fJ:S IKTITS MYSTÏ:i{KS
— Tous cos détails sonl-ils hicn vrais?
— Aussi vrais qu'un axiome grouK'tricjue. Oli ! nous sommes bien loin des Salle, des Guimard el des (]amargo. Celles-là, du moins, étaient des feimnca (f Opéra véritablement dignes de ce nom. Quant à vos l'emmes d'Opéra de J844, ee sont, pour la plupart, d'honnêtes bourgeoises et de vertueuses eitovennes. Oii diable la vertu et l'honnêteté vont-elles se nicher, ajouta-t-il en poussant un gros soupir immodeste.
G Ceci me rappelle qu'un très-jeune homme, récemment débarqué de sa province, et qui m'était recommandé par sa famille, me suppliait à chaque visite de le conduire chez une femme d'Opéra. — On s'exj)rime encore de la sorte dans les Basses-Pyrénées.
« Désireux de me débarrasser de ses importunités réitérées, je lui dis, un beau jour, de prendre sou chapeau et de me suivre.
— Un autre, lui dis-je, vous mènerait chez ([uelque malheureuse tigurante employée aux espaliers à raison de vingt-cinq sous par soirée; moi, je vais vous conduire chez l'une des premières chanteuses du théâtre, laquelle gagne quarante-huit mille francs par an.
c< Un peu plus et mon provincial m'aurait embrassé; il se contenta de me serrer les mains avec effusion.
«Nous arrivâmes rue Olivier-Saint-Georges, n" (). devant la maison qui louche à celle de M. Scribe.
DM i;()PKi;\. 2-25
« La foinnio d'Oix'Ta doinciii'ail au (roisirmo «'laLic au-dessus de ronircsol.
« Il y avait à la porte un paillasson et une jjallc de biche. Nous sonnâmes.
« Le ('(rur de mon provincial i)altait avec violence. Une vive rougeur colorait son Iront et ses joues.
— Qui est là? demanda-t-on.
— Amis, réj)ondis-je.
c On nous introduisit dans le sanctuaire.
— Madame est-elle visible?
— Elle travaille avec sa cuisinièr(»; mais si vous voulez attendre nn moment, ji* vais la prévenir.
« Nous restâmes seuls dans une petite salle à manger, décorée d'un poêle en faïence. La table était couverte d'une toile cirée. — A notre droite se li'ouvait la cuisine.
— Elle est là, dis-je à mon provincial.
« On causait très-fort dans cette cuisine. Voici , entre autres choses, ce que l'on y disait *
— Marguerite?
— Madame !
— Avez-vous fait vos provisions?
— Oui, madame.
— Qu'avez-vons acheté?
— Dix livres de veau.
— C'est bien.
— Voyez, madame, comme il est blanc et rose. Ne dirait-on pas le camélia de M. Lautour-Mézerav ?
£^i LKS PKTITS MYSIKKKS
— Coninicnt Dîe raccommo(l(;r('z-vons;iujoiii*(l'lHji, mon veau?
— A votro choix.
— Si vous le nielliez aux caroltes?
— Je le mettrai aux carottes.
— Oui, c'est çà... mettez-le aux carottes... \/.i carotte lui donne un parfum ex({uis, au v<'au.
— Ainsi, c'est entendu : je le* mettrai aux carotles.
— Un instant; Marguerite?
— Plaît-il , madame;?
— Si vous le mettiez aux j)etits oi;:»nons?
— Va pour les petits oignons.
— Je trouve que les petits oignons lui communi- (juent un goût ravissant, au veau.
— Je le trouve aussi, madame.
— Décidément , nous le mettrons aux petits oignons.
— C'est convenu.
— Marguerite.?...
— Madame!...
— Une idée....
— Laquelle, madame?
— Vous dites que vous a^ (^. dix livres de veau ?
— Oui, madame.
— Alors vous en ferez cuire; cini] livres aux carottes et cinq livres aux petits oignons.
« La femme d'Opéra sortit enfin de sa cuisine et vint vers nous le sourire sur les lèvi'es.
Di-: i;opi;ka. ±^^
— l'Ji hicn, niadîMiic! dcinaiKhii-jc, qu'est-ce (ju'oii dil (le neuf?
— On <li( (|ue le pain va eneore an^inenlei'.
— Ml! le |)ain va augmenter?
— D'un lianl j)ai' kilograniuie î — Kt puis, vous ne savez pas?
— Quoi donc?
— \j'A récolte s'annonce mal ; je vais nrappiovisionner à l'avance. J'ai déjà fait marché pour cin(| douzaines de sacs de pommes de terre et de haricots. ,\v vous en céderai quelques-uns si ça vous fait plaisii'.
— Vous êtes trop honne î
— Que voulez-vous? Moi je suis pour l'économie. — Pardon si je ne vous reconduis pas.
« Le même soir, mon provincial désillusionné montait en diligence, et reprenait le chemin de ses Basses- Pvrénées. »
— Rentrons dans les conlisses, nie dit Poinsiiiol, notre rôle d'éconteuis aux portes ne laisse pas (\uv d'être périlleux ; et d'ailleurs, il me i*est(; à vous dévoiler encore certains mystères (pii , là seulement, sont perceptibles à l'œil nu.
Je le suivis , et nous ne tardâmes pas à reparaître incognito dans ce petit royaume fantastique, horné au nord [)ar une toile de fond et au sud par l'archet ilo M. Habeneck.
Il y avait beaucoup de nionde sur la scène. Les journalistes piivilégiés , les abonnés du théâtre , les familiers de la direction, les mères des jeunes personnes du cliaul et de la danse; les poètes et les eom-
-i-2S LES PETITS MYSTÉUES
posilcui's liabituels de rciidi-oiL ne laissaient pas que (le gêner le service et d'obstruer le passage. Je reniai'quai, non sans quelque étonnement, que tous ces messieurs avaient leur chapeau sur la tête, alors que la consigne du Vaudeville et de plusieurs autres théâtres secondaires exige absolument que l'on se découvre sitôt qu'on met le pied dans les coulisses. J'en fis l'observation à Poinsinet.
— De mon temps, me dit-il , du bon temps d'Eriidindc, il en était ainsi à rOj)éra. A présent que l'on ne sait même plus être poli en France, l'on garde son chapeau, et je ne désespère point de voir prochainement les abonnés arriver leur cigare à la bouche. Ces aimables beaux appellent cela avoir des mœurs de gentleman ; moi , je prétends que c'est avoii' des mœurs de palefrenier.
