‹ Les petits mystères de l'OpéraChapitre 5 sur 9 · IG · texte numérisé non relu

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tant, j'en serai quitte pour la peur. Le baron est sans doute au Clui), où il restera jusqu'à ininuit.

— Alors si vous me rendiez la liberté!

— Impossible! Sidonie a une langue de vipère, et, pour une douzaine de eacbemires, je ne voudrais pas (pi'elle vous aperçût dans ma loge. Ainsi donc, fermez la boucbe et ouvrez les oreilles; je vais vous donner une représentation extraordinaire de Sidonie Toussaint. — Vous allez pouvoir étudier le ra/-type , le r«<-prolotype, le rat par excellence.

Lélia ouvrit la porte, et Sidonie fit irruption dans la loge. A partir de cet instant , ce fut , dans ce bon-

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(loir, naguère si tranijuillc, un l)ruil incessant, iiiilant et assourdissant. Le rat chantait, parlait et ei'iail tout à la fois; il faisait les demandes et les réponses, bouleversait les meubles et déplaçait les chinoiseries; — le tout était accompagné d'entrechats interrompus, de roulades inachevées, de calembours burlescpies et refrains égrillards.

— Pour Dieu ! Sidonie , dit à la fui I^élia impatientée, tais-toi, ou va-t'en.

— Oh! les sujets! s'écria le rat avec un accent d'indignation comique; ils sont tous les mêmes, j)étris d'orgueil et bouffis de vanité! Tu me flancpies à la porte sans la moindre périphrase et sans aucun ménagement, parce que je te semble une petite fille sans conséquence. Mais patience; petit poisson deviendra grand. M. Théophile Gautier m'a promis un rôle dans son prochain ballet ; que ce bonheur m'arrive seulement et je passe sujet d'emblée, et alors, ma chère, alors, tout comme une autre, je ferai ma tête. J'aurai des diamants, des bas de soie, un loyer de trois mille francs, un parapluie neuf, plusieurs douzaines de chemises, et je connaîtrai des barons.

— Tu crois donc h ton avenir?

— Si j'y crois! Demande aux deux DumihUre si elles croient à la claque et aux claqueurs! D'ailleurs, je me faisais encore les cartes avant-hier soir, et j'ai vu, à trois reprises différentes, un grand brun, le roi de pique, un homme très-comme il faut, qui

se mêlait à mon jeu d'une façon toute particulière

— Tu es folle !

— Folle , parce que j'ai foi aux cartes , merci î Les plus grands hommes et les plus grandes femmes de tous les temps ont eu cela de commun avec moi, ma chère. Sans compter que je lis couramment dans le marc de café, et que les blancs d'œufs n'ont point de mystères que je ne déchiffre à première vue. — Veuxtu que je te fasse une réussite?

— Je n'ai point de cartes.

— Qu'importe, j'en ai.

— Où donc? dans ta loge?

— Non, sur moi, toujours sur moi, comm^ Odeue- Stoltz dans Charles VL

— Mais tu es vêtue en sylphide...

— Eh bien! après.... Elles sont là.... dans une poche que je me suis construite sous ma jupe de

gaze. C'est joliment commode, — va, je t'assure

D'abord, ça sert à fourrer un tas de petites choses dont on a besoin à chaque instant , et puis çâ contribue à me donner une tournure espagnole — et rien ne flatte les Guillaume de l'orchestre comme les tournures espagnoles.

— Je ne devine pas du tout, dit Lélia, quelles peuvent être ces petites choses dont tu as besoin lorsque tu es en scène. Fais-moi donc le plaisir de me les montrer.

Sidonie vida sa poche sur le tapis brodé d'un élé-

^ant {j^iKM'idon, — opération qui ne dura pas moins (le plusieurs secondes.

— Quelle poelie! s\''eria ma danseuse. Mais c'est un ij;()uilVe, une caverne, un abîme! C'est pis que les poches proverl)iales de Bertrand et des clowns anglais. Bonté divine! Qu'est-ce que c'est que toutes ces infamies? ajouta-t-elle en confemplant la colleclion interminable d'objets qui sortaient de cette nouvelle boîte de Pandore.

Poussé par un vif sentiment de curiosité et |)ar un désir non moins vif de renouveler l'air de mon étroite prison, j'entrouvris la porte de l'armoire, et je hasardai dans la loge un regard timide et audacieux tout ensemble.

Voici ce que j'aperçus, pêle-mêle, sur le guéridon de Lélia :

Un citron à demi grignoté ; Une livre de café rôti ; Un cornet de tabac à priser; , Deux tablettes de chocolat ; Cinq ou six bouts de cigares ; Une poignée de haricots secs; Une croûte de fromage de Gruyères ; Un collier de verroteries ; Deux brioches émieltées; Un morceau de savon rose ; Une grappe de raisin de Corinthe; .

Un petit chat, âgé seulement de quelques semaines ;

Un paquet de cartes crasseuses ;

Et un pot de pommade , rempli , jusqu'aux hords , d'un épais et onctueux raisiné.

— Tu n'es pas encore gênée, toi, dit Sidonie; tu appelles ça des infamies!... Excusez... de l'excellent raisiné, à dix sous la demi-livre; — du bon gruyères comme le roi lui-même n'en mange pas ; — des bouts de cigares, à vingt sous pièce, du Café de Paris; — du chocolat délicieux , issu de chez Marquis , — et du savon, qui a un arrière-goût de framboise, et qui fond dans la bouche comme une glace de Tortoni!

— Tu manges du savon ?

— C'est un régal divin... Sans compter que c'est ça qui donne à mes dents la blancheur et l'éclat qui les caractérisent.

