ARGONAUTES. W
nant assuré. » En pariant ainsi, Tiphys dirigeait, en traversant la pleine mer , le vaisseau vers les côtes de la Bithyuie. Jason qui voulait éprouver les dispositions de ses compagnons , lui répondit avec douceur : a Tiphys , c'est en vain que lu tâches de me consoler ; j'ai commis, je le vois, une faute irréparable: il fallait, lorsque Pélias m'ordonna d'entreprendre ce funeste voyage, refuser de lui obéir et m'exposer à périr par les plus affreux tour mens, plutôt que de me voir toujours en proie à l'inquiétude, redouter tantôt les dangers de la mer et tantôt ceux qu'on court en abordant chez les barbares. La nuit même ne m'apporte aucun repos : rempli des alarmes du jour, je la passe tout entière à gémir. Telle est ma situation depuis que vous vous êtes assemblés pour me secourir. 11 est facile de parler à celui qui ne songe qu'à sa conservation : ce n'est pas ce soin qui m'occupe , je fais peu de cas de ma vie, c'est la lien no, Tiphys, c'est celle de tous mes compagnons qui m'est chère; et la crainte de ne pas vous ramener tous sains cl sauf» dans la (irèce fait seule mon tourment. »
A ce discours , les compagnons de Jason élevèrent tous ensemble la voix pour montrer leur courage et rassurer leur chef : « Mes amis, leur dit-il alors le cœur pénétré de joie et laissant éclater ses vrais sentimens, voire courage m'inspire la confiance. Oui , puisque telle est YOtrc fermeté dans les plus grands dangers , je serai désormais inaccessible à la crainte , et je traverserai sans frayeur les gouffres du Tarlare. Mais puisque nous avons franchi les rochers fatals, nous n'avons plus, je le crois, rien de de semblable à redouter, pourvu que nous suivions exactement les conseils de Phinée. <* H dit, et sans plus discourir, les infatigables héros ramèrent avec une nouvelle vigueur. Bientôt ils laissèrent derrière eux le fleuve Rhèbas , le rocher de Colonc, le cap Noir et l'embouchure du Phyllis, où Dipsacus, fils de ce fleuve et d'une Nymphe habitante des prairies qu'il arrose , avait autrefois reçu chez lui le fils d'Alhamas, lorsque monté sur un bélier il fuyait loin de la ville d'Orchomène. Uniquement touché des charmes de la vie champêtre, Dipsacus demeura toujours près de sa mère et se plut à faire paître ses troupeaux sur les bords du fleuve auquel il devait le jour. Les Argonautes découvrirent en passant le lemple consacré à ce héros, les rivages spacieux .du fleuve et les
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champs arrosés par le Calpis. Il ne «'éleva point de venl pendant la nuit, et les héros continuèrent à ramer de toute leur force. Tels qu'on voit des bœufs vigoureux fendre le sein d'une terre grasse et humide ; des ruisseaux de sueur coulent de leurs flancs et de leurs cous ; épuisés et hors d'haleine , ils baissent la têle en regardant obliquement le joug , et tracent pendant tout le jour de pénibles sillons.
