DR I/OPERA. \M
pas avéré qu'agir et parler sont deux ehoses fort dissenil)lal)les, et qu'un avocat est un instrument à périodes sonores, mais creuses et vides comme tout ce qui est sonore! — Toujours esl-il que le protecteur, mieux avisé, est rentré dans le giron de la vertu, et que sur les jolies jambes de mademoiselle Dabas on peut écrire à présent : Pirouettes à louer. »
XIIÏ
Poinsinet parlait toujours; mais je ne tardai pas à perdre complètement le fil de son discours. Peu à peu, je sentis que mon attention, vive et soutenue dès l'abord , devenait , à chaque phrase , de plus en plus distraite, de telle façon que je n'entendis bientôt qu'un bourdonnement confus, dont le son inarticulé mourait au seuil de mon oreille. On eût dit une de ces vagues légères qui viennent par une belle soirée d'août, alors qu'aucune brise ne souffle dans le ciel, expirer sur le sable argenté de la grève, en le caressant si doucement qu'elles semblent à peine l'humecter.
Une femme était la cause de ces distractions mal-
iU LES PETITS MYSTERES
honnêtes, dont je demande bien sincèrement pardon à rillustre auteur (YErnelinde. Elle était assise à quelque distance de moi , de l'autre côté du foyer, et elle me considérait avec un certain air d'intelligence qui m'intriguait d'autant plus que ses traits m'étaient tout à fait inconnus. Après quelques minutes d'un examen réciproque , il s'établit entre nous deux un système de télégraphie qui , pour être invisible aux regards des assistants, était pour moi fort clair et explicite au plus haut point. Nous échangeâmes ainsi plusieurs petits signes imperceptibles à l'œil nu, après quoi elle se leva , et sortit du foyer en m'invi-
tantà la suivre.
Profitant d'un instant où Poinsinet échangeait un
salut amical avec M. Etienne Arago, le spirituel auteur des Mémoires du Diable, et l'un des habitués assidus des coulisses de l'Opéra, je m'esquivai aussi légèrement qu'il me fut possible , et je me mis à la recherche de mon inconnue.
Je n'eus pas longtemps à la chercher : elle m'atten- * dait à la porte du foyer.
— Venez , me dit-elle d'un ton rapide, et suivezmoi à distance.
Légère comme un faon, agile comme une couleuvre , elle s'élança à travers le dédale d'escaliers dont je vous ai déjà parlé. Le nombre de marches que j'ai montées et descendues ce soir-là ne saurait être raisonnablement additionné. Tantôt il me paraissait
DF-: ï/()pi:i;a. lir,
(jiic nous allions nous enfouir dans les dessous du ihéiUre; tantôt je m'imaginais (jue nous allions apparaître tout à eoup dans les frises. Ce fut une véritable coui'se au eloeher, — comparaison d'autant plus juste que je fiiillis cinq ou six fois m'y rompre Ir cou. J'étais essouftlé, haletant, et tout prêta demander grâce, lorsque mon inconnue daigna enfin s'airêter.
— Entrez , monsieur,, fit-elle d'une voix aussi calme et aussi tranquille que si notre ascension s'était exécutée en ballon.
Elle ouvrit une porte sur laquelle était peint je ne sais plus quel numéro fabuleux; et je me trouvai, pour la première fois, admis dans la loge d'une femme de théâtre. — Il faut avouer que, pour mes dé- ))uts, je n'eus pas la main malheureuse.
Cette loge était tendue en mousseline artistement peinte. De grosses gerbes de fleurs, aux couleurs éclatantes, des guirlandes de roses et de camélias sei*pentaient le long de la muraille, et donnaient à cette pièce la riante apparence d'un bosquet fleuri. Sur des étagères en bois de citronnier et en bois de rose brillaient de transparentes porcelaines du Japon, ravissantes fragilités que coudoyaient çà et là des cristaux de Venise et de Bohême , tailladés , sculptés et précieusement damasquinés, comme une vieille armure florentine.
C'était bien mieux qu'une loge; c'était un boudoir
14(î LES PETITS MYSTÈRES
OÙ 1(3 bruit (les pas s'absorbait dans un épais tapis, l)rod(3 avec une grande débeatesse. Une nichée de petits Amours roses, bien portants et joufflus s'épanouissaient au plafond et couraient follement sur les entablements des portes et des glaces. Une armée considérable de magots de tout sexe, de tout âge et de toutes couleurs était éparpillée sur la cheminée. Des encoignures en bois sculpté et dorées sur tranche dressaient leurs potits pieds fourchus dans tous les angles du boudoir. Quant au meuble, il se composait de deux fauteuils en soie brochée et d'un large divan recouvert de la même façon. Tout cela était coquet, mignon, et surtout d'un excellent style.
— C'est à M. Albéric Second que j'ai l'honneur de parler? me demanda ma charmante hôtesse, en fixant sur moi ses yeux qui brillent parmi les plus jolis de l'Académie royale de musique.
J'étais tant soit peu ahuri.
— Du moins, répliquai-je assez gauchement, je passe généralement pour lui.
Mon inconnue voulut bien ne pas éplucher la niaiserie de ma réponse. Elle passa outre.
— Je sais ce qui vous amène dans nos coulisses, me dit-elle. Vous espérez sonder les mystères de notre théâtre, et vous comptez les dévoiler au public. C'est M. Poinsinet qui vous sert de cornac, triste cornac, en vérité ! Cet estimable vieux ignore une foule de choses qu'une femme seule pourrait vous dire.
m: i;ori':RA. in
(]ctto fomme , ce sera moi, si vous le voulez. — Le voulez-vous ?
— Ali ! niadanic, m'ccriai-je , croyez à ma reconnaissauee... »
— C'est l)ien! c'est bieu! iuterrompil-elle ; vous me remercîrez plus tard, s'il va lieu. — D'ailleurs, j'ai très-peu de teuips à votre service; ne le perdons pas en phrases inutiles.
La conversation ayant pris cette tournure napoléonienne, je n'avais que deux choses à faire : fermer la bouche et ouvrir les oreilles. — C'est ce que je fis.
Ma danseuse , — car c'était une danseuse, — s'exprima de la sorte :
— Je ne dois pas vous dissimuler, mon cher monsieur, que vous avez entrepris une rude tâche en annonçant à sonde trompe et de réclames que vous alliez commencer la publication des Mystères de V Opéra. Le jour où cette idée s'est logée dans votre cerveau, vous eussiez peut-être mieux fait de vous casser une jambe. Sans contredit, vous en auriez été quitte à bien meilleur marché. A cette heure , une ligue formidable s'est formée contre vous. Je dis formidable, en raison de l'énorme quantité de gens qui la composent : car, autrement, je vous estime assez pour croire que vous vous souciez d'eux et de leur colère tout autant qu'un poisson se soucie d'une pomme.
« Les uns vous en voudront pour ce que vous direz, et les autres ne vous pardonneront pas votre silence
à leur égard. Pour ce qui est de ces derniers, je vous engage fort à les laisser crier et se démener tout à leur aise. Il y a, m'a-t-on dit, un proverbe latin qui signifie, ou peu s'en faut : Il n'est pas donné au premier venu de manger des raisins de Corinthe. Veillez à ce qu'il en soit de votre ouvrage comme de ces raisins privilégiés. Gardez-vous de faire à certains artistes sans talent Thonneur de vous occuper d'eux. A quoi bon constater officiellement leur présence à l'Opéra? D'ici à ce que votre livre soit publié, il y a lieu d'espérer que l'administration, mieux éclairée sur ses véritables intérêts, renverra ces mêmes artistes aux petites villes de douzième ordre, aux théâtres forains et aux salles de spectacle dans les granges, dont ils sont appelés à faire le plus bel ornement.
