‹ Les petits mystères de l'OpéraChapitre 3 sur 9 · DE L'OPÉRA. H · texte numérisé non relu

DE L'OPÉRA. H

(le M. Scriho. C'est là, in'a-t-on assuré, que M. Scrihc a composé une j)i(jii;nile nouvelle puhliée dans le feuilleton de la Prense, sous \v, titre de Judith ou luic huje (Iv r Opéra. Va. Seril)e, — ee ehai'juant esprit (jui a tant de finesse, celte féconde imagination si fertile en ressources ingénieuses, cet habile jongleur dramatique qui joue avec les difficultés les plus difficiles et avec les impossibilités les plus impossibles, connue on voit le jongleur chinois jouer avec des myriades de boules qu'il semble lancer au hasard et qu'il rattrape toujours d'une main sûre, — M. Scribe est un habitué fidèle de l'Opéra. Il n'y vient jamais seul. Le plus souvent, son compagnon de spectacle est une compagne, et Cupidon sait le nombre de jolies compagnes auxquelles il a fait successivement les honneurs de sa loge. A présent, M. Scribe est marié, et sa loge n'est' plus accessible qu'à madame Scribes — Pour une qui est satisAnte , combien sont désolées î

« Descendons encore deux étages , et vous reconnaîtrez aisément la présence de madame Yéry à ce bouquet tout à fait monstrueux , étalé sur le rebord d'une loge de côté des premières. Ce n'est pas un bouquet, c'est une botte de fleurs. Le bouquet de madame de La Uiboissièrc lui-même pâlit et s'éclipse devant cette pyramide fleurie. C'est , entre ces deux dames , observez-le , une lutte de roses et un duel de camélias, qui finiront Dieu sait comme!

î)0 LES PETITS MYSTERES

Mon respect pour la vérité me force de convenir que madame Véry triomphe aujourd'hui sur toute la ligne, et j'imagine qu'elle a du faire porter son houquet dans une voiture de déménagement. Sans aucun doute, M. et madame Yéry seraient les deux créatures de la terre les plus fortunées, s'il ne se mêlait pas à leur nom un certain parfum de cuisine , une odeur de friture et de ragoûts qui n'est rien moins qu'aristocratique. Il n'y a pas longtemps, un laquais mal appris les a annoncés dans un salon, vu criant de toute la force de ses poumons rohustes : « M. et madame Yéfour! » Le drôle s'était trompé de porte. De méchantes langues du faubourg Saint- Germain n'appellent jamais madame Véry autrement que madame Véry-Table. Ce qui doit consoler madame Yéry de ces petites épigrammes, c'est son éclatante beauté.

« Me préserve le ciel d'oublier, dans cette nomenclature, la baignoire du prince Tufiakinî

« Le prince Tufiakin, alias prince Torticolis, a été pendant longtemps directeur des théâtres royaux de Saint-Pétersbourg, pour le compte de l'empereur Alexandre. Une affaire de femmes, où il eut le cou tordu par plusieurs époux irrités, le força de se réfugier en France. 11 annonça qu'il partait pour un an; mais il comptait sans les délices de Capoue, et sans les charmes d'Armide : Armide et Capoue ont si bien bien fait les choses , chacune de son côté , qu'il ne

m: i;oim:ka. m

mourra pas ailleurs que daus \v deuxième arrondissemeu(. — Le [)riue(î Tufiakiii est priueipalemeul remar(jual)le de deux eôtés, du eoté des bottes et du eù!é de la voiture. Cette voiture et ces bottes figureut au uond)re des curiosités les plus curieuses de Paris. Les bottes sont percées d'une prodigieuse quantité de petites écliancrures. Ce n'est plus du cuir, c'est de la guipure de cuir. Quant à sa voiture, c'est une voiture impossible; quelque cbose dans le goût de l'équipage du seigneur Fontanarose, au premier acte du Philtre. Le cocher et le chasseur sont vêtus en colonels d'infanterie. Mais si le prince Tufiakin possède l'équipage d'un charlatan , il n'en possèd(î pas du tout les secrets merveilleux. Je n'en veux d'autre preuve que l'état de ses bottes ; il est évident qu'il ignore la façon de guérir les cors aux pieds.

c( La famille des Batta menace de remplacer avantageusement la famille des Atrides. A notre gauche, j'aperçois Alexandre Batta, le violoncelle; à notre droite, Laurent Batta, le pianiste, et derrière nous, Joseph Batta, le violon. On parle, en outre, de cinqousixautresjeunesBatta, flûte, basson, clarinette, grosse caisse et cornet à piston, qui se disposent à nous arriver sitôt que leur éducation musicale sera terminée, — Les frères Batta sont généralement connus sous le nom du Batta-dan,

« On voit bien, poursuivit Poinsinet, que le mo-

ment approche où M. Duprez va entonner le Suivez-moi! Regardez aux portes de Toreliestre et de Tamphitliéâtre : la foule s'y presse de plus en plus nombreuse; les dernières marches sont envahies. J'aperçois M. Rolle,du National; M. Edouard Thierry, et M. Charles Ballard, les deux cofeuilletonistes du Messager; M. Henri Berthoud, M. Louis Huart, M. Altaroche , M. Achille Denis, le rédacteur de la Gazette des Théâtres, M. Emmanuel Gonzalès , M. Adolphe de Balathier, M. BerHoz et M. Charles Froment, le rédacteur en chef de VEcho des Théâtres, le seul de tous vos journalistes qui ose attaquer en face votre confrère indigne, M. Cliarles Maurice. »

Comme il parlait ainsi , l'orchestre fit entendre cette suave ritournelle qui précède l'air magique : Asile héréditaire. Poinsinet se tut, et, s'enfonçant carrément dans sa stalle, il n'eut plus d'yeux que pour Duprez et d'oreilles que pour Rossini.

Lorsque la représentation fut terminée, je lui offris mon bras, et nous cheminâmes ainsi jusqu'à la rue du Mont-Blanc.

— N'oubliez pas, me dit-il, que je vous attends après-demain. Venez de bonne heure, je prévois que j'en aurai long à vous conter.

Et il disparut.

Le lundi suivant, comme je traversais le boulevard, je m'entendis appeler par mon nom. — C'était maître Poinsinet, qui dégustait amoureusement une demi-tasse, assis devant la porte du Café de Paris.

— Salut à Tauteur immortel d' ErneUnde y dis-je en prenant place à ses côtés.

Mon homme s'inclina avec une gravité convaincue, qui, malgré moi, me fit sourire.

— Aimez-vous le café? me demanda-t-il. J'estime que c'est le nectar des grands esprits. Voltaire, qui, en

toutes choses m'a toujours copié servilement. Voltaire n'a fait semblant d'aimer cette liqueur divine qu'à dater du jour où il a su que j'en raffolais. Quel suave arôme! quel parfum enivrant! continua-t il en dardant sur sa demi-tasse un regard tout rayonnant d'une exquise tendresse.

Pour unique réponse, je me contentai d'allumer un dgare. .

— ^ Vous fumez! s'écria-t-il , vous osez fumer! Si vous tenez à m'ôtre quelque peu agréable , éteignez bien vite ce petit réchaud empoisonné. Certes, vous ne pourrez pas dire que je ne suis pas de votre siècle, et vous seriez mal venu de m'infliger les épithètes outrageantes de perruque ^ voire même de rococo. Il n'est pas une de vos folies contemporaines que je n'aie adoptée avec la plus sainte résignation; j'ai passé sous les fourches caudines de vos modes ridicules, ainsi que vous pouvez vous en convaincre en analysant ma toilette. J'ai adopté le pantalon écossais; je n'ai pas reculé devant le chapeau à long poil ; j'ai arboré à ma boutonnière le camélia classique de M. Lautour-Mézeray , et j'ai eu de triste courage de m'ensevelir tout vivant dans un de ces horribles sacs qu'on a baptisés twine ou tweed , je ne sais pas au juste. — Quant au cigare, j'ai protesté, je proteste et je protesterai toujours !

—Calmez-vous, luidis-je, ô mon cher poète! vous êtes obéi.

DM LOFMIRA. n:>

Tout aiissilôl , je jetai mon cigare sur l'asphalle du trottoir.

— A la l)onne lieure ! rcpiit-il. A présent, du moins, on peut causer avec vous sans craindre d'être enjpestc. — Et comme tout sacrifice, quehpie mince qu'il soit, mérite une récompense, je vais, en attendant l'heure du spectacle , vous dire en peu de mots les origines de l'Opéra.