Dans le temps où la nuit n'étant plus le jour ne parait pas encore, mais seulement une lueur incertaine qui se môle aux ténèbres, les Argonautes furent contraints par la fatigue d'aborder dans l'Ile de Thyniade. A peine étaient-ils débarqués sur celte rive déserte, qu'Apollon lui-même s'offrit à leurs yeux. Il venait de quitter la Lycie et allait visiter au loin les nations nombreuses des Hyperboréens. Sa marche rapide agitait ses cheveux dorés, dont les boucles voltigeaient sur ses joues ; il tenait de la main gauche son arc , et son carquois était suspendu sur ses épaules. L'Ile entière tremblait sous ses pas, et les flots soulevés inondaient le rivage. A son aspect les héros, saisis de frayeur, demeurèrent immobiles, baissant la tète cl n'osant porter leurs regards sur la face éclatante du dieu qui , déjà loin de l'Ile , traversait les airs au-dessus du Ponl-Euxin : « Amis, s'écria Orphée après un long silence, consacrons promptement celte Ile au soleil du matin , puisque c'est dans ce temps qu'Apollon nous y est apparu. Élevons-lui un autel sur le rivage et offrons-lui un sacrifice tel que la circonstance le permet. Si quelque jour il nous ramène heureusement en Thessalie, la graisse des chèvres fumera sur ses autels. Roi puissant , que ton apparition soit pour nous le gage de ta faveur! »
A ces mots, les uns ramassent des pierres pour former l'autel el les autres se répandent ca et là pour chercher des biches ou des chèvres sauvages échappées du fond des forêts. Apollon lui-même leur fournil bientôt une chasse abondante. Ils firent brûler, selon l'usage, les les cuisses de tous ces animaux , et tandis que la flamme brillait dans les airs , ils dansèrent autour de l'autel en célébrant le beau Phébus , et répétant : nfopœan! iopœan!» Orphée s'accompagnant de sa lyre chantait comment, surle mont Parnasse, le serpent Python expira autrefois percé des flèches du dieu, qui était alors dans l'âge le plus tendre , et se plaisait encore a porter ses longs cheveux bouclés. Mais que
dis-je? pardonne dieu puissant, Jamais le fer tranchant n'approchera de tes cheveux que Tordre du Destin rend éternels. La fille de Cobus, Latone ta mère, ose seule les toucher; seule elle les arrange de ses mains. Orphée chantait aussi comment, attentives au combat, les Nymphes qui habitaient l'antre Coryciuni animaient le courage d'Apollon en criant: « lo, 10 , » refrain qu'on répète encore aujourd'hui dans les hymnes qui lui sont consacrés. Les Argonautes tirent ensuite des libations cl jurèrent sur l'offrande sacrée de se secourir mutuellement cl de conserver parmi eux une concorde éternelle. En même temps ils élevèrent à la déesse de la Concorde un monument qu'on voit encore en ces lieux.
L'Aurore brillante paraissait pour la troisième fois dans les cieux depuis qu'ils avaient quitté la cour de Phinée. Secondés d'un venl favorable, ils s'éloignèrent de l'Ile de Thyniade et découvrirent bientôt l'embouchure du Sangaris, les champs fertiles des Mariandyniens, le fleuve Lycus et le marais AmthémoTsis. Leur course rapide agilait les cordages et faisait retentir les agrès du vaisseau. Le vent tomba durant la nuit , el le matin ils abordèrent avec joie au promontoire Achérusias , qui s'avance dans la mer de Ihthynie. Son sommet couvert de platanes s'élève jusqu'au ciel, et sa base est environnée d'écueils contre lesquels les flols viennent se briser avec un bruil horrible. Au milieu d'une épaisse forêt qui s'étend du côté de la terre, est l'antre de Pluton , recouvert d'arbres el de rochers : une vapeur froide s'en exhale sans cesse et forme tout autour une gelée blanche qui ne se fond qu'aux ardeurs du midi. Le doux silence ne règne jamais en ce lieu qui rctenlil sans cesse du bruit des vagues et de celui des arbres agités par le vent. A l'orient , le fleuve Achéron tombe du haut de la montagne el précipite ses flols dans la mer. Longtemps après le voyage des Argonautes , des Mégariens , qui venaient habiter la conlrée , assaillis d'une violente tempête , se réfugièrent dans ce fleuve et lui donnèrent par reconnaissance le nom de Saut eur des vaisseaux.