— Oh! oh! Sidonie, est-ce que tu serais coquette, ma fille?

— Eh bien, pourquoi donc que je ne le serais pas, coquette? Est-ce que je ne suis pas gentille, après tout? J'ai la bouche un peu grande, j'en conviens: mais je ne crois pas que grande bouche ait jamais déparé joli visage. C'est vrai , ça , vous êtes étonnantes , mesdames les premiers sujets ; si l'on vous laissait faire, il n'y en aurait que pour vous. Je veux ma pari de gâteau, moi; je suis rassasiée du bouilli paternel.

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oi il V a déjà longtemps que le potage trop maigre de mon honorée mère ne m'alHlande [)lus du tout. J'ai des idées de grandeur, de luxe, de eonfortahle et d'aud)ition, qu'il faudra bien que je finisse par satisfaire d'une manière ou d'une autre. J'éprouve le besoin de tro(|uer la mansarde de mes aneêtres contre un appartement cossu. Je veux avoir une salle à manger, six couverts d'argent, du beau linge, un salon lendu en damas rouge, une chambre à coucher taj)issce tout en glaces, et une baignoire en zinc, que je placerai dans ma cuisine. Je veux faire quatre repas j)ai* jour; j'aurai une volière pleine des oiseaux les plus rares : des bouvreuils, des chardonnerets et des serins; j'aurai deux perroquets verts et rouges, qui seront dressés à dire des sottises à mes paltoquets de créanciers, et surtout je ne porterai plus de socques. Le socque est un instrument barbare qui torture les pieds des danseuses, qui ruine leurs espérances et compromet leur avenir.

— Quel ^ge as-tu, Sidonie? demanda Lélia, qui profita avec empressement d'un instant où le rat j)renait haleine.

— L'âge ne fait rien à l'afFaire, ma toute belle.

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nccs Le désir n'attend pas le nombre des années!

D'ailleurs, si Tage se mesure à l'expérience, je suis

vieille, très-vieille, plus vieille que- toi, si c'est possible. On n'est pas à TOpéra depuis sa plus tendre enlance sans avoir grandi moralement comme une plante dans une serre chaude. Qu'est-ce qui me manque? C'est la pratique. Quant à la théorie, je me vante de la posséder aussi bien , sinon mieux que personne. Que M. Théophile Gautier me fasse le rôle (pi'il m'a promis; que le roi de pique m'oflre son cœur, et tu verras un peu quelle position j'emportejai à la pointe de mon ballon et de mon esprit?

— Tu as donc de l'esprit?

— J'admire l'impertinence de ton interrogation î Il me semble que tu aurais bien pu t'en apercevoir toute seule. J'ai de l'esprit ou je ne m'y connais pas, et j'ai l'amour-propre de croire que je m'y connais; ça te paraît bizarre, parce que la gi'ande majorité de ces demoiselles n'a point inventé lapoudie. Mais fais-moi l'honneur d'estimer assez mon intelligence pour penser que je ne suis pas du bois dont on fait les Pauline Laurent et les Palmyre Petit. — A propos de cette dernière, écoute un peu sa plus récente naïveté.

— J'écoute, dit Lélia; j'écoute même beaucoup.

— L'autre semaine, M. Lépaulle disait au foyer de la danse que Palmyre avait une tète de Greuze, un peintre du siècle dernier, qui avait beaucoup de talent, comme tu le sais probablement. Le mot eut du succès et se répandit de bouche en bouche.

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c Pijlinyrc sourit comme si elle comprcnail. — Lo fjiit est qu'elle n'\ avait rien compris.

« Uentrée chez elle, J^ilmyreempriinta un dictionnaire à son portier, et passa consciencieusement en revue, l'un après l'aufre, tous les mots cpii conunenceiil par la letlreG.

« Soins inutiles! peines perdues! notre héroïn(i s'endormit sur le substantif <//V/o/, sans avoir trouvé ce {|u'elle cherchait.

« Le surlenden)ain , elle rencontre dans les coulisses l'ex-préfct de la Dordogne, Tahorde mystérieusement, et l'entraînant dans un angle obscur :

— M. Romieu, dit-elle, voulez-vous me rendre un service?

— Certainement.

— Un très-grand service?

— A l'instant môme.

— On m'a dit hier que j'avais une tête de Greuze; expliquez-moi si c'est un compliment ou une injure.

— C'est un compliment.

— Bien sûr?

-^Parole d'honneur!

— Mais qu'est-ce que c'est donc qu'une Greuze?

— Une Greuze, ma chère enfant, réplique M. Romieu avec son flegme accoutumé , c'est un oiseau d'Italie, très-joli et très-rare, — auquel, effectivement, je trouve que vous ressemblez un peu.

— C'est rare?

1 )i LES PETITS MYSTÈliES

— Excessivement rare.

— C'est sans doute pour cela que je n'ai pas trouvé son nom dans le dictionnaire de mon portier?

— Prol)al)lement.

— Voyez pourtant comme on s'instruit chaque jour, dit Palmyre avec un accent pénétre.

— Je croyais cependant que vous n'aviez plus rien à apprendre, réplique M. Romieu en dissimulant un sourire.

«f Palmyre ayant ouï dire qu'un abonné allait partir pour l'Italie, vient de le charger officiellement de lui apporter une Grcuzc , — vivante si c'est possible, — empaillée si l'on ne peut pas s'en procurer autrement.

— Ne trouves-tu pas comme moi , ajouta Sidonie, que c'est cette bonne Palmyre qui mériterait d(^ l'être empaillée. »

— Pardon, dit à son tour Lélia ; y aurait-il de l'indiscrétion à te demander ce qui m'a procuré, ce soir, l'honneur de ta visite?

