents !... C'est peut-être un peu court tout d' même, deux cents?... vaut mieux deux cent cinquante... ou bien... Non!... cent cinquante, c'est assez !... cent cinquante, c'est très bien !... {Elle remet les trois billets dans la pochette.) S'agit de replacer 1' magot I... Bouge pas ma vieille!... bouge pas... Na! ça y est ! . . . {Elle retire un des coussins qui sont sous la tête de monsieur Dupieu.) L'avait la tête trop haute 1 . . . l'aurait pas bien dormi... {Elle va dans sa chambre chercher un châle quelle étend sur monsieur Dupieu.) Et maintenant, bonsoir mon

bonhomme!... Dors bien... et moi aussi !... {Elle disparaît dans sa chambre dont elle laisse la porte ouverte.)

Neuf heures du matin. On entend sonner très fort à la porte de la rue.

ANÉMONE, elle sort de sa chambre en longue chemise de nuit. Monsieur Dupieu ronfle toujours. — Qui est-ce qui carillonne comme ça?... {Elle court dans la maison en appelant) : Mam... [Elle se reprend.) Madame Pillard ! . . . Mad ame Pillard ! . . . {On continue à sonner.) Elle ne répond pas!... Elle est au marché probablement... {Elle va dans V antichambre ^ ouvre une fenêtre et demande.) : Qui est-ce qui sonne?... {Untemps^ elle parlemente.) Ah!... quoi!... Qu'est-ce que vous dites?... Gomment, un malheur?... Mais oui... je vous ouvre... Laissez-moi le

temps de passer une robe... (Elle traverse le salon en courant^ entre dans sa chambre^ en sort roulée dans un peignoir de crépon mandarine brodé d argent^ va ouvrir et reparaît bientôt, suivie de monsieur Chopin auquel elle montre monsieur Dupieu qui continue à dormir profondément.) Vous voyez que je ne vous trompais pas, Monsieur... le voilà!... MONSIEUR CHOPIN. — Il faut le réveiller vite... vite... [A Monsieur Dupieu.) Eh!... Dupieu !... Dupieu !...

Il le secoue.

MONSIEUR DUPIEU, à moitié engourdi, — Elle tenait un bazar Arménien dans la rue de Rivoli...

MONSIEUR CHOPIN, brusquc. — Allons!...

allons ! . . .

Il secoue monsieur Dupieu comme un prunier.

MONSIEUR DUPiEu. — Qu'est-ce que...

(Il s assoit et regarde Anémone et Monsieur Chopin avec des yeux éca7'quillés,)Q^ovi\ment... c'est vous, Chopin?... Qu'est-ce que ça signifie?...

MONSIEUR CHOPIN. — Ça siguific quc votre femme...

MONSIEUR DUPIEU, hondissant sur ses pieds. — Ma femme ! . . .

MONSIEUR CHOPIN. — Elle cst daus une inquiétude épouvantable, comme vous pouvez penser... Elle m'a envoyé chercher pour que j'aille à la morgue...

MONSIEUR DUPIEU, qui se frotte les yeux, • — A la morgue?... Pourquoi faire?...

MONSIEUR CHOPIN. — Pour VOir si VOUS

n'y étiez pas, parbleu!...

MONSIEUR DUPIEU, sc drcssa^it. — Par exemple!...

MONSIEUR CHOPIN. — Dame!... Mettez-

VOUS à sa place!... C'est, m'a-l-elle dit, la première fois depuis trente-cinq ans que vous êtes marié que vous ne rentrez pas chez vous...

ANÉMONE, elle regarde Monsieur Dupieu avec admiration et étonnement. — Phuuu!...

MONSIEUR CHOPIN. — Gcttc pauvre madame Dupieu faisait peine à voir !...

MONSIEUR DUPIEU, il prend sa tête dans ses mains. — Quelle rentrée. Seigneur!... Quelle rentrée !...

MONSIEUR CHOPIN. — Jc luî ai promis d'al'ler à la morgne... et je suis venu

MONSIEUR DUPIEU. — Oui !... {Vu temps.) Mais comment diable êtes-vous venu ici?... Comment avez -vous deviné que...

MONSIEUR CHOPIN. — Ça n'était pas très difficile!... Vous étiez venu chez moi pour chercher cette carte que demandait mademoi-

selle d'Antibes... Vous m'aviez parlé d'elle dans des termes exlraordinairementélogieux et admiratifs... et vous m'aviez dit que, dès que monsieur de Raincy vous aurait donné l'adresse des témoins de son frère, vous lui porteriez cette adresse...

MONSIEUR DUPiEU. — Eh bien?...

MONSIEUR CHOPIN. — Eh bicu... de cette visite... coïncidant précisément avec ce découchage anormal... il n*était pas difficile de déduire...

ANÉMONE. — Mais, Monsieur, il me semble que vous avez le déduit un peu bien audacieux...

Page 1