Tout en savourant sa demi-tasse à très-petites gorgées, Poinsinet s'exprima comme il suit :

a L'Académie royale de musique est née d'un ballet représenté un beau jour dans les petits appartements de Sa Majesté Louis XIV. — Il s'agissait d'amuser le grand roi, et le cardinal Mazarin imagina, d'après la coutume de son pays , d'organiser une représentation, mêlée de danses et de symphonies, dans laquelle le roi , les princes et les plus grands seigneurs de la cour remplirent divers personnages de divinités, de héros et de bergers. Cette invention tout italienne obtint, dès l'abord, le plus complet succès. Louis XIV daigna se déclarer amusé; il manifesta hautement son goût pour ces sortes de divertissements , et commanda au poète Benserade un ouvrage régulièrement composé. Benserade se mit à l'œuvre, et, en moins de trois semaines, il accoucha d'une mascarade, en forme de ballet, appelée Cassandre, et qui fut dansée par le grand roi, au Palais-Cardinal , en l'an 1651.

96 LKS PKTÏÏS MVSTKRKS

« La mode de ces représentations, moitié chant et moite danse, se développa rapidement. Il y avait alors un certain marquis de Sourdeac , de l'illustre maison I de Rieux , possesseur d'une fortune considérable , et faisant de ses écus l'usage le plus magnifique de la terre. Le marquis de Sourdeac était né grand machiniste, comme d'autres naissent grands politiques ou grands hommes de guerre. A l'occasion du mariage du roi, il fit représenter dans son château de Neubourg, en Normandie, une pièce intitulée la Toison d'or, dont les paroles étaient de Corneille l'aîné, et dont toutes les machines , et elles étaient fort compliquées, avaient été faites d'après ses plans, d'après ses indications , et d'après ses idées. Outre ceux qui étaient nécessaires à l'exécution de ce dessein, lesquels furent entretenus à Neubourg à ses dépens , et pendant deux mois, il logea et traita plus de cinq cents gentilshommes de la province durant plusieurs représentations. J'en suis bien fôché pour l'honneur de l'hôtel Castellane , mais voilà une façon de comprendre l'hospitalité qui me paraît laisser bien loin derrière elle les verres d'orgeat et les biscuits de Reims dont se montre si j)eu prodigue l'illustre créateur de l'Académie des Sons Jupes.

« La Toison cl or avait pour interprètes les comédiens de la troupe royale du Marais. Mais les largesses du marquis de Sourdeac ne s'arrêtèrent pas là. Il fit plus : il en gratifia cette troupe, qui, de retour à

ni: i;oi»f:iia ot

Piiris, h\ (lomiji snr s(WJ thràlic La miii^iiiliccncc de ce spcclaclc ji lonii((Mn|)s scivi de modMc* j)Oiir(r;Hili'('s (jiii l'onl suivi. -vf^

« Il olail rci'it dans les dcslincos de rOjx'ia (jiic j;t religion prrsidcrait à sa naissance, [niporlr par ij.rj cardinal, l'Opcra lut Ion! à l'ail organise pai' ww ablx^ noninic rahhé Perrin. Ledit ahhé l'ut évincé par Lnllv, qui, an mois de mai derannéc» HT'^, obtint du roi des lettres |>atentes en l'orme d'édit, portant |)ermission d(» tenir une Académie royale de musique. Aussitôt Lnllv fit construire, rue de Vaugirard , un nouveau tjjéàtn^ édifié j)ar les soins de Yigarini , machiniste du roi, qu'il associa pour dix ans au tiers de ses profils. Sur ces entrefaites, Molière étant mort, le roi donna la salle du Palais-Royal à Lully.

« Lully fut tout à la fois compositeur, dijccteur et chef d'orchestre de son théâtre; c'était un chef d'orchestre à la façon de M. Habeneck, c'est-à-dire un iiomme très-brusque et très-redouté de ses subordonnés. Lorsqu'un de ses artistes jouait faux ou n'allait pas en mesure, il ne se contentait pas de le mettre à l'amende. Après l'avoir publiquement chargé d'injures, après l'avoir traité d'animal et de bélilre, il quittait son siège, et lui assénait sur le crâne un grand coup de son redoutable violon.

a On raconte que dans le cours de sa longue car-* rière il détériora dou/.e crânes et soixante-quinze violons. Une pauvre clarinette qui jouait comme lU)

aveugle était particulièrement en butte aux mauvais traitements de son clief. Lully le frappait comme un sourd. Les coups de violon pleuvaient sm* sa tête, où ils se brisaient comme du verre. « Je n'ai jamais vu une tète si dure, » disait Lully. On sut depuis que la clarinette avait pris le sage parti de faire doubler sa perruque avec une feuille de plomb.

« < . --Ohi.xyi.

« Louis XIV ne cessa jamais de témoigner à l'Opéra une (endresse (ouïe paternelle. Il poussa la sollicitude

Di-: i;()I'i:ka. 99

à ce point, (ju'il ir^la lui-niôinc vl (ju'il ('crivit (Je sa main le bu(lt;el do ce tliéàlre. l/onlonnanee est du il janvier 17 lo. — Autres tem|)s, aulres Lndgels , mon eher monsienr! Le l)ndi;el, à celte épcxjne, s'('levait au ehilïre modeste de soixame-skpt mille ciNQiAM 1: livres, tout compris , — juste ce que gJ^gne, de nos jours, un ut de poitrine qui n'a pas trop de |)rétentions.

« Voici de quelle façon économique était composé le personnel chantant, dansant et administratif du théâtre. Je vous prie de croire que je n'imagine absolument rien, et que toutes les sommes que je vais vous citer sont parfaitement historiques.

G Les trois basses-tailles gagnaient ensemble iiiois MILLE SEPT CENTS Uvres ; — la première quinze cents, la seconde dolze cents, et la troisième mille ;

c( Les trois haute-contre étaient payées le mé'mc prix ;

« Deux tailles étaient payées douze cents livres les deux.

« Il y avait six actrices pour les rôles, gagnant ensemble six mille cent livres; — la première quinze cents livres, la seconde douze cents, la troisième mille, la quatrième neuf cents, la cinquième HUIT CENTS et la sixième sept cents ;

« Vingt-deux choristes à huit cents livres;

a Deux pages à deux cents ;

« Et douze fdles à quathe cents.

KKI

« Los danseurs ('liiicnl nu iiomluc de douze ; Icuis ;t()|)oiiil( iDcuts réunis foiniaicnt un lo(al de uni Mii.i.i: oiATi»,!': CK.MS livres :

c( Deux avaient .millk livres;

(' Quali'e étaient à mn cknts livres;

c( Quatre à six ck.xts;

('■ Et les deux autres à qi athe cents.

c( Les dix danseuses gagnaient ensemble (:i>Q>ni.[.K <,n ATKK CK>TS Hvres;

« Les deux premières danseuses étaient à neif cKXïs livres;

a Les quatre deuxièmes danseuses à clxq ce.nts ;

c. Les quatre dernières à quatre cents.

« L'orciiestre eoùtait vingt mille cent cinquante livres, dont mille livres pour le batteur de mesure.

« Eutin il y avait :

« Un maître de salle de danse à cinq cents livres;

« Vn eompositeur de ballets à quinze cents;

« Un dessinateur à douze cents;

c Deux maebinistes à six cents:

« Et un maître tailleur à huit cents;

« Total égal, SOIXANTE-SEPT MILLE CINQUANTE livi'es.

« Ce fut encore le roi qui s'oeeupa de la question des droits d'auteur; et il faut reconnaître qu'il fut plus généreux envers les auteurs qu'envers les artistes. D'après le tarif fixé par Louis XIV, un opéra était payé deux cents livres pendant les dix premières représentations, et cent livres pendant les représenta-

I)K i;()IMHL\. 101

tions suivantes. Iji inèine |)roportion cxislail poui- Ir* hallcl, (|ui élail payé coiil viii^t livres d'abord, cl soixante livres ensuite.

« Ce fut le 10 décend)re 1717 que le roi aceorda aux dii'eetcurs de l'Opéra la perniission de donner des bals nias(|ués, à paitir du l'^' janvier 1718. L'inspe( tion de ces bals , ainsi que celle des représentations, fut accordée au sieur Destoucbes , qui était, pour ainsi dire, le Perpignan de l'époque.