— Tu ne devines pas? Je suis venue t'ofîrir des billets de loterie

— Encore?

— Comment, encore! il y a au moins trois jours que je ne t'en ai pas proposé.

— Qu'est-ce que c'est que cette loterie?

— Oh! c'est une bien bonne œuvre, va; et ça ne pourra que te porter bonheur! Fissure-toi que.

dans la maison où j'Iiahilc, rno Rocliechouart , (Icnu'inait une inalhenrcusc jeune (ennne (jui est morte en donnant le jour à un petit gareon... il s'ai^it de venir en aide à eette innoeente eréature, qui n'a reçu en héritage que la misère et le dénùment. J'ai done organisé une loterie dont le produit est destiné à aelieter deux voies de bois à ee pauvre ehéruhin, pour lui faire passer son hiver. Voyons, Lélia, un peu de eourage, la main à la poehe; il s'agit d'être bienfaisante, ma ehère, et tu sais qu'un bienfait n'est jamais perdu.

— Je ne prendrai de billets qu'après avoir vu l'enfant.

— Mais puisque je t'affirme qu'il existe ! à preuve qu'il a erié toute la nuit dernière eomme un Canaple, ee qui m'a empêehée de dormir.

— Tiens , voiei einq franes , et laisse-moi un peu en repos à l'avenir. Les petites Danse, Lacoste, Jeandron, Hunter et Toutain, m'ont ruinée elles aussi avec leurs demandes; je ne serai plus charitable que le mois prochain.

— C'est ta faute aussi; pourquoi souscris-tu aux loteries premières venues? Certes, je ne veux pas dire de mal de ces demoiselles; et pourtant je dois convenir qu'elles abusent de la loterie; j'ai peine à croire qu'il y ait, dans Paris, autant de misères cachées qu'elles voudraient le faire penser. J'en connais une entre autres qui a organisé plus de cinquante

souscriptions au bénéfice d'un soi-disant orphelin qui avait en réalité une mère et plusieurs pères ; une autre a récolté de grosses sommes en faveur d'un enfant de carton.

Eu ce moment une voix formidable retentit à travers les escaliers et les corridors de l'Académie royale de musique.

— Sidonie! criait la voix; Sidonie.,. où diable eslu fourrée?

— C'est l'organe enchanteur de M. Desplaces, dit Sidonie. En voilà un qui devrait bien s'abîmer dans un troisième dessous, et n'en jamais sortir!

— Sidonie î hurla M. Desplaces, je te mets à l'amende de dix jours d'appointements pour avoir manqué tes deux entrées du second acte.

— Ceci me vaudra une fière danse de ma chère famille, dit le rat, en faisant une légère grimace.

Parlant ainsi, elle remit à la hâte, dans sa poche, tous les objets qu'elle en avait extraits, — à l'exception du raisiné, des tablettes de chocolat, du cornet de tabac, du raisin de Corinthe et de la croûte de gruyère qu'elle avait consommés tout en discourant avec ma danseuse. — Après quoi elle disparut,

A peine eut-elle les talons tournés, que je m'élançai hors de l'armoire, où véritablement je commençais à moisir ainsi qu'un pot de confitures oublié depuis des années.

— Vous pouvez vous vanter à présent, me dit

ni: i;oi>i':i\A. t<.)7

I.ôlia, (le coiinaîli'c à fond le rat, ses usages, S(?s goûts, ses liahitiideset ses iDœui's, — si iiKeiirs il y a. Vous Tavez vu dans sa déscspéraule nudité. Puissiezvous me pardonner le speetacle in)[)roniptu (pie j<' viens devousoUrir!

Je voulus protester de ma vive reconnaissance et de ma profonde gratitude.

— Le troisième acte ne tardera pas à connnencer,

interrompit-elle Mon coiiïeur va venir, et j'ai

tout juste le temps de nriiabiller. — Adieu, monsieur; nous nous reverrons tout à l'heure dans les coulisses.

Elle dit, et me mit doucement à la porte de sa loge ; je me trouvai donc perdu, encore une fois, au milieu de ce ténébreux et tortueux royaume où règne et gouverne M. Léon Pillet.

fl

Les poètes, — ces rabâcheurs économes qui vivent depuis trois mille ans avec une demi-douzaine de ronflantes métaphores, — les poètes ne manquent jamais de citer les ruches d'abeilles lorsqu'ils veulent donner l'idée d'un grand travail joint à une grande activité. Gela prouve une chose, à savoir que lesdits poètes n'ont jamais franchi le seuil àe cette porte bâtarde où veille l'inflexible mère Crosnier, et qu'ils ignorent ce que c'est que l'intérieur de l'Opéra, surtout au moment d'un entr'acte. — Jugez donc : en moins de quinze minutes, il faut planter une forêt sauvage là où, tout à l'heure, s'élevait un splendide palais. Il faut entasser des rochers escarpés, jeter des

ponts sur un torrent, construire des chaumières tapissées de lierre, préparer les décors et les fermes des prochains changements à vue, disposer les trappes et les trappillons , hausser ou baisser la herse du gaz, balayer le théâtre, visiter les cintres et surveiller les dessous. Voilà la besogne des machinistes.

