BROU
« Au lieu d'apprendre à danser, Atlialie fréquente assidûment la salle Chantereine. Elle y joue avec un aplomb remarquable les rôles du grand répertoire, les Célimène, les Sylvia, les Elmire. Malheureusement, chez elle, l'aplomb seul est remarquable.
« Cettesuperbepersonne, avec laquelleM. Edouard Monnais s'entretient depuis près d'un quart d'heure, fificure en tête des deuxièmes dessus de l'Académie royale de musique. Elle répond au nom d'Héloïse Florentin. Avec un peu plus d'orthographe et un peu moins d'embonpoint, Iléloïse Florentin serait femme à se faire épouser légitimement par un duc et pair. Telle qu'elle est, je ne doute pas qu'elle ne soit incessamment demandée en mariage par quelque riche baronnet anglais, plus ou moins membre de la chambre des communes. On se perd rien qu'à songer à toutcequ'Héloïse a dû dépenser d'esprit, de courage, de beauté et de diplomatie, pour en arriver où elle est à présent. Il y a sept ans à peine, elle était figurante au petit théâtre du Panthéon, gagnant vingt francs
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\)'A\' mois, <K'('n();int une Iniinhh; niiinsardc^ sur la \)\\n'v Sainl-Michcl , vi vêtue d'indieiuio toute Tannée. A celte heure, — el eetle heure se pi'olonge depuis trois ans, — Florentin a une voiture, des gens et un a()- |)arteinenl, rue Pii;ale, airangéetmeuhlé aveeungoùt exquis. Florentin touche à la fortune : elle seule pourrait nous dire si la fortune lui est venue en dormant. Au demeurant, natm'c intelligente et spirituelle, elle a fait une douzaine de mots qui sont restés célèl)resdans les annales du théâtre. Il est à regretter (|uc la nature môme de ces mots m'interdise le droit de vous les répéter. Quelques-uns sont tout à fait charmants.
« Faites place à cette bande de figurants qui se
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disposent à entrer en scène. Ils en sont déjà à leui'
("juatrième costume de la soirée, et la représentation n'est pas finie. Ces hommes, qui sont presque tous vieux et laids, suivent l'exemple des petits abbés de l'autre siècle. Ils dînent de Tautel et soupent du théâtre; ils sont chanteurs à Saint-Roch, à Saint-Eustache ou à Notre-Damc-de-Lorette. Parmi eux vous voyez M. Clavé , qui a dû au procès de madame Lalarge une lueur de célébrité. Cet humble artiste, qui n'a jamais eu la moindre prétention sur la personne de madame de Léotaud, a, en revanche, exercé une très-grande influence sur le cœur de la trop sensible madame Widemann, actuellement première chanteuse au théâtre de Bordeaux.
« J'aperçois un tartan , deux tartans, trois tartans, (juatre tartans. Ces quatre tartans vous représentent (juatre nières de danseuses. Les mères de danseuses participent beaucoup de la femme de chambre et de la sentinelle en faction. Elles semblent avoir été créées et mises au monde pour porter la pelisse de leur fille, le mouchoir de poche de leur fille, le bou- (juct de leur fille, et pour veiller sur la vertu de leur fille. La présence de ces quatre respectables tartans, dont l'un recouvre les épaules de madame Robert, l'autre les épaules de madame Dimier ; dont le troisième s'étale majestueusement sur les épaules de madame Dabas, et le quatrième sur celles de madame Fleury , démontre clairement que mesdemoiselles Fleury, Dabas, Dimier et Robert vont exécuter un
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|>;»s (!(' (|ii:iti'C. Quoi niôlicM* (juc le ikMi'c ! (^onsidrrcz CCS (jualrc jeunes (illes : elles sont |)i'Oj)i'enient et eo- (juelleinenl .iltifées; leins elinussons de s;ilin sont (TiMie l)lan('lienr immaculée; leurs cheveux sont lisses et bien peignés; leur bouche sourit doucement... Attendez un peu; laissez-les seulement entrer en scène , danser et revenir dans la coulisse, et vous verrez dans quel état les aura mises cette impitoyable torture qui se cache traîtreusement sous le doux nom de chorégraphie. Elles vous reviendront haletantes, couvertes de sueur, rouges sous leur blanc, violettes <ous leur rouge, brisées de fatigue, toutes décoiffées, et traînant à leurs pieds endoloris des lambeaux de satin qui étaient souhers quelques instants auparavant. On s'est souvent , et beaucoup , moqué de l'éternel sourire des danseuses. Hélas! monsieur, si nos professeurs n'avaient pas grand soin de nous imposer , dès l'abord , ce sourire stéréotypé , ce serait, la plupart du temps , avec des larmes dans les yeux que nous paraîtrions devant le public, notre gracieux maître.