« Imprudent, qui osez toucher à ces demi-dieux pétris de vanité et d'orgueil, qu'on appelle des comédiens et des comédiennes, ne craignez-vous donc pas que votre main ne se dessèche instantanément , comme la main de l'impie? Ah ! parce que vous avez, durant quatre années, jugé, chaque matin et sans encombre, du haut d'un petit journal redoutable, les grands de la terre, les ministres, les pairs de France, les députés , les avocats , les médecins , les écrivains (le génie, et, contrairement à ce que dit Figaro, tout ce qui tient enfin à quelqu'un et à quelque chose, vous avez cru simplement , naïvement, et, passezmoi le mot, bêtement, que vous pourriez dire tout
m-: i;opi':uA. un
haut, sur le coniplo des artistes, ce que vous pensiez tout bas... Quelle insigne l'olie!
« Ceei une l'ois eonslaté pour votre gouverne, mon cher monsieur, j'abandonne le style é[)ique, et je reviens à la phraséologie bourgeoise, ({ue j'ai sucée, dès mes plus jeunes ans, dans la loge humide et malsaine de mes honorables père et mère.
— Seriez-vous done le fruit des amours d'une innocente concierge et d'un séduisant portier? lui demandai-je avec intérêt.
— Fruit légitime, si vous voulez bien le permettre, reprit-elle. N'allez pas croire que je tombe ici dans le paradoxe, non plus que dans la banalité ; mais il est vrai de dire que la plupart des danseuses voient le jour dans une loge de portière. Je n'en tire aucune conséquence. C'est un fait que j'enregistre et voilà tout.
« Si vous saviez , monsieur, tout ce qu'il faut à une jeune fdle, de courage, de patience, de résignation et de travail assidu ; si vous saviez ce qu'il lui faut endurer d'horribles tortures et dévorer de larmes silencieuses pour devenir même une danseuse médiocre, vous seriez ému et effrayé tout ensemble.
« A peine âgée de sept ans, j'ai été envoyée, moi qui vous parle, à la classe de M. Barrez, rue Richer, n° 4. Je partais, le matin, l'estomac peu chargé par une tasse de café équivoque. Je n'avais ni socques aux pieds, ni châle sur les épaules, et, le {)lus souvent,
150 LES PETITS MYSTÈKES
ina pauvre robe d'indienne était percée à jour comme de la guipure. J'arrivais grelottante et souvent affamée. Alors commençait le supplice quotidien, supplice dont mes descriptions, si exactes qu'elles soient, ne sauraient vous donner une juste idée. Bannie du code , la question s'est réfugiée dans les classes de danse.
« Chaque matin, le maître emprisonnait mes pieds dans une boîte à rainures. Là, talon contre talon et genoux en dehors, mes pieds martyrisés s'habituaient à rester d'eux-mêmes sur une ligne parallèle. — C'est ce qu'on appelle se tourner.
« Après une demi-heure de boîte, il me fallait passer à une autre variété de torture.
« Il s'agissait , cette fois , de poser mon pied sur une barre que je devais tenir avec la main opposée au pied en exercice. — C'est ce qu'on appelle se casser,
<( Ces travaux accomplis , vous pensez sans doute que je me reposais avec délices. Me reposer... Ah bien!... est-ce qu'une danseuse se repose? Nous étions de pauvres juives errantes auxquelles M. Barrez criait sans cesse : « Danse! danse! » Après nous être tournées et nous être cassées, nous devions, sous peine de réprimandes professorales, voire même de corrections maternelles , étudier assidûment les assemblés, les jetés, les balancés, les ronds de jambes, les fouettés, les cabrioles, les pirouttes sur le cou-de-
I)K LOPKHA. iril
pied, les sauts de l)as(|iie, les pas de bourrée et eiitiii les entrechats à (juatre, à six et à liuit.
«Tels sont, monsieur, les agréables éléments dont se compose Fart de la danse. Et n'allez pas croire (jue de si rudes fatigues ne durent qu'un temps. Elles doivent durer toujours et se renouveler sans cesse. A cette condition seulement , la danseuse conservera sa souplesse et sa légèreté. Une semaine de repos devrait être rachetée par deux mois d'un travail double et sans relâche. La danseuse réalise la fable de Sisyphe et de son rocher. C'est le cheval de course qui paie de son repos, de son embonpoint et de sa liberté, les rapides victoires de Chantilly ou du Champ-de-Mars.
« J'ai vu mademoiselle Taglioni , après une leçon de deux heures que venait de lui donner son père , tomber mourante sur le tapis de sa chambre, où elle se laissait déshabiller, éponger, et rhabiller sans avoir le sentiment de ce qu'on lui faisait. L'agilité et les bonds merveilleux de la soirée étaient achetés à ce prix .
« Or l'exemple de mademoiselle Taglioni est rigoureusement suivi par les autres danseuses. Il y en a même qui, par leur nature, ayant plus de difficultés à vaincre, se martyrisent elles-mêmes avec une barbarie plus féroce. Vous souvenez-vous de Nathalie Fitzjames? Et bien! Nathalie avait imaginé une nouvelle méthode de se tourner et de se casser tout à la fois. Elle se couchait par terre, le visage tourné du
\m LES PETITS MYSTERES
côté du parquet, et les jambes étendues horizontalement. Puis elle faisait monter sur elle sa femme de chambre, lui ordonnant de peser, de tout son poids, sur cette partie du corps où , comme le dit ce farceur d'Arnal, le rein change de nom.
« Une chose que vous ignorez peut-être, c'est que Tart de la danse se divise en deux branches :
« En ballonné.
« Et en tacqueté.
« Le hallonné , c'est l'école de Taglioni, c'est la légèreté combinée avec la grâce, c'est la danse qui se plaît en l'air et qui voltige.
« Le tacqueté, c'est la vivacité et la rapidité; ce sont les petits temps sur les pointes; en un mot, c'est Fanny Elssler.
c( Vous comprenez très-bien qu'on n'exerce pas impunément un semblable métier. A force de courir des danger simulés, la danseuse s'habitue au danger réel, comme le soldat, en temps de guerre, s'habitue au meurtre et au pillage. Elle se suspend à des fils d'archal, elle s'assied sur des nuages de carton, elle disparaît dans des trappes , elle entre par les cheminées, et elle sort par les fenêtres. Il y a au premier acte de la Péri un saut tellement périlleux, que j'estime que Carlotta Grisi y risque sa vie chaque fois qu'elle l'exécute. Que M. Petipa soit maladroit ou seulement distrait un soir, et Carlotta se fend la tête sur le plancher. — Je connais un Anglais qui ne man-
Di: i;opi:ra. i:;r>
(juc pas une représentation de l'œuvn; de M. Tliéopliile Gantier. Il est persuadé que ce ballet doit être l'atal à Carlotta, et, pour rien au monde, il ne voudrait être absent ee soir-là. — C'est ee môme Anglais qui a suivi, pendant trois ans, Carter etVan-Amburgli , espérant toujours qu'un moment viendrait où les animaux souj)eraient avec leurs maîtres , — et de leurs maîtres. « Je vous ai dit tout à l'heure quelques mots de mon enfance , et vous avez pu vous convaincre qu'on ne m'a pas élevée dans du coton. Eh bien î parmi mes compagnes , il en est quelques-unes qui ont eu bien plus encore à souffrir. Moi , du moins, j'avais une mère qui, en dépit de ses allures parfois brutales, m'aimait sincèrement. Cette suprême consolation, cette fortune inestimable, que Dieu, dans sa bonté, distribue aux pauvres comme aux riches, l'amour d'une mère, leur a même manqué! L'Opéra, croyez-moi , compte plusieurs goualeuses dont les aventures ne sont ni moins poétiques, ni moins touchantes que celles de l'héroïne de M. Eugène Sue. Hélas! toutes les horgnesses ne sont pas dans les Mystères de Paris !