Celle des sujets, des coryphées et des comparses est bien plus rude encore : — ils doivent se déshabiller et se rhabiller de la tête aux pieds; — ils étaient en moines , les voici en chevaliers ; elles étaient en bergères, les voilà en sultanes. Celui-ci n'avait guère plus de vingt ans, c'était un beau jeune homme, à la brune chevelure, à la démarche hautaine, à l'œil plein d'une impatiente ardeur. 0 prodige! à présent il est courbé comme un vieillard, et sur sa tête dégarnie flottent, çà et là, quelques mèches argentées. Tout au contraire, celle-là était mère d'une famille nombreuse, et voici qu'à cette heure elle sautille, légère comme un oiseau. D'où sortent ces magnifiques seigneurs , habillés de velours et superbement empanachés? Ils sortent de ces petites chambres de quatre pieds carrés, et cinq minutes leur ont suffi pour se faire tels que vous les voyez, — pour teindre leurs sourcils , pour poser leur perruque , pour se bâtir des mollets, pour se construire une mâchoire et pour s'improviser une graisse galante et un aimable embonpoint. Cinq minutes, c'est-à-dire

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doux fois moins de temps qu'il u'cmi faut à M. de Saint- (leoi'i^es pour s'insinuer dans ses gants jaunes.

J'étais done au eœur de l'Opéra, durant un cntr'aete, et c'est là, je le ré[)ète, un spectacle tout à fait curieux. On allait et l'on venait de tous les côtés; on marchait et Ton courait dans tous les sens. Des portes, qu'il m'eut été impossible de soupçonner, s'ouvraient et se fermaient dix fois par minute. C'était à se croire dans le palais d'Angélo, tyran de Padoue, où, s'il faut s'en rapporter à M. Victor Hugo, Ton marchait dans les murs. Des voix invisibles retentissaient de toute part. On s'appelait et l'on se répondait. De blanches figures passaient et repassaient, semblables à des âmes en peine. J'entendais le frôlement des robes de soie, le cliquetis des épées battant la muraille des étroits corridors, le bruit des éperons sur des dalles de pierre, et mille autres bruits formant entre eux une harmonie passablement discordante, mais dont l'étrangeté môme ne manquait pas d'un certain charme.

Je voyageai de la sorte pendant quelque temps, cheminant au hasard et à l'aventure. Je marchais timidement, et l'oreille au guet, ainsi que devait le faire Robinson Crusoé lorsqu'il prit possession de son île inconnue; m'égarant à plaisir au milieu de ces couloirs sinueux, et m'arrêtant aux portes pour y saisir au vol des lambeaux de phrases et des fractions de mots.

Tout en marchant ainsi, j'arrivai devant une porte sur laquelle le numéro 21 était tracé en chiffres noirs. 11 s'y faisait un grand tapage qui fixa mon attention. Une fente assez large, qui semblait se trouver là tout exprès, me permit de voir ce qui se passait à l'intérieur. Je m'y établis comme dans un poste d'observation, et voici ce que j'aperçus :

C'était une pièce d'une dimension fort ordinaire, et nullement élégante, qu'éclairaient une dizaine de (juinquets gras et huileux; la muraille, blanchie à la chaux, était ornée d'inscriptions en gros caractères et de dessins tracés au charbon par des mains spirituellement inhabiles. 11 y avait des 6o/ïs /lommes qui fumaient leur pipe , et des profds d'auberge , avec la classique enseigne qui crie et qui grince au vent, tels (pie nous en avons tous dessiné sur les pages blanches de nos cahiers, au bon temps du collège. Ces divers croquis étaient entremêlés de charges passablement ressemblantes. Mademoiselle Louise Fitz-James y était représentée dans tonte sa maigreur proverbiale, exécutant son fameux pas d'asperge dans un ballet de légumes. Non loin de là, mademoiselle Carrez luttait avec elle de coudes pointus, d'os saillants et de genoux anguleux. Boucher, haut de sept pieds, portait Duprez sous son bras, en manière de badine. Baroilhet tenait sa place dans ce musée grotesque, sous la forme d'un compas grand ouvert; ses deux jambes figuraient les branches du compas. On y voyait en-

\)\: i;opi:i;a. son

corc mademoiselle Sophie Diimihitie snns le moindre vestige do nez, el M. Frémolle, le pins sonri.'nil. (les danseurs. Son sourii'C faisait (piati'e (bis le tour de sa fiiLure. L'une des cariealures les mieux réussies était celle de mademoiselle l\udin(î Péehe. l/ai1isle anonynie avait tant soit peu exagéré la propension (pfont naturellement le nez et le menton du petit page à se i'ejoindr(^ , et il en était résulté une silhouette qui ne ressemhlait pas mal à celle du seiiineur Polichinelle.

L'ameublement de la loge 2J me parut être fort simple. Il n'y avait que le strict nécessaire , et aucun vestige de superflu. Des toilettes en bois de merisier, des chaises rembourrées avec de la paille, des portemanteaux auxquels étaient suspendus des robes, des châles et des chapeaux, complétaient la physionomie de cette modeste cellule.

A l'Opéra , les sujets seuls ont droit à une loge particulière, qu'ils sont libres de faire décorer selon leur goût. Tout le reste s'habille et se déshabille dans des chambres communes, — avec cette restriction, bien entendu, qu'à l'Académie royale de musique, tout comme ailleurs, il y a le côté des hommes et le côté des femmes. — S'il en était autrement, si chaque figurant avait sa loge, ce ne serait plus un théâtre qu'il faudrait construire, mais bien un phalanstère, et l'Opéra devrait être transporté au milieu de la plaine Saint-Denis.

La loge que j'inspectuis avec une attention minutieuse, grâce à la fente providentielle dont j'ai déjà parlé, compte dix locataires, appartenant toutes à l'honorable corps du ballet.