J'étais stupéfait du grand nombre de machinistes que je voyais grouiller dans tous les coins du théâtre, semblables à des fourmilières. Assurément, plus d'un prince de la Confédération germanique, y compris le grand-duc Eugène-Rodolphe Sue de Gérolstein lui- i même, ne compte pas dans son armée autant de sol- P dats que l'Opéra compte de machinistes. Ces hommes obéissaient à un gros monsieur en lunettes, dont le sceptre était un sifflet , et qui me parut s'exagérer colossalement sa modeste importiuicc.
Je demandai à mon cornac le nom de ce personnage.
hK i;()pi:ka 22!)
— (]\'s{ le inncliinislc on clicrdo rAcadéinic lovnlc (le niiisiijuo. On rn|)j)('llo M. (loiihmt, et il est plus viil^aircnieiii connu sous le nom de M. (Contant (de lui-même), ('omme homme privé, on ;issur<' (pi'il esl plein des (pudilés les plus reeommanduhles, el je n'iii îuieune l'aison (fen douter. Comme maeliiniste, — ce (pii est une tout autre ad'aire, — je n'hésite pas à déelarer qu'il n'est pas du tout à la hauteur de son • emploi. Il est complètement dépourvu d'habileté et d'ingéniosité. Moyennant une somme annuelle (pie lui paie l'Opéra , il s'est engagé à fournir toutes les machines nécessaires au service du théâtre. M. Contant , qui entend l'économie autant qu'homme du monde, lésine sur les fournitures, et met la différence dans sa poche. Certainement l'économie est chose louable', mais encore faudrait-il qu'elle ne s'exerçât pas au détriment des plaisirs du pul)lie qui paie pour s'amuser. Vous vous souvenez sans doute d'un certain vase de tleurs dans les flancs duquel disparait la Péri? Alors je ne vous parlerai pas du tapage ridicule que font, en se refermant, les deux côtés du vase. On dirait les battants d'une porte cochère. Combien de fois n'est-il pas arrivé que des forêts sont demeurées suspendues à cinq ou six mètres du sol , et que des palais ne se sont pas engloutis à la réplique î Interrogez les auteurs, et ils vous diront à quel point, grâce au mauvais vouloir de M. le machiniste
en chef, la plupart de leurs œuvres ont été coupées,
230 LKS PKTITS MYSTIlUKS
nuitilres et rapiécées ! Tout cela ne reiiipéclje pas d'élre tonjoiii's , et plus que jamais , M. Coûtant (de lui-niéine).
«M. Contant commande à une légion de njachinisles i^ag^iant, les uns, de 1 ,000 à 1 ,oOO francs, cl les antres, de TKOà 8a0 francs. Son autorité s'exerce en outre sur les hommes du cintre et sur les hommes (Jes dessous.
«Ces derniers, cpii vivent dans des profondeurs considérables, sont les mineurs de l'Opéra. Il y en a, dans la quantité, qui ne sauraient plus endurer la lumière du jour. Ils ne croient plus au soleil ; mais ils croient aux becs de gaz et aux quinquets à l'huile, ces modestes doublures du gaz. — La seule distraction de ces pauvres diables consiste à jouer aux cartes et à boire du vin bleu.
« Les hommes du cintre sont infiniment plus civilisés. S'ils jouent beaucoup, ils chantent davantage. Ils ne vivent pas, comme leurs compagnons des dessous , dans un lugubre et continuel silence; l'orchestre et les chanteurs leur envoient de larges provisions de mélodie. Ils n'est pas rare de les entendre mêler leurs voix puissantes aux cent voix des chœurs. On peut dire des cintres de l'Opéra que c'est une succursale du Conservatoire de Paris. Il y a, là-haut, des commencements de ténors fort agréables, et des éléments de basses-tailles qui ne sont pas à dédaigner.
« 0"!"^l î^"^ inacliiiiistos (le. lu scène, ils rcprrsrn- Icnl la ( ivilisalioii dans son expression la |)lns délicate cl la plus avancée. A force de s(; (VoUer an\ abonnés, ils lenr ont enipianité inie honne jvartie de l(Mn's allm'es élégantes et souverainement victorieuses. Il y en a (rois ou quatre ({ui portent des cols de cliennse connue M. Yéron. D'autres fleurissent leurs houtonnièrcs de pavots monstrueux et de soucis colossaux; ceux-là se sont évidemment inspirés du caniélia de M. Lautour. Ce n'est pas leur faute si le camélia est une fleur à la mode et au-dessus de leuis faibles moyens. Presque tous ont entendu causer M. Scribe, M. Auber, M. Halévy, M. Casiniir et M. Germain Delavigne, et ils raisonnent musique et poésie comme des académiciens de province. Je ne serais pas surpris d'apprendie qu'ils font représenter des vaudevilles et des mélodrames sur les tbéâtres du boulevard.
tt Voyez-vous ces petites loges adossées au manteau d'Arlequin? l'une est la loge du directeur, les autres appartiennent aux cbefs du cbant et aux maîtres du i)allet. La loge de M. Contant est tout à fait là-liaut ; c'est celle qui se perd dans les frises. La loge où vous apercevez l'oiTicier de pompiers de service est réservée par l'administration aux doublures de la danse et du cbant, forcées, aux termes du règlement, de se tenir là, toutes prêtes à remplacer les premiers sujets, en cas d'accident imprévu ou de subite indisposition.
•252 LES PKTITS MYSTERES
« La loge (le M. Léon Pillct n'est pas accessible à tout venant, tant s'en faut. Il y a fort peu de personnes qui possèdent le Sésame^ ouvre-loi! Je ne connais guère que M. Noël et M. Chaude qui y jouissent de leurs grandes et de leurs petites entrées. M. ?soël est un ancien notaire qui, à force d'assiduité, a fini par se faire le fiictotuui de la direction. Quant à >L Chaude, c'est Valler ego de M. X<éon Pillet ; c'est son ami le plus sur, son camarade le plus ancien et le plus dévoué. M. Chaude, qui a, je crois, une belle place aux finances, est en outre chargé, à l'Opéra, de la distribution des billets de faveur ; mission délicate et qui exige nécessairement chez celui qui en est investi des mines fécondes d'adresse et d'inépuisables trésors de diplomatie.
« Les auteurs entrent fort rarement dans la loge de M. Pillet. La présence de l'un d'eux est aussitôt signalée par mille conjectures, qui d'abord s'en vont rasant le sol, et qui ne tardent pas à acquérir des proportions gigantesques. M. un tel a été aperçu dans la loge du directeur ; donc ses actions sont à la hausse, donc il est bien en cour, donc il va absorber le répertoire pendant une année ; et tout aussitôt ses confrères jaloux assiègent la loge de M. Pillet, le guettent au passage, rarrêtent au collet, le saisissent par les pans de son habit, l'entourent, le pressent et l'obsèdent de leurs vœux égoïstes et de leurs prières in- ' téressées. Genns irritabile valum ! disait-on du temps '
nr: lopkka.