c( Pour une qui arrive à se faire un nom et une position, combien sont mortes à la peine ! Il en est de l'artiste qui se voue au théâtre comme du soldat qui part pour la guerre : tout deux ont dans leur sac un bâton de maréchal ; ils marchent , et l'Espérance les guide par la main. Après avoir duré un certain
nombre d'années, le rêve se termine brusquement, et le futur maréchal se réveille vieux, mutilé, et sergent.
« Une des rares exceptions aux choses que je viens de vous dire, c'est ma camarade Maria, mime spirituelle, danseuse élégante, et qui, par la grâce de son talent, a recueilli une grande partie de l'héritage de Fanny Elssler. Aujourd'hui, Maria crée des rôles. Maria gagne une quinzaine de mille francs. Maria va donner des représentations en Allemagne, et elle souffre complaisamment que les populations empressées s'attellent à son fiacre, — ce qui est le bâton de maréchal d'une danseuse. — Mais si je vous disais par quels rudes sentiers elle a dû passer avant d'en arriver où elle est à présent, vous vous étonneriez comme moi qu'elle n'ait pas laissé par lambeaux, aux ronces du chemin, et son courage, et sa gentillesse, et sa grâce, et son élégance, et toutes ses précieuses qualités.
« J'ai connu Maria à la classe de M. Barrez. Elle demeurait alors dans l'une des rues infectes de la Cité, où elle occupait, dans le plus modeste garni de tout le quartier, la chambre la plus modeste. Pauvre fdle ! que de fois la mère Crosnier, émue de sa pâleur et de sa défaillance, la fit asseoir à sa table hospitalière ! A cette époque, monsieur, nous ne dînions pas tous les jours. Alors Maria gagnait vingt sous par représentation, c'est-à-dire un peu moins de quinze
DK i;oi»F:iiA. irir,
francs par mois, allondu les relâches du diinanclic. Il m'en souvient, ^laria élail ramenée cliez elle par un machiniste, son voisin. Au temps dont je vous parle, les machinistes de TOpéra avaient pour hahitude de poser le décor du surlendemain immédiatement après la représentation. Ce surcroît de travail les retenait au théâtre jus([u'à deux heures du matin. Maria, assise sur une hanquette du parterre, attendait patiemmenl son compagnon de voyage , heureuse encore lorsqu'un peu de sommeil venait lui raccourcir les heures.
« La prochaine fois que vous verrez Maria dans la Tarentule ou dans la Jolie fille de Gandy applaudissezla un peu plus que de coutume, monsieur. Agissez à la façon des rcpealers irlandais; donnez une salve pour son talent et une salve pour son courage. J'allais ouhlier de vous demander une salve pour son esprit. Quelle faute ! Maria est, sans contredit, la hallerma la plus spirituelle que je connaisse, moi comprise. Et elle le prouve bien en portant le deuil de madame d'Henneville.
— Tl m'a semblé, demandai-je à ma danseuse, avoir aperçu au foyer mademoiselle Blangy et mademoiselle Lucile Grahn? Me suis-je trompé, ou sontelles de retour à Paris ?
— Vous ne vous êtes point trompé, ce sont elles ; et j'admire cette perspicacité qui vous fait reconnaître Blangy, malgré la triple couche d'embonpoint qui
Io6 LES PETITS MYSTERES
recouvre aujourd'hui ses os jadis sailUinls. Un de ces jours, vous lui verrez exécuter un certain pas viennois que je vous recommande. Ce pas viennois est escorté d'une musique essentiellement viennoise, qu'on dirait composée bien plutôt pour faire sauter un ours que pour faire danser une femme.
— Je ne la croyais plus engagée à l'Opéra?
— C'est la vérité. Mais sa noble famille a supplié M. Pillet de la laisser se remontrer quelquefois. Ces exhibitions seront à deux fins : elles prouveront au public que mademoiselle Blangy a fait de grands progrès depuis un an; et, en même temps, elles démontreront victorieusement que cette rotondité inespérée n'a rien de contraire à la plus rigide vertu.
— Est-ce qu'on oserait insinuer?...
— Eh ! monsieur... que n'ose-t-on pas à l'Opéra ! Si jamais la médisance est chassée de la terre,
soyez certain qu'elle trouvera un refuge dans les coulisses de l'Académie royale de musique. Quant à Lucile Grahn, elle est venue passer à Paris un congé que lui a accordé l'empereur de Russie, dont elle est présentement la pensionnaire. — Quelle femme, monsieur, que cette blonde fille du Nord ! Malgré sa frêle apparence, Lucde Grahn est de force et de taille à remuer un monde. C'est le génie de la diplomatie dans tout ce qu'il a de plus subtil, de plus insaisissable et de plus éthéré. C'est le prince de Metternich
DK i;oim:ka. 1:17
iniiUij)li('4)ar M. de Talleyrand. (resttoutlc congrès (le Vérone en jupons.
« L'histoire de ses premiers débuts à l'Opéra, il y a six ans, mériterait d'être chantée en vers de douze pieds. Seule, sans appui, parlant à peine notrtî langue, douée d'un talent alors fort contestable et d'une vertu sur le compte de laquelle il n'y avait pas le plus petit mot à dire, Lucile Grahn trouva le moyen de remuer la terre et de bouleverser le ciel. Journalistes, abonnés, ambassadeurs, ministres mêmes, elle intéressa tout le monde à sa fortune. Chaque jour, à sept heures du matin, et quelle que fût la température, elle se mettait en course, arpentant Paris dans toute sa longueur et dansr toute sa largeur, et distribuant sur son chemin ses regards les plus gracieux et ses plus frais sourires. — Si Lucile Grahn était restée à l'Opéra, d'où une maladie grave l'a chassée, j'ignore quelle position elle eût prise comme artiste; mais ce que je sais parfaitement, c'est que si elle entre jamais dans la carrière diplomatique, des succès plus grands encore que ceux de madame la princesse de Liéven l'attendent à coup sûr. >> J'interrompis ma danseuse.
— Qui donc, lui demandai-je, s'est chargé de votre éducation politique? Vous raisonnez comme un secrétaire d'ambassade.
— Préféreriez-vous donc que je fusse une petite niaise? dit-elle avec un imperceptible haussement d'é-
paules. Vous ignorez sans doute quej'ai eu l'honneur de faire partie de Tambassade royale de musique en Perse; et, d'ailleurs, on ne soupe pas impunément au Café de Paris avec des diplomates de la force de M. de Cercey et du marquis de Lavalette.