« Quehpies années plus tard , les appointements des artistes furent un peu augmentés.

« En 1738, Cliassé , l'un des premiers sujets de l'Opéra, et l'un des trois plus rétribués, avait pour appointements trois mille livres, plus mille livres à titre de gratification ordinaire ; douze cents livres à Pâques, à titre de gratification extraordinaire, et deux cents livres d'indemnité pour pain , vin et entretien de chaussure.

« Cette indemnité pour pain , vin et entretien de chaussure était réservée aux sujets hors de ligne. Neuf seulement en jouissaient en 1758; c'étaient /es feux du temps.

« Mademoiselle Antier, premier sujet de chant, avait les mêmes appointements que Chassé , mais seulement six cents livres de gratification extraordinaire à Pâques. Elle jouissait, du reste, de l'indemnité de deux cents livres pour pain, vin et entretien de chaussure.

iOi2 m:s pktits mystfkes

« Madanir I.cmairo avait presque aulaut que inadeiiioiselle Aiitier, mais riiulerunité élait seuleineiil (le eeiit livii s , — ('<; (|ui ne l'empèeliait point, soyez-en persuadé, — de (ont autant manger, de tout autant boire, et d'être tout aussi galamment chaussée (jue sa camarade Antier.

« Blondy, le premier danseur, avait trois mille livres d'appointements, sans gratification ni indem- Jiité.

« Mademoiselle Camar^o avait deux mille deux e(MUs livres, et cinq cents livres de gratification.

« Mademoiselle Salle, sa rivale, — surnommée la Vestale , par antiphrase sans doute , — n'avait que deux mille livres, cinq cents livres de gratification, et, seule de la danse, mille livres pour pain, vin et entretien de chaussure.

« Ces appointements, vous le voyez, ne ressemblent guère à ceux de vos danseuses modernes... et cependant c'était le bon temps pour ces dames. Je me souviens que mademoiselle Guimard , dans un faubourg isolé, ayant eu un rendez-vous payé deux mille écus. avec un homme dont la robe exigeait le plus grand mystère, fut touchée du spectacle de la poignante misère répandue dans ce pauvre quartier par suite des froids excessif>dela saison. Ses entrailles s'émurent, et des deux mille écus, fruit de son iniquité, elle en distribua elle-même une partie et porta le surplus au cuié de Saint-Roch pour le même usage.

i)i«: i;opKHA. lor)

« Vous serez jUMit-cHrc^ sm'j)ris qu'il y ait eu uu liuuHue jjsse/ fou poui' payer uu senihlalile prix inie pareille enlrevue. Vous le serez beaucoup uioius, (piaud vous saurez (pie mademoiselle Guimard était (M)tretenue dans le luxe le plus incroyable [)ar M. le inaréebal prince de Soubise. Elle avait trois soupers |)ar seujaine : l'un composé des premiers seigneurs de la cour cl de toute sorte de gens de considération; l'autre, d'auteurs, d'artistes et de savants; enfin, un troisième, où étaient conviées les filles les plus séduisantes, véritable orgie où la débaucbe était por- • tée à son comble.

« Voilà comment Ton agissait avec les premiers sujets, et voici de quelle manière les doubles étaient traités.

a Mademoiselle Grandi, figurante d'un talent contestable et d'une figure médiocre, se plaignait un soir au théâtre d'avoir perdu un adorateur qui lui avait donné vingt mille livres en cinq semaines.

« Un spectateur lui ayant dit , par pure galanterie, qu'elle était bien faite pour trouver aisément à réparer cette perte , elle répondit que cela ne se remplaçait point facilement , et elle ajouta qu'en tout cas elle exigerait à l'avenir, comme arrhes du marché, un carrosse, deux bons chevaux, avec cent louis de rentes assurées, pour leur acheter une provision convenable de foin et d'avoine. — La conversation en resta là. — Le lendemain on vit arriver chez mademoiselle Grandi

lOi LES PETITS MYSTERES DE L OPEHA.

un superbe carrosse attelé de deux chevaux irréprochables. Trois autres chevaux suivaient en laisse, et l'on trouva cent trente mille livres en espèces dans les coffres de la voiture !

« La morale de tout ceci, mon cher monsieur, est que je méprise profondément les socques désarticulés, les robes trouées et les tartans tachés des danseuses d'à présent. »

Poinsinet se tut et consulta sa montre. « Oh ! oh î fit-il, je me suis laissé aller à bavarder plus de temps (jue je ne pensais. Vite, levons !a séance, et dirii^eonsnous vers l'Opéra. »

« Savez-voiis , me dit-il, que cet orgueilleux Parisien , si fier de sa grande ville et des nionunients qu'elle renferuie, n'a guère le droit de tirer vanité de son Aeadémie royale de musique? Pour ma ()art, je ne eonçois pas l'Opéra autrement qu'isolé de Joutes eonstruetions étrangères , et s'épanouissant lout à son aise sur une vaste et belle plaee omluagée de grands arbres , aux angles de laipielle des ['()!. taines jailliraient avee de doux murmures. Là , franeliement , quelle estime avoir pour un tbéàtre roval biUi en bois, eomme une seène de vaudeville,

enclavé dans un sombre passage, et qu'il faut cliereher péniblement, perdu qu'il est au milieu de rues si étroites que deux attelages ne sauraient y galoper de front? Mon Opéra, à moi, — l'Opéra tel ([ue je le comprends , et tel qu'il devrait être pour obéir décemment aux fastueuses exigences de sa réputation européenne, — serait entouré d'allées larges et sablées d'un sable fin et jaune comme delà poudre d'or; des flots de gaz inonderaient sa blancbe façade et la feraient resplendir aux yeux des passants comme un phare protecteur; ne serait-ce pas en effet le phare du plaisir, de la mélodie et de la volupté? J'y voudrais des arcades hardiment découpées, des bas-reliefs spirituellement allégoriques , un péristyle spacieux et magnifiquement aéré , une longue file de colonnes dressant avec majesté, dans l'air, leurs élégantes corniches merveilleusement sculptées, et, sur tout cela, d'innombrables dorures répandues avec une royale profusion. Car, — n'en déplaise aux esprits économiques de votre époque , — la dorure aux flancs d'un bel édifice ressemble tout à fait à une parure de diamants sur les épaules d'une belle femme.

« Voilà le rêve, poursuivit Poinsinet après un instant de silence; et voici la réalité, ajouta-t-il, en désignant, d'un geste plein de mépris , cette haute muraille toute noire de fumée qui domine l'hôtel Choiseul du côté de la rue Grange-Batelière.

— Où me conduisez-vous? lui demandai-je.

DE i;OPKIU. 107

[i ne rrpondil pas.

— Quelle façjule! l'eprit-il, lorscpie nous lurnes arrivés dans la rue Lepellelier. Coiunie c'est triste et sale! eonniie c'est niestjuin, lourd et écrasé! Y a-t-il au monde quehpie chose (pii soit plus laid et plus ri dicule que ces huit pauvres Muses qui grelottent làhaut, pareilles à des tuyaux de cheminées. Ohserve/, je vous prie, que la neuvième Muse oubliée est précisément celle de la musique.

En ce moment un homme mal vêtu et d'une allure avinée se plaça impudemment sur notre passage, et nous souffla au visage les paroles suivantes, imprégnées au plus haut point d'une horrible odeur d'alcool, mélangée d'un acre parfum de tabac :

— Un stalle, bourgeois ! un parterre, mon maître' moins cher qu'au bureau.

\j auteur (ï Emclinde fit un bond en arrière, comme s'il eût aperçu se dresser sous ses pieds la tête dégoûtante de quelque ignoble reptile.

— Retirez-vous, dis-je brusquement à cet homme. Nous n'avons que faire de vos services.

L'homme haussa les épaules , nous jeta un regard de mépris, et, nous désignant à l'un de ses confrères, il s'écria de façon à être entendu des deux bouts de la rue :

— Tas de va-nu-pieds ! ça n'a pas le sou pour aller au spectacle... et fa se promène aux alentours de l'Opéra pour faire croire que ça peut entrer dans la salle!

108 ij:s petits mystkhfs

l^oinsinct m'entraîna i'aj)i(l('nienl.