Je les reconnus au premier coup d'œil, en dépil de la façon singulière dont elles étaient accoutrées pour la plupart. C'étaient mesdames Caroline Lasciat, Lacroix, Leclerc, Josset, Pauline Laurent, Fanny Hunter, Dabas deuxième, Laurent deuxième, Courtois et Campan. Deux habilleuses et un coiffeur étaient affectés au service de ces dames. — Ainsi ([ue je l'ai su depuis , le coiffeur s'appelle M. Pointe, Les deux habilleuses sont mesdames Pérès, cousine de la danseuse son homonyme, et madame Nonnon , épouse légitime du costumier de rOpéra,

Rien n'égale la merveilleuse promptitude qui présidait à la toilette de ces demoiselles. Tandis que le ( oiffeur les accommodait, ajoutant des nattes par-ci, posant de fausses boucles par-là ; — tandis que les hai)illeuses agrafaient leurs corsages, fixaient leurs voiles, consolidaient leurs ailes et leurs couronnes, elles se peignaient le visage, se blanchissaient les bras et se noircissaient les sourcils. Quelques-unes collaient sur leurs joues et aux alentours de leur bouche de petites mouches en taffetas, d'un aspect tout à fait irritant. D'autres, d'un coup de pinceau adroitement donné au coin des paupières, s'agrandissaient

I)K LOI'KUA. 2(ir»

\\v\\ v[ en (l()iil)lai(Mil ainsi Trchit fascinnlcui* —

Mais ce qui me charmait par-dessus tout, c'était l'extrême rapidité de ces divers préparatifs que les femmes se complaisent d'ordinaire à prolonger le plus qu'elles

peuvent. On eût dit que les épingles s'envolaient

toutes seules de la pelotle , et couraient prendre (relles-niemes la place qui leur était assignée. Et cependant, quelque rapide que tout cela ait été, j'ai eu le temps d'apercevoir bien des choses... mais rassurez-vous, ù séduisantes locataires du n" 21 ! Je serai discret comme un diplomate , muet comme la tombe. Dieu me garde de toucher à certaines ilkisions profondément ancrées! Que gagnerais-je à dire à M. Achille Brindeau que mademoiselle Pauhue Laurent, par exemple... ; mais non, je m'arrête, lout compte lait, je ne lui dirai rien.

A la manière pleine de sans gêne dont ces dames se comportaient devant le sieur Pointe, je me crus, et je me crois encore autorisé à conclure que pour elles le coiffeur est exactement — comme s'il n'était pas.

Tout en se laissant accommoder, la loge 21 causait avec une grande vivacité. On s'y entretenait de la nouvelle mesure que vient de prendre le directeur, — laquelle consiste à recommander à ces dames de ne plus rire en scène, de ne plus causer, et surtout de ne plus regarder amoureusement dans la salle, sous peine d'amende ; cette ordonnance fut généralement blâmée. — On parla de despotisme, d'arbitraire, d'abus de pouvoir. On alla môme jusqu'à décréter M. Léon Pillet un affreux Gessler — ce qui, en lanua2[e de Guillaume Tell, est le svnonvme énerj^ique de tyran.

DE i;()pi':ha. wj

— Mosdoinoiscllos, dcMnaiida tout d'un ('()n|) in;»donioisollo PaiiliiH' Lauront, a-t-on des nouvelles (Ui (iél)Ut des jxMites Tliéleur à Lyon?

— Succès contesté, répondit madame Caroline l.asciat ; elles auront l>eau l'aire, elles ne seront jamais aussi amusantes (jue leur illustre père.

— O^i'c'st-ee que c'est que leur pbre? dit une nouvelle venue, peu initic'o encore aux cancans de l'Opéra.

— Au fait, reprit Caroline, tu dates d'hier dans nos rangs, et tu m) connais pas l'histoire de M. Théleur. lïcoute l'histoire de M. Théleur.

Tout en passant son madiot-chair, madame Caroline s'exprima comme il suit :

«M. Théleur est un honnête professeur de danse, arrivé, il y a quatre ans, d'Angleterre, où il a gagné vingt-cinq mille livres de rentes à démontrer la pirouette et à enseigner l'entrechat.

«M. Théleur est venu se fixer en France; car si Londres est le seul endroit où l'on sache gagner sa fortune, Paris est la seule ville où Ton puisse la dépenser honnêtement.

«Malgré ses cinquante ans sonnés, M. Théleur est fou de son art. S'il ne donne plus de leçons, il s'occupe toujours de chorégraphie. A force d'enseigner la danse, M. Théleur s'est persuadé qu'il est un grand danseur. 11 alla donc trouver M. Léon Pillet, lui demandant de l'engager à la place de M. Mazillier,

208 LES PETITS MYSTEKES

— qui coninicncc à n'être plus un jeune premier, mais bien un vieux premier,

«Voyant à quel homme il avait affaii'e, et devinant (pielque bonne mystification, M. Pillet répondit à M. Théleur :

— Monsieur, il y a bien longtemps que je vous connais. Je sais de quoi vous êtes capable. Je suis sur que votre présence à l'Opéra ressusciterait la danse masculine, qui se meurt; mais il m'est impossible de vous engager. Mazillier, Petipa, Mabille, Frémolle, Desplaces deuxième, tous mes danseurs ne me le pardonneraient pas. — Attendons un momcjil plus opportun. — Néanmoins je vous accorde vos entrées dans mes coulisses, trop heureux si vous daignez les honorer souvent de voli'e présence.

