‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 276 sur 395 · EUROPE · texte numérisé non relu

EUROPE

Un jour Cypris envoya un songe flatteur a Europe ; c'était la troisième partie de la nuit , aux approches de l'aurore , quand un sommeil plus doux que le miel s'appesantit sur les paupières, délasse les membres fatigués, enchaîne les yeux par un doux lien et que la foule des songes véridiques vient repaître l'esprit. Alors Europe (3), fille de Phénix et vierge encore, dormait dans la partie la plus élevée du palais. Elle crut voir en songe deux parties du monde se combattre à son sujet : c'était l'Asie et la terre située vis-à-vis. Elles avaient la forme de la femme; rune»paraissait étrangère, l'autre semblait être indigène et réclamait Europe comme sa fille, disant qu'elle l'avait enfantée, qu'elle l'avait élevée soigneusement. Celle-là entraînait avec ses bras vigoureux la jeune princesse, qui ne faisait aucune résistance; elle disait que les destins et Jupiter OEgiochus lui avaient promis Europe. La jeune vierge s'élance de sa couche superbe, toute tremblante de crainte et le cœur ému. Ce songe lui paraît véritable ; elle reste longtemps assise et en sillence , car elle a encore ces deux femmes devant les yeux. A la fin, elle élève la voix et dit :

« Quel est celui des dieux qui m'a envoyé celte apparition? Au milieu des douceurs du sommeil, quels songes viennent de troubler mes esprils? Quelle est celte étrangère que j'ai vue pendant que je dormais ? Combien élail vif l'amour que mon cœur a éprouvé pour elle ! avec quelle tendresse elle m'a accueillie! avec quelle bienveillance elle me regardait comme sa propre fille! Puissent les immortels me rendre ce songe favorable ! »

Après avoir ainsi parlé , elle se lève; elle va chercher ses douces compagnes, jeunes comme elle, chères à son cœur et de noble origine; ses compagnes , qui partageaient constamment ses jeux , soit qu'elle formât des danses légères, soit qu'elle baignât son beau corps dans les eaux de l'Anaurus, soit qu'au milieu des prés

MOSCIIUS.

elle cueillll des lis odorans. Soudain elle» apparaissent à sa voix, chacune tient en sa main une corbeille pour y déposer des fleurs ; elles vont dans les prés, sur les bords de la mer, où elles se réunissaient d'ordinaire, invitées par la beauté des roses et par le bruit des flots. Quant à Europe, elle portait une corbeille d'or, admirable et merveilleux ouvrage de Vulcain : ce dieu en avait fait présent à Lylie (4) lorsqu'elle partagea la couche de Neptune. Lybie la céda ensuite à la belle Théléphacrsa , qui était issue de son sang. Théléphacrsa légua ce don précieux à la jeune Europe sa fille. Travaillé avec un art infini , l'or présentait plusieurs objets brillons. Io (5), fille d'inachus, y était gravée sous la forme d'une génisse et ne conservait plus rien des Irait» de la femme. D'un pied rapide elle fendait les ondes salées et paraissait nager, les flots de la mer étaient d'un sombre azur. Deux hommes étaient là sur la rive escarpée et contemplaient celle génisse traversant les (lois. Là aussi élait Jupiter , qui de sa main divine la caressait doucement et la transformait en femme sur le rivage du Nil aux sept bouches. Les eaux du fleuve étaient figurées en argent , la génisse en airain cl Jupiter en or. Le dehors de la corbeille présentait Mercure ; prés de lui était étendu Argus (6) aux yeux toujours ouverts : de son sang pourpré naissait un oiseau lout glorieux de ses couleurs variées et brillantes ; les plumes de sa queue, pompeusement déployées, ressemblaient aux voiles d'un vaisseau léger et couvraient le bord extérieur de la riche corbeille donnée à Europe.

Dès que les jeunes suivantes furent arrivées dan» les prairies émaillées , elles se mirent à folâtrer chacune avec les fleurs qui lui plaisaient le plus. Celle-ci cueille le narcisse odorant , celle-là l'hyacinthe, l'autre la violette, une aulre le serpolet, et la terre est jonchée des dépouilles éclatanles des prairies. Plusieurs se livrent de doux combats pour couper la chevelure parfumée du souci doré. Europe , environnée de ses compagnes, cueillait la rose vermeille et semblait Vénus au milieu des Grâces. Elle ne devait pas toutefois s'amuser longtemps encore à cueillir des fleurs ni conserver inlnclc la ceinture virginale, car à peine Jupiter l'outil aperçue que son cœur fui soudain blessé et vaincu par les traits rapides de Vénus , qui .hcuIo peut donipler le maître des dieux lui-