(Tlloraco. — Ilaco lillrraiiv, sans noblesse el sans (lignite! devrail-oii dire de nos jcuns.
(^ Senl parmi Ions les anteni's, M. de Sainl-(ieori^es a ses ii;i'an(les el ses potilcs entrées dans la loge d(î M. l^illel ; et à ce propos, vons ne sei'ez pent-êlre pas l'àelK' (ra[)[)rendre d'oii vient cpKî ce trop fécond lil- (ératenr monopolise depnis nn an l'adliclie de l'Opéra. M. de Saint-Georffcs est intimement lié avec le mar- (juis de Saint-Mar. Or, le marqnis de Saint-Mar esl ce même capitaliste qui a succédé à M. Aguado dans l'emploi de connnanditaire de TOpéra. Là est le s(îcret de la fortune dramati(}ue de ce parolier sans talent.
— Conuiienl appelez-vous ce monsieur que je vois, là-bas, causant avec mademoiselle Célestine Émarot? Je crois, Dieu me pardonne, qu'il a des talons rouges à ses bottes?
— C'est un de nos abonnés, M. le baron Vidil. M a effectivement entrepris de ressusciter la mode des talons rouges. Malheureusement cette fantaisie n'a pas fait fortune. Il y a quelque temps je le rencontrai en costume de garde national ; par amour poinle dix-huitième siècle , et en mémoire des roués d<' la régence , il avait réussi à porter son sabre ei] verrou il.
«Non loin de lui, j'entrevois M. le marquis de San-Yago, un noble Castillan trente-deux fois plus noble que le roi. C'est ce jeune homme pâle et dé-»
254 LES PETITS MYSTEHES
coré qui donne le bras à cet autre jeune liomnie, plus j)Ale encore, accoudé contre la cincjuièine coulisse de gauche ; celui-là est un Belge ; c'est un baron , et son nom cstKnifr. M. Kniff porte toujours sur lui une boîte pleine de charmants bijoux qu'il oiï're à ces dames, comme M. Véron offre de la pâte de Regnault.
c< Aux noms que je vous ai déjà cités , si j'ajoute ceux du capitaine Gronow, du marquis du Hallay, de M. de Louzada, de M. Caters, de M. de Cambis, de M. Achille Boucher, de M. de Yatry, de M. Belmont, de M. d'Etchégoyen, de M. de Montguyon, de M. Jules de La Grange, de M. de Lavalettc et de M. de Yaublanc, je vous aurai à peu près fait connaître la tleur des pois des coulisses de l'Opéra. — Jeunes gens adorables, dont l'âge varie depuis vingt-quatre jusqu'à cinquante-neuf ans.
« Observez comme tous ces messieurs font bande à part , et comme le bon grain se sépare de l'ivraie II est bien entendu que le bon grain , c'est eux ; — quant à l'ivraie , c'est vous , c'est moi , ce sont les autres, c'est tout ce qui ne fait pas partie du club de la rue Grange-Batelière ; tout ce qui n'est pas inscrit sur le stiid-hooh, tout ce qui ne figure pas sur le turfy lout ce qui ne possède pas dans ses écuries un descendant plus ou moins direct de the chip of the old blook, et enfin tout ce qui ne s'est pas cassé un peu les reins dans un sleeplc-chase de Chanlilly ou de la Croix de Bernv.
ni-: KOPMUA. 2r>ri
— Aliî ('n, mon cher jxx'lc, (|U('l diahlo do langa^^c 1110 piuloz-vous là? (lonKiiidni-jo à Poinsiiiot.
— CVst do l'anglais , ol du inoillour. Un steopleohaso ([)rononccz : oourso au cloolicr) est une agréahhî plaisanlorio, (]ui consislo à (Vanohir à ohoval un mur, doux murs, — uno rivioro, doux riviores, (rois rivioros, — un fosso, dix fossos, oont fossos.
« Lo vaincjueur di' la liillo ost oouronno.
« Inulilo d'ajoutor ({uo tous los oliovaux qui y ont j)ris part sont comme le vainqueur.
« En iVngieterre, les amateurs du steeplo-oliase ont été baptises les gentlemen riders.
« En France, on los appelle de^ gcniilshommes ridés, ce qui leur convient mieux, à cause de leur âge;
« Ainsi que vous pouvez vous en convaincre en contemplant ces messieurs.
« Le dernier steeple-cliaso auquel j'ai assisté avait attire tout Paris à la Croix de Berny.
« Tout Paris et moi étions bien aises d'assister à cette lutte palpitante d'intérêt.
« Il y avait quatre cbevaux engagés.
a Le premier s'arrêta en route ;
« Le deuxième resta en chemin ;
« Le troisième fit comme les deux premiers ;
« Et le quatrième n'arriva pas au but.
« L'importation en France des courses au clocher (écrivez : steeple-chase) a eu un grand résultat.
«Elle a modifié la physionomie d'un proverbe.
2r,0 LES PETITS MYSTÈRES
« Aulrofois, Ton disait :
« Au bout (lu fossé, — la culbute.
« Désormais, Ton dira :
« Au bout du fossé, — un gentilbomme ridé,
— Ne trouvez-vous pas, dis-je à mon tour, qu'où l)0urrait les appeler tout aussi bien des gentilshommes ruinés?»
Tout à coup un strident coup de sifflet retentit à mes oreilles étonnées.
— Quel est ce bruit de mauvais augure? dcmandai-je , et depuis quand siftle-t-on à l'Opéra? Est-ce que mademoiselle de Roissy se serait permis quelque fabuleux point d'orgue de sa façon? Ou bien M. Canaple se livrerait-il , sans vergogne , à l'une de ces horribles gargouillades qui rappellent assez bien les roulades harmonieuses d'un canard en belle humeur?
— Vous n'y êtes pas du tout ; ce couj) de sifflet a été lancé par M. Contant, et il nous annonce un chanlifement à vue.