« Depuis ce jour, M. ïhéleur fréquente assidûment Jes coulisses de l'Opéra. Nous avions tous le mot d'ordre. A peine se montrait-il, que chacun se découvrait. — Voici Théleur! — C'est ïhéleur! — Vive notre grand Théleur! — On se pressait, on l'entourait; on lui demandait ses conseils, on implorait ses avis; les maîtres du ballet le consultaient avec* déférence. Nous autres, nous nous disputions l'honneur de porter sa canne et de tenir son chapeau.

«D'abord abasourdi de ces hommages, M. Théleur ne tarda pas à les considérer comme une dime qui lui était due. Il finit par se croire le premier danseur des deux hémisphères. Rien n'égalait sa pré-

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somplion, — ^i ce n'est son aveugle crédulité. a A la suite d'une représcnlalion à l'Opéra, on imagina d*allcr socper tous ensemble, un souper fin avec force IrulTes, primeurs, et vin de ('hamjjagne à indiscrétion. Arrive le quart d'heure de Ilabelais. On apporte Taddition. Elle montait à cent quarante l'r. et quelques cenlimes. Un convive Tarraelie des mains du garçon :

— Diable! fait-il; c'est bon, mais c'est cher.

— Combien est-ce? demanda M. Théleur en tirant sa bourse.

— Cent quarante francs par tète.

« M. Théleur donna sept louis , et paya la consommation générale, alors qu'il croyait ne solder que son écot.

« Le plaisant de l'histoire , c^est que plusieui-s journaux se mirent de la partie. — On fit des biographies de Théleur, on lui adressa des vers, on le célébra sur tous les tons, si bien que l'empereur Nicolas lui fît offrir un engagement superbe pour le ihéâtiti de Saint-Pétersbourg ; mais Théleur refusa, — Théleur appartenait à la France.

— Théleur, lui dit-on un jour, puisque la scène de l'Opéra vous est fermée, grâce à d'ignobles coteries et à de mesquines jalousies, il vous faut donner, sur un autre théâtre, un échantillon de votre beau talent.

« Une représentation fut bien vite organisée aux Folies-Dramatiques. Théleur y dansa un ballet poli-

tique (le sa com[)Osition inlituK'; : la Marseillaise ou la véritable union des peuples. Il était vêtu d'une tunique de gaze, et il avait des roses dans les cheveux. «Au dénoùment, Théleur devait traverser la scène dans un char traîné par deux tigres.

— Où donc prendrai-je mes deux tigres? demandait Théleur à une répétition.

— Au jardin des plantes, lui fut-il répondu.

— Croyez-vous que Ton consente à me les prêter?

— Le ^gouvernement n'a rien à refuser à un artiste de votre mérite.

— C'est juste.

« Théleur se rendit au jardin des plantes, et fut très-surpris qu'on n'accédât pas à sa demande. 11 a été réduit à se faire traîner par deux figurants, revêtus de peaux d'ours pour la circonstance.

« Tout l'Opéra assistait à cette solennité , en loges découvertes. A la chute du rideau, Théleur fut rappelé, applaudi à trois reprises et enterré sous une avalanche de fleurs.

— Oh! mes amis! murmura-t-il, oh! mes amis! oh! mes amis!....

« Ce fut tout ce qu'il put dire, et il s'évanouit. « Dernièrement on dit à Théleur :

— Vous ne savez pas, mon cher, le roi a entendu parler de vous ; il veut absolument vous voir danser. La représentation aura lieu à la salle Chantereine.

DK i;OPERA. 211

M.'iis coninio Sa Mnjosté, (jui ne va j)as aux grands lliéâlres, no peut pas so montrer dans un petit, elle se tiendra, ainsi cpic toute la cour, dans les couloirs, regardant à travers les lucarnes des loges et par diverses lentes pratiquées aux cloisons. Au preniiei* al)ord, vous croirez (pi'il n'y a personne pour vous voir; mais, en réalité, jamais danseur n'aura rAv vu par un plus magnifique auditoire — invisible. — Apprétez-vous.

v< Théleur s'apprête. »

WIÏ.

L'entr'acte tirait à sa fin. Ces demoiselles redoublaient de prestesse et d'aelivité; les habilleuses ne savaient plus où donner de la tête; sollieité de tous côtés, M. Pointe faisait preuve d'une promptitude sans égale et d'un remarquable sang-froid. Ses doigts agiles, et sans cesse en mouvement, semblaient mus par un mécanisme intérieur; ce n'était plus un perruquier ordinaire, c'était une machine à coifler, de la force de douze coiffeurs.

— Monsieur Pointe! disait mademoiselle Dabas, qu'est-ce que c'est que cette horreur de chignon qui se dandine sur mes épaules? On dirait le balancier d'une vieille pendule. Pour rien au monde , je ne consentirais à paraître devant mon public avec un chignon

51 i LES PETITS MYSTERES

si disgracieux... il y aurait de quoi me faire mamjuer mon avenir !

— Monsieur Pointe! s'écriait mademoiselle La- (i'oix, mes bandeaux ne collent point. Je n'aurai pas /'ait quatre entrechats que je serai toute décoifïee.

— Mon cliermonsieurPointe, interrompait madame Campan , vos ridicules anglaises me vieillissent de dix années. Faites moi le plaisir de me restituer mon âge véritable ; j'ai la faiblesse d'y tenir.

— Perdez-vous donc l'esprit, madame Pércs?disait à son tour mademoiselle Pauline Laurent; vous avez oublié de me passer mes sous-jupes! je vous demande un peu de quoi je vais avoir l'air?

— Tu auras l'air d'un cchalas !• cria mademoiselle Courtois.

— D'un manche à balai! dit mademoiselle Leclerc.

— D'un mât de cocagne i reprit madame Caro- Tme Lasciat.