et Vous vous souvenez, sans doute, de Caleb, cette immortelle création de Walter Scott? Immortelle parce qu'elle est vraie, et vraie parce qu'elle est immortelle , ainsi que le dirait M. Jules Janin. Presque tous les théâtres ont leur Caleb. Celui de l'Opéra est un avertisseur de chant, nommé Cauzette, chargé, en outre, de mettre les parties d'orchestre sur les pupi-
±U Lf:S PETITS iMVSTÈRES
très des musiciens. Depuis combien d'années Cauzetle est-il attaclié à l'Académie royale de musi(jue? Voilît ce {}ue je ne saurais vous apprendre qu'à la condition, désagréable pour moi, de compter un aussi grand nombre de printemps que mesdames Yictorine Saulnier, Sèvres, Laurent ou Dclacquit. Dans l'ignorance où je suis d'une date certaine, je ne suis pas éloignée de penser que Cauzette est né à l'Opéra, un soir, dans un entr'acte, derrière une toile de fond. A coup sûr, il ne mourra pas ailleurs. En parlant de l'Académie royale de musique , il ne manque jamais de dire nom et notre tbéâtre.
<( — M. Meyerbeer est à Paris, disait-il récemment; nous finirons peut-être par lui arracher son Afîicaine et par lui dérober son Prophète. Ça nous coûtera les yeux de la tête. Mais que voulez-vous? Dans notre position , il faut savoir faire des sacrifices. Ce qui a perdu l'empereur Napoléon, monsieur, c'a été de ne pas savoir ou de ne pas vouloir faire de sacrifices. Nous serons plus forts que l'Empereur, monsieur !
En ce moment passa près de nous un jeune homme aux allures pleines de timidité et de modestie; une paire de petites moustaches blondes ornait sa lèvre supérieure; il était simplement vêtu, et sa physionomie, quoiqu'elle ne fût pns d'une suprême distinction , ne manquait pourtant pas d'un certain afîçrément. ;
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— Vous voyez, (lit Lrlia, une des in veillions de xM. Diiponeliel, et eelle-Ià n'est pjis h plus mauvaise.
— Ce monsieur a été inventé par M. Duponehelï
— Ne reeonnaissez-vous done pas mon eamaradc Poullier? IV)ul(ier était ouvrier tonnelier à Rouen. Le soir, a[)rès une journée de travail bien remplie, il eliantait, sur les bords fleuris de la Seine, les airs qu'il avait entendus au tliéâtre. Quelle brise providentielle porta l'éebo de ses ehants jusqu'à l'oreille du directeur de l'Opéra, c'est ce que j'ignore; toujours est-il que M. Duponchel , qui cliercliait des ténors, comme un alchimiste cherche la pierre philosophale , se dirigea vers la capitale de la Normandie , braqua son lorgnon sur le Jeune tonnelier, lui fit passer en revue tout son modeste répertoire lyrique, et, sans désemparer, il le ramena précieusement dans sa chaise de poste. Je ne suis pas très-sûre qu'il ne l'eût pas, au préalable, enveloppé dans du coton, ef cloué entre quatre planches, en inscrivant sur son dos la recommandation de rigueur : Marchandise fragile.