— Inipriidcntî me dit-il; à (juoi songez-vous? o\i plutôt à quoi ne songez-vous pas? Vous avez (ai II i vous faire une aiîaire avee un inareliand de hillelsî

— Par exemple! repartis-je avee indignation : pour qui me prenez-vous? J'aurais appelé à mon aide quelque sergent de ville, payé, ee me semble, pour nous débarrasser de cette canaille.

— Silence, pour Tamour de Dieu, silence! s'éci'ia Poinsinet, dont la voix était visiblement altérée. Vous voulez donc nous faire égorger sur lar place? Ignorezvous que le sol que nous foulons appartient, en toute propriété, à messieurs lesmarcbandsde billets? Nous sommes sur leurs domaines, entendez-vous^ et je ne saurais trop vous recommander une excessive prudence. Que me parlez-vous de sergents de ville? et dans quelle circonstance avez-vous vu un agent de l'autorité oser porter une main sacrilège sur un marcband de billets? Bien plus! si les marcbands de billets n'ar*rétent pas encore les sergents de ville , s'ils ne les fourrent pas eux-mêmes au violon, vous pouvez être certain qu'ils en arriveront là avant qu'il soit longtemps. Un marcband de billets! mais c'est le bœuf Apis des Egyptiens, c'est le féticbe des Indiens, c'est la cbose sacrée entre toutes, c'est l'objet respectable parmi les plus respectables. A coup sûr, si M. de Balzac avait à refaire l'un de ses plus beaux livres, il cbangerait le titre de : Ne toucJiezpmi à la hache^ contre celui-

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ci cent fois plus ciierjjçifiuc : Ai' louchez pas an marchand (le hillcis ! (raillant (|uc les marchands de billets soiil unis connue les treize^ hardis coninic les treize, forts connue les treize, et dix fois plus nouihreux (\[U) les treize !

« N'allez pas 'croire au moins que j'exagère en rien la puissance de cette formidable corporation. Les faits sont bien plus éloquents que mes paroles ne pourraient l'être. Ne les voyez-vous pas, depuis cinq années, résister audaeieusement à tous les règlements de police, et braver, sans la moindre frayeur, tous les édits datés de la rue de Jérusalem? Combien de fois la destruction de cette industrie scandaleuse n'a-t-elle pas été proposée, votée, ordonnée, publiée et affichée? Eh bien ! ces mesures ont-elles jamais empêché les marchands de billets de se livrer à leur honteux commerce? en vérité, je vous le dis, les marchands de billets sont plus forts que la loi. Qui sait les magnifiques destinées que leur réserve l'avenir? Qui pourrait dire le rôle important qu'ils sont appelés à jouer dans les affaires du pays? Peut-être deviendront-ils quatrième pouvoir de l'État ? J'ai souvent imaginé que le gouvernement, inquiet de leurs empiétements quotidiens, n'avait fait construire les fortifications que pour les maintenir et pour les réduire au besoin.

« En attendant, vous le voyez, ils encombrent les trottoirs de la rue Lepelletier ; ils assiègent les abords de l'Opéra, harcelant le public, qu'ils injurient et qu'ils

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volent sans aucune pudeur. Pour quelques soirées malheureuses où ils ne trouvent pas le placement de leur inarcliaudise, combien de fois ne leur arrive-t-il pas de réaliser de gros bénéfices en exploitant la curiosité et rinexpériencc des provinciaux et des étrangers ! — I /Académie royale de musique ne donnant que trois représentations par semaine , vous me demanderez peut-être ce que deviennent les marchands de billets les jours où le théâtre fait relâche : ceci, mon cher monsieu!*, est un détail de mœurs (jui n'appartient

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pas aux Mystères de l Opéra, adressez-vous plutôt à

DK I/OPÉRA. m

rautour dos Mystères (te Paris, Quant à moi, j'ai hop (le vergogne |)oui' vous le dire. Toujours est-il que vous les reneontrerez sur le boulevard Italien, oii ils se pavanent fièrement et le ehapoau sur l'oreille, tout prêts à protéger de leurs eannes et de leurs poings ees équivoques demoiselles qui sont la honte des promenades de Paris.

— Quel est, demandai-je à Poinsinet , ee bataillon eompaete commandé par un gros homme qui vient de se diriger vers le théâtre, et à l'approche duquel une porte mystérieuse a roulé tout aussitôt sur ses gonds silencieux?

— C'est la tourbe immonde des claqueurs, me répondit-il, et le gros homme qui le commande n'est autre que le chef de claque, M, Auguste en personne. M. Auguste a maison de ville et maison des cham[)s, il est juré, électeur et éligible. C'est un personnage Si c'était un ambitieux, pour sûr il serait, à cette heure, membre de quelque conseil municipal et capitaine dans la garde nationale. Il préfère être général au parterre de l'Opéra. On ne sait pas au juste ce que lui rapportent ses fonctions de souteneur; toujours est-il qu'il gagne beaucoup plus qu'un président de la cour de cassation, et presque autant qu'un maréchal de France. A l'exception de M. Duprez, il n'y a peut-être pas à l'Opéra un seul sujet qui ne lui serve une rente mensuelle, proportionnée à ses appointi'ments, et aussi à ragrément qu'il désire se procurer.

Les artistes le plus faiblement rétribués paient M. Auguste en nature, c'est-à-dire qu'ils lui abandonnent leurs billets de service , soit deux places de parterre, une stalle d'orcbestre ou deux places dans une troisième loge. M. Auguste, qui est un grand économiste, prend de toutes mains, car il sait par expérience qu'il n'y a pas de sommes méprisables. Et puis n'est-ce pas une manière toute naturelle d'entretenir l'amitié? Les petits cadeaux, je le présume, n'ont jamais servi à autre cbose.

a M. Auguste a deux lieutenants, qui eux-mêmes ont quatre sous-lieutenants. Cbaque cbef de brigade a dix liommes sous sa surveillance spéciale, ce qui forme un total de soixante individus , ou cent vingt mains qui n'attendent, pour se rapprocher, qu'un signe de M. Auguste. Ce signe est un léger coup de canne frappé sur le parquet. A ce signal bien connu , les deux lieutenants et les quatre sous-lieutenants donnent l'exemple à leurs hommes, et de tous les côtés alors retentissent ces intrépides bravos, qui ne trompent plus personne depuis longtemps.

« Les soixante claqueurs de l'Opéra se divisent en trois catégories : ceux qui sont payés, ceux qui sont au pair et ceux qui paient.

« Les premiers, qui sont à la charge de M. Auguste, reçoivent une rétribution d'un franc vingt-cinq centimes par soirée.

« La seconde catégorie se compose principalement

DK i;OPFJ\\. iir.

(rouvricrs tailleurs, (rîq)|)roiUis coilleurs, los(|ii('ls sont nssc/ ('onvenal)leinont velus, et qui soul î'avis (fassistor gratis au spectacle. Ils eu sont (juitles pour olTrir un petit verre et un cigare à l'iui des souslieutenants (le M. Auû^uste.

« La troisième catégorie est composée de jeunes gens peu fortunés qui, moyennant les quarante sous versés dans les mains de M. Auguste , et l'engagement formel d'obéir aux moindres signaux du chef, occupent au parterre une place cotée quatre francs aux bureaux .

« Le rendez-vous général des claqueurs de l'Opéra est dans un estaminet borgne de la rue FavarL C'est là que se forment les brigades; c'est là que b^s suprêmes instructions sont transmises aux bômmes de service. Dans cet estaminet, M. Auguste occupe une place d'bonneur. On ne l'aborde que cbapeau bas, et les garçons de l'établissement ont l'ordre de ne lui parler qu'à la troisième personne.

« Si j'étais l'ami de M. Auguste, poursuivit Poinsinet, je le préviendrais charitablement d'une chose, à savoir qu'il lui naît dans l'ombre un rival dangereux ; c'est le père Dumilâtre que je veux dire. Ce respectable tragédien retiré occupe ses loisirs à claquer ses deux fdles , mesdemoiselles Sophie et Adèle Dumilâtre. Je dois, pour être juste, convenir qu'il apporte dans ces périlleuses fonctions un tact, une grâce et une délicatesse au-dessus de tout éloi^je.

iO.

i\Â LES PETITS MYSTÈRES

— Ah ! monsieur..., dit-il à son voisin , quelle est donc cette charmante jeune personne?

— Monsieur, c'est mademoiselle Adèle Dumilâtre.