— En somme, lui demandai-je, quelle est la physionomie réelle des coulisses de l'Opéra ? Sont-elles bégueules, ou sont-elles immorales?
— Elles sont bourgeoises, ce qui est la pire des physionomies. On n'y est pas trop vertueux, parce que ce serait bête, et l'on n'y est pas trop criminel, parce que ça deviendrait fatigant. Les coulisses de l'Opéra ont, par-dessus tout, l'air ennuyé. Elles ont le spleen comme un gros Anglais millionnaire, et il serait difficile qu'il en fût autrement. Une grande partie des abonnés fréquente l'Opéra depuis des années. Pour eux, les coulisses n'ont plus ni mystères, ni saveur, ni nouveauté, ni poésie. Les autres, les nouveaux venus, se bornent à regarder, n'étant pas assez riches pour toucher. Ce sont, pour la plupart, des dix-huitièmes d'agent de change, des courtiers marrons, des coulissiers sans importance, pauvres diables qui, lorsqu'ils veulent aimer, sont souvent obligés d'appliquer à l'amour le système économique de la \o^e en commun. Leurs flammes réciproques se cotisent. Quelles mœurs odieusement constitutionnelles, mon cher monsieur! et qu'est devenu l'âge d'or de la Salle et de la Guimard?
DE i;OPÉUA. I.VJ
« C'est pour venir en aide à ces don Juans l)esogneux qu'un figurant de la danse, appelé Cellarius, a fondé un cours de valse, à cin(j francs et à dix francs le cachet.
«Trois fois par semaine, les jours où il n'y a pas de représentation à l'Opéra, quelques jeunes coryphées, choisies parmi les plus avenantes, se rendent chez M. Cellarius. Une subvention de deux francs est allouée par le professeur à chacune de ces demoiselles. Cela s'appelle, en argot de coulisses, ])ùîcer son cachet. Les don Juans déjà nommés arrivent peu d'instants après; M. Cellarius saisit la pochette classique, et la leçon commence.
« Les don Juans à cinq francs le cachet valsent en tenant une chaise entre leurs bras ; mais ils ont le droit de causer avec ces demoiselles.
« Les don Juans qui paient dix francs remplacent la chaise par une danseuse en chair et en os.
«Quand sonnent onze heures, lorsque la leçon est finie, si vous passez par la rue Yivienne, vous verrez des groupes joyeux se diriger vers la Cité des Italiens et vers le Café Anglais. Ce sont les écoliers de M. Cellarius qui vont faire des orgies, — à quatre francs cinquante centimes par tête, au mépris des ordonnances vertueuses de M. Gabriel Delessert.
« On a observé que les rats conviés à la fête profitent de cette circonstance pour grignoter le plus qu'ils peuvent. Ils ne mangent pas, il^engloutissent;
ils ne boivent pas, ils ingurgitent. Il y en a qui fourrent dans leurs manchons les restes du fromage à la crème, et dévalisent les candélabres du restaurant au profit de leurs bougeoirs domestiques. « Il estdecertains types qui sont éternels, parce qu'ils seront toujours vrais. Parmi ceux-là, il serait injuste
d'oublier la mère d'actrice en général, et la mère de
DE L'OPERA. I(,l
danseuse en particulier. Tout à l'iieure, lorsque nous serons redescendus dans les coulisses, je vous mon- Irerni la mère de Caroline, la mère de Fleury, la mère (le Pèche, celle de Wiétofl", de Drouet et de Diinier; et vous reconnaîtrez avec moi qu'elles sont aux caricatures d'Iïenri Monnicr ce que la réalité est à la fiction. — La mère de la danseuse, c'est le dragon du jardin des llespéridcs. — La danseuse qui n'a pas de mère possède au moins une tante , témoin Olympe Saint-Georges. Mais la tante aa, en général, aucune des qualités féroces de la mère. Si j'étais directeur de l'Opéra , je recevrais les tantes à bras ouverts, tandis qu'on me verrait recommander durement les mères à la consigne rigoureuse de madame Crosnier.
«On ne doit pas se dissimuler que nous vivons dans un temps où les idées religieuses reprennent faveur. La réaction s'est fait sentir jusque dans nos coulisses. Observez quelques-unes de ces demoiselles, et vous leur verrez des bagues et des médailles de sainte Geneviève. Adèle et Sophie Dumilâtre sont très-assidues aux cérémonies de Notre-Dame-de-Lorette. Vous avez peut-être ouï parler des chaises garnies de velours de Thérèse et de Fanny Elssler, visibles encore dans cette église? Si vous voulez contempler de près la Reine de Chypre, vous n'avez qu'à entendre la messe dimanche prochain à Saint-Louis-d'Antin, paroisse de madame Stoltz.
« N'allez cependant pas conclure de ce que je vous H dis que nos coulisses soient un temple de pénitence, une retraite ascétique, l'antichambre d'un couvent de trappistes ou de chartreux. Il y a certains jours où elles reprennent des allures passablement égrillardes; ce sont les jours où Ferdinand Prévost est de bonne humeur, où Héloïse Florentin a dîné chez Borel, où Duprez est en voix, et où Passe-Lacet doit souper chez Véry.
— Qu'est-ce que Passe-Lacet? Est-ce un homme ou une femme? et d'où lui est venu ce sobriquet bizarre?
— Passe-Lacet est une choriste très-longue et trêsmaigre. Son véritable nom est mademoiselle Pansart. On la dit dans de fort bons termes avec le père Genty, et M. Habeneck passe pour lui vouloir beaucoup de bien. La fascination de Passe-Lacet s'exerce surtout sur les hommes d'un certain âge, ce qui a fait dire d'elle qu'elle était vouée aux blancs. »
Arrivée à cet endroit de ses confidences, ma danseuse — que j'appellerai désormais Lélia , faute de pouvoir l'appeler du nom de ses pères, ce qui, m'at-elle dit , la compromettrait au plus haut point, — s'arrêta et reprit haleine. Le fait est qu'elle devait en avoir grand besoin.
Elle se leva, ouvrit un petit coffret en bois de cèdre, sur lequel des incrustations de cuivre couraient en méandres capricieux , et me montrant un flacon de Bohême , qu'on eût dit taillé dans une grosse émeraude , elle me demanda si je voulais lui faire l'honneur de trinquer avec elle.
— Quel est cet adorable nectar? demandai-je.
— C'est du vin de Johannisberg, et du meilleur. Je le tiens directement de M. de Metternich. Il y a quelques années , j'allai en représentation à Vienne. Le prince , cbarmé de ce qu'il voulait bien appeler mon talent, manifesta le désir d'augmenter sa collection d'autographes d'un autographe de ma façon. Deux heures après je lui adressai une lettre ainsi conçue :
« Je remercie beaucoup Son Altesse des vingt- « cinq bouteilles de Johannisberg qu'elle a eu l'obli- « geance de m'envoyer. » Et je signai. Le lendemain, l'illustre diplomate me fit remettre un panier de cinquante bouteilles. Je n'ignore pas que vous avez , dans les temps, attribué en plein Charivari cette anecdote à M. Jules Janin, mais je ne suis pas fâchée de vous reprocher, de vive voix , et votre mensonge et votre bévue. Rendez, s'il vous plaît, à la pirouette ce qui appartient au rond de jambe.
Ayant ainsi parlé, Lélia trempa délicatement dans son verre le bout de ses lèvres roses, comme fait un oiseau qui veut boire , après quoi elle recommença son divertissant papotage.