« Arrivé à Paris, Poultier fut mis entre les mains d'un éleveur de ténors.
— Il y a donc des éleveurs de ténors ?
— Certainement, et ce n'est point une profession à dédaigner. Avez-vous vu quelque part, au coin des rues, une affiche rouge, ainsi conçue : « L'ait d'élever les lapins et de s'en faire mille écus de revenu ? »
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Kli bien! mon chor monsieur, je n'iiésile pas à le déclarer, cette affiche est un mensonge, une illusion, un leurre. Moi qui vous parle, j'ai essayé d'élever des lapins; j'en ai élevé, ma foi, et beaucoup, mais, hélas î je n'ai jamais réussi qu'à en faire des gibelottes. Ah! si j'avais élevé des ténors, c'eût été bien ditîérent. Donc, Poultier fut confié aux soins empressés d'un éleveur de ténors, ([ui se chargea, moyennant une grosse somme convenue à l'avance, de lui enseigner, en douze mois, tout ce qu'il faut pour faire un ténor accompli.
« Poultier fut installé dans un joii appai'tement communiquant avec celui de son professeur par une porte praticjuée dans l'épaisseur d'une armoire.
« Le lendemain, de grand matin, la porte de communication s'ouvrit avec fracas, et l'éleveur fit irruption dans la chambre du ténor.
— Eh quoi! dit-il en le secouant rudement par le bras, nous dormons encore, à six heures moins un quart; hé!... héî... ceci ressemble furieusement à de la paresse, mon cher!
— Hein? que me veut-on? qu'y a-t-il? demanda l'élève, tout en se frottant les veux et en cherchant à rassembler ses souvenirs épars.
— Il y a qu'il se fait tai'd, et que l'heure du manège est arrivée.
— L'heure du manège! repartit l'ex-tonnelier ; c'est l'heure du solfège que vous voulez dire?
— Niillcmcnl; j'ni dil riieiire du niaiK'gc cl je ruaiiitions le mot. Vu ténor, mon cIkm' ami, doit savoir mouler à cheval, ceci est de première ncccssitc. — Après la leçon d'équitation viendra la leçon d'escrime; puis, la leçon de rliétori(jue française, la leçon de mathématiipies, la leçon d-e [)rosodie, la leçon de déclamation, la leçon de pantomime, puis enfin la leçon de nmsique. Cette dernière leçon ne figure là ([ue pour mémoire... Ali ! si vous n'aviez pas un ut de poitrine, ce serait tout autre chose — Mais vous avez un ut de poitrine, et il ne s'agit plus à présent que de vous enseigner la manière de vous en
I servir. Allons, vite, hahillez-vous.
ce Poultier se dirigea vers le fauteuil oh , la veill4i , en se couchant, il avait posé ses hardes quotidiennes. «L'éleveur lui saisit le hras et l'arrêta tout couri
— Que faites-vous, malheureux! dit-il, et (}uelle mauvaise hahitude vous enlraîne? Pensez-vous donc
.qu'un ténor ait le droit de se vêtir comme un maître d'études ou comme un clerc d'huissier? Nohlesse ohlige, mon cher... et Vut de poitrine, c'est aussi de la noblesse... Que dis-je? c'est la seule noblesse vraiment impérissable! Veuillez chausser ces bottes ver-
nies... elles vous gênent?... bravo! vous ne pouvez pas marcher? Très bien î qui est-ce qui marche aujourd'hui?
— Monsieur , dit Poultier en pâlissant d^fîroi, jamais je n'entrerai dans ce pantalon.
— Je Tespère bien ainsi, il n'y a que les cochers (le fiacre, entendez-vous, qui se logent du premier coup dans leurs chausses. — Une , deux et trois ! vous le voyez : Voici déjà un bouton accroché , et pourvu que vous effaciez vos épaules, que vous dissimuliez votre poitrine et que vous escamotiez- votre ventre, le reste ira comme sur des roulettes.