Ce fut sur ses bords que les Argonautes, voyant le vent qui leur manquait , mirent pied ù terre après avoir doublé le promontoire Achérusias. La nouvelle de leur arrivée se répandit bientôt dans le pays; il était gouverné par Ljcus, et les Mariandyniens qui l'habitaient
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avaient fail longtemps la guerre aux Bébryces. Instruits par la renommée de la mort d'Amycus, ils s'assemblèrent autour de Pollux, qu'ils regardèrent comme un dieu bienfaisant, et voulurent contracter alliance avec ses compagnons : ils les reçurent donc dans la ville avec les témoignages de l'amitié la plus vive , et le jour même le roi leur donna un festin, pendant lequel Ton s'entretint avec une entière confiance. Jason racontait à Lycus les noms de tous ses compagnons , le sujet de leur voyage, l'accueil qu'ils avaient reçu des femmes de Lemnos, ce qui leur était arrivé à Cizyque, comment ils avaient laissé sans le savoir Hercule aCius, l'oracle de Glaucus, la mort d'Amycus et la défaite des Bébryce» , les malheurs de Phinée, ses prédictions, enfin le bonheur avec lequel ils avaient franchi les rochers Cyanées et l'apparition d'Apollon dans l'Ile de Thyniade.
Lycus écoutait avec plaisir ces récita et plaignit les Argonautes de n'avoir plus Hercule avec eux : « Mes amis, leur dit-il, quel mortel vous avez perdu et combien de chemin il vous reste à parcourir sans lui ! Je connais Hercule, je l'ai vu dans ce palais chez Dascylus mon père, lorsqu'il traversait à pied l'Asie, emportant avec lui le baudrier de cette reine des Amazones, la belliqueuse Hippolyte. A peine sorti de l'enfance , un léger duvet recouvrait mes joues*. Priolas mon frère venait d'être tué en combattant contre les Mysicns; Priolas, que le peuple pleure encore et dont il répèle sans cesse le nom dans ses lugubres chants. On célébrait en son honneur des jeux funèbres. Le jeune Tilias effaçait tous les autres athlètes par sa force et par sa beauté. Hercule le vainquit au combat du cestc et joncha la terre de ses dents. Voulant ensuite signaler par un exploit éclatant son amitié pour nous, il soumit au pouvoir de mon père les Mysiens , les Phrygiens nos voisins et les Bilhyniens qui habitent en deçà de l'embouchure du Rhèbas et du rocher de Colone. Les Paphlagonicns, autrefois sujets de Pélops que le Billéus renferme dans son cours ) tortueux, cédèrent également à sa valeur. Tel était l'empire dont Hercule nous avait rendus mattres. Mais après le départ du héros et depuis que je suis sur le trône, les Bébryces m'ont enlevé la plus grande partie de ces conquêtes et
' Tu m mihi prima gênas veiUbat flore juvenla.
t'Irgil , Ma.XUl, 160.
ont étendu leur injuste domination jusqu'aux rivages du fleuve Hypius. Enfin , vous m'avez vengé d'eux, et c'est, je l'ose dire, par une providence particulière des dieux 1 que le fils de Tyndare a étendu le superbe Amycus à ses pieds afin qu'on vit aussitôt s'élever ce combat si funeste à nos ennemis. Un tel bienfait mérite ma reconnaissance et je suis prêt à vous la témoigner de tout mon pouvoir. C'est l'obligation que contractent les hommes faibles lorsqu'ils sont soulagés par des mortels plus puissans. Je vous donne pour vous accompagner mon fils Dascylus. Avec lui vous serez reçus partout, selon les lois de l'hospitalité, jusqu'à l'embouchure du Thermodon. Quant aux fils de Tyndare, j'élèverai sur le sommet du promontoire Achérusias un temple en leur honneur. Les navigateurs le découvriront de loin ci leur adresseront des vœux. Je les honorerai moimême comme des divinités et je leur consacrerai près de ces murs un champ vaste et fertile. »
Le festin se passa dans ces discours et dura tout le jour. Le lendemain , au lever de l'aurore, les Argonautes se mirent en chemin pour retourner au vaisseau, accompagnés de Lycus, qui les combla de présens, et de son fils Dascylus qui devait s'embarquer avec eux. Tandis qu'ils s'avançaient avec promptitude, un accident funeste termina les jours du devin Idmoo. Au milieu d'un marais couvert de roseaux, un énorme sanglier , que les Nymphes mêmes ne pouvaient voir sans frayeur, reposait tranquillement, ignoré des habitans du voisinage, et baignait ses larges flancs dans un épais bourbier. Idmoo , que son art ne put garantir de sa destinée , marchait le long du marais lorsque tout à coup l'animal «'élançant du milieu des roseaux se jeta sur lui et lui coupa la cuisse. L'infortuné pousse au loin des cris perçans -, ses compagnons y répondent en frémissant. Pélée lance au sanglier son dard et l'atteint. L'animal qui fuyait revient avec plus de furie; Idas se jette au-devant de lui , le perce de sa lance et le renverse à ses pieds. On le laisse étendu par terre et Ton s'empresse autour du malheureux Idmon , prêt à rendre le dernier soupir. On veut le transporter au vaisseau, mais il expire entre les bras de ses compagnons. Dés ce moment ils ne songèrent plus qu'à déplorer sa
' Non h*c «inc nnmioe Divans
K ventant.
