TRADUIT PAR J.-F. GRÉGOIRE ET F.-Z. COLLOMBET
PRÉFACE
Les critique» «ont partagés sur l'histoire de Héro et de Léandre. Ceux-ci , avec le savant numismate Nicolas Mahudel , la relèguent au nombre des Tables , appuyés sur un passage de Strabon qui semble prouver l'impossibilité du trajet réitéré de Léandre. Ceux-là, avec la Nauze, jugent son authenticité bien démontrée par une ancienne tradition , par des médailles abydicnncs qui nous représentent un nageur au milieu des flots , par de nombreux témoignages d'auteurs grecs et latins.
Pour nous, si notre sentiment pouvait être de quelque poids en cette matière, nous croirions volontiers à une chose que les faits établissent assez bien, et qui n'est pas invraisemblable , puisqu'elle s'est reproduite de nos jours, comme on le verra bientôt. Quoi qu'il en soit, du reste, nous rapporterons ici quelques-unes des autorités qui peuvent prouver l'existence de Héro et de Léandre, et en même temps venir à l'appui du récit de Musée.
Ovide rappelle plusieurs fois dans ses vers l'histoire tragique des rives de Sestos. Ainsi , voulant dire que ce n'est pas toujours par amour que l'on remplit un engagement amoureux, il s'exprime en ces termes : « Tu aurais souvent pu, ô Léandre! le priver de ton |amie; tu passais le détroit pour qu'elle connût ton courage. » Rappelant ailleurs le dernier trajet où périt Léandre : « Plus d'une fois, dit-il, le jeune amant de Héro avait passé les ondes à la nage, et il les aurait encore passées cette dernière fois , mais sa route était ténébreuse. » Le même poêle comparant ailleurs la largeur de l'Euxin, aux bords duquel il était exilé, avec le canal étroit de l'Hellesponl : « Léandre dit-il ,
! si tu avais eu jadis une pareille mer à traverser, l on ne pourrait pas accuser un petit détroit d'aj voir été la cause de la mort. »
Virgile était contemporain d'Ovide : or, on ne peut douter qu'il n'ait eu Léandre en vue , quand il a dit dans ses Géorgiquea, 111, 258 :
Que n'ose un jeune amant qu'un feu brûlant dévore ! | L'insensé, pour jouir de l'objet qu'il adore, La nuit, au bruit des vents, aux lueurs de l'éclair, Seul traverse à la nage une orageuse mer ; Il n'entend ni les cieux qui grondent sur sa tète. Ni le bruit des rocliers battus par la tempête, Ni ses tristes parens de douleur éperdus, Ni son amante, hélas! qui meurt s'il ne vit plus.
Strabon , qui donna des ouvrages de géographie presque dans le même temps que Virgile cl Ovide se distinguaient par leurs poésies, I Strabon , dans la description de Sestos et d'A- | bj dos , fait une mention expresse de la tour de Héro. Un monument public tel que celui-là , qui portait alors le nom de Héro, est, ce me semble, une grande preuve de la vérité de l'histoire qu'on en racontait.
Pomponius Mêla, autre géographe, de la même époque à peu près, dit qu'Abydos était «célèbre par un commerce amoureux, qui avait autrefois éclaté. » Celte seule expression , autrefois , fait assez sentir qu'on ne regardait point, dans ces premiers temps, comme un conte fait à plaisir l'histoire de Héro el Léandre.
Lucain dit , en parlant de César qui s'embarque sur l'Hellesponl : « Il voit les gorges thréiciennes, et celle côte fameuse par l'amour, et
i la tour de Héro sur un fatal rivage. » Silius Italiens parle du détroit de Léandre dans l'Hcl-
I lesponl , qui vit mille vaisseaux du roi Xcrccs;
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et Stalius, de la prêtresse de Sestos qui , pleine d'anxiété, regardait continuellement de sa tour.
Martial a fait de Léandre le sujet de deux épigrammes, dont Tune a été souvent traduite ou imitée en vers français.
Les auteurs de Y Anthologie n'ont point oublié un sujet si convenable à leur genre d'écrire. On voit parmi eux Antipater de Macédoine , s'écrier en parlant des naufrages arrivés dans l'Hellespont : « Malheureuse Héro, et loi, infortuné Déimaque, vous perdlles dans ce trajet de peu de stades, l'une un époux, et l'autre une épouse chérie, »
A tous ces témoignages on peut joindre encore l'autorité des anciennes médailles ; on en trouve un grand nombre avec des revers, où se lisent les noms de Héro et de Léandre , et où l'on voit Léandre, précédé d'un amour, qui porte le flambeau à la main, nager vers Héro, qui est au sommet d'une tour.