En effet, le théâtre se transforma avec une rapidité magique. Des murailles de cinquante pieds de haut s'envolèrent dans les frises , tandis que de grands arbres et des bosquets tout fleuris poussaient instantanément à travers les costières , et s'éparpillaient méthodiquement sur la scène. C'était à se croire égaré au beau milieu des labvrinthes calants du Pelit-Trianon. Un portant de coulisses, poussé par une main
nr i;()rF<:RA. 257
li'oj) vij^oiirouso, soiiit de ses rails, [XM'dit r{M|uiliI)r(' cl loiuha loiirdoincnt , ciUraînant dans sa clnitc un j)anvi(' diahlc de machiniste. F^or'scjn'nn le releva, on s'aperenl (jn'il avait une blessure à la tête. Son sang coulait en al)ondance.
Trois personnages , tout de noir habillés et tous ti'ois décorés de la Légion d'honneur, accoururent aussitôt et hrent transporter le machiniste dans le petit foyer des rôles , où ils le saignèrent sans désemparer. C/étaient, à ce que m'apprit Poinsinet, trois médecins du théâtre, le docteur Syhille, le docteur de Guise et le docteur Vidal (de Cassis). — Poinsinet m'apprit, en outre, que cet homme serait conduit à l'hôpital Beaujon, oii quatre lits sont constamment réservés aux gens de l'Opéra blessés durant le service du théâtre.
Cet épisode passa inaperçu , tant les accidents de ' ce genre se renouvellent souvent à l'Académie royale de musique ! On emmena le machiniste à l'hospice ; un garçon d'accessoires épongea le plancher à la place où il y avait du sang ; les trois médecins renouèrent le fd brisé de leurs causeries avec ces demoiselles, et l'on n'en parla plus.
Une jeune dame passa tout près de nous. Elle s'appuyait sur le bras d'une femme de chambre qui paraissait la guider comme on guide une personne aveude. Je demandai son nom à mon infaticjable cicerone.
— C'est Racliel de la Juive, répondit-il , c'est Valenlinc des ïlufjnenot^,
— Mademoiselle Mé([uillel? m'écriai-je d'un (on surpris.
— En personne.
— Elle est donc aveugle?
— Pas tout à fait, mais peu s'en faut. Elle est myope comme on ne l'est pas, comme on ne l'a jamais été, comme on ne le sera jamais. En scène, où elle n'aperçoit rien, et où sa fennne de chambre ne peut pas la suivre, — ce rpii générait un peu l'illusion théâtrale,— elle est guid<*e uniquement par la voix de ses interlocuteurs. Cette inhrmité ne l'empêche pas, du reste , d'être puissamment dramatique et d'avoir eu de très-beaux débuts, lesquels, par malheur, ne tiennent pas tout ce qu'ils avaient promis.
« Il n'y a peut-être en France que M. Paul FoucIm r qui soit aussi myope que mademoiselle Méquillet. Si vous saviez quels méchants tours cette fâcheuse myo- ])ie a joués au beau-frère, ou mieux au vilain frère de M. Victor Hugo ! En voici un pris au hasard. Songez (|uc je pourrais en citer plusieurs centaines de la même force.
« M. Paul Foucher visitait un jour la collection d'objets d'art de M. Aguado. Le hasard le conduit devant, ou plutôt derrière la statue de la Vénus Callypige. Alors notre homme de s'arrêter, de braquer son lorgnon sur les formes rebondies de la Vénus et
\)K i;OPKKA. 20!)
il(^ s'c'crin- en se rclouriiitiit du cùlc de b iiuircjuiso de l.as Maiisinas :
— Ali! madame la inar(|uis(' , la suj)(M'I)(; (ii^uro î lu les joncs, donc... Les joncs sont d'nnc Iraîclicm' pai'faiti* et d'nn admirahie contour. C'est sans dontc nn j)oiii'ail de l'amille?
— Il a dit cela?
— Il Ta dit; et, (jni mien\ esl , il resta persuadé ([u'il venait de dire une chose eliarmante.
Cependant un grand bruit d'applaudissements se lit entendre. Deux mille speetateurs criaient hravo de toute la force de leurs poumons.
Je glissai ma tète entre deux eoidisses et je reconnus M. Duprez et M. Barroilhet, qui finissaient un duo.
— Quel beau et glorieux métier que celui de cbanleur!... fit Poinsinet. Si j'avais à recommencer ma carrière, à coup sur je me ferais chanteur, moi qui vous parle ! Pourquoi ne vous étes-vous pas fait chanteur? ajouta-t-il en me regardant fixement.
— J'ai très-peu de voix, répondis-je avec une aimabl(^ modestie; et lorsque je chante, je suis à peu près sûr de chanter faux.
— Et vous vous êtes arrêté pour si peu ?. . . insensé î N'aviez-vous pas l'exemple concluant de M. Molinier, de M. Hens, de M. Kœnig, de mademoiselle Drouart, de M. Brémond, de M. Raguenot, de M. Saint-Denis et tant d'autres? Où trouver, je vous le demande, des
240 LES PETITS MVSTEKES
voix plus éraillées et plus fausses? Mais, uion eher monsieur , si l'on ne souffrait sur les planches que (les gens à talent véiitahle et à vocation évidente, le prix des bottes, des i)anta]ons et des chapeaux baisserait innnédiatement et d'une façon sensible. 0 chapellerie! 0 bottei'ie ! o couture! la lièvre draniaticjue et lyiique vous serre à la gorge : elle finira par vous étouffer, c'est sûr. Encore quelques années, et l'industrie manquera de bras; encore quelques heureuses transformations à la l^ultier, et il n'y aura plus d'ouvriers. — Il n'y aura que des ténors. 0 id de poitrine ! ce sont là de tes coups. — Savez-vous ce que c'est qu'un ut de poitrine? reprit-il après un court silence.
— Je crois que c'es! une note fort rare, et qui se trouve dans le gosier de M. Duprez.
l\)insinet haussa les épaules en signe de dédain.
— Votre définition est exécrable! s'éci'ia-t-il. l ii ut de poitrine ! mais c'est la clef de voûte de notre édifice social ; c'est le mot de passe qui enfonce toutes les portes , et j'entends les plus solidement verrouillées; c'est l'unique trésor vraiment inépuisable, la seule richesse qu'on doive ambilionnerî ].\it de poitrine embrasse toutes les joies de la terre, tous les bonheurs du ciel , toutes les voluptés du paradis des croyants. Avec un ut de poitrine, un homme est plus fort que ne l'ont jamais été César, Mahomet, Attila, Gengis-Kan , Néron, Bonaparte, Tibère, Ro-
[)K LOPIJiA.
