‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 299 sur 395 · MUS · texte numérisé non relu

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lorsque Amycus venait fièrement nous annoncer ses lois , la massue d'.Hercuk* lui aurait fait oublier cl ses lois cl sa fierté. Mais hélas ! nous l'avons abandonné par mégarde, nous naviguons maintenant sans lui , cl nous aurons plu» d'une fois a gémir de son absence. »

Ainsi les Argonautes se reprochaient sans cesse une séparation dont les décrets de Jupiter étaient seuls la cause. Ils passèrent la nuit sur le rivage, et s'occupèrent d'abord du soin des blessés. On offrit ensuite un sacrifice aux immortels et on prépara le repas, après lequel, au lieu de se laisser aller nu sommeil, chacun se couronna des branches d'un laurier auquel le vaisseau était attaché. Orphée prit en main sa lyre dorée , et Iour mêlant leurs voix à ses divins accords , chantèrent ensemble les louanges du dieu qu'on révère à Thérapné '. Les venls retenaient leur haleine , le rivage était tranquille, la nature entière semblait sourire à leurs chants.

Le soleil recommençant sa carrière , éclairait le sommet des montagnes couvertes de rosée , et les bergers écartaient le doux sommeil de leurs paupières. Les Argonautes , après avoir embarqué les troupeaux qui leur étaient nécessaires, détachèrent du pied du laurier le câble du vaisseau ; cl poussés par un vent favorable , entrèrent dans le rapide détroit du Bosphore. Là des flots semblables à des montagnes, s" élèvent jusqu'aux cieux, et sont toujours prêts à fondre sur les navigateurs, qui semblent ne pouvoir échapper à la mort suspendue comme un nuage sur leurs tètes.

Cependant l'habile pilote sait se frayer une roule au milieu du danger. Ainsi les Argonautes, par l'adresse de Tiphys , avançant toujours sans accident, mais non sans frayeur, abordèrent le lendemain vis-à-vis les côtes de la Bilhynic.

Tin fils d'Agénor*, Phinée, faisait sa demeure sur ce rivage. Apollon lui avait accordé depuis longtemps le don de prévoir l'avenir ; faveur dangereuse qui devint la source de tous ses malheurs. Sans respect pour le maître des dieux , il découvrait hardiment aux mortels ses décrets sacrés. Jupiter irrité le condamna à une éternelle vieillesse, priva ses yeux de la douce lumière du jour, et voulut qu'il ne pût jamais se rassasier d'aucun mets. En vain ceux qui

' Lira toUin de Ucétléroouc, ' Roi de Mi uicie.

venaient consulter ses oracles, lui en apportaient sans cesse de nouveaux -, les Harpie» , fondant tout à coup du haut de» cieux , le» lui arrachaient de la bouche et des mains. Quelquefois pour prolonger ses tourmens en soutenant sa misérable vie, elles lui abandonnaient de légers restes , sur lesquels elles répandaient une odeur si infecte que personne n'aurait eu le courage non-seulement de s'en nourrir, mais même d'en supporter de loin la puanteur. Phinée n'eut pas plu lot entendu la voix des Argonautes et le bruit de leur débarquement qu'il comprit aussitôt qu'ils étaient les étrangers dont l'arrivée, suivant les décrets de Jupiter, devait mettre fin au plus cruel de ses maux. Semblable à un fantôme, il sort de son lit, el s'appuyant sur un bâton , il traîne en tâtonnant le long des murs ses pieds chance- Ians. Tous ses membres, épuisés par la faim et la vieillesse, tremblent à chaque pas. Son corps est sale et hideux. Une peau desséchée recouvre à peine ses os. Il arrive au seuil de sa porte et s'y assied accablé de lassitude. Aumêmciuslanl, un ténébreux vertige s'empare de ses sens ; la terre lui semble tourner sous ses pieds ; sa bouche est muelte : il perd le sentiment et reste évanoui.

Les Argonautes l'ayant aperçu s'approchent de lui , l'environnent et sont saisis d'effroi. Tout à coup de longs soupirs sortent du fond de sa poitrine '. Inspiré par un dieu, il fait entendre ces mots : « Écoutez , ô les plus braves de tous les Grecs Si c'est vous que par l'ordre cruel de son roi, Jason conduit sur le navire Argo à la conquête de la Toison d'or. Mais je n'en puis douter, c'est vous-mêmes... Fils de Latonc, dieu puissant, je te rends grâces au milieu de mes maux , rien n'échappe encore à

mon esprit pénétrant Je vous conjure donc

par Jupiter qui prolége les snpplians et punit sévèrement les cœurs impitoyables; au nom d'Apollon et de Junon , qui vous favorisent plus que toulcs les autres divinités , ayez pitié de moi , soulagez mes maux ; ne parlez pas sans avoir compassion d'un infortuné dont vous ne connaissez pas encore toute la misère. Nonseulement une impitoyable Furie m'a ravi les yeux, non-seulement je traîne une vieillesse

' Susplrans, ironque irahens a peelore rocetn.