Sans nous arrêter plus longtemps à une discussion inutile, venons à quelque chose de plus agréable et de plus piquant, au poème de Musée, sur les amours de Héro cl de Léandre.
Le nom de Musée a été commun à plusieurs grands hommes de la Grèce , poètes , historiens, philosophes. Celui-ci est appelé dans les manuscrits : Musée le Grammairien. Il semble avoir été inconnu , aussi bien que son ouvrage , a tout ce qu'il y a d'anciens scholiaste*, et plusieurs de ses passages paraissent empruntés des Dionysiaques de Nonnus de Panopolis : « Les opinions, dit Schoell, varient beaucoup sur l'antiquité de son poème. Jules-César Scaliger croyait qu'il était de l'ancien Musée l'Athénien, et par conséquent antérieur à la poésie ionienne. Sans doute celle petite épopée est digne de la haute antiquité, sous le rapport de la fable et de la diction , mais en même temps, elle porte des traces évidentes d'une origine moderne, tant dans la teinte sentimentale, par laquelle l'auteur a su adoucir la manière peu délicate dont les anciens traitaient l'amour physique, que dans quelques images. Croit-on par exemple qu'un poète du temps d'Homère aurait dit : « Les anciens assuraient faussement qu'il n'y avait que trois Grâces-, l'œil de Héro pétille de cent grâces quand elle sourit. » Aussi l'opinion de Scaliger a-l-elle été rejelée par son fils Joseph et par tous les critiques postérieurs. Quelques-uns d'enlre eux ont môme placé ce poème dans le XII' ou XIII» siècle, parce que la pre-
mière mention et la seule en est faite par Tzelzès , qui en parle dans ses Chiliades. Toutefois la pureté du langage el le goût qui distinguent l'ouvrage de Musée, ne permettent pas de le croire si moderne. Aussi plusieurs savans ont assez bien prouvé qu'Achille* Tatius el Arislénète l'ont eu sous les yeux. L'époque précise où ces deux romanciers ont vécu est incertaine, mais nous dirons plus tard par quels motifs on pense que le premier n'est au moins pas antérieur au V» siècle, et qu'Aristénètc est de la fin du même siècle. M. G. Hermann, à Leipzick, dans les observations sur les changemens qu'à éprouvés l'hexamètre grec, a fait voir que le poème de Héro et Léandre est postérieur aux Dionysiaques de Nonnus. En combinant ces différente* données, on paraît fixer l'époque de ce même poème entre les années 430 et 480 après Jésus-Christ. Une circonstance vient à l'appui de ce calcul. Tous le* manuscrits donnent à l'auteur du poème en question le titre de Grammairien; or, parmi les lettres de Procope de Gaza, il y en a une qui s'adresse A un Musée; a la vérité, l'inscription ne le qualifie pas de grammairien, mais à en juger par son contenu , cette lettre devait être destinée à un philosophe.
Celte lettre , que Schoell ne donne pas, nous semble trouver ici sa placo naturelle-, nous avons essayé de la traduire avec une scrupuleuse fidélité.
« A Musée.
» Le très-docte Pallas est venu me remet Ire (a lettre toute d'or. S'il m'eût apporté les richesses de Crésus, je ne l'eusse pas regardé d'un œil aussi favorable. Les uns se glorifient d'une chose , le* autres d'une autre : le Lydien de son or, le Spartiate de sa pique , Arion de* corde* de son luth et de* sons qu'il en lire. Pour moi, je me fais un sujet de gloire de ta présence, de tes lettres , el de tout ce que je puis avoir de toi. Nous devons donc une juste récompense au jeune homme , et nous aurions bien raison de rougir, si nous ne la lui donnions pas. Mais cette récompense, par Jupiter, ce n'e*t ni de l'or, ni des perles indiennes -, aussi bien je ne suis pas riche en ces sortes de choses, el ce n'est point pour recueillir cela que ce jeune homme est venu vers moi. Je ne possède pas l'élégance du langage, et je ne suis point fécond en productions des Muses. Les charmes de
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l'allicisme n'abondent pas chez moi ; de pareilles faveurs sont le partage des enfans nés sous un astre heureux. Mais si tu veux apprécier mon présent, quel quïl soit, je t'offre de la bienveillance et une amitié empressée , car je possède ces choses, comme dit Démosthène. Quand aux dons d'une autre nature, la fortune et les Muses en disposent à leur gré. »
On trouve encore dans le même Procope une seconde lettre à un Musée -, elle est peut-être plus significative que la première*, la voici :
« J'ai reçu ta lettre , qui m'est d'autant plus précieuse qu'ayant passé par tes mains, elle en a retiré peut-être quelque chose de poétique ; celui qui en usera, doit désormais, ce me semble , trouver en lui une intelligence plus perçante, comme Socrate lorsqu'il était assis auprès de riUissu8 où se trouvaient le temple des Muses et la retraite de Pan. Fassent les dieux que mon cher Musée puisse en touchant d'autres livres les rendre tels que j'en reçoive, à mon tour quand ils viendront à moi , une sorte d'inspiration divine. »