— Surtout , fit-elle, n'allez pas avouer à M. Poinsinet que je vous ai donné l'hospitalité dans ma loge. [l est bavard et méchant comme une vieille pie borgne, et ce serait des cancans interminables, d'autant plus qu'il ne manquerait certes pas de raconter le fait au père Genty.
DE LOPKKA. lur;
Celait la troisième fois que ce nom sonnait à mes oreilles. Je ne laissai pas que d'en être un peu intrigué ; ce qui m'arracha l'interrogation suivante :
— Ce père Genty fait-il partie du chant ou de la danse ?
— 11 fait partie du mobilier du théâtre; c'est un meuble par destination. Depuis quelle époque appartient-il à l'administration de l'Opéra? Vaste problème que je ne saurais, en conscience, résoudre victorieusement. Demandez au lierre depuis quel temps il a uni son humble destinée à celle du chêne, l'orgueil des forêts.
— Et quelles sont ses fonctions à l'Académie royale de musique ?
— Des fonctions de la plus grande importance et du plus haut intérêt; c'est ce que l'on peut appeler une mission toute de confiance. En d'autres termes, il est inspecteur du matériel, c'est-à-dire chargé par le gouvernement de veiller à ce que le directeur ne mette pas, un beau matin, les bâtiments de l'Opéra dans sa poche.
c( Plus j'y songe et plus je suis surprise de la question que vous m'avez adressée tout à l'heure. Vous ne connaissez pas le père Genty? Ah ! ça, mon cher monsieur, les coulisses de l'Opéra et les coulisses des Variétés vous sont donc complètement étrangères ? C'est dans ces parages que florit le père Genty. C'est là que, tous les soirs, depuis sept heures jusqu'à mi-
nuit, il donne alternativement des représentations de sophismes entremêlés de paradoxes. A force de nier le mouvement, de discuter le soleil et de contester la lumière, M. Genty s'est fait petit à petit une réputation d'étrangeté que les niais et les badauds ont à la longue transformée en réputation d'esprit.
«Voici un échantillon de cet esprit aussi ingénieux que distingué.
« Vous êtes au foyer de l'Opéra ou au foyer des Variétés, et vous dites, sans penser à mal, en causant avec un ami :
« — Vous ne savez pas? Je pars dans un mois pour la Suisse. »
«A peine avez-vous lâché ces paroles inoffensives, qu'un petit vieillard à la chevelure blanche, à la charpente osseuse, au teint verdâtre, s'élance, d'un bond, auprès de vous , et , d'une voix stridente comme la tempête :
a — Monsieur, s'écrie-t-il, monsieur! ne dites pas que vous allez en Suisse ! Ne me parlez pas de la Suisse ! Monsieur, je nie l'Helvétie ! La Suisse est un préjugé stupide, et je m'étonne que les progrès du siècle n'en aient pas encore fait justice. La Suisse a été inventée par des messieurs dont la profession consiste à fabriquer des poëmes d'opéras-comiques. Ce sont eux qui ont imaginé les chalets, le fromage et toutes ces autres niaiseries qui constituent la Suisse. Monsieur, chaque fois que l'on donne Guillaume Tell à l'Opéra,
DE i; OPÉRA. 167
je fuis la rue Lepeiletier et ses alentours. Monsieur, je nie nioiiue de votre Ilelvétie comme de ça, et je vous déclare un ane bâté, un animal, un cuistre, si vous n'êtes pas de mon avis. »
« Voilà tout l'esprit de cet homme.
« Du reste, ce qu'il a dit touchant la Suisse, il vous le répétera à propos de ceci ou de cela, et même à propos de rien. Énoncez devant lui que vous avez mangé un excellent bifteck à votre dîner :
(( — Monsieur, s'écriera-t-il, monsieur! ne dites pas que vous avez mangé un bifteck ! Ne me parlez pas de bifteck! Monsieur, je nie le bifteck, le bifteck est un préjugé stupide, etc. etc. [Voir plus haut); et toujours, pour finir, la péroraison obligée : «Je vous déclare un âne bâté, un animal, un cuistre, si vous n'êtes pas de mon avis. »
« Ce qui me surprend fort, c'est qu'avec un si aimable caractère, ce personnage sorte toujours, — par la porte, — des lieux qu'il honore de sa présence.
« Les services que le père Genty ne rend pas à •l'Opéra sont payés 5,000 francs par an.
— Je ne vous ai pas encore complimentée sur le bon goût et sur la charmante coquetterie de votre loge, interrompis-je. Recevez donc, je vous prie, toutes mes félicitations. Pour venir un peu tard, elles n'en sont pas moins sincères.
— Je les accepte aussi franchement que vous me les offrez, dit-elle. Je vous avouerai même que je suis
j'avie de cette approbation. Mais gardez-vous de juger, d'après la mienne, les loges des artistes de l'Opéra. Si j'en excepte la loge de madame Dorus, qui est convenable, et celle de madame Stoltz, qui est élégante, les autres sont d'une simplicité par trop républicaine. Les papiers moisis et les meubles boiteux semblent y avoir fait élection de domicile. Les loges des bommes sont encore plus délabrées. Massol est le seul qui, dans l'arrangement de la sienne, ait sacrifié sinon au luxe, du moins au confortable.
« Au nombre des cboses qui, par leur mesquinerie exagérée , sont une véritable honte pour l'Opéra, je ne dois pas oublier de citer le foyer des rôles,
« C'est dans ce foyer que les artistes aUendent leur réplique. Il est situé tout à côté des coulisses, et d'ailleurs un garçon avertisseur prévient Marcel et Raoul du moment exact où ils doivent entrer en scène. « Ce foyer des rôles est une manière de placard percé dans l'épaisseur de la muraille, une sorte de cage à poulets de quelques mètres de longueur. L'ameublement se compose de trois banquettes couvertes d'un certain velours bleu épingle dont on n'aperçoit plus que la trame. Une glace terne et fêlée est suspendue au-dessus d'une cheminée en bois peint, imitant mal le marbre. La tapisserie est graisseuse et semée de taches aussi nombreuses que les étoiles du firmament. Un méchant tapis, tout rapiécé, qu'on a grand soin d'enlever sitôt qu'arrive le mois d'avril, laisse
in: i;()i»i:iiA. nii)
voir les curreaux disjoints et mal ciirs. J'oiihlinis, dans mon invrntaiir, une (abic de la plus basse; extraction (M une éeriloiie de la plus commune orij^ine. Quatre (luincpiets fumeux l'épandent sur ce séjour cnclianleur la molle et poéticjue lumière cpii lui convient à tous égards.
c Tel est le foyer des rôles à l'Académie royale de musi(|ue. Ajoutez à ce que je viens de vous dire une chaise en cuir et un tire-pied ; accrochez à la muraille une cage ; dans cette cage entassez une ménagerie de bouvreuils, de chardonnerets et de serins, et vous avez la silhouette très-ressend)lante d'une loge de portier du quartier Montorgueil. — Madame Stollz, madame Dorus, ni aucune autre de ces dames, n'entrent jamais au foyer des rôles, et je les en félicite de tout mon cœur. Ce repaire eût été tout au plus convenable pour les marcheuses, au temps où il y avait des marcheuses.
— Il n'y a donc plus de marcheuses?