— Monsieur, je vous suis bien obligé. Comme elle est jolie! comme elle est jolie... Ah! vraiment Ton n'est pas jolie comme cela !

« Paraît Sophie Dumilâtre. — Même question de la part du père Dumilâtre , et même réponse de la part de l'obligeant voisin.

— Ah ! monsieur, je vous suis bien obligé. Comme elle danse! comme elle danse!... Ah ! vraiment l'on ne danse pas comme cela !

c( li est arrivé une fois , m'a-t-on dit , que le voisin interpellé se trouva être par hasard un amateur de tragédie qui se souvenait d'Arbate, d'Arcas, de Théramène et autres confidents tragiques.

— Parbleu ! répondit-il , père Dumilâtre , vous devez bien connaître ces demoiselles... ce sont vos filles.

« Quoi qu'il en soit, je persiste à croire que l'ancien Théramène est un concurrent dangereux pour M. Auguste. Il pourrait bien, un jour ou l'autre , lui souffler sa pos «7 /on. J'ai entendu M. Genty s'exprimer ainsi sur son compte :

— Voilà un gaillard qui entend bien son affaire !

« Je n'ai pas besoin de vous faire observer à quel point ce mot est profond et spirituel. Il est convenu que tous les mots de M. Genty sont profonds et spi-

i)K i;opKnA,

wn

rituels,— inôine ceux qui sont videos et ceux qui sont hêtes. »

Poisinct se tut. Nous étions arrivés dans ce passage humide et obscur comme une cave , qui aboutit à la rue (iranc^e-Batcliére et dans lequel, de temps immémorial, les jeunes apprentis lions qui n'ont pas le di^oitde pénétrer dans le sanctuaire, viennent attendre, le soir, leurs Dulcinées en tartan.

L'auteur d'Ernelinde ouvrit une porte, et me poussant par les épaules •

— Inclinez-vous, me dit-il, vous êtes dans la loge de la mère Crosnier, concierge des coulisses de l'Opéra ! »

J'avais à peine aventuré un pied téméraire dans la loge de madame Crosnier, lorsque je me sentis ar/été brusquement par le pan de mon habit.

— Où allez-vous, monsieur? me demanda une voix hargneuse et criarde comme l'aboiement d'un roquet en fureur.

Mon cicérone s'interposa aussitôt.

— Ma chère madame Crosnier, dit-il d'un ton où perçaient une exquise galanterie et une urbanité raffinée, rassurez-vous, monsieur est avec moi.

Alléché par ce gâteau de politesse miellée , le cerbère femelle de l'Opéra lâcha mon habit. J'en profitai pour faire voUe-foce, et je me trouvai nez à nez avec madame Crosnier, ou plus vulgairement la

mcre Crosnier, rétcrnelle concierge des coulisses de l'Académie royale de musique.

— Faites excuse, monsieur, me dit-elle d'une voix un peu radoucie, j'ignorais que vous fussiez un ami de M. Poinsinet. Dame, voyez-vous, je ne connais que ma consigne, moi... Et puis il y a tant de jeunes gens de tous les âges qui cherchent à se faufiler sur la scène, qu'on n'a pas trop de ses deux yeux pour épier l'ennemi et pour veiller au grain.

— Je viens de faire une course assez longue , et je me sens un peu fatigué, reprit astucieusement l'auteur d'Ernelinde, Vous plaît-il , ma chère dame, que je me repose quelques minutes dans votre appartement?

0 vanité des choses de ce monde! 0 fragilité du cœur humain ! La mère Crosnier parut sensible à cette périphrase ambitieuse , qw transformait sa loge en un appartement. Ses lèvres plissées grimacèrent un sourire, et, d'un geste majestueusement arrondi, elle nous indiqua deux chaises vacantes dans un angle obscur, d'où nous dévisagions tous ceux qui entraient sans qu'ils pussent nous apercevoir.

Mon premier soin fut d'examiner attentivement les lieux où je me trouvais introduit pour la première fois. C'était une petite pièce de quelques mètres carrés, percée de trois ouvertures, l'une donnant sur le passage noir de l'Opéra, l'autre conduisant aux coulisses par un large escalier, et la troisième com-

DK i;oi»i:nA. iiti

miiiii(|uantavcc la grande cour ({11*011 voit en passant dans la rue Grangc-Hatelirrc. Colle troisième porlc, ornée d*un tambour vitré, n'est ouverte que durant la journée. Le soir venu, la mère Crosnier s'y établit comme dans une niche, cl c'est là qu'assise en embuscade, elle darde, sur quiconque apparaît sur le seuil, son regard perspicace et profondément scrutateur. — L'intérieur dudit tambour est enrichi de deux statues en plâtre. La première me parut être un sujet mythologique, et je reconnus, non sans quelque surprise, dans la seconde, le buste du général Foy, un peu étonné , lui aussi , j'imagine , de se trouver en semblable compagnie et en pareil endroit.

Une quantité innombrable de clefs de toutes grosseurs et de toutes longueurs pendillaient accrochées à des clous plantés dans la muraille : c'étaient les clefs des loges et des magasins. Chaque artiste, en entrant, prenait sa clef^ saluait la mère Crosnier, et disparaissait par l'escalier des coulisses. Non loin de là, un cadre en bois noir, recouvert d'une vitre, contenait une feuille de papier sur laquelle étaient indiquées la composition du prochain spectacle et l'heure exacte des répétitions du lendemain.

— J'ai beau regarder de tous les côtés, dis-je à Poinsinet , je ne vois aucune apparence de lit; où couchent donc les époux Crosnier?

— Leur chambre à coucher est au premier étage. C'est dans ce chaste asile que ce couple modèle

repose depuis un nombre incaleulahle de printemps. Vous n'êtes pas sans avoir ouï parler du tendre Pliilémon et l'immaculée Baucis. Eh bien! je n'hésite pas à le dire, ce couple vertueux, dont M. de Chompré nous a transmis l'honorable souvenir, n'est qu'un ménage-La farge auprès du ménage Crosnier. La mère Crosnier n'a jamais cessé d'environner son vieux conjoint de caresses délicates et de flanelles empressées. La très-minime parcelle d'affection dont elle lui fait tort, elle la reporte sur des êtres innocents au premier chef, et de qui Othello lui-même n'eût pas été jaloux ; c'est ce caniche paralysé que vous voyez assis à ses pieds; c'est une douzaine de canards et de poules qu'elle entretient , pour son agrément particulier, dans un petit jardin attenant à sa chambre à coucher. En ce moment, Philémon savoure déjà le sommeil de l'innocence, ou, s'il ne dort pas, soyez persuadé qu'il appelle de tous ses vœux l'heure bénie où, libre de tous soins, Baucis viendra enfin le rejoindre dans sa couche solitaire et désolée.

Comme il s'exprimait ainsi, un bruit de pas ca- I dencés retentit sous la voûte sonore du passage- "

— Qui vient ici? demandai -je; on dirait des soldats. Voudrait-on prendre d'assaut le théâtre de l 'Opéra ? j

Je n'avais pas fini de parler que la porte s'ouvrit, " et je vis entrer une compagnie de vétérans, bi-

DE i;OI»ERA. 121

clioiiiK's, pimpants et astupiés comme s'ils se fussent rendus à la parade.

— Ne reeonnaissez-vous donc pas les arbalétriers de Gessler, les areliers de Sigismond et les soldats de Charles VI? Vous avez devant les veux les formidahlias légions de l'Opéra, lis vont endosser la jaipiette, revêtir le maillot, s'armer de la lance et du mousqueton. Avant un quart d'heure, ce ne sera plus, là-haut, que brassards, cuissards, cuirasses, casques et cottes de mailles. Ces guerriers invincibles que vous voyez contribuer si fort, par leurs marches savantes et par leurs contre-marches olympiques, à la splendeur du spectacle , reçoivent, pour chaque représentation, une haute paye de soixante-quinze centimes. Mais ce qui ne saurait s'évaluer par aucuns chiffres connus, c'est l'orgueil immodéré que leur inspirent ces exhibitions de cinq heures, durant lesquelles ils se montrent au public porteurs d'armes de fer-blanc et couverts d'oripeaux dorés.' — S'ilsl'osaient, ils s'intituleraient artistes de l'Académie royale de musique î

A partir de cet instant, ce fut, dans la loge de la mère Crosnier, une interminable procession d'hommes et de femmes, de jeunes gens et de jeunes fdles, d'enfants et de vieillards, de casquettes, de chapeaux de castor, de bottes vernies, de souliers ferrés, de blouses et d'habits noirs.