■Ji\
miiliis ('( i'îinKM'hm ; 1'/// de poid'inc, c'csl l'('s|)ril de Vullaii'c, l;i l()i;i(in(Ml(' Pascal, la profoiKlcm' de Machiavel, le suhliine de (loi'iiedie, le cliai'ine de Kacine, rélévalioii de IJossuel, le t;énie de M()li(M'<' cl la ^l'àce d(^ lloiisseaii î 1/*// de poitrine résume en lui des haisers de (einnies hinnes et des caresses de femmes hlondes. Grâce à cet u(, vous êtes couronné de roses et enivré de vins (ri^^spai>ne ; vous traitez d'éij^al à é^al avec des ministres, des députés, des généraux, des professeurs de faculté, des notaires, des banquiers et des pairs de France ; vous avez une cour et un sérail; on dételle votre voiture; on vous traîne en triomphe; on vous coule en plâtre, en bronze, en marbre et en chocolat. Vous régnez sur la cour et sur la ville; vous tutoyez les fds du roi , vous faites porter votre bonnet de nuit chez les duchesses les plus huppées... — Et voilà, mon clier monsieur, ce que c'est qu'un m de poiti'ine.
« Je dois rendre à M. Duprez la justice de dire qu'il est Vnt de poitrine le plus distuigué que j'aie jamais rencontré. M. Duprez n'est point de ces musiciens <jui ne connaissent que la musique, et il ne ressemble pas du tout à ces innombrables chanteurs qui ne savent que chanter. Ceux-là, — et c'est la plus grande quantité, — ceux-là ne sont pas seulement ridicules, ils sont insupporta])les. Ce ne sont plus des êtres organisés : ce sont des clarinettes, des petites flûtes,
des contre-basses, des opbicléides ou des violons. Ils
2i2 I FS PETITS MYSTKIiES
jic fonl plus parlie de riinnianilé ; ils font partie d'un orehcstre, et ils ont toujours trois dièzes à la elef, ou jdutot à la langue.
« C'est (jue rétu(l(! de la musique , lorsqu'elle est exelusive , vous atrophie un homme de la plus leste l'aeon du monde. II n'y a pas d'intelligenee, quelcjue hien organisée qu'elle soit, qui pnisse résister à cet (xereiee purement méeanique. Enseignez le solfège à Cuvier et à Napoléon six heures par jour durant ciiKj ans, et, à la place d'un grand naturaliste et d'un grand empereur, vous n'aurez plus qu'un empailleur de reptiles et un obscur sous-lieutenant d'infanterie léûfère.
« F'élicitons donc M. Duprez de ce qu'il n'est pas ténor de la tête aux pieds. C'est à mes yeux, je le confesse, l'un de ses mérites les plus éminents. Dans ((uelques années, Arnold se retirera probablement du théâtre avec une honorable fortune honorablemenl gagnée, et je suis bien sur qu'on ne le verra pas alors, à l'instar de M. Ponchard, promener de porte en i)orte, dans tout Paris, les restes affligeants d'une voix caduque, branlante et ridée.
« En attendant que l'heure du repos sonne poui* cet artiste, il continue deux fois, et souvent trois fois par semaine, ce rude et pénible travail, qui me semble égaler, à lui seul , les douze travaux d 'Hercule. Les jours où il ne chante pas à rO[)éra, il se repose, en famille, dans son hôtel de la rue ïurgot,
ji
ni-: i;opi:nA.
i inai;inti{(iio srjour ([ui ne lui coùlc [)as un sou, cl (|u'il n'a cependant pas jj^ai^néaux loleiies allcnciudcs (les illusd'cs l)an(piicrs Ucinganus, licini;ana, lîcin-
^anuii
a Vous vous ra|)pclcz M. Ai^uado, ce Méci'ue nuisical des temps niodernes, de (pii le nom ne sera j)(nit-èlre pas perdu tout à fait jjour ravenir, non pas jiarce (pi'il a laissé soixante millions de fortune, mais hien parce qu'il eut l'honneur d'être l'ami de Rossini? Il va dix-huit mois environ, M. Aguado allait entreprendre ce [at«l voyage en Espagne, où il devait mourir de froid dans une miséiahle auherge de village, lui qui regorgeait de palais, d'hôtels et dv châteaux! Quelques jours avant son départ, il rencontra Duprez sur le boulevard Italien :
— Parhieu, mon eher Duprez, dit-il, il me prend envie de faire une petite atlaire avec vous.
— Je suis à vos ordres, monsieur le marquis.
— J'ai quehjue part un hôtel, rue ïurgol.
— Je le connais.
— Comment le trouvez-vous?
— Du meilleur goût, à coup sûr.
— Eh bien! il est à vous,
— A moi ! un pareil cadeau !
— Ta! ta! ta! comme vous y allez!... Qui vous parle de vous en faire cadeau? Ne vous ai-je pas dit (jue c'est une atTaire que j'entends traiter avec vous?
211 LKS PETITS MYSTERES
— C'csl juste. Je vous écoute, monsieur le niar- (juis. De quelle atïaire s'agit-il?
— j'ai grande envie de vous céder mon hôtel de la iiie Turgot moyennant une rente viagère.
— Brisons là, monsieur le marquis; je ne léi'ai jamais d'affaires de ce genre.
— Et pourquoi donc?
— Appelez-moi superstitieux si vous le voulez, mais je suis convaincu que cela porte malheur.
— Vous n'y songez pas , mon cher Duprez ; j'ai hon pied et bon œil, comme on dit; l'estomac est l)on et la tête est saine. J'ai encore trente ans à vivre, et je crois même que je suis homme à vous enterrer. Vous voyez bien que ce n'est pas un cadeau que je vous fais. Au train dont j'y vais, je me sens capable de vous faire payer mon hôtel trois fois plus qu'il ne vaut. Accepter, c'e^^t me rendre service.
« M. Aguado fit tant et si bien, que Duprez, vaincu par ses instances réitérées, et en dépit de sa vive répugnance, accepta la proposition. — Le surlendemain, le marquis de Las Marismas partait pour l'Lsj)agne. Trois semaines après il était mort, et M. Duprez entrait en légitime possession de l'hôtel Turgol.
« M. Barroilhet occupe, lui aussi, une maison entière, louée six mille francs, dans la rue de La Rochefoucauld. Cette maison est un musée. M. Barroilhet, (jui aime sincèrement les arts et qui les comprend comme un grand artiste qu'il est, a rapporté d'Jlalie
(les toiles précieuses doiil il :i lnj)issé fou loi^is avec une royale profusion. M. lîinroilhet est le [)î'inee des barytons IVaneais, celle hranclie cadelle qui pousse (huis r(HJil)rc et dans le silence, et (jui finira par prendi'e la place de Vul de [)oitiine, auli*einent dit de la branche aînée. J'oubliais d'ajouter que ces deux gosiers sont payés, l'un, soixante mille francs pour dix mois, et l'autre, cinquante mille francs pour le même tem[)S. N'est-ce pas ici le lieu de répéter, avec je ne sais plus quel vaudeville : « C'est peu , niais c'ost bien. »
En ce moment, une dame au visage pâle et légèiement fatigué , jnais d'une physionomie intéressante , passa tout près de nous.