— J'étoufl'e! soupira Poultier.
— Vous vous y ferez... on se fait à tout.
— Ocielî
— Quoi donc?
— Vous m'étrani>lez !
— Vous êtes fou : je mets votre cravate. — Et njaintenant, regardez-vous dans cette glace, et ditesmoi si vous n'avez pas tout à fait la bonne mine et les excellentes façons d'un prince du sang ou d'un agent de change.
« L'éleveur de ténors connaissait tout Paris. — Il faut dire aussi que tout Paris se laisse connaître avec une désolante fi>€ilité. Donnez quelques soirées, offrez (juel({ues dîners, et c'est à qui se glissera dans votre salon et se faufilera dans votre salle à manger. A voir l'empressement que tout Paris met à aller dîner chez les autres, on serait en droit de penser que ce pauvre tout Paris n'a pas, tous les jours, de quoi dîner chez lui. L'hospitalité de l'éleveur jouissait de quelque réputation dans un certain monde. Il s'est fait parmi les journalistes, vos honorés confrères, une position
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(If Mrcrno (|ni lui donne iwvrs dnns un ii;ran(l nombre de lenilletons. (inice à cel((î petite autorité digeslive, le no/n du jeune clianleur ne tarda pas à s<' réj)andre dans le publics. On eominenea à se préoccuper de lN)idlier. — Qu'est-ce doue (jue ce Poultiei? — (]onnaissez-vous l^oultier? — On dit (jue sa voi\ ressemble à celle de Rubini? — J/an dernier, il s'bahillait de bui'e et portait des sabots! — Est-il joli garçon? — Et mille autres questions qui , souvent répétées, vous conduisent tout doucettement, à l^aris, un inconnu à la plus éclatante célébrité.
a Peu de temps après, Poulticr débutait à l'Opéra dans le rôle d'Arnold, dans celui d'Éléazar, et (Mifin dans le l'ôle de Ma-zaniello. L'éleveur, ou plutôt la nature, avait fait un prodige. Tout ce que Ton pouvait espéi\3r, c'était qu'il fut supportable; il se montra excellent dans ces divers rôles. Je me souviens d'avoir pleuré en lui entendant cbanter l'air classique du Sommeil. Poultier est de l'école de l)uprez pour la façon nette et«xquise de prononcer les mots. Avec lui le public ne perd pas une syllabe, sa voix est douce, barmonieuse et sympatbique; sa pantomime est encore un peu inexpérimentée, mais elle est simple et naturelle. Le jour oii l'on voudra bien écrire un rôle pour lui et dans ses moyens, il obtiendra, je n'en doute pas, un éclatant succès. Poultier est engagé aux ap[)ointcments de mille francs par mois, durant buit mois de l'année. Le surplus du
temps lui appartient, et il en use pour donner en province des représentations qui lui rapportent quatre et cinq fois ses appointements de Paris. A Rouen, sa |)atrie , on Ta traîné en triomphe , et on lui a donné une sérénade qui a duré un jour et une nuit. Les musiciens se relayaient de deux heures en deux heures. Après trois années de roulades et de points d'orgues, l\)ultier n'a pas loin de cent mille francs d'économies, placés chez un notaire qui, fort heureusement pour lui, n'est pas M. Lehon. »
Lélia fut interrompue par des applaudissements. Je prêtai l'oreille, et je reconnus la voix vibrante de M. Massol qui faisait merveille.