Je vis successivement passer les machinistes ,

hommes de peine , balayeurs, arroseurs et lampistes (lu théâtre. Je n'en comptai pas moins de soixantedouze , divisés en deux classes , ainsi que me l'enseigna mon cicérone, la première gagnant de mille à quinze cents francs, la seconde de sept cents à huit cent cinquante.

Puis vinrent les quatre-vingts choristes et coryphées mâles et femelles , gagnant de quatre cents à dix-huit cents francs ;

Les quatre-vingt-dix figurants danseurs et figurantes danseuses gagnant depuis quatre cents francs jusqu'à seize cents francs;

Et enfin l'orchestre tout entier, rétribué quatrevingt-dix mille cinq cents francs , dont quatre-vingt mille pour les artistes, huit mille pour M. Habeneck, le premier chef, et deux mille cinq cents pour M. Battu , le sous-chef.

Tout ce monde-là , joint aux vétérans dont j'ai parlé ci-dessus, aux artistes etaux abonnés, formait un simple total de prèsde'cinq cents personnes, qui s'engouffrèrent en peu d'instants dans les vastes flancs du théâtre.

Hélas ! hélas ! la loge de la mère Crosnier a été bien fatale à quelques-unes de mes croyances , et j'entends les plus solidement enracinées! J'y ai laissé bien des illusions , pauvres plantes étiolées , qui ne refleuriront plus jamais sur leurs tiges desséchées!

Ces figurants que j'avais toujours vus magnifique-

DE i;()PKK\. 12"»

ment habillés do satin et de velours, ces hommes (jui , considérés de Forchestrc, me semblaient tous jeunes et beaux, l'ccil brillant, la taille cambrée, la main fine et la dent blanche... ils m'ap[)arurent alors ce qu'ils sont en réalité , vieux , ridés , mal peignés , plus mal vêtus, le teint jaune, la mâchoire problématique et Tœil éteint.

Et les femmes ! Qu'avaient-elles fait de leurs sourires agaçants et de leurs regards pleins de flamme? A quel clou de leur loge avaient-elles accroché leurs belles nattes blondes, leurs hanches voluptueusement arrondies et leurs gorges appétissantes? Où donc étaient les souliers de satin, les jupes de gaze, les épingles d'or, les bracelets , les pendants d'oreilles et ces mille autres brimborions qui sont aux femmes ce (ju'aux fleurs est le soleil , c'est-à-dire une source toujours féconde de rayonnement, de vie et de beauté? — Trois et quatre fois, hélas! les femmes, à quelques exceptions près, étaient au moins aussi laides que les hommes, et tout aussi mal vêtues. Pour quelques-unes venues en équipage , pour un petit nombre venues en citadines, combien étaient arrivées à pied , ainsi que le témoignait éloquemment leur chaussure crottée plus baut que la cheville !

J'étais abasourdi.

Poinsinet , qui me regardait attentivement et qui devinait le cours de mes pensées , se prit à sourire :

12i LES PETITS MYSTÈRES

— 0 jeune homme naïf, me dit-il, consolez-vous' Tout à l'heure nous allons monter sur le théâtre , et l'essaim effarouché de vos illusions reviendra à tired'ailes ; — un peu de blanc et un peu de rouge, un coup de pinceau par-ci, une aune de crinoline par-là, un maillot-chair, une jupe agréablement transparente, et voilà le rêve créé à nouveau. Et d'ailleurs , ({uelques-unes sont tout à fait belles , d'autres sont réellement jolies, et je ne suppose pas que vous soyez fondé à en exiger davantage.

Cependant la mère Crosnier allait et venait dans sa loge, souriant à l'un, rembarrant l'autre, ayant un mot pour tout le monde.

— Mam'zelle Florentin... voici une petite lettre qu'un domestique du prince Tufiakin vient d'apporter pour vous. C'est la seconde aujourd'hui. Il n'est pas beau, ce prince... mais il doit être bien honnête... Ses domestiques sont trop bien habillés pour qu'il ne soit pas honnête !

Et mademoiselle Florentin empoche le poulet avec cet air majestueux qui la caractérise.

— Mam'zelle Pêche, le grand blond... vous savez ?... il est encore venu me demander votre adresse. Il était bien ému, ce jeune homme; il était rouge comme une tomate ! Faudra-t-il que je finisse par la lui dire , votre adresse ? car , vous le savez, je ne suis pas femme à la donner sans votre agrément , et ça quand bien même on m'offrirait tout

DE L'OTMÔRA. IJ..

Tor (lui est dans les caves de la Banque de Fiance !

Et mademoiselle Pèche, le plus joli [)etit page de rOpéra, se sauve en courant, non sans avoir glissé mystérieusement quelques mots dans l'oreille de la mère Crosnier.

— Mam'zelle Mathilde Marquet, j'ai là un bouquet pour vous. Le monsieur qui Ta apporté m'a chargé de vous dire qu'il sera , vers les onze heures et demie , dans le passage noir de la rue Pinon. Si vous m'en croyez , vous lui laisserez monter sa faction , à cet homme... Il avait des gants de fd; ça ne m'a pas l'air d'être grand'chose... Prenez toujours le bouquet... Si ça ne vous fait pas de bien , ça ne peut toujours pas vous faire de mal.

Et mademoiselle Mathilde place résolument le bouquet à sa ceinture, après quoi elle s'esquive en adressant à la mère Crosnier le plus charmant de ses charmants sourires.

Quelle femme que cette mère Crosnier ! quelle tête puissamment organisée ! Pendant tout le temps que je l'observai , elle ne cessa pas , une seule minute , d'être une conseillère sagace et une éminente politique. A part moi, je la comparai à la grande Catherine. Et, en effet, qu'était Catherine? sinon la concierge d'un vaste théâtre qui s'appelait la Russie au lieu de se nommer l'Opéra.

Après les figurants, ce fut le tour des sujets. M. Duprez fit en passant à la mère Crosnier un salut

amical; M. Levasseur lui dit bonjour avec un point d'orgue et deux dièzes à la clef; M. Baroilhet, protitant de l'absence de l'époux endormi, lui pinça familièrement la taille; M. Habeneck lui offrit une prise de macouba; mademoiselle Carlotta Grisi lui demanda de ses nouvelles dans son ravissant petit patois français et italien; madame Stoltz fut la seule qui osa la tutoyer. Heureux privilège du talent!

— Qu'avez -vous? me demanda Poinsinet; et, comme dit Boileau Despréaux :

<( D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère ,

« Et ce visage, enfin, plus pâle qu'un rentier

« A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier? »

— Je ne vous dissimulerai pas que le spectacle de tout ce que je viens de voir m'attriste plus qu'il ne me réjouit. Malgré moi , ma pensée se reporte toujours sur ces vieilles figurantes qui viennent de passer devant mes yeux, pareilles aux sorcières de Macbetb. Pourquoi l'Opéra n'envoie-t-il pas toutes ces vieilles aux Invalides? Il me semble que la pompe du spectacle gagnerait cent pour cent , si le directeur n'admettait sur ses plancbes que des filles jeunes et jolies.

— J'ignore qui a fait votre éducation, me dit Poinsinet; mais vous êtes farci d'erreurs et truffé de préjugés.

« Apprenez donc que ces pauvres femmes que

I)K l/OPKHA. 127

VOUS ooiidaninrz hriitalcniont au\ Invalides soiil , parmi toutes les choristes, les seules qui cliantenl et (|ui saveut chanter. A elles l'honneur d'attaquer la note et de la soutenir; tandis que les jeunes ne sont là, eu grande partie, que pour l'eilet et le coup (l'œil.