— Il n'y a plus de marcheuses ! La marcheuse, cette création de M. Duponchel, est rentrée dans son néant primordial. A présent, l'on exige absolument, des femmes admises à l'Opéra, qu'elles puissent clianter à peu près, ou du moins qu'elles soient en état de figurer dans les lointains, dans les espaliers et dans tous ces groupes voluptueux que l'imagination délirante des chorégraphes invente pour le plus grand ébattement du public. De toute la collection
no LES PETITS MYSTERES
(le marcheuses recrutées par le directeur-bijoutier, une seule est restée à l'Opéra. Elle s'appelle mademoiselle Pezée, mais elle est plus généralement connue sous le poétique sobriqdet de la dernière des Mohicanes,
« La surveillance spéciale des choristes, mâles et femelles , appartient aux chefs du chant , que je me permettrai de définir les souffleurs des choristes. Placés dans la coulisse, tout près du manteau d'Arlequin, un cahier de partition à la main, ils battent la mesure, et des premiers rangs de l'orchestre vous pourrez les voir réveiller tour à tour l'ardeur endormie des choristes des deux sexes. Vous vous souvenez du premier acte de Guillaume Tell? Eh bien! tandis que le chœur fait monter vers les voûtes du théâtre, comme un encens divin, les mélodies sublimes de Rossini , le chef du chant de service se démène autant qu'un diable dans un bénitier, parlant, criant, chantant et gesticulant tout à la fois :
G — A vous, mesdames! rinjménée...
<{ — A vous, messieurs ! la journée,..
(( — A vous, mesdames! fortunée... »
« Et ainsi de suite.
G Trois chefs du chant sont attachés à l'Académie royale de musique : M. Benoist, célèbre par son humeur atrabilaire et par la protection qu'il accorde à mademoiselle de Roissy ; M. Dietsch, célèbre par son
DE i;OPKRA.
Vaisseau- Fanlôine, vl M. Laty, qui n'est encore célèbre par rien du tout.
G Les cIk^Is (lu chant trouvent un appui naturel dans les vénérables choristes-matrones ([ui ont accpiis de l'expérience, à mesure qu'elles ont perdn leur jeunesse et leur beauté. Ce sont : mesdames Sèvres, Iniîrand, l^lanu^v, Barbier, Grosneau et Laurent. Lu jeune homme de l'école polytechnicpie, (jue j'ai connu, et qui était de première force sur les quatre règles, m'a assuré que l'âge de ces six dames, additionné ensemble, formait un total presque incalculable.
Tissiào^r^r
a Le corps de ballet possède, lui aussi, ses antiquités et ses ruines. Il y a là-dedans une demi-douzaine
(le Willis passal)lement endommagées et quelques sylpliides qui ont, de par le monde, des enfants et même dés petits-enfants. Mesdames Colson, Victoire Duménil , Lacroix , Leclerc , Campan et Yictorine Saulnier, font partie de ces sylphides hors d'âge, de ces Willis 6is-aïeules. C'est également dans ce corps de réserve que figure mademoiselle Delacquit. Lorsqu'il parle d'elle , M. Perpignan ne manque
jamais de dire que cette dame en a heaucoup de
lacquil.
« Toutes ces figurantes ont cependant été jeunes. On les a adorées, on leur a adressé de petits vers, — à une époque où l'on savait encore faire les petits vers ; — on a déposé à leurs pieds des coeurs jeunes et d'antiques fortunes, on les a promenées en calèche et en hriska... et maintenant... 0 funeste retour des choses d'ici-has !
« Hélas! pourquoi ne peut-on pas être et avoir ' été? et que les femmes réaliseraient donc de grandes choses, mon Dieu ! si le diahle leur donnait en même temps et l'expérience et la heauté. Mais, hah! on est . jeune et l'on est hête. On mange son blé en herhe | et l'on fait des coupes impolitiques au lieu de se réserver des baliveaux et de la haute futaie.
« Ces réflexions profondes me sont inspirées par le souvenir de ce qui se passe présentement dans les coulisses de l'Opéra. 0 jeunes filles, que ne profitezvous de mes conseils ! et toi, ù Palmyre, que ne relis-
DK i;OI>FRA. i'I^
tu, — si tu sais lire, — la fable de la Lailièrc et du Pot an Util!
— De quelle Paluiyrc parlez-vous?
— Palniyre Petit est eurégimentée sous les drapeaux de M. Desplaces. C'est l'une de celles qui ont la vogue à cette heure. Cette pauvre enfant, élevée dans une soupente, ne sait comment porter son bonheur. Je dois lui rendre la justice de dire qu'elle a arraché madame sa mère à la loge traditionnelle et monsieur son père à l'antichambre d'une grande maison où il servait en qualité de valet de pied. Palmyre a une voiture, un double attelage, et des gens qu'elle ne nourrit pas avec ses appointements de choriste. Cette voiture lui a causé une telle joie, à elle qui n'était jamais allée même en fiacre de sa vie, qu'elle a trouvé le moyen de dîner et de dormir dans son équipage. Palmyre demeure rue Grange-Batelière, juste en face du théâtre. Il n'y a que le ruisseau à traverser, — ce qui ne l'empêche point de faire atteler lorsque son service l'appelle à l'Opéra.
« Palmyre Petit est l'amie intime d'Olympe Saint- Georges; ou, pour mieux parler, je devrais dire qu'Olympe Saint-Georges est l'amie intime de l'équipage de Palmyre Petit. Autrement, je ne saurais comprendre quels liens sympathiques peuvent exister entre ces deux jeunes filles, dont l'une est aussi distinguée , aussi spirituelle et aussi bien élevée que l'autre est illettrée, commune et portière.
I7i LES PETITS MYSTÈRES
Le seul côté par où elles se ressemblent, c'est la beauté. »
— (](îUe Olympe serait-elle par basai'd l'une des créations de l'auteur de la Gyp!>y?
— Nullement. Le grand poète à qui nous devons les alexandrins boiteux de la Reine de Chypre n'a jamais si bien fait. Pour tout vous dire, en un mot, Olympe Saint-Georges s'appelle bien Olympe, mais pas plus Saint-Georges que vous et moi. Elle est digne de figurer, au premier rang, parmi les mystères les plus mystérieux de l'Opéra. De son véritable nom, je ne sais pas la première lettre. Je sais seulement qu'elle appartient à une excellente famille de province , ruinée par des désastres commerciaux et par de foudroyants revers de fortune. Olympe a l'eçu une brillante éducation. C'est la Sévigné de l'Académie royale de musique. Elle est bonne musicienne, et elle joue de la barpe d'une manière trèsagréable. Si jamais vous composez un ballet, faiteslui un petit rôle d'arcbange, et vous verrez quel succès elle obtiendra. En attendant, elle brille en tête des plus jolies corypbées de la danse, et elle étudie son ait, un peu trop mollement peut-être, à la classe de M. Albert.
— -M. Albert à donc une classe , lui aussi?
— Certainement.
— Mais, tout bien calculé, cela fait un grand nombre de classes?
DK i;oim:i\a. 475
— Il on osl jusqu'à ciiKj que l'on pourrait conij)- Icr : la classe de M. Mazillier, celle de M. Harrez, celle de M. Albert, celle de M. Coralli, et enfin celle de M. Petit.
