SCENE PREMIERE
CLARICE
Est-ce que tu ne sais pas ce que c'est que l'amour?
LÉON
L'Amour? si fait : Cupidon, fils de Vénus, c'est do la mythologie ; on le voit partout, en plâtre, en marbre, en sucre même... Je l'ai croqué vingt fois, l'Amour.
CLARICE, avec malice.
Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela! Je parle de l'amour... un sentiment que l'on éprouve... là... Tun comm.e l'autre et l'un pour l'autre... On dirait que tu ne comprends pas... Ah çà! on ne vous apprend donc rien au collège?
LÉON
On nous apprend le latin, le grec, les mathématiques.
CLARICE
Comme nous, au pensionnat : l'orthographe, le dessin, l'anglais, la musique... et de l'amour, pas un mot.
LÉON
C'est peut-être pour la rentrée en classe... Il me semble, en effet, que cela doit faire partie des talents d'agrément. J'en parlerai à mes professeurs.
CLARICE
Oh! là-dessus, moi, depuis hier, j'en sais autant qu'eux. Tiens, lis cette lettre :
Elle la lui donne.
LÉON, lisant.
« Mademoiselle, je tremble en vous écrivant; mais il » faut que je parle : le silence me tuerait; je vous aime » comme on aime la vie, le bonheur, Dieu lui-même; en un » mot, je vous aime d'amour, et le feu que vos charmes ont » allumé dans mon cœur ne s'éteindra jamais, jamais! » Hélas! où me conduira cet amour? à la félicité, si vous le » partagez, au désespoir, s'il me faut renoncer à vous. »
CLARICE, reprenant la lettre.
Hein! c'est gentil, cela?
LÉON
Oui; mais Clarice, qui donc t'a adressé cette lettre?
CLARICE *. Elle lit l'antre.
Un instant, voici la réponse. (eUo lu) : « Monsieur, votre » lettre a été surprise entre mes mains, et l'on me fait un » crime de l'avoir reçue; un crime! pourquoi? Aimer c'est » si naturel; être aimée, c'est si doux!... Mais tout est er- » pliqué : on veut me marier à un autre, et je résisterai... » Comptez-y bien .. Ne venez plus, on vous éconduirait; » mais ne perdez pas courage. . Soyons unis par la pensée; » attendons, espérons, la providence des cœurs sincères » nous protégera, elle nous sauvera,
» Signé : Glarice. »
LÉON
Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!
CLAKICE.
Pu'aa-iu, Léon?
LÉON
Cousine, je ne t*aime plus.
CLARICE
Pourquoi donc cela, monsieur?
LÉON
Vous me le demandez, mademoiselle! vous qui avez écrit de pareilles choses à...
CLARICE
Moi!... je n'ai écrit à personne.
LÉON
Et ce billet... signé : ClarJce.
CLARICE
Clarice est mon nom; mais la signature est de grand'mère et marraine, qui m'a gratitiée de ces trois gracieuses syllabes, le jour où l'on m'a baptisée.
LÉON
Quoi! grand'mère? à son âge...
A l'âge qu'elle avait en 1813 ou 1816... Oh! depuis hier, j'ai saisi bien des secrets... Ecoute, il y a dans le boudoir
• Léon, Clarice.