« Ces vingt respectables matrones, qu'on aperçoit toujours sur les flancs ou en tête des chœurs féminins , vous représentent ces chiens de bergers, agiles et infatigables, à qui est confiée la garde et la discipline du troupeau. En tête de ces dames, je dois citer la maigre madame Blangy, la mère de la danseuse, et la volumineuse madame Laurent, dont le sort est lié à M. Laurent, inspecteur du Théâtre-Français.

c( Ces dames, épouses archilégitimes, et consommées dans le grand art du pot-au-feu et dans le raccommodage des vieilles chaussettes, professent un profond dédain à l'endroit de leurs jeunes compagnes, très-peu mariées, pour la plupart, et qui, en fait de potages , n'estiment et ne consomment que des bisques d'écrevisses. — Ce sont, au reste, ces mêmes demoiselles qui trouvent moyen , avec leurs huit cents francs d'appointements annuels , d'être toujours vêtues comme des duchesses , d'avoir un groom , une femme de chambre et une cuisinière, de posséder un équipage, un loyer de mille écus, et d'avoir pour deux mille francs de chinoiseries sur la cheminée de leur boudoir.

<i 0 prodige de l'arithmétique ! »

Tout à coup la voix j)uissante des avertisseurs retentit à nos oreilles.

— Messieurs, mesdames, Ton commence! criaientils avec une vigueur (ju'eùt enviée plus d'im ut de poitrine.

— Montons sur le théâtre, me dit Poinsinet.

11 se leva, salua la mère Crosnier, et enfda l'escalier des coulisses.

A tout hasard je le suivis , et je me trouvai transporté dans un labyrinthe au milieu duquel le diable , abandonné à lui-même, se fût certainement donné à Dieu.

XJI.

Je iw saurais comparer l'intérieur de l'Opéra à autre chose qu'à un écheveau de fil embrouillé à plaisir par les pattes capricieuses d'un jeune chat. Je ne crois pas qu'en aucun lieu de la terre il soit possible de rencontrer une si grande quantité d'escaliers et de corridors amoncelés dans un espace plus resserré. Le jardin anglais le plus fécond en sinuosités hardies , celui dont les allées sont le plus audacieusement tortueuses, est encore bien loin de ce théâtre, dans lequel la ligne droite est, à chaque instant, brisée de la plus violente façon du monde.

— Sainte Ariane , pensai-je en moi-même ; douce

protectrice des malheureux voués aux labyrinthes , ora pro nobis î

Par mesure de précaution , — et cette précaution n'était pas la précaution inutile , — je passai mon bras sous celui de Poinsin^et.

— Que faites-vous? me demanda-t-il.

— Souffrez que je me place sous votre égide protectrice. Nous foulons en ce moment un royaume qui m'est tout aussi inconnu que les îles Marquises ou le septième ciel. Certes , j*è ne crains point de voir briller dans l'ombre , comme les yeux d'une panthère , les prunelles flamboyantes de quelque anthropophage armé du casse-tête homicide; mais j'ai peur de m'égarer, ou tout au moins de disparaître , comme un autre Bertram , dans quelque trappe sournoise et béante.

Poinsinet marchait sur ce terrain dangereux avec, une prestesse et une sûreté qui témoignaient de sa profonde connaissance des lieux. Tout en cheminant à travers cette multitude de couloirs tortueux et sombres, il m'indiqua le magasin de costumes , — la loge des rats, — le bureau de M. Desplaces, le régisseur de la danse, — le fover du chant, — la \oae des comparses , — et le magasin d'accessoires. — Enfin nous arrivâmes sur le théâtre.

On posait le décor de la pièce qui allait être représentée. C'étaient des allées et des venues, des cris, des coups de marteau et des commandements à rendre

pins sourd un sourd. Des voix invisibles ((ni inontnieni des dessons dn (liéfitre répondaient à d'anlres voix également invisibles qni deseendaiont des frises; des toiles immenses i;lissaient le lonL^ des eâbles et tombaieni sur le planeber, qu'elles ébranlaieni de lenr poids eonsidérable. — Bras nns, tête nne , le front en sueur, ardents eomme des eyelopes, les maebinistes plantaient des arbres, clouaient desebaumières, assujettissaient la foudre et préparaient les éclairs.

Au plus fort de cet assourdissant tapage , un coup de sifllet se fit entendre , et tout ce bruit cessa eomme par encbantement.

— Avez-vous entendu? demandai-je à Poinsinet.

— C'est le signal de M. Contant, le machiniste en chef du théâtre. Ce coup de sifflet nous apprend que le décor est fini de poser, et que le spectacle ne tardera pas à commencer.

Effectivement , quelques minutes s'étaient à peine écoulées , lorsqu'une douce musique , perçant la muraille de toile qui nous séparait de la salle, retentit harmonieusement à nos oreilles.

Tandis qu'on exécutait l'ouverture, je portai avidement mes regards de tous les côtés, et j'eus le loisir de me convaincre que les palais et les chaumières n'étaient pas autre chose que des lambeaux de toile grossièrement barbouillés. Dans ce rapide examen, j'aperçus des torrents en papier, des forêts de huit arbres et des coupes d'or en carton.

i'Si LES PETITS MYSTÈRES

Tout à coup le rideau se leva , et je poussai un cri qui s'en fut se confondre et mourir dans les derniers accords de l'orchestre.

La lumière intense projetée par les soixante becs flamboyants de la rampe avait suffi à opérer des miracles d'optique.

Les toiles grossièrement barbouillées de tout à l'heure se changèrent subitement en lambris dorés. Partout du marbre et du porphyre, de l'or partout. Dans le fond, par une échappée de vue, j'aperçus un jardin, avec des fontaines jaillissantes, des touffes de fleurs , des sources d'eaux vives , et des arbres , — de vrais arbres, — où chantaient les oiseaux, et dont le vent semblait agiter doucement les feuilles.

En un clin d'œil la scène fut couverte de seigneurs et de grandes dames. Ils étaient beaux , ils étaient jeunes , ils étaient vêtus de soie et de velours; et des milliers de pierreries scintillaient à leur tête , à leurs bras, à leur cou, à leurs mains et sur leur poitrine.

J'eus une peine infinie à reconnaître en eux les hommes tachés et les femmes crottées que j'avais aperçus peu d'instants auparavant dans la loge de la mère Crosnier.

M'étant aventuré entre deux coulisses un peu plus que les règlements ne le permettent , je contemplai , durant quelques secondes , l'incroyable spectacle de la salle et des spectateurs. C'est, sans contredit, le spectacle le plus magique et le plus bizarre qu'il soit

DE L'OPÉRA. I3r)

donné d'imaginer. De la distance où j'étais placé, les deux mille têtes du public semblaient se confondre et n'en faire qu'une seule , — tête colossale et monstrueuse qui dardait sur moi ses yeux fascinateurs. Je me sentais attiré par une puissance irrésistible, et, pour sur, j'aurais fuii par faire une ridicule apparition sur la scène, si l'un des suisses de l'Opéra, revêtu de la livrée du roi, ne m'avait appréliendé au corps , en me criant d'une voix courroucée :

— Mais, monsieur, retirez-vous donc ! on vous voit de la salle !

Il était temps!... encore une petite enjambée, et j'apparaissais entre deux hommes d'armes ou dans un groupe de bayadères.

— Mon cher cicérone, dis-je à Poinsinet, je suis ébloui, émerveillé, ahuri. Dans la disposition d'esprit où je me sens, je n'ai pas grand mérite à deviner que je vais faire quelque sottise. Sortons un moment ; je sens le besoin de m'asseoir et de me reposer un peu.

— Suivez-moi, me dit-il d'un ton passablement sec, et surtout calmez-vous si la chose est possible. Faites en sorte , je vous prie , que je n'aie pas à me repentir de mon obligeance à votre égard.

Nos pérégrinations à travers les corridors recommencèrent.

— Où me conduisez-vous? hasardai-je d'une voix timide.

— Au foyer de la danse. Ainsi donc, chapeau bas, ei lâchez de ne pas être ridicule.

Presque aussitôt il ouvrit une porte, en me disant : — C'est là!

Le foyer de la danse est une grande et vaste pièce attenante à l'ancien hôtel Choiseul. Elle est assez mal éclairée et meublée d'une banquette semi-circulaire , sur laquelle prennent place les rares élus admis à pénétrer dans le sanctuaire. Un buste en marbre de la

\)K VOVVAW. i^ti

Guimnrd, posé sur une colonne en bois peint, pareille à celles qui n'ornent guère le foyer du [)ul)lic, est la seule relique adorée dans ce temple. La muraille, recouverte d'une boiserie sculptée et ouvragée à la manière du temps, est tapissée de glaces qui ont reproduit successivement les plus frais et les plus jolis minois du monde. De distance en distance , des tringles en fer, posées à hauteur d'appui, servent aux danseuses qui s'y suspendent avec toute sorte d'entrechats et de ronds de jambes, en attendant leur entrée en scène. Chaque danseuse tenait à la main un petit arrosoir, et l'extrémité de ses jambes était emmaillottée dans des guêtres en coutil , destinées à protéger contre toute souillure leurs bas couleur de chair et leurs chaussons de satin.

