COU TIU S
nant in parole , lui dit du ton le plu» tondre : « Peut-être as-tu entendu parler d'une ville qu'on nomme Ilion , située sur les confins de la Phrygic et dont les murs sont l'ouvrage de Neptune et d'Apollon : peut-être aussi sais-tu qu'un prince fortuné, dont l'origine remonte au puissant fils de Saturne, règne en ces lieux. C'est de ce grand roi que je suis issu , et je clierchc en me signalant à suivre l'exemple de mes illustres aïeux. Sache que je suis fils du riche Priam. Je descends de Dardanus qui fut engendré par Jupiter. Souvent les dieux ont quitté l'Olympe pour venir habiter parmi les hommes : tout immortels qu'ils sont , ils ont plus d'une fois supporté la servitude. C'est ainsi qu'on vit jadis Apollon et Neptune occupés à construire les murs de Troie , dont les fondemens sont inébranlables. Pour moi , princesse, j'ai été établi juge entre des immortelles-, deux d'entre elles ont été courroucées de l'arrêt par lequel j'ai adjugé le prix de la beauté à Vénus, qui m'a promis en récompense une épouse charmante. Hélène est son nom et la déesse est sa sœur. C'est pour elle que j'ai bravé les flots et que je viens ici serrer des nœuds que Cylhéréc elle-même m'ordonne do former. Ne me rebute point et ne dédaigne pas mon amour. Je ne t'en dirai pas davantage; et que pourrais-ajouter à tout ce que je viens de l'apprendre ? Tu sais que Ménélas est d'un sang qui souffre patiemment une injure. Il n'est point a Argos de femme aussi titnide que lui. Malgré la faiblesse naturelle à leur sexe, elles ont quelque chose de mâle qui les exclut du rang de femmes. »
Tandis que Paris prononçait ces derniers mots , Hélène tenait fixés contre terre ses beaux yeux humides d'amour, et ne sachant comment rompre le silence , elle ne répondait rien. Elle sortit enfin du ravissement où elle était plongée : » Ces murs, dit-elle, où tu reçus la vie et qu'ont bûlis les mains divines de Neptune et d'Apollon , j'ai souhaité sincèrement de les voir; j'ai désiré de parcourir les lieux solitaires qui retentirent des chants harmonieux d'Apollon devenu berger , et ces pâturages où , selon l'arrêt rendu par les autres dieux, il conduisit plus d'une fois ses bœufs. C'en est fait, parlons et conduismoi à Troie : je consens à t'y suivre , puisque la déesse des Amours le veut ainsi. Je crains peu la fureur de Ménélas lorsqu'il apprendra que je me suis réfugiée dans llion. >» C'est ainsi que
celle beauté s'engageait à Pflris. Le soleil, ayant achevé sa course, fit place à la nuit , qui suspendit les travaux des humains. Le lendemain, l'Aurore, en se levant, chassa par degrés le sommeil. Lorsqu'elle l'eut rendu plus léger , elle ouvrit les deux portes par où sortent les songes. 11 en est une d'où viennent ces visions brillantes qui montrent la vérité aux humains et de laquelle on entend retentir la voix des dieux qui ne trompe jamais; l'autre donne passage à la séduction qui nourrit l'esprit de vains fantômes. C'est à celte heure que Pâris conduisait Hélène sur ses vaisseaux, qui devaient l'éloigner des bords de Sparle. Ce fils de Priam, enhardi par les promesses de Cythérée , amenait à Troie celle qui devait y porter la désolation. Dès que l'Aurore eut vu cet enlèvement se consommer , Hermione , éperdue et rejetant son voile en arrière , fit retentir le palais de ses gémissemens. Aux cris qu'elle poussait, ses femmes accoururent. Lorsqu'elle les entendit à portée, elle leur parla ainsi : « Ne mapprendrez-vous point, mes chères compagnes, où est allée ma mère ? Elle m'abandonne et me laisse plongée dans la douleur que me cause son départ. Hier au soir je l'accompagnais encore , lorsqu'avanl de se livrer au sommeil , elle prit les clés des appartenions pour n'être point surprise en l'absence de Ménélas. » En disant ces mots, elle fondait en larmes et ses femmes s'affligeaient avec elle : elles craignaient 1 excès de son affliction et faisaient leurs efforts pour la consoler : « Princesse, lui disaient-elles, calmez votre douleur. Voire mère est sortie , mais elle ne tardera pas à revenir dès qu'elle apprendra combien