Yirqll., M*. I-

L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES

éternelle, un tourment cent fois plus horrible encore nVaasie^c sans cesse. Des Harpies cruelles m'arrachent ma nourriture : à peine j'essaie d'apaiser la faim qui me dévore qu'elles fondent tout à coup sur moi d'un repaire invisible, d'où elles m'observent avec lantde soin, qu'il m'est aussi impossible de me dérober a leurs regards que de me cacher a moi-même. Si par hasard elles laissent devant moi quelque chose , il s'en exhale une odeur si insupportable qu'avec un cœur d'airain on ne saurait en approcher. Cependant l'affreuse nécessité de la faim l'emporte , me relient cl me force d'avaler le reste. Fils de Borée , c'est à vous qu'il est réservé de chasser d'auprès de moi ces monstres odieux. En me secourant , vous n'obligerez pas un étranger. Pliinée, que ses richesses et sa science onl rendu autrefois célèbre parmi les mortels , est fils d'Agénor, et j'obtins pour épouse votre sœur Cléopatre, lorsque je régnais sur les Thraces. »

Pbinéese tut, et les Argonautes restèrent pénétrés de la plus vive compassion. Les deux fils de Borée, encore plus louches que les autres , s'approchèrent de lui en essuyant leurs larmes -, Zèthès lui prit la main , et lui dit : « O le plus infortuné des mortels ! comment de si grands maux sonl-ils venus fondre sur vous? Sans doule vous avez excité la colère des dieux par des prédictions indiscrètes; nous brûlons du désir de vous secourir, mais nous craignons leur vengeance , toujours si terrible pour les faibles humains; et nous n'oserons chasser les Harpies, qu'après que vous nous aurez juré que notre action ne déplaira point aux immortels.

— Gesse, ô mon fils! dit le vieillard entrouvrant ses yeux privés de lumière et les tournant vers Zéthès : cesse de me tenir de semblables discours ; j'en jure par le fils de Latone, de qui j'ai reçu l'art de prévoir l'avenir, par le sort affreux qui me tourmente , par le nuage répandu sur mes yeux , par les divinités infernales (et puisse leur courroux, si je te trompe, me poursuivre encore après ma mort), non, vous n'offenserez pas les dieux en me secourant. »

Rassurés par ce 'serment, Calais et Zélhès brûlent déjà d'impatience de se signaler. L'n repas , dernière proie des Harpies , est bientôt préparé et servi devant le vieillard. Ils se placent à ses côtés, tenant en main leurs glaives ,

et attendent l'instant d'exécuter leur dessein. Phinée eut à peine touché un des mets, que ces monstres affamés , s'èlançant avec un bruit affreux du sein des nues , fondirent tout à coup sur la lable avec la rapidité des tourbillons ou des éclair». Les Argonautes poussèrent en les voyant de grands cris. Tout fui dévoré en un instant , et elles s'envolèrent au-dessus des mers aussi rapidement qu'elles étaient venues , laissant après elles une odeur insupportable.

Les fils de Boréo, que Jupiter remplit en ce moment d'une vigueur infatigable, les poursuivent avec une égale vitesse et les menacent sans cesse de leurs épées. Tels que des chiens bien dressés prêts d'atteindre A la course une biche légère , s'efforcent de la saisir en allongeant le cou ; mais la proie leur échappe, cl leurs dents résonnent inutilement ' : tels les fils de Borée touchent sans cesse les Harpies sans pouvoir les saisir. Enfin Us les atteignaient, et, contre la volonté des dieux , ils allaient les exterminer près des fies Plolées, lorsque la légère Iris, traversant les airs, arrêta leurs bras par ce discours : « Fils de Borée , respectez les Harpies , ce sont les chiens de Jupiter. Je vous jure par le Styx, redouté des dieux mêmes , qu'elles n'approcheront plus a l'avenir de la demeure de Phinée. » Calais et Zélhès ayant entendu ce serment, retournèrent vers le vaisseau, laissant le nom d'tles du Retour » à celles qu'on appelait auparavant Plolées. Iris regagna l'Olympe d'un vol rapide , et les Harpies se réfugièrent dans une caverne de l'Ile de Crète.

Cependant les Argonautes, après avoir purifié le corps du malheureux vieillard, immolèrent aux dieux des brebis choisies parmi celles qu'ils avaient enlevées des étables d' Amycus, et préparèrent un grand festin dans le palais de Phinée qui était assis avec eux et mangeait avidemment, ne sachant encore si son bonheur n'était pas un songe. Le repas achevé, ils veillèrent ensemble , en attendant le retour des fils

• '. . . . At vividus Crobor

Item hlani, jara jamque lenei, aimilitqoc tcncnU Incrcpuil roali», mon uque clusus inani eal.

VlrgU., itn. XII, 753.

Ul etnis in vacuo leporem euro gallicus anro Vidit ; cl hic proton peilibus petit, ille lalulem. Aller inhtesuro similis, jam jamque teoero Speral, et extenso slringit vestigta roslro ; Aller in anibiguo est, an ail deprensus, et iptls Morsibua eripitur, langenliaque ora relinquil.

Oviii., Metam. I, S33.

• Kn arnr MrimVirt...