« La classe de M. Mazillier est le rendez-vous do la plupart des premiers sujets du théâtre. Elle se tient à l'Opéra, dans le grand foyer de la danse. C'est là que Pauline Leroux s'exerce à lever ses jambes beaucoup plus haut que le bout de son nez. C'est là qu'Adèle Dumilàtre improvise ces jolis sourires qui, le soir venu et la rampe levée , transportent au douzième ciel les fanatiques de l'orchestre et du balcon; Sophie Dumilàtre et Delpbine Marquet, — la sultane favorite du théâtre des Variétés, — Caroline Lasciat, Célestine Émarot, — la plus avenante des danseuses, au dire de M. Romieu, — la blonde Forster et le petit Mabille fréqu(;ntent assidûment cette classe privilégiée. — M. Mazillier, dont la séduisante carrière de Zépbire a été entravée avant l'âge par les crues impertinentes d'un abdomen qui tend à déborder chaque jour, M. Mazillier, dis-je, se console de son embonpoint en gagnant beaucoup d'argent. — Ses leçons ne coûtent pas moins de soixante francs par mois. M. Mazillier, qui est sur le violon de la force douteuse du fds du Cantal, des SaltimhanqueSf se fait suppléer par M. Dominique, musicien chauve de l'orchestre, le même qui vient d'unir tout récemment, par des nœuds excessivement légitimes et in-
(lissolubles, son archet et sa colophane aux entrechats et aux pointes de Carohne Lasciat.
« La classe de M. Barrez est très-peu nombreuse. Elle est située dans le petit foyer des chœurs. C'est îe théâtre ordinaire des exploits chorégraphiques de Carlotta Grisi, de Maria et de Petipa. Les travaux nécessaires à l'inclinaison du plancher ont même été exécutés aux frais de ces trois artistes. Ce professeur donne aussi des leçons à son domicile politique , rue Richer, n** 4. — Il faut plaindre M. Barrez de ce qu'il a souffert que son fils, ou plutôt Barrez 2^, pour parler la langue de l'Opéra, se soit consacré au culte de Terpsichore. Hélas! Barrez 1" n'a donc jamais vu danser Barrez ^2^? Pour moi, lorsque j'endure ce spectacle, qui n'est rien moins que gracieux, je me sens remplie de commisération pour nos neveux, qui, peut-être, assisteront, les malheureux ! aux débuts de quelques Barrez 3^, 4^ et 5^
« M. Albert a établi sa classe chez lui, rue des Moulins, ir 15. — Je ne vous en dirai pas grand'chose, sinon qu'il joue assez convenablement du violon pour se servir de Dominique à lui-même. M. Albert, que vous avez pu voir dans la Jolie Fille de Garni, remplissant un rôle de jeune seigneur amoureux, leste et pimpant, doit avoir quelque chose comme soixante printemps sonnés. — On présume qu'il s'est fait, il y a trente ans, embaumer par le procédé Gannal.
« M. (lorjilli, riiii^rniciix cliorrgn^plie aïKHicl vous (lovez (iiai'llc vi lu /V/w", donne des leeons -a tous prix. Sa classe esl Irès-noinhreuse. M. (^oralli est ton( à la Ibis 1(» pliis poli des lioinnies et le [)lns ii'aseihle des niaîlres de i)alle(. (^est le roi de l^russe Frédéric, doublé de M. de Coislin. 0 |)rodige d(; la volonté ! il est parvenu à fondre ensemble ces deux natures pourtant si distinctes et si opposées. Mon Dieu, cpril est donc beau, lorsque, au milieu de sa classe, et donnant un ordre que ses élèves exécutent mal, il s'écrie d'une voix retentissante :
— Sacré mille millions de tonnerres et de diables, tas de sottes que vous êtes... C'est-à-dire, non... mesdemoiselles, ayez donc l'extrême obligeance de vouloir bien prendre la peine de faire un peu ce que je vous dis. Je vous en aurai une grande reconnaissance... Sinon je vous fiche toutes à la porte!
« On se souviendra longtemps à TOpéra d'une scène suffisamment bouffonne, dont M. Coralli et la grande Saulnier furent les héros.
a Xola bene. — La grande Saulnier n^était pas, ainsi qu'elle l'est à présent, passée, par la grâce toute-puissante d'im riche seigneur polonais, à l'état de femme comme il faut. Au temps dont je vous parle, elle n'était encore qu'une femme comme il enfant, — Elle a perdu au change.
« C'était à la répétition de je ne sais plus quel ballet mythologique.
— Saulnier, disait le père Coralli, cette pause ne vaut rien... recommence.
« Et Saulnier recommençait la pause.
— Mais puisque je l'ai déjà dit que lu représentes la Volupté! reprenait le chorégraphe. Où diable astu vu la Volupté froncer le sourcil , plisser la bouche et se tenir le cou penché en avant, comme un bœuf qui digère. — Recommence la pause.
« Nouvelle tentative de la part de Saulnier ; nouvel insuccès; nouveau mouvement de rage de M. Coralli.
— Oh ! la coquine î oh ! la guenipe ! une arme ! donnez-moi une arme, afin que je débarrasse l'Opéra d'une honte pareille !
« Et comme il n'avait point d'armes sous la main , il ôta son chapeau , saisit sa perruque , et d'un bras vigoureux la jeta au nez de la pauvre danseuse,
« L'irritable Frédéric venait de se montrer; M. de Coislin ne tarda pas à paraître sur l'horizon. — Deux minutes après, M. Coralli était aux pieds de sa victime, implorant son pardon et remettant sa perruque.
« L'auteur de Giselle ne sait pas faire que de jolis ballets, il a créé et mis au monde deux filles qui sont charmantes. L'aînée joue la comédie au théâtre de rOdéon, sous le nom de Mlle Emilie Volet. On cite quatre ou cinq étudiants en droit qui se sont suicidés
DE F;0PKRA. 170
pour elle, et il paraît avéré que plusieurs carahins ont déjà mis lancelle au vent et croisé le bistouri en riionneurdela séduisante pensionnaire de M. Auguste Lireux. La plus jeune, Maria Volet, danse cliacpjc soir la Polka aux Variétés, à la grande satisfaction des habitués de l'orcbestre. M. Coralli a deux fils : l'un qui figure parmi les meilleurs artistes de l'Opéra, l'autre (pii a été député à Saint- Irieix, et dont le nom est inscrit honorablement sur le tableau des avocats de Paris.
« Il me reste à vous dire deux mots de la classe de M. Petit, visible dans la rue Grange-Batelière. C'est l'antichambre des classes que je viens de passer en revue. C'est là que se recrutent les rats à vingt sous par représentation. M. Petit est un honnête homme de danseur qui a traduit cette sentence latine bien connue : Maxima debetur pueris reverenlia , de la façon que voici : On doit apprendre aux enfants à faire de grandes révérences, — Et pour être conséquent avec sa traduction, il passe effectivement son temps à faire faire à ses élèves le plus de révérences qu'il peut et les plus grandes révérences possibles.
« Ainsi que vous pouvez en juger, M. Petit n'est pas fort. Il en est de même de la plupart des vieux danseurs. Nous autres, du moins, nous avons l'amour qui nous transfigure et qui nous ennoblit. Réduits à consacrer leur intelligence aux soins les plus misérables et les plus futiles, les hommes s'énervent et s'a-
hrulissent à ce métier. Un vieux danseur est hideux.