elle vous fait verser de pleurs. Ne voyez-vous pas que les larmes qui coulent le long de vos belles joues en ternissent l'éclat et que tant de sanglols vont bientôt flétrir i votre beauté. Peul-èlre, votre mère, voulant aller joindre les jeunes femmes dans l'endroit où elles se rassemblent , s'csl-elle égarée dans sa roule et elle-même est-elle dans les larmes. Peut-êlre allant dans la prairie consacrée aux Heures pour y adorer ces jeunes divinités , s'eslelle arrêtée sur l'herbe encore humide de rosée ; peut-être enfin , après s'être baignée dans les eaux de l'Eurolas , a-t-clle voulu avant d'ar- • river se reposer sur les bords du fleuve. — Pour- 1 quoi inc. nattez-vous ainsi ? s'écria Hermione fondant en larmes et poussant de profonds soupirs. Ma mère connaît parfaitement les
L'ENLÈVEMENT D'HÉLÈNE
en tours de la montagne et les bord» de l'Eurolas : elle sait tous les chemins qui mènent au bosquet planté de roses et à la prairie. L'astre du jour s'est couché et ma mère n'a point paru; sans doute elle a passé la nuit sur quelque rocher. Le soleil a recommencé sa carrière et elle ne revient point. Hèlas ! ma mère, en quels lieux êtes- vous donc? Sur quelle montagne portez-vous vospaserrans ? Quelque bête réroce vous aura surprise et vous aura dévorée. Mais que dis-je? Les monstres les plus farouches n'oseraient se désaltérer dans le sang du puissant maître des dieux. Peut-être qu'en roulant du haut de quelque précipice , votre corps horriblement meurtri sera resté suspendu à quelques broussailles qui se seront trouvées sur son passage -, mais j'ai parcouru la forêt , il n'y a pas un arbre , pas une feuille que je n'aie considérée attentivement , et je n'ai trouvé aucune de vos traces. Ce ne sont pas les bois que j'accuse de mon malheur, et je ne crains pas davantage les eaux sacrées de l'Eurolas. Serait-il possible qu'elles fussent assez calmes pour vous retenir au fond submergée, sans vous porter de temps en temps à la surface? Les fleuves ainsi que les mers sont peuplés de Nayades qui ne font point de mal aux femmes qui vont les visiter. » C'est ainsi qu'llermione exhalait sa douleur : elle étendit sa tête sur son chevet et s'abandonna de nouveau au sommeil, dieu consolateur et digne compagnon de la mort. S'ils ont une même origine, ne doiventils pas aussi avoir toutes choses communes et produire les mêmes effets ? C'est ce qu'éprouvent souvent les femmes qui sont accablées du poids de leur affliction et qui s'en soulagent en
dormant. Bientôt Hcrmione , trompée par ses songes , crut avoir sa mère devant les yeux ; dans l'étonnement que lui causa cette vision , elle s'écria du ton de la plainte : « Vous vous êtes enfuie de ce palais tandis que j'étais endormie ; vous m'y avez laissée couchée dans le lit de mon père et en proie à mon désespoir. Quels monts n'ai-je point parcourus pour vous chercher! quels coteaux n'ont pas retenti de mes cris ! Est-ce ainsi que vous m'abandonniez pour suivre des nœuds dans lesquels Vénus veut vous attirer! — Ma fille, lui répondit Hélène, aie pitié de ce que je souffre , et, quelque peine que je t'aie causée , cesse de me faire des reproches. Ce perfide étranger, envers qui nous avons exercé hier l'hospitalité , a employé la séduction pour m'cnlever. » A ces mots , Hcrmione se leva en sursaut , et ne voyant plus sa mère , elle jeta des cris affreux : « En fans de l'air , dit-elle , oiseaux qui franchissez l'espace avec tant de rapidité , allez en Crète , et dites à Ménélas qu'un homme sans foi est arrivé à Sparte et qu'il a souillé la gloire de sa maison.» En disant ces mots , elle s'inondait de larmes , elle errait çà et là dans l'espoir de rencontrer sa mère; mais c'était en vain.
Cependant Pâris , ayant traversé les villes des Ciconiens et passé le détroit auquel Hellé donna son nom, avait conduit son amante dans les ports phrygiens. Cassandre, voyant du haut des tours d'Hion la nouvelle conquête de son frère , s'arrachait les cheveux et déchirait son voile tissu d'or. Troie ouvrit enfin ses superbes portes et reçut dans ses murs l'auteur de sa ruine.