— C'est mademoiselle Pauline Leroux, me dil Poinsinet; une danseuse de la bonne école, qui a, par nudheur , moins de santé que de talent. Hélas' combien de fois le public, alléché par l'annonce du Diable amoureux, où elle remplissait le rôle principal, a-t-il dû se contenter de lui voir représenter le Diable boiteux au naturel! Mademoiselle Pauline Leroux est, de toutes les danseuses de l'Académie royale de musique, celle qui a le plus de courage et qui déploie le plus de fermeté dans ses tortures chorégi'aphiques. Il ne se passe guère de jour qu'elle ne se casse avec une conscience qui vous désolerait s'il vous était donné d'assister en spectateur aux mystères de la classe de M. Mazillier. — Mademoiselle Pauline Le-
tiG . LFS PI/riTS MYSTÈRES
l'oiix a (|ninzc mille francs (riippointements ; plus une l'oprésontalioh à bénéfice qu'on lui promet toujours, et cpi'on ne lui accorde jamais.
«Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je me suis senti, de tout temps, un grand fonds de sympathie pour tous ceux que l'Envie égratigne de ses ongles les plus crochus et déchire de ses dents les mieux acérées. De ceux-là, ou de celles-là, — le sexe importe fort peu à la chose, — la Médisance fait sa pâture quolidienne. Pareille aux harpies de la Fable, vous la vovez meui'trir leurs chairs frémissantes et sucer leur sang avec une sauvage volupté. Mais ne vous y trompez point : il y a gros à parier que ces victimes de la malignité publique valent mille fois mieux que la méchante réputation qu'on leur a faite ou qu'on essaie de leur faire. — Ces réflexions me sont suggérées par le souvenir de madame Stoltz, dont précisément les belles notes graves retentissent en ce moment sur la scène. Je connais peu de femmes qui puissent se vanter de compter autant d'ennemis que madame Stoltz. Elle en a parmi ses camarades et parmi les journalistes. C'est seulement dans le public qu'elle n'en compte pas, et la raison en est facile à comprendre : le public , quoi qu'on dise , est un juge impartial, qui rend ses arrêts sans se préoccuper le moins du monde de tout ce qui est étranger à la question. Ou vous avez du talent, et il vous applaudit; ou vous n'en avez pas, et il vous siftle. Or, madame
Sloll/ a (lu lalciil, hcaiicoiij) (h; (alt'iil : donc on l'ap- |)lan(lit hrs-lori, cl l'oii l'ait bien. Pour moi, (|ui ai riioiinciii* (le la coiuiaîlrc |)crsonnollcmont, lors(|iJc je joins mes l)ravos à ceux de la salle électris(jc, ce n'csl |)as exclusivement à la chanteuse remanjuahle et à l'excellente trag(!'dienne que je les adresse, c'est aussi à la femme éminenunent distingué'e et par son intelligence et par son cœur; à celle qui n'est pas jnoins prodigue de bonnes actions et de mots spirituels que d'élans passionnés et d'accents profondément sympathiques.
« L'histoire de madame Stoltz est un véritable ro man; malheureusement, ce n'a pas toujours été un roman comique. Elle a été élevée à l'école du malheur, cette triste école où l'on grandit si vite. Pour en venir où elle est arrivée, croyez-moi, il lui a fallu dépenser un courage et une énergie dont bien peu d'hommes seraient capables. Ses luttes avec la misère ont été longues et acharnées, — luttes sublimes, où, Dieu merci, elle a fmi par terrasser son implacable adversaire. Dans ce pénible duel de plusieurs années, elle n'a pas cessé un seul instant de se montrer forte, vaillante, pleine d'audace, de patience et de résolution. Que lui importaient, à elle pauvre fdle, les dures privations des premiers jours et les rudes aspérités des premiers pas? Un feu sacré brûlait dans le fond de son âme et, une voix mystérieuse, la voix de l'avenir, murmurait à ses oreilles à demi consolées
2i8 LES PETITS MYSTERES
(les paroles d'espoir et de doux encouragements. Plus heureuse que Moïse, non-seulement il lui a été donné d'apercevoir cette terre promise des chanteurs appelée l'Opéra, mais encore elle s'y est installée, et elle y règne aujourd'hui par la grâce de son talent. Royauté fragile, il est vrai ; mais quelles sont donc , au demeurant, les royautés durahles de ce monde? Si les chanteuses restent exposées aux maladies du larynx, les rois ne sont-ils pas exposés aux révolutions, — qui sont, à hien considérer, les laryngites des monarchies?
(( Pour moi, lorsque j'assiste, dans ma stalle, aux représentations de madame Stoltz, je me sens tout prêt a remercier le malheur et à hénir l'infortune qui se sont faits les compagnons assidus de sa triste jeunesse. A tort ou à raison, il me semhle que la tragédienne y a gagné une plénitude de talent qu'elle n'eût jamais ohtenue si la Parque ne lui avait fdé que des jours de soie et d'or. Yoyez-la dans son poétique personnage de Léonor, au quatrième acte de la Favorite; entendez-lui prononcer ces simples mots, qui, dans sa bouche, acquièrent une si déchirante expression :
les ronces el la pierre oui nicurlri me^^ çcnoux. ;
et vous conviendrez avec moi qu'il y a là-dedans mieux qu'une inspiration, il y a peut-être un souve-
ni: LOPKKA. ^i9
nir! — I)i/arri' ('oïn(.'i(l(încc, a[)i'cs (ont, qui fail des deux plus ri'mar(|iial)l('s intelligences dranialiques (le ee lenips-ei, inadanie Stollz el mademoiselle Wacliel, deux sœurs par riulortune, comme elles sont sœurs par le génie.