APOLLONIUS

de Borée. Phinée, placé au milieu d'eux prés du foyer, leur annonçait la roule qu'ils devaient suivre pour arriver au terme de leur navigation.

« Écoulez , mes amis , ce qu'il m'est permis de vous apprendre; car Jupiter, dont j'ai déjà trop mérité le courroux par mon imprudence, me défend de vous révéler entièrement tout ce qui doit vous arriver. Ainsi ce dieu veut que les prédictions soient toujours imparfaites, afin que les mortel» ne cessent jamais d'implorer sa providence. En quittant ce rivage, vous verrez à l'extrémité du détroit , deux rochers , que jusqu'ici nul mortel n'a pu franchir. Ils sont mobiles, et se réunissent souvent pour n'en former qu'un seul. L'onde agitée s'élève alors en bouillonnant au-dessus de leurs cimes , et le rivage retentit au loin du bruit de leur choc. Suivez donc , si vous êtes sages et religieux, les conseils que je vais vous donner, et ne vous laissez point emporter à l'ardeur d'une folle jeunesse, en courant à une mort certaine. Avant de tenter le passage, vous lâcherez dans les airs une colombe-, si elle traverse heureusement , faites force de rames, sans différer un instant ; votre salut dépendra plus alors de la vigueur de vos bras que des vœux que vous pourriez adresser au ciel. Je ne vous défends pas cependant de l'implorer; mais dans ce moment , ne comptez que sur vos efforts et sur votre intrépidité. Si la colombe périt au milieu du détroit, retournez en arrière. Céder aux dieux , c'est le parti le plus sage. Votre vaisseau fùl-il de fer, ne pourrait manquer d'être brisé par le choc des rochers. Je vous le dis donc encore une fois, ne soyez pas assez imprudens pour négliger mes conseils ; et quand vous me croiriez mille fois plus odieux aux immortels que je ne suis, n'avancez pas sans lâcher auparavant une colombe.

» L'événement sera tel qu'il plaira aux dieux; mais si ayant évité la rencontre de ces rochers, vous entrez heureusement dans lePonl-Euxin, naviguez à droite le long de la Bithynie , et gardez-vous d'approcher de terre, jusqu'à ce qu'ayant passé l'embouchure du Rhébas et doublé le cap Noir , vous soyez arrivés à l'Ile Thyniade. Peu loin de là , vous aborderez dans le pays des Mariandynicns ; c'est là qu'on trouve un chemin qui descend aux enfers, et qu'on voit s'élever le promontoire Achérusias , du haut duquel tombe l'Achéron en roulant ses

flots impétueux à travers des précipices qu'ils ont creusés. Vous découvrirez ensuite les montagnes de la Paphlagonie, pays dont les habitons se vantent de descendre de Pclops , qui régna d'abord parmi eux. Sur le même rivage, un promontoire s'avance dans la mer, cl son sommet se perd dans les cieux. Les vents du nord viennent s'y briser ; il est connu sous le nom de Carambis. Assez loin de ce promon • toire, et près d'un autre plus petit , le fleuve Halys vomit son onde avec fracas. L'Iris roule ensuite ses flots moins nombreux, et verse dans la mer ses eaux pures et limpides. Au delà de son embouchure, la côte s'avance et forme un coude terminé par le cap Thémiscyre, près duquel se jette le Thermodon après avoir laversé d'immenses contrées. Là sont les champs de Doas et les (rois villes habité*» par les Amazones. Plus loin les Chalybes, les plus misérables des mortels, habitent une terre rude et sauvage, occupés sans cesse à retirer le fer de son sein ; près d'eux les Tibaréniens font paître leurs nombreux troupeaux au delà d'un promontoire consacré à Jupiter hospitalier , et les Mossynoéciens, renfermés entre des montagnes couvertes de forêts, se construisent avec arl des tours de bois appelées Mossynes , qui leur ont fait donner le nom qui les dislingue. Ce trajet achevé, vous aborderez dans une Ile déserte, après avoir chassé par quelque artifice les oiseaux importuns dont elle est infestée depuis longtemps. Deux reines des Amazones, Otrère cl Anliope, au milieu d'une expédition militaire, y tirent autrefois construire un temple de pierre en l'honneur du dieu Mars. Une affreuse tempête doit être pour vous dans celle lie la source d'un grand bonheur : c'est pourquoi mon amitié vous recommande de vous y arrêter... Mais que dis-je ? et pourquoi m'cxpoaer encore à la colère des dieux en vous révélant tout ce qui doit vous arriver ? Au delà de l'Ile , différens peuples habitent le continent. Vous trouverez successivement les Philyrcs, les Materons, la nation nombreuse des Béchires , celle des Sapires , les Byzères ; entln les belliqueux habitans de la Colchide. Naviguez toujours jusqu'à ce que vous soyez parvenus à l'extrémité la plus reculée de la mer. C'est là qu'au milieu de la Colchide , loin des campagnes de Circé et des monts Amarantes où il prend sa source, le Phase impétueux jette ses eaux dans le Pont-Euxin ; c'esl là qu'enfin vous décou-

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