— Voilà, sans contredit, poursuivit-elle, la plus belle voix que j'aie jamais entendue, voix énergique et fière, tenant le milieu entre le ténor et la basse, et la seule qui soit véritablement digne de sortir d'un gosier masculin. Le ténor participe de la femme; la basse-taille participe du taureau. Massol, du moins a l'organe de son sexe. Massol est l'unique sujet re-^ marquable issu du Conservatoire. C'est là que ses premières études se sont faites. En sortant des bancs de l'école, il fut admis à débuter à l'Académie royale de musique, et, depuis ce temps, il n'a pas cessé d'en être l'un des pensionnaires les plus zélés, les plus consciencieux et les plus applaudis. Lorsque j'entends chanter Massol, je tressaille malgré moi comme le cheval de bataille au bruit du clairon. Il a des notes
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[X'iirlraiilcs (jiii (lonncnt la chair de poule, et ({ni font IVoid au cœur. I/uu des grands mérites de cet artiste, c'est le soin (extrême ([u'il appoite dans le choix et Tarrangement de ses costumes, qui sont toujours d'une ponctuelle exactitude et d'un superhe eiret. Les jours où Massol doit chanter, il ne fait ([u'un seul repas, à midi, composé de deux côtelettes grillées et de (juatre pommes de terre bouillies. Les autres jours, c'est un sportsman des plus distingués, et vous avez dû le rencontrer, plus d'une fois, descendant , à fond de train , l'avenue des Champs-Elysées, sur l'un des pur-sang du marquis de Beaumont.
« Tout au rebours de Massol, Duprez a, pour ainsi dire, la bouche encore pleine lorsqu'il entre en scène. Après le second acte de GuiUauine Tell, Duprez mange assez généralement pour se donner des forces nouvelles , et c'est par la grâce de son talent, d'un blanc de volaille et d'un verre de Madère, qu'il levient vous séduire avec son sublime Suivez-moi!
« Un ex-artiste de l'Opéra, qui obtient en ce moment de grands succès en Italie , Dérivis , avait une autre façon de se maintenir en voix. Été comme hiver, un grand feu était allumé dans sa loge, et il employait ses entr'actes à se rôtir la plante des pieds. Grand, vigoureux, coloré, il se plaignait toujours et à tout venant. Tantôt c'étaient des maux de gorge et tantôt des chats, enrouements passagers qui ne cèdent
t>7^2 LES PKTITS MYSTKUKS
(ju'à des hem! hem! répètes. Il passait sa vk' au sein (les gargarismes et des tisanes, aussi Tavions-nous surnommé Arfjan, ou le Dèrivis imayinaire,
« Et à propos d'ex-artistes de l'Opéra , j'en ^ntif 'vois deux (pii ont quitté leur villa des Thèmes pour venir fraterniser avec leurs anciens camarades. Apercevez-vous, là-bas, le couple Alexis Dupont? M. X\vxis Dupont est né enfant de chœur; enfant de chœur il a vécu, et il mourra enfant de chœur. En attendant, il vit grassement de ses rentes, à quelques portées de fusil du faubourg du Roule. Le suffrage de ses concitoyens l'a surchargé d'honneurs. 11 est membre du conseil municipal de la commune, commandant de la garde nationale, marguillier de la paroisse et bien d'autres encore. Les dimanches et jours de fêtes, il redevient enfant de cha^u' comme devant, et il chante les louanges du Seigneur avec cette voix blanche que vous lui connaissez. — Sa femme, madame Dupont, est dame de charité, couronne des rosières et déiiioi>tre la cacJiucha, en cinq leçons, aux jeunes demoiselles à marier de la haute société. — Vous n'avez pas oublié, j'aime à le croire, que ce fut madame Dupont qui enseigna \epas styrieii à madame Pouch-Lafarge, alors Marie Capelle.
« La sa'ur de madame Dupont , mademoiselle Noblet, Vit tout à fait retirée du monde et de l'Opéra; elle porte le deuU d'un général, pair de France ^^t comte de l'Empire , M. de Claparède. D'aucuns
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prétendent qu'elle. le portera treize mois, en sa qualité de veuve légitime. Ce mystère n'a jamais été parfaitement éclairci. On sait seulement que l'honorable défunt ressentait pour mademoiselle Noblet une affeetion sérieuse et profonde, à ce point qu'il n'appuya, dit-on, de son vote au Luxembourg la loi sur les fortifications , qu'à la condition expresse , acceptée par le ministre de l'intérieur, du rengagement de mademoiselle Noblet.