« Madame Stollz a été formée à l'école de Clioron , école célèbre (jui fut aussi le Conservatoire de M. l)uprez. C'est à cette porte hospitalière que la jeune Rosine frappa un beau jour, sans autre recommandation {{u'un vif désir d'apprendre et une grande volonté de s'instruire. Après quelques années d'études préparatoires elle s'expatria pour la Belgique, où l'attendait un engagement des plus modestes. A présent, le budget de la reine de Chypre, — j'allais dire de la reine de l'Opéra, — est de soixante mille francs pour onze mois. Tout en respectant le précepte de l'Évangile qui veut que la main gauche ignore ce que donne la main droite, je puis cependant bien vous dire que madame Stoltz fait de son argent l'usage le plus noble et le plus généreux. Elle est la providence des artistes besogneux, et je sais d'elle mille traits délicats et charmants que je vous raconterais bien si je ne craignais pas de choquer sa modestie. Mais ce que l'on peut vanter tout haut, car ce n'est là un secret pour personne, c'est son esprit brillant et rapide, d'une tournui'c toute française, prompt à la riposte et lécond en saillies pleines de grâce, de verve et de sens. — Un mot encore sur madame Stoltz; elle est
2rK) LES PETITS MYSTÈRES
la tilleule de la diicliessc de Berry, et son nom, en allemand, signifie /jcr/e. »
l\)insinet se tut; il ouvrit sa boite dorée et savoura lentement une prise de tabae.
— Savez-vous, lui dis-je, que vous ne m'avez point aceoutumé à des panégyriques si pompeux? ^ ive Dieu! quelle ehaleur! quel enthousiasme!
— Que voulez-vous? il y a si peu de eirconstanees où il soit possible de louanger en toute conseience, ({ue vous ne devez pas être surpris de mon empressement à saisir l'occasion aux cheveux. Après une critique loyalement et justement faite, rien ne me réjouit plus que de rendre aux gens la justice (pii leur est due, surtout lorsque, d'autre |)ait, cette justice leur est contestée par une foule de faux aveugles qui s'obstinent à nier le soleil en plein midi.
« Le fardeau du répertoire se partage entre madame Stoltz , le plus souvent possible sur la brèche , mademoiselle Méquillet et madame Treilhet-Nathan , la meilleure élève qu'ait faite M. Duprez. Madanie Treilhet est une enftmt de la Cannebière, et, à ce tilre, tous les littérateurs-ramoneurs marseillais lui sont dévoués corps et plumes. Mais ce qui vaut encore mieux que cette faveur phocéenne, c'est l'estime oii le public parisien tient cette artiste pour ses louables travaux , ses efforts consciencieux et ses remar- (juables progrès. Chose surprenante, et qu'il n'est pas inutile de noter en passant : madame Treilhet est
\)K i;opi:ra. '■ri\
modcslo, — ('( pourtant elle est Marseilljnsc, — cl elle n du talent.
a Aimez- vous les yeux bleus? |)oursuivit Poiiisinel.
— Sans doute.
— ï^es jolis yeux hleus?
— J'en raffole.
— Les ineoniparahlenient jolis yeux bleus?
— J'en suis fou.
— S'il en est ainsi, les yeux de mademoiselle Dobi'é ont du, plus d'une fois, troubler votre repos. C.omme femme cliarmante, mademoiselle Dobré est iirêproebable et complète; comme cbanteuse, elle ne tardera pas à le devenir. Sa voix est pure, suave et flexible, d'un timbre doux et cristallin, qui ravit le cœur après avoir caressé l'oreille. Je ne doute pas (jue, dans un temps donné, mademoiselle Dobré ne recueille l'béritage de madame Dorus, héritage lourd à porter, mais sous lequel ne faibliront point ses épaules; car, n'en déplaise aux Jérémies du feuilleton , l'art est immortel. Nourrit disparaît, et Duprez surgit; mademoiselle Falcon meurt à la peine, et n^dame Stoltz apparaît aussitôt. Madame Dorus , qui a succédé à madame Damoreau, sera remplacée par mademoiselle Dobré. C'est la loi de ce monde. Mademoiselle Dobré, dont les appointements sont de mille francs par mois, a vu le jour à Versailles , cette ville momifiée qui n'est habitée que par des ombres.
2"2 LES PETITS MYSTEKES
.r interrompis mon cicérone.
— Montrez-moi donc ]M. Hippolyte Royer-Collard. II passe pour être l'un des familiers de l'endroit.
— Parbleu! s'écria-t-il, je suis ravi que vous ayez j)rononcé ce nom. Vous me donnez l'occasion de redresser encore un stupide préjugé populaire. M. Royer- (]ollard est un excellent garçon, un savant distingué et un homme d'esprit, qui a été, et qui est encore en hutte aux sarcasmes de la petite presse et aux injures de certains mirmidons qui ne lui vont pas à la cheville. Les uns lui font le grave reproche d'être le neveu de son oncle, M. Royer-CoUard, député doctrinaire; les autres lui adressent le reproche bien plus grave encore de porter des gants jaunes, des bottes vernies, de dîner au Café Anglais et de passer sa soirée à rOpéra. Car nous sommes ainsi faits, dans le beau pays de France : nous sommes impitoyables pour les gens heureux ; ce qui n'empêche pas que nous ne demeurions parfaitement insensibles aux plaintes de ceux qui souffrent. — 0 logique, si tu étais bannie du reste de la terre, ce ne serait certes pas dans le cœur d'un Français que tu trouverais un refuge!
« M. Hippolyte Royer-Collard, qui est, je vous le répète , un savant distingué , a été nommé , il y a quelques années, professeur d'hygiène à l'école de médecine de Paris. — Aussitôt la meute d'aboyer et de faire retentir les échos environnants de cris d'imprécation et de rage.
r)i: i/OPKiiA. :2:.r»
— Pi'ort'sseiir à l'r^colc de nirclccinc! un lioiiiinr (loni la cli.'uissuro n'est pas éculéc!
— I^'oressrur à l'Ëcolc de mt'dccino! un syhanic (jui ne se nourrit pas exclusivement de pois chielM's (i de hrouet noir!
— Et voilà les modèles tju'uii gouveinement corniplenr ose offrir à la jeunesse!
— Mais la jeunesse se révoltera !
— Elle se révoltera, cette brave jeunesse !
— Oui, brave jeunesse, tu te révolteras!
— Tu renverras le beau-fds chez son tailleur!
— La seule chaire qui lui convienne est une cbairr de cuisine.
— Ou bien une chaire de musique.
— Ou bien encore une chaire de ballet.
— Mais d'hygiène, jamais !
— Ce serait une profanation !
— Ce serait un scandale ! !
— Ce serait une honte ! ! !
« Bref, les aboyeurs hurlèrent si fort et si bien, que le jour où M. Royer-Collard voulut commencei* son cours, il fut assailli par une bordée de sifflets qui dura deux heures. La brave jeunesse s'était révoltée. Elle s'était révoltée, cette brave jeunesse !