— C'est bon ! c'est bon ! fit mademoiselle Pauline Laurent; j'aime encore mieux ressembler à un mât de cocagne qu'à une grosse boule de graisse qui ne marche plus, mais qui roule.

— Est-ce pour moi que tu dis cela? demanda madame Caroline.

— Je n'ai nommé personne; si tu te reconnais, tant pis pour toi. D'ailleurs, je n'ai pas la prétention de lutter d'injures avec vous, mesdames; mon éducation ne m'y a point habituée.

Un loiii]; et bruyant éclat de rire retenlit dans la lo^e "^l. Tout le monde se mit à parlera la fois.

— L'édnealionde mademoiselle... excusez du peu.

— Une éducation de millioiuiaire, j'aime à le croire.

— Dans quelle pension as-tu été élevée, princesse?

— Sans doute dans une pension bourgeoise?

— Descendrais-tu des Montmorency, par basard?

— Pourquoi nous avoir caclié si longtemps les splendeurs de ton origine?

— Ob! la profonde diplomate!

— Voyez-vous la grande dissimulée!

— Nous qui t'avions toujours suppo&ée issue d'une marcbande de galette du faubourg Poissonnière!

— Yis-à-vis la caserne des tourlourous.

— A gaucbe, en montant vers la barrière.

— Nous avait-on assez abusées!

— Et voilà justement comment on écrit l'bistoire, mesdames, dit madame Josset d'un ton sentencieux.

Durant cette averse d'épigrammes plus ou moins acérées, les babilleuses s'étaient emparées de mademoiselle Pauline Laurent. En deux tours de main l'oubli fut réparé, et la danseuse ne tarda pas à se montrer, grâce à l'invention pbiîantbropique de M. Oudinot, pourvue d'une tournure irréprocbable et parée de bancbcs on ne peut plus voluptueuses.

J'en étais là de mon inspection, lorsque je sentis une main s'appuyer familièrement sur mon épaule.

Je me retournai , et je reconnus l'auteur d'Ernelinde.

— Par la sambleu! s'écria-t-il , voici deux heures que j'emploie à vous chercher beaucoup, et à vous trouver très-peu. Dans quel trou de souris éliez-vous donc blotti, mon maître?

— Ne m'interrogez pas. J'ai juré de me taire, et je tiendrai mon serment.

— A votre aise, Dieu me garde de faire de vous un abominable parjure! Permettez-moi seulement une simple observation, ou mieux un conseil d'ami. Les deux heures que vous avez passées loin de moi, vous ne les avez sans doute pas employées uniquement à errer seul dans les couloirs. — Quelqu'une de ces dames, je le suppose, vous aura offert une hospitalité momentanée. S'il en est ainsi , vous ne sauriez être ni assez prudent, ni trop discret. Un mot, un seul, suffirait à perdre complètement votre généreuse hôtesse de ce soir. Dès demain , son protecteur en serait instruit par quelque amie charitable. Nous sommes ici dans le pays par excellence des médisances, des calomnies et des lettres anonymes. En vain protesteriez-vous de l'innocence de votre visite. Tarare! l'innocence est une chose à laquelle on ne croit point à l'Opéra; et, comme vous ne faites pas partie des abonnés du théâtre, vous exposeriez la pauvre femme aux chut, voire même aux sifflets coalisés de ces messieurs, — lesquels, depuis M. Vé-

nm, (tiil pi'is la doncc hiihiliidc do r('i;ard('i' les coiili>S('s de r.Vcadrinic lovalc coiiimc leur snail parlicidici'. l/Oj)(''i'a est à leurs plaisii's amoureux ce (jiie le haras de Poiiipadour est à leurs |)Iaisii's é'juestres; ils le eousidèreut eouiuie uu dépôt de l'euioules, e| voilà (oui. Ce n'est peut-êlre ui fort ^alaul, ni liesmoral; mais ees messieurs se préoccupent hien de la galanterie et de la moralité! — A présent cpie vous êtes pi'évenu , continua-t-il , fuyons sans plus tarder'. La porte du n*^ "^l n'aurait qu'à s'ouvrir, et nous serions, vous et moi , dans de beaux draps! Il est une chose (pie les femmes ne pardonnent pas, c'est l'indiscrétion en uiatière de toilette. Trompez votre maitresse, battez-la si vous voulez, sa miséricorde sera encore ouverte à votre repentir; mais, à coup sûr, elle ne vous pardonnera jamais d'avoir découvert (prdle a de fausses dents ou de faux cheveux. Ceci ex|)li(jue tout naturellement la grande colère de la chaste Suzanne contre les deux vieillards. Probablement Suzanne n'a été cbaste que parce qu'elle était cagneuse.

11 était temps. A peine avions-nous fait quelques pas, lorsque nous entendîmes la voix de l'avertisseur, lente et monotone comme celle des cricurs de nuit.

^ — Messieurs! mesdames, l'on commence le irais! disait-il :

A ces paroles saciamentelles, la porte du n" ^l

-2IS LES PETITS MYSTEÏtES

s'ouviil hi'uyammenl; toutes ces dames s*élancèrcnt, i^lissèivnl (levant nous sans nous apercevoir, et (Jesccndireut aux coulisses.

— yiH'Ile tournure supérieurementarrondieî Quelles hanches rohustes et d'un puissant eiïetî s'écria l'auteiu' iV /irnelinde, loisqu'il aperçut mademoiselle Pauline Laurent.

— Pauvre public! Comme on te vole, murmurai-je en moi-môme, à cette observation naïve de mon cicer(ui(!.