« 11 paratl donc', poursuit Schoell , que Musée le Grammairien a vécu du temps de Procope. On fixe l'époque de la célébrité de ce sophiste vers l'an 520. Si l'on suppose que le poème de Hèro est un ouvrage de la jeunesse de Musée, et qu'il était parvenu à un âge avancé lorsque Procope, jeune encore, lui écrivit la lettre en question , entre les années 480 et 500 peut-être, rien n'empêche de regarder le correspondant de celui-ci , comme l'auteur de notre ouvrage qui ainsi , pourrait avoir été composé avant
»Ce poème porte le litre de Ta kath' Éro kai Leandron, ce qu on ne peut traduire que par ces mots : Hèro et Léandre. Il se compost! de trois cent quarante et un hexamètres. « La Table de ce poème est ancienne, dit un de ses traducteurs : Virgile et Ovide la connaissaient, et elle porte évidemment le cachet inimitable de l'antiquité ; mais le mérite de la composition n'en appartient pas moins au poète. Méprisant l'artifice d'exciter la curiosité du lecteur, et de lui ménager des surprises , il nous fait connaître d'avance toute la marche de l'action et son dénouement. Après une description du local qui était d'autant plus nécessaire que cette localité motive la fable et amène le dénouement, nous voyons paraître pour la première fois les deux amans, au milieu de la pompe d'une fête reli-
gieuse. Le moment ne pouvait être mieux choisi, soit pour faire contraster avec la solitude dans laquelle ils devront périr, soit pour nous montrer Ilérocnlourèe d'une splendeur qui dispense le poète de nous faire son portrait. C'est une idée digne de la tragédie , de faire commencer un amour malheureux dans une solennité célébrée en l'honneur de Vénus et d'Adonis. Le dialogue plein de vivacité et de vérité qui s'établit entre Hèro et Léandre est une des beautés caractéristiques de ce poème. Les plaisirs dont ils jouissent furtivement sont pcinls avec autant de feu que de réserve, et cette preuve de goût élève Musée bien au-dessus de son siècle. Rien de plus beau que le passage successif des jouissances les plus délicieuses aux horreurs de la mort qui doit y mettre fin. L'approche de l'hiver nous la fait appréhender ; cl de même que la fête d'Adonis était le présage de leur amour, la tempête qui soulève les flots de la mer, annonce leurs malheurs. Toutes les circonstances accessoires qui remplissent de sinistres pressentimens l'âme du lecteur, sont amenées sans affectation et avec tant de vérité, qu'on les envisage comme nécessaires. La simplicité avec laquelle le poète raconte la catastrophe est digne des plus beaux siècles. »
Nous avons beaucoup abrégé ce que M. Passow dit du poème de Musée ; nous croyons que tout lecteur de goût souscrira à sa manière de juger ce poème. Il serait parfait si l'on n'y remarquait quelques lâches par lesquelles l'auteur a trahi le temps où il a vécu ; M. Passow ne veut pas les reconnaître; nous sommes fâchés de ne pas pouvoir nous accorder avec lui sur ce point. C'est beaucoup sans doute pour la gloire du Ve siècle qu'on puisse différer d'opinion sur la question de savoir s'il a péché contre le bon goût.
Ce qui ajoute encore au mérite de Musée , c'est la face nouvelle qu'il donne â l'amour jusque-là trop sensuel et trop extérieur chez les anciens; il y a déjà dans son langage quelque chose de celui des âges récens. Nous pouvons le dire à notre gloire, la véritable conquête poétique des temps modernes , c'est une sorte de spiritualisme incarné dans l'amour, un accent de vague et intime rêverie, des paroles douces et pénétrantes, une divine tristesse qui va remuer sur la lyre une corde que l'antiquité ne connut point. Malgré ses trésors de poésie a-l-elle un livre passionné, mais chaste et pur
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comme le» Méditations du chantre harmonieux Rondel (Rondellius), Paris, 1078, in-8°;el de d'Elvire? j de Kromaycr, Halle, 1721, in-8». Celle-ci,
l'une des meilleure» qui existent fut perfectionnée par Matthias Rcever, a l'aide des manus-
editions de musée. cri'8' \^S^ !737, in-8°> ™»8 l'édition |a plus
ample de Musée est celle de Jean Schrader , Peu de livres ont été plus souvent réimpri- j Lcuwarden , 1 742 , in-8°; Jean-Benoit Carpzow
més, commentés, traduits ou imilés, que le | donna d'abord le texte seul , llelmstadl , 1749, petit poème de Musée. Il parut pour la pre- i in-4", et ensuite le même texte , revu et accommière fois à Venise , chez Aide l'ancien, en grec j pagné de la traduction de Whilford , à Magde-
el en latin , in-4n, sans date, mais dans le courant de 1494. C'est le second, ou selon d'autres, le premier ouvrage grec qui soit sorti des presses de ce typographe célèbre. Les deux pages intérieures du feuillet b rj portent deux gravures en bois représentant Héro et Léandrc.