Dans un angle du foyer, un homme aui visage bouffi et blafard était assis devant une table en bois noir; sa mise négligée contrastait brutalement avec l'élégance recherchée des autres habitués de l'endroit.

Poinsinet m'apprit que cet homme était M. Desplaces , régisseur de la danse , ayant , par la grâce de ses fonctions, la haute main sur toutes ces demoiselles.

— C'est, me dit-il, le grand eunuque de ce charmant sérail.

Je reconnus, assis sur la banquette circulaire dont j'ai déjà parlé , la plupart de mes connaissances de la

salle : M. Nestor Roqueplan , M. Véron, M. Lautour- Mézeray, et le colonel Montaigu. — 0 bonheur! mon cicérone me montra M. Romieu!

— Ne le connaissiez-vous donc pas? me demandat-il.

— Pas autrement que de réputation. Eh! quoi! c'est là cet homme spirituel qui a conquis une préfecture à la pointe de sa fourchette ?

— Hélas ! il est bien changé ! soupira Fauteur iVErnelmde, J'ignore s'il a conservé son appétit de requin et son estomac d'autruche , mais je sais pertinemment qu'il a perdu depuis longtemps cette gaieté et cet entrain qui ont fait sa célébrité et sa fortune. Estil devenu bête, ou bien les boutiquiers sont-ils devenus spirituels? Toujours est-il que les plaisanteries qu'il se permet encore de temps en temps n'obtiennent plus aucune espèce de succès. Voici la dernière en date : Ab uno disce omnes.

(( C'était il y a quelques soirs, M. Romieu sortait avec plusieurs amis de chez Yéry ; le vin de Champagne n'avait pas été ménagé , et les convives se sentaient enclins aux retours de jeunesse les plus divertissants.

« M. Romieu avise le magasin d'un bijoutier, et se rappelant, sinon quel il est, du moins quel il fut, il entre résolument dans la boutique.

— Monsieur, demande-t-il au marchand, pourriezvous me faire le plaisir de me dire ce que c'est que

DE i;OPI<:UA. HT

ces petites choses rondes, et en or", qui sont accrochées à votre porte?

— Monsieur, ce sont des montres.

— Des montres ? — Età ([uoi cela sert-il , une montre?

— Mais cehi sert à indiquer l'heure.

— Votre parole? — etconunent reconnaît-on l'heure?

— En consultant ces deux aiguilles. La plus petite indique les iieures et la plus grande les minutes.

— C'est prodigieux î — et cela marche-t-il tout seul, une montre?

— Non, monsieur, il faut la monter tous les jours.

— Et comment s'y prend-on?

— En introduisant une clef dans cette petite ouverture, et en tournant jusqu'à ce que la clef s'arrête.

— De plus fort en plus fort! — et quand doit-on monter sa montre?

— Tous les matins, monsieur.

— Pourquoi pas tous les soirs?

— Parce que, le soir, vous êtes ordinairement gris, M. Romieu. »

M. Roqueplan s'étant levé pour aller faire un tour à son théâtre, et M. le sous-préfet Lautour-Mézeray ayant annoncé qu'il se rendait à une soirée diplomatique , Poinsinet et moi nous nous hâtâmes d'usurper les deux places vacantes.

— Le foyer est au grand complet ce soir, me dit-il ; reconnaissez-vous les deux sœurs Adèle et Sophie Dumilâtre? Mademoiselle Sophie, qui n'est pas irré-

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prochablcment jolie, mais qui (Jans(3 bien, est l'une (les rosières de TOpéra , si l'on en croit la chronique. Plus jolie, serait-elle moins vertueuse? Je le pense; car, selon moi et selon beaucoup d'autres, il n'y a au théâtre d'actrices vertueuses possibles que celles qui sont laides... et encore.'

ft Regardez sa sœur, mademoiselle Adèle Dumilâtre. Quelle chaste et pure beauté auréolise ce large front aux tempes molles et lumineuses! Quelle transparence dans ces yeux où se reflète l'azur du ciel ! Mademoiselle Adèle Dumilâtre, qui ne danse pas aussi bien que sa sœur, n'en a pas moins obtenu des succès pompeux à Londres. C'est que les hommes de toutes les nations s'attellent volontiers au char de la Beauté , la seule déesse qui soit réellement digne de nos hommages et de notre encens. Si je ne vous parle pas de mademoiselle Adèle Dumilatre au point de vue rosière, la faute en est à un riche Américain. Cet Américain, dit la calomnie, a eu des droits superbes, ainsi qu'on le chante dans le Nouveau Seigneur de village. Cette insigne victoire lui a coûté, assuret-on, deux ans de revenus du prince de Monaco. Vous comprenez, en admettant que le fait soit vrai , ce que je n'affirme pas, qu'il y aurait de quoi consoler de la j)erte d'une simple couronne de roses blanches.

c( Aimez-vous Carlotta Grisi? J'en raffole. Il n'y a peut-être que M. Théophile Gautier qui l'aime plus que moi. Quelle grâce! quelle souplesse! quelle préci-

sion ! quelle vigueur! Ne me parlez doue plus de votre vieille Tai^lioui, de eelte syl|)liid(; de (juaraule-six ans, que l'on jette toujours à la tétc des autres danseuses, eoniuie on jette Molière à la tête des éerivains dramatiques. Certes, s'il est un art où il soit indispensable d'être jolie et d'être bien faite, d'avoir un pied miijjnon et une jambe bien attacliée, une taille souple et de belles épaules , où il soit de toute nécessité d'être jeune, certes, cet art c'est la danse. — Or, quelle est la danseuse qui, mieux que Carlotta, réunit toutes ces précieuses qualités? Voyez-la se préparer en silence aux applaudissements du parterre. Elle exécute les tours de force les plus incroyables avec une tranquillité qui rassure complètement. Et puis, quel cbarmant sourire! Si j'étais jeune, je me ferais tuer pour ce sourire.

« Eb bien! ni sa grâce, ni son talent, ni sa beauté, ni son sourire , rien ne peut désarmer la baine de M. Véron et de ses amis. Lorsque toute la salle bat des mains, l'avant-scène de gauche reste seule immobile. Ces messieurs ne pardonneront jamais à Carlotta de leur avoir préféré M. Petipa , — ce qui constitue à leurs yeux un crime de lèse-abonnés.

a Cette ravissante fille , dont les appointements s'élèvent, depuis son rengagement, à la somme de vingt-huit mille francs , — ce qui n'est pas trop cher, — demeure avec sa mère et sa sœur, rue de Trévise , au quatrième, comme une bonne petite bourgeoise.

Elle brode , elle arrose les fleurs de son balcon ; elle joue avec son cbien ; elle cbanle, en s'accompagnant sur le piano. Ses voisins, qui l'entendent chanter, et qui ne la voient pas danser, prétendent qu'ils sont doublement à plaindre, — et pour ce qu'ils ne voient pas, et pour ce qu'ils entendent.

— Dites-moi donc, mon cher maître , quelle est cette jeune personne qui, tout près de nous, s'exerce à faire des pointes? il me semble qu'elle est charmante.

— Surtout lorsqu'elle n'ouvre pas la bouche, répliqua Poinsinet. Elle se nomme Julie Dabas. C'était naguère encore une jeune marcheuse ignorée. Une protection puissante l'a mise à même de débuter; et, comme les jolies femmes ont toujours du bonheur, elle a attrapé dans la Péri un quart de pas où elle s'est fait applaudir.

— Et quel est donc ce puissant protecteur qui aplanit ainsi les abords épineux de la carrière? Est-ce un philanthrope ou bien un admirateur du beau sexe?

— C'est plutôt l'autre que l'un. C'est un célèbre avocat-député. A lui l'honneur d'avoir mis en lumière le talent naissant de la petite Julie! Malheureusement les mauvaises langues se sont fourrées de la partie. On a trouvé étrange que l'orateur qui, dans un procès récent , a blâmé si énergiquement les liaisons avec des comédiennes, semblât donner lui-même un démenti formel à ses paroles. — Comme s'il n'était

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