« A la fm , abasourdi par ce tapage, le professeui' leva la séance, se dépouilla de sa robe, remit ses malencontreux gants jaunes, et se dirigea vers son domicile.
2il LKS PETITS MYSTERES
« La hrave jeunesse le suivit en chantant la Marscillafse^ en ci'iant : IVre la Pologne! et à bas Roycr- Collard !
€ Va\ sortant de l'F^eole de médecine, ils pouvaient bien être cinq cents environ.
c( Arrivés à la rue de rAncienne-Coniédie, ils n'étaient plus que quatre cents,
a Arrivés à la rue Mazarine, ils n'étaient plus que fi'ois cents.
« x\rrivés devant le pont des Arts, ils n'étaient plus (|iie c( ni.
« Alors, M. Royer-Collard tira de sa poche un écu de cent sous, cl le jetant sur le bureau du r^'ce-
«Ces messieurs sont avec moi, dit-il à l'invalide de service.
« La hrave jeunesse fut atterrée; elle fit trois pas en arrière et se dispersa aussitôt sans trompettes ni tambours.
c( Ce visage pâle et barbu, au milieu duquel llauiboient deux yeux noirs, vifs et brillants comme des escarboucles, est un spirituel Italien de Paris. M. Pier- Angèlo Fiorentino , l'un de nos journalistes les plus féconds , les plus littéraires et les plus ingénieux. Je vous recommande ses articles Causeries ^ insérés hebdomadairement dans le. Corsaire, Ce sont de véritables nouvelles à la main, remplies de finesse attique (^t de charmante malice. »
DK i;oi»i-:i5A.
L'anUMir (V lùnelinde me moiilia surccssivciiicîil M. Edouard Monnais, commissaire du roi pirs les h'ois théâtres lyri(|ucs; M. Alhert (iler, (oiidateiir el rédacteur du t7tr/nrart, un lion, un spirituel el e\- ('(^llent hounue, (jui demande, lous les matins, la (été des tyrans, et qui serait l)ien désolé (ju'on la lui seivit; M. Gahi'iel Lépaulle, un peintre doué de (|ualités réelles et sérieuses, et ([ui possède eneon^ plus de détracteurs que de talent, — ce qui n'est pas |)eu dire; — M. Louis Lurine, Tun des esprits les plus distingués qui honorent la jeune littérature, et plusieurs autres qu'il avait déjà eu l'occasion de mv désigner dans la salle.
En ce moment , un léger hruit se fit ententhe derrière moi :
— Psttî pstt! faisait un(5 voix qui ne me send)la pas inconnue.
Je me retournai, et je reconnus Lélia, ma danseuse.
Lélia était véritiiblcmentcliarniante dans son costume de bayadëre. Elle était aussi peu vêtue qu'il est possible de Tétre , et j'aurais cent fois plus vite (ait de vous dire ce qu'elle ne montrait pas, que d'énumérer les jolies cboses qu'elle laissait voir. Si le pudique M. de Larochefoucauld l'avait rencontrée dans cet équipage, à coup sûr il se serait voilé la face en marmottant quelque formule d'exorcisme. Pour moi, qui ne partage en aucun point les chastes idées de ce primitif gentilhomme, lequel mesurait la vertu du corps de ballet à la longueur des jupons, je lorgnai tout à mon aise la cambrure de son pied, la finesse de sa jambe, la rondeur de son bras et l'admirable perfection de sa gorge et de ses épaules.
4,;s Li:S PETITS MYSTÈIIES
— Père Poinsinel, dit-elle faniilièrenieul à l'aiiltur (V Ernelinde ^ prêtez-moi votre ami pour (juelques instants.
Klle passa sans façon son bras sous le mien, et m'entraîna dans un angle obscur du tliéàtre.
— Vous ne savez pas? reprit-elle, on vous a vu entrer dans ma loge, et, qui pis est, il paraîtrait que vous avez eu la maladresse d'éternuer en présence (le Sidonie Toussaint. Le rat n'a eu rien de plus [)ressé que d'aller raconter à tous les écbosde l'Opéra (jue je cachais des amants dans mes armoires. A l'en croire, vous n'étiez pas moins de sept ou huit, disséminés dans toutes les cachettes de ma loge.
A cette révélation imprévue, je demeurai anéanti.
— Je n'ai pas besoin de vous dire que tous ces méchants petits propos me laissent parfaitement indifférente.
— Et le baron! interrompis-je; ne redoutez-vous pas sa colère?
— Je lui prouverai que j'étais seule. Parbleu! titelle avec un adorable haussement d'épaules, je lui en prouverais bien d'autres, à ce cher baron.
Du moment où Lélia le prenait sur ce ton délibéré, j'aurais eu mauvaise grâce à m'inquiéter outre mesure. Je crus pourtant de mon devoir de lui adresser encore une simple observation.
— Séparons-nous vite, lui dis-je; si l'on nous renconti'ait ensemble dans ce lieu écarté, on ne man-
in: i;oiM:iiA. i2r;i)
(jiKM'ail pas (rinsinucr ([uc jo suis en l)()iiiie forluiic.
— Vous raisonnez comme un élève de rliétori([U('. Loin (le vous quitter brusquement, je m'a(taeli(; à voire personne. Je veux que toutes ces demoiselles jouissent de ce spectacle inusité. Et d'ailleurs, il n'y a que les coupables qui se caclient.
— Mais le baron?...
— Soyez calme : le baron connaît mes principes inflexibles. Il sait bien qu'il ne sera jamais détrôné par un bonmie de lettres. Qu'est-ce que vous m'offririez, vous, mon clier? Votre cœur et des pbrases; le baron m'offre son cœur escorté de cent mille francs de rentes, dans lesquels je puise à pleines mains, jusqu'aux coudes; là est sa force et sa sécurité. Je m'aime trop pour le tromper.
Lélia se suspendit à mon bras, et nous nous promenâmes de long en large dans les coulisses de l'Opéra. Tout en marcbant, elle continua le rôle de cicérone qu'elle avait commencé si spirituellement dans sa loge.
« Voyez-vous cette grande fille noire et maigre ? c'est l'une des coryphées de la danse qui usent le plus de blanc de céruse et de rouge végétal. Lorsqu'elle; arriva à l'Opéra, elle s'appelait tout simplement Atlialie Debrou. Plus tard, elle se fit appeler mademoiselle Atbalie de Brou. Aujourd'hui, cette modeste intersection ne lui suffît plus ; elle a tellement peur qu'on la suppose roturière, qu'elle vient de se commander
des cartes de visites ainsi conçues et disposées
DE