VirgU., Xm. II, T7T.
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perte. Pendant trois jours, l'air retentit de leurs gémisscmens; le quatrième ils lui firent de magnifiques funérailles , auxquelles Lycus assista avec tout son peuple. On immola sur la fosse un nombre infini de victimes cl on lui éleva un tombeau que la postérité voit encore. Il est situé au pied du promontoire Achérusias et surmonté d'un olivier sauvage qui le recouvre de ses branches. C'est ce même Idmon, si j'ose révéler ce que m'ont appris les Muses, oui , c'est lui que l'oracle d'Apollon ordonnait aux fondateurs d'Héracléc d'invoquer comme le génie tulélaire de leur ville; c'est auprès do son tombeau qu'ils en jetèrent les fondemens -, mais au lieu d'Idmon , descendant d'iEolus, ils invoquent encore Agameslor. Quel est donc l'autre héros qui péril en même temps sur ce rivage et dont la mort est attestée par un second monument? Ce fut Tiphys à qui le destin ne permit pas de conduire plus loin le vaisseau. On était occupé des funérailles d'Idmon, lorsqu'un mal imprévu le plongea loin de sa patrie dans un sommeil éternel. Son corps fut enseveli dan» le même lieu.
Cependant les Argonautes ne pouvaient soutenir la perle de leur pilote. Assis sur le rivage, enveloppés dans leurs manteaux, no songeant plus à prendre de nourriture, ils étaient plongés dans la plus amére douleur et désespéraient de revoir jamais leur patrie. Ils seraient restés longtemps dans cet abattement si Junon n'eût fait renaître la confiance dans le cœur d'Ancée. Fils de Neptune et de la nymphe Astypalée qui lui donna le jour sur les bords de l'Imbrasius, il excellait dans l'art de manier un gouvernail. «Comment, diMl vivement en s'adressant à Pelée, comment pouvons-nous sans honte renoncer aux travaux que nous avons entrepris et demeurer si longtemps dans une terre étrangère? En quittant l'tle de Parlhénie pour accompagner Jason , je me suis flatté de lui être également utile par mon habileté dans l'art de la navigation et par ma bravoure dans les combats. Qu'on cesse donc de rien craindre pour le navire. Mais que dis-je? il est encore parmi nous d'autres pilotes auxquels on peut sans péril confier le gouvernail. Va donc, sans perdre de temps , avertir no» compagnons et les exciter a poursuivre hardiment notre entreprise. » Ce discours remplit de joie le fils d'Éacus ; il assembla ses compagnons et leur parla ainsi : « Ami», pourquoi nous abandonner sans
cesse à une douleur inutile? Ceux que nous regrettons ont subi leur destinée ; nous avon? parmi nous plusieurs pilotes expérimentés : que rien ne nous retienne donc plus; faites trêve à votre chagrin et ranimez votre courage. » Jason , toujours consterné d'un malheur qui lui paraissait sans remède, lui répondit : « Fila d'Eacus , où sont donc ces pilotes dont vous parlez? Ceux que nous nous glorifions d'