« Le costume des danseurs et des danseuses à la classe ressemble beaucoup à celui de Paul et Virginie, tels, du moins, que je les ai vus représentés à r Ambigu-Comique par M. Albert et par Mlle Eugénie Prosper. Les femmes sont coiffées en cheveux ei décolletées; elles ont les bras nus, leur taille est emprisonnée dans un étroit corsage. Un jupon, très- 1 court, très-bouffant, soit en gaze, soit en mousseline m rayée, leur descend jusqu'au genou. Leurs cuisses se dissimulent chastement sous un large caleçon de calicot, impénétrable comme un secret d'État. Les hommes, sans cravate et le cou découvert, sont vêtus' d'une petite veste en basin blanc et d'un pantalon,
DK \:OVK\\\. 181
tunil)iiii( i\ ini-j:iinli('S , retenu :i!i\ liiiiieiies |:;ii' (iii(> (•eiiilinc <!(' euii*. — (l'est prestjne eoinnic jui lliéAtre; innis vous n'ignorez pas ([u'eiilrc ces deux iidvei'hes presque et tout à [(fit, il existe (rineouunensi:rahles dislanees. En olïet, c'est le tliràtre, moins les illusions du lustre et de ro|)li(|ue, moins les séductions du blanc de céruse, et les mensonges du rouge végétal. Je n'hésite pas à le dii'c, une danseuse à la classe est mie créatui'e fort peu enivi'ante et point du tout poéti(pie. Elle a le teint marbré, violacé ou couperosé, selon sa nature; ses yeux sont sans (lammes et sans regards, ses lèvres sont sans sourire. Elle est haletante, épuisée, brisée; elle transpire odieusement; la suem' imprègne son corsage et charge son front et ses bras de gouttelettes nombreuses. C'est la transpiration à l'état de rosée, — mais d'une rosée qui serait tombée à verse. Voilà les femmes; — les hommes sont affreux! »
— Grâce! grâce! m'écriai-je, — pourquoi chercher à me désenchanter ainsi : ce tableau est horrible!
— Qu'importe, s'il est vrai, répliqua-t-elle. Et d'ailleurs vous savez bien que : rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable, ainsi que Ta dit un versificateur appelé Boileau, je crois. — Mais puisque vous êtes si impressionnable, je vais m'efforcer de vous faire oublier ces pénibles sensations. — Passons à de nouveaux exercices.
^< Connaissez- VOUS Laure Lechene? Laure Lechêne <'sl une ex-figurante danseuse, actuellement figurante <'lïanteuse. Au point de vue physique, c'est une fille ïovi belle; au point de vue moral, c'est une assez d(''sagréal)le personne; elle est prétentieuse, liar- -»neuse, envieuse, et, qui pis est, femme de lettres à ses heures perdues. Heureusement, elle en a fort peu à perdre. Elle se drape à la Corinne et passe à faire dt' mcehanls vers le temps qu'elle devrait employer à étu- \!('r ses partitions. Je vous parle de Laure, parce que ;ii verses aventures l'ont mise en lumière depuis quel- ;]ue temps. Vous avez pu la voir à la dernière exposition de peinture, reproduite sur la toile par le pinceau brillant de M. Lépaulle : Une odalisque, assise à l'ombre de vertes charmilles, dans les jardins du sérail. Ce tableau a , dit-on, été acheté par M. Yéron (le vrai), juste appréciateur des beautés de Laure Lechêne. Je me suis laissé dire qu'à l'exemple de don Juan , Laure tient une liste exacte, et en partie double , des adorateurs qu'elle a eus et de ceux qu'elle veut avoir. Au train dont elle y va , je ne désespère j)as qu'elle n'atteigne un jour, ou plutôt une nuit, le chiffre phénoménal de don Juan : mille e tre, répété si comiquement par Lablache-Léporello.
c< En sa qualité de femme-poëte , Laure a composé pour son usage particulier une prière rimée, qu'elle récite chaque soir avant de se coucher. Voici le passage qui correspond au Pater noster. C'est sa fa-
DE i;Or>KUA. \H'
çon tl(Ml(Mnan(ler au ciel son pain-viennois (luolidicii.
«( Mon cœur de jounc lillo, ô Dieu, vers loi sY'lnncc 1
« Prends en pille nies m;iux et uuei is nia souffrance.
v« Oh ! fais (pi un prince russe ou"(prun inilord anglais
v< De Londrc ou Moscou vienne admirer mes atlrails.
«' Le fétide marais est mortel à la rose;
'< \on, pour l;i pauvreté je ne suis pas eclose,
« Le fiacre me déplaît; l'omnibus me fait mah,
« Ce qu'il me faut c'est un briska— jdus un clicval. >'
— Pardonnez-moi, si je vous interromps, dis- je a Lélia. Comment tout ce monde de danseurs et de danseuses, de chanteurs et de chanteuses, de comparses, de figurants, de musiciens et de machinistes, fait-il pour vivre en bonne inteUigence dans un espace si resserré?
— Que me parlez-vous de bonne intelligence! fitelle en poussant un éclat de rire. De la bonne intelligence dans les coulisses d'un théâtre! mais vous tombez dans la plus creuse des utopies, dans le rêve le plus irréalisable qui soit. 11 règne si peu de bonne intelligence à TOpéra, surtout parmi les femmes, (pie l'administration vient de prendre l'arrêté suivant :
« 1 " Toute rixe est punie de quinze jours de suspension d'appointements, et de quinze jours de coiisigne;
« 2^ Les récidivistes sont mis à la porte, séance tenante et sans désemparer. »
Que ne me dit-elle pas encore? car véritablement il me faudrait la mémoire d'Alexandre et de Napoléon
I8i LES PETITS MYSTÈKES DE I/OPÉR A.
pour me rappeler tous les eancans dont elle m'aspergea pendant une heure.
Outre les diverses choses que j'ai précédemment rapportées, ce fut elle encore qui m'apprit :
Que mademoiselle Fleury était la CélimcMie de l'Académie royale;
Que M. Petipa en était le sultan;
Que mademoiselle Florentin en était la Ninon de l^enclos ;
Que mesdemoiselles Rohert, Dimier et Drouel en étaient les Jeanne d'Arc ;
Et que M. Saint-Denys en était le plus médiocre chanteur. — Je le savais déjà.
C'est à elle aussi que je dois ce renseignement j)récieux :
Chaque fois que madame Stoltz chante un de ses grands rôles, la mère Crosnier s'hahille avec une rohe de soie flamhante, et pose orgueilleusement sur sa tête un majestueux honnet garni de fleurs écarlates et de ruhans ponceaux.
Tout à coup l'on frappa trois coups à la porte de la loffe.
— Vite, cachez-vous, dit Lélia.
Et elle me poussa dans une armoire en forme de portemanteau, où je m'abîmai au beau milieu d'une multitude de souliers de satin avachis, de couronnes de fleurs desséchées et de jupons de gaze tachés d'huile.
— Qui est là? demanda ma danseuse.
— C'est moi! fit une voix tant soit peu aii;rt' et passablement pointue, moi, Sidonie... Sidonie Toussaint... ouvre; ouvre vite, ma chère, j'ai à te parler.
— Ah ! c'est toi, petite? dit Lélia d'un ton protecteur; attends un peu. — Dieu soit loué! ('ontinua-
t-elle, en me parlant à travers la serrure du placard au fond duquel j'étais en train d'étoufTer. -^ — Dieu soit loué, ce n'est pas le baron î
— Vous attendez un baron?
— Mon cher monsieur, une jolie femme attend toujours un baron — c'est son état. Cette fois, pour*