même. Et en effet, voulant éviter la colère de la jalouse Junon et surprendre 16 jeune cœur de la belle Europe, il voila le dieu, changea de forme et se transforma en taureau. Il n'était point semblable au laureau que l'on nourrit dans les élables, ou qui trace un sillon en traînant la charrue recourbée, ou qui palt dans les prairies, ou qui , sous le joug, traîne péniblement un lourd chariot : tout son corps était d'un jaune rembruni, un cercle argenté brillait au milieu de son front; ses yeux, d'un bleu naissant, étincelaient.dc désir; deux cornes également recourbées s'élevaient sur sa tète et formaient un croissant pareil à celui de la lune. Ainsi transformé, Jupiter se rendit dans la prairie , el sa présence n'effraja pas les vierges timides -, toutes voulaient s'approcher el toucher cet aimable taureau ; la divine odeur qu'il exhalait au loin surpassait môme les plus doux parfums de la prairie. 11 s'arrête devant la chaste Europe , lui lèche le cou et lui prodigue ses caresses. Elle de son côté le flattait, puis avec ses mains délicates essuyait l'écume de son munie el lui donnait quelques baisers. Il mugit alors doucement : vous eussiez cru entendre les sons harmonieux d'une flûte mygdonienne; fléchissant ensuite les genoux devant Europe , il la regardait en repliant sa tête el lui offrait son large dos. La princesse dit à ses jeunes compagnes , dont les cheveux flottaient en longues tresses : « Approchez, mes chères compagnes , asseyons-nous et folâtrons sur ce taureau, car ainsi couché il nous recevra toutes ensemble comme un navire. 11 est d'un aspect doux et agréable, el ne ressemble en rien aux autres taureaux; il est animé, aussi bien que l'homme , d'un esprit raisonnable , il ne lui manque que la parole. » A ces mots, elle s'assied sur lui en riant. Ses compagnes se disposaient à l'imiter; mais le taureau s'élance, emporle l'objet de ses désirs el arrive bientôt vers la mer. Europe se tournant vers ses chères compagnes, les appelle et leur tend les bras, mais elles ne peuvent l'atteindre. Lui , il se précipite dans la mer, s'éloigne avec la rapidité d'un dauphin et marche d'un pied sec sur les vastes flots. A son approche la mer devient calme , et toul autour les baleines bondissent devant le maître des dieux. Le dauphin, joyeux , plonge dans les profondeurs des vagues ; toutes les Néréides sortent de leurs grottes , et assises sur le dos des monstres marins , elles défilent

IDYLLKS.

en ordre. Neptune lui-même si bruyant sur les mers , aplanit les flots et guide son frère dans sa course à travers les plaines de l'Océan. Autour de lui se rassemblent les Triions, habilans des vasles abîmes, qui, avec leurs conques recourbées, font au loin retentir le chant nuptial. Europe, assise sur le divin taureau , se tient d'une main à l'une de se» cornes majestueuses, de l'autre abaisse les plis ondoj ans de sa robe de pourpre, en sorte que l'extrémité en est mouillée par l'onde blanchissante. Son large voile, enflé par les vents, se gonfle sur ses épaules comme une voile de navire et soulève doucement la jeune vierge. Elle était éloignée déjà des bords de la patrie; les rivages battus des flots, les hautes montagnes eurent bientôt entièrement disparu ; elle ne découvrait en haut que l'immensité des cieux , en bas que l'immensité des mers ; promenant alors ses regards alentour, elle laisseéchapper ces mots : « Où me portes-tu, divin taureau? qui es-tu? comment peux-tu fendre les flots avec les pieds pesans et ne pas craindre la mer. Les navires voguent légèrement sur l'onde , mais les taureaux craignent de s'exposer sur la plaine liquide. Quelle douce boisson, quelle nourriture peux-tu trouver ici ? seraistu quelque divinité? Mais alors pourquoi faistu des choses mcsséanles à un dieu ? Les dauphins ne marchent pas sur la terre, ni les taureaux sur les ondes ; toi , tu cours également sur la terre et sur les flots; les pieds te servent de rames. Peut-être si lu t'élevais dans l'air azuré, planerais-tu comme un oiseau léger? Hélas ! infortunée que je suis ! j'ai abandonné le palais de mon père, j'ai suivi ce taureau, et par une étrange navigation , j'erre seule à travers les ondes. Mais, ô Neptune ! loi qui règnes sur les flots blanchissons, deviens-moi favorable; j'espère connaître enfin celui qui dirige ma course, car ce n'est point sans le secours d'une divinité que je traverse ainsi ces roules humides. »

Elle dit. Le taureau majestueux lui répond en ces termes: « Courage, jeune vierge, ne redoute pas les flots de la mer. Je suis Jupiter lui-même , bien que je semble être un taureau ; je puis prendre toutes les formes que je veux : l'amour dont je brûle pour toi m'a seul engagé à parcourir une aussi vaste étendue de mer sous une telle apparence. Crète bientôt va l'accueillir, elle qui éleva mon enfance ; nous y célébrerons Ion hyménée; tu auras de moi des

fils fameux qui tous régneront sur les peuples. »

Il achève, et tout se fait ainsi qu'il a dit. L'île de Crète apparaît déjà , et Jupiter a repris sa forme première; il délie la ceinture de la chaste Europe , et les Heures préparent son lit nuptial. La jeune vierge, devenue épouse de Jupiter, lui donna des enfans et connut la maternité.