« Et tandis que ces dames se reposent tranquillement sur leurs lauriers, que fait madame Damoreau, et où est donc madame Damoreau, ce flexible et poétique gosier qui fut, durant des années, l'honneur et la gloire de l'Académie royale de musique? Hélas! madame Damoreau parcourt le monde, et même le nouveau monde. Les Athéniens de Paris se sont lassés d'entendre chanter juste.
« On reproche souvent aux chanteurs et aux chanteuses l'exagération de leurs appointements; c'est un tort. On ne considère pas assez combien leur carrière est souvent courte et promptement brisée. C'est surtout d'un chanteur que l'on peut dire : « Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus. » Vous souvenez-vous des débuts de deux toutes jeunes fdles, sur lesquelles l'Opéra fondait à juste titre de grandes espérances? Que sont devenues, à cette heure, mesdemoiselles Dolorès Nau, et Marie Flécheux? Mademoiselle Nau, dont les moyens se sont sensiblement
27i !.KS PETITS MYSTÈRES DE E OPÉHA.
altérés, n'est plus à l'Opéra et n'est pas encore à i'O péra-Comique. Mademoiselle Flécheux est morte (l« lij poitrine. C'est une victime de la musique infernale de M. Meyerbeer; c'est son rôle de début qui Ta tuée, — le rôle d'Alice, dans lequel elle avait mis toute sa passion, toute son intelligence et toute son énergie. j>
— Lclia, (lit une voix que je reconnus pour être celle de M. Desplaces, le régisseur de la danse, Lélia, vous allez mancjuer votre entrée.
— C'est pourtant vrai, s'écria-t-elle, j'allais manquer mon entrée! Par la Guimardî c'eut été drôle.
Et s'adressant au régisseiu* avec un sourire que le baron eût payé bien cber :
— Pi're Desplaces, dit-elle, bomme trois fois estimable, soyez béni ; vous m'épargnez une grosse amende et une fière bordée de sifflets. Je vous embrasserai pour vos étrennes.
Tout aussitôt elle tendit, l'un après l'autre, ses deux pieds mignons à une manière de femme de
27(i LES PETITS MYSTERES
chambre qui avait les allures vives et les façons dégagées (l'une soubrette de Marivaux. Celle-ci, avec une dextérité et une légèreté de main qui attestaient une longue habitude, enduisit d'une couche de craie la semelle des chaussons de sa maîtresse. Cette opération terminée, Lélia s'abandonna aux soins d'un machiniste qui assujettit un très-grand û\ de fer dans un anneau fixé solidement à la taille de ma danseuse, et que dissimulaient, autant que possible, les plis flottants de sa tunique lamée d'or. Le fd de fer se perdait dans les frises. A un signal donné par M. Contant, je vis, non sans un certain efli'oi, Lélia prendre son vol; mais elle me rassura d'un signe de la main. Arrivée à une hauteur de dix mètres environ, les hommes du cintre changèrent leur manœuvre; le vol cessa d'être vertical et devint horizontal. Lélia exécuta donc son entrée sur la scène comme si elle fût descendue directement des nuages. A peine eutelle touché la terre, ou pour mieux dire le plancher, qu'elle se débarrassa fort adroitement de son fd protecteur et dansa, sans désemparer, un de ces jolis pas qu'elle danse si bien. Lorsqu'elle eut achevé sa dernière pirouette, une trappe s'ouvrit et elle s'y abîma comme un feu follet. Deux minutes après, elle avait repris sa place à mes côtés, un peu essoufflée, il est vrai, mais toute prête à recommencer son divertissant bavardage.
— Le hasard, me dit-elle, a rassemblé ce soir