— Entendez-vous ces roulades? reprit Poinsinel. (l'est madame Dorus Gras qui repasse, dans sa loi^e, son Grand air du troisième acte. — Madame Dorus- (iras, comme vous le savez, est une cantatrice de premier ordre ; mais ce que vous ignorez peut-être, c'est qu'elle est née à Yalenciennes, et (pi'elle y a fait ses premières éludes lyriques sous la direction de monsieur son père, chef d'orchestre du théâtre de cette; ville.

« Les premiers succès de madame Dorus datent de sa plus tendre enfance. La municipalité de Yalenciennes devinant à peu près quel brillant avenir lui était réservé, l'envoya au Conservatoire de Paris avec une pension dont la durée fut fixée à trois ans. On était alors au mois de décembre 18^1. Dix mois plus tard, elle remportait le premier prix de chant, et elh' était jugée digne d'entrer dans la musique de la ('band)r(* du roi.

l)K \:OVVA\\. 219

« La Bcli^iqiie, cette terre priviléi^iée (|ui, d'oidiiiaire, ne eonsoniine (jiK^es éplnehnres parisiennes, cite avec orgueil le nom de niadanic» Dorus parmi les rares exceptions à cette règle pres(ju(^ immuahle. (]\'s[ à Hrnxelles cpie la jeune artist(î débuta; mais sa place était à rOpéra; le i) novembre IHrSO, elle y fit sa première ap[)arition dans le Comte Onj, et, de ce soir, elle eoncpiit une belle place à côté de madame l)amoi'eau.

« xMariée en 185o à M. (iras, l'un des premiers violons de rorcbeslre de l'Opéra, madame Dorus appar-" tient depuis treize ans à l'Académie royale de musique, et le public sei^ouvient parfaitement des rôles qu^elle y a créés et des services qu'elle a rendus; depuis Tbéiésina du Pliillre jusqu'à Battista du /jkzzaroue^ quelle succession glorieuse do triompbes et de couronnes!

« L'une des meilleures actions de la vie artistique de madame Dorus, et en même temps Tune de celles qui sont le moins connues, c'est le noble et saint empressement qu'elle mit à apprendre et à jouer le rôle d'Isabelle, dans le Préaux Clercs d'Hérold , lorsque la maladie de madame Casimir en arrêta subitement les représentations.

«Déjà Hérold se mesurait, et cette iuterriq)liou (brcce dans le succès de son œuvre favorite ne pouvait que lui être borriblement fatale. Il se désolait, il fondait en larmes, ce gnuid artiste, car il pressentait

(|U(3 le Pré aux Clercs (tait le chant du cygin*; et il ne semblait renaître à la vie et à la santé qu'au théâtre de la Bourse, lorsque les applaudissements de la /uule saluaient avec transport ses eliants si doux cl SCS fraîches mélodies.

« Cha(pie jour, et deux fois par jour, Hérold s<' rendait chez madame Casimir ; mais madame Casimir n(^ se rétablissait point. Le temps se passait, (ît le compositeur, qui connaissait la mobilité d'esprit des ]*arisiens, tremblait qu'ils n'en vinssent bientôt à TMd)!ier sa musique à peine connue.

«Le désespoir était dans son âme, et une lièvre ardente le dévorait sans repos.

« Un soir, — il me semble y être encore , — je vis apparaître Hérold dans les coulisses de l'Opéra; il était pâle et il se soutenait à peine. Il se dirigea vers mademoiselle Dorus :

— Mademoiselle, dit-il d'une voix ti'cmblantc , sauvez-moi, ou je meui's !

c( Alors il lui expliqua sa douleur de père, sa douleur d'artiste, et lui demanda de vouloir bien remplacer madame Casimir.

« (^)uarante - htiit heures après, la jeune lillc chantait Isabelle.

« Suivant l'expression d'une lettre qui lui l'ut adressée parla veuve d'Hérold, et qu'elles a précieusement conservée, « le pauvre mahide relrouva dans ee succès un peu de loi'ce et de bonheur. »

au: i;opi:k\ 2-21

Nous T'inins ftrrivrs (oui ])i'('s de la lour de ni;idaino Gras, la [H)vIc s'ouvril siihileincnl, cl (in marron (lu calV' (!<» rOprrn paruf, teiiaiil à la main un jilal (le porcclaiiio vide.

— Notre tiji'aïKlc clianlouso vit'iil dv inani^cr -a pelilc oôk'lcttode veau, observa Poinsinel.

— (Comment cela? repartis-je, elle va enlrer en scène.

— Raison de plus. — Madame Dorus-iiias fie chante jamais mieux que lorsqu'elle a ahsorhé une grande quantité de co quadrupède originaire de Pontoise. Aussi se nourrit-elle exclusivement de veau. II y a plus de dix ans qu'aucune autre espèce do viande n'a figuré sur sa table. Les jours oii elle doit chanter un rôle dramatique, tel (}u'Alice de Hobcr! le Diablf , elle fait mettre un gros morceau de veau à la broche. S'agit-il'<run rôle léger eommc celui de Marguerite des Jfuf/nenols, elle se contente de simples ris de veau. — Madame Dorus-Gras, et je le souhaite ardemment pour nos plaisirs à tous, ciiantcra jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. C'est la femme des précautions constantes, eontinuelles et de tx)us les instants. Il n'y a pas d'exemple d'une imprudence commise, — Dieu merci, — par madame Dorus. C'est une excellente sœur, c'est une excelleiile épouse, et si ce n'est pas une excellente mère, cela tient à la persuasion où elle est qu'un enfant enlève-

rait une note à son gosier de chanteuse.

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