l'nc seconde édition in-4°, également sans date et sans lieu d'impression , a été soignée après 1490 par Jean Lascaris, et imprimée par Alopa à Florence , a la suite de ses Gnomœ monostichoi , le dernier et le plus rare des cinq ouvrages qu'il a imprimés en lettres capitales.
L'édition sans date et toute grecque de Gilles Gourmonl a Paris, qui est du commencement de 1/507, semble être le premier essai du caractère grec en France. L'édition de Complut, sans date encore, a probablement paru en 1514, comme le Chrysoloras sorti des mêmes presses. — Phil. Giunla imprima Musée en 1515, et 1519, à Florence : André d'Asola avait fait parattre le même ouvrage en 1517, in-8n. Les édifions très-nombreuses qui parurent ensuite, sont : de Cologne, 1517, in-4°en grec ; de Râle, 1518 , dans la collection de Froben, en grec et en laîin; de Florence, 1519, chez les Giunla; de Paris, 1538 , in-8°, chez Christ. Wechel. A cette édition , devenue rare, doivent être joints les deux opuscules suivant, donnés par le même imprimeur et dans la mêmeannéc 1538 :
Afusœi opusculum de Herone et Leandro, en latin, petit in-8"; Afusœi opusculum de amoribm J.eandri et Henis, Guill. de Mara paraphraslc, J. Valcllicomrnenlariisenarralum, petil in-8\
Henri Eslienne inséra Musée dans ses Poètes grecs, in-folio, 150C, page 419 à 427. — Us Planlin mirent également le poème de Héro et Léandrc dans un recueil de différent polit» ou- \ rages , 1572, in-12.
Dav. Parcus publia une édition de Musée en 1627, Francfort , in-4"; Gaspard Rarlhius en donna une aulre en 1038, Amberg, in-8°. A ieniienl ensuite les édilion» de Jacques du
bourg , 1775, in-8° : celle traduction avait paru à Londres , avec Bion et Moschus, en 1705 , in-4M.
L'édition deRandini, Florence, 1705, in-8°, accompagnée de la traduction de Salvini en vers italiens, est peu estimée.
La Porte du Theil a joint une traduction française en prose à l'édition qu'il a publiée en 1784, Paris, Nyon le jeune, in-12. — En 1789 et une seconde fois en 1795, J. H. Teucher fil réimprimer Musée ; les éditions de ce savant sont en général peu estimables. — Le texte , avec une traduction italienne en vers de Jérôme Pompéi , a été inséré dans le second volume des œuvres de ce savant, 1790, Vérone, in-8°, et imprimé séparément avec beaucoup de luxe par Bodoni, à Parme, in-4., puis ensuite par Renouard, Paris, 1801, in-12.
En 1793,Charles-Fréd. Hein rich donna une édilion critique du texte, avec de savantes observations, Hanovre , petil in-8. Elle est regardée à juste titre, comme la meilleure de Musée eteomme un modèle de sage précision que n'onl pas toujours connue les commentateurs allemands.
En 1796 , Gail fit imprimer Musée avec deux traductions, l'une en prose latine, l'aulre en prose française, in-4°.
En 1 797, il parut à Londres un Musée, sous ce titre : Afusœus, The loves of Hero andLeander fin english verse, with the greck lext), in-4°. de 5.3 pages avec deux frontispices : édition imprimée à un petit nombre d'exemplaires pour le traducteur G.-C. Bcdford.
En 1810, Franc. Passow publia : Musaos , T'rschrift, Veberselzung, Einleitung und Krilische Anmcrkungen; Leipzick, petit in-8°.
Enfin en 1825, God.-Henr. Schaefer a donné une nouvelle édilion du Musée de Schradc; Leipzick, Hartmann. in-8n.
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