KPITAPHi: DP. MON (1).

Soupirez tristement avec moi , sombres vallons, flots dorions; et vous, fleuves, pleurez l'aimable Bion. Pleurez avec moi, plantes, cl vous , bois épais ; vous, fleurs , expirez sur vos liges languissantes. Maintenant, ô roses! ô anémones ! parez- vous d'un rouge plus sombre. Maintenant , hyacinthe , murmure tes tristes lettres , et plus que jamais imprime sur les feuilles : « Hélas ! hélas ! (2) » Un doux chantre est mort.

Commencez le chant funèbre, commencez, Muses siciliennes.

Rossignols, qui pleurez sous l'épais feuillage, annoncez aux ondes de la sicilienne Aréthusc (3) que le pasteur Bion n'est plus , qu'avec lui ont péri les chants mélodieux et la Muse dorienne.

Commencez le chant funèbre , commencez , Muses siciliennes.

Cygnes du Strymon (4), gémissez lamentablement sur vos ondes, cl, d'une voix plaintive, chantez un air lugubre pareil à ceux où Bion luttait d'harmonie avec vous. Dites aux fillesd'OEagre (5), dites à toutes les Nymphes de la Thrace (6) : « L'Orphée dorien n'est plus ! »

Commencez le chant funèbre, commencez, Muses siciliennes.

Ce berger , cher aux troupeaux , ne chante plus assis sous ces chênes solitaires , mais , chez Pluton , il entonne un air funèbre. Nos coteaux sont muets , nos génisses errent en mugissant près des taureaux et refusent de paître.

Commencez le chant funèbre, commencez, Muscs siciliennes.

Phébus lui-même, ô Bion! a versé des larmes sur ta mort prématurée; les Satyres en pleurs , les Pryapes (7) en deuil , les Faunes

:m MOS

désolé» regrettent le» doux chants ; les Nymphes des fontaine» gémissent dans les bois, el leurs eaux se changent en larmes. Echo soupire au milieu des rochers : condamnée au silence , elle n'imitera plus les accens de la voix mélodieuse. A la inorl, les arbres se sont dépouillés de leurs fruits, el toutes les (leurs se sont fanées. Nos brebis ne donnent plus de lait , nos ruches plus de nectar; le miel a péri de douleur dans la cire ; aussi , puisque ton doux miel est perdu pour nous , qu'est-il besoin d'en recueillir un autre ?

Commencez le chanl funèbre , commencez , Muse» siciliennes.

Le dauphin ne pleura jamais tant sur le» rives de la mer-, jamais le rossignol ne soupira (anl sur un arbre isolé ; jamais l'hirondelle ne gémit autant sur les hautes montagnes; jamais Céyx, pleurant Alcyon, ne fut plu» abattue par la douleur.

Commencez le chanl fanèbre , commencez , Muses siciliennes.

Jamais Cerylus (8) ne chanta si languissammenl sur les flots azurés; jamais dans les vallées orientales, l'oiseau de Memnon volant autour de la tombe du fils de l'Aurore (9) ne gémit autant que Ton a gémi sur le trépas de Hion.

Commencez le chant funèbre, commencez, Muse» siciliennes.

Les rossignols cl toutes les hirondelles , qu'il charmait autrefois et dont il façonnait le ramage , perchés sur de» branches d'arbres , confondent leurs gémissemens que répètent les autres oiseaux. Vous aussi, colombes, manifestez votre deuil.

Commencez le chant funèlre , commencez , Muses siciliennes.

El qui fera jamais résonner la flûte , aimable berger ? qui donc approchera sa bouche de tes chalumeaux ? qui donc sera si téméraire ? car ils respirent encore tes lèvres el Ion haleine. Écho même, sur ces chalumeaux, recueille avidemmenl tes derniers sons ( 1 0). Je l'offre au dieu Pan , (a flûte harmonieuse ; peut-être n'oscral-il en approcher ses lèvres, dans la crainte de ne mériter que le second prix après loi.

Commencez léchant funèbre, commencez.

Muse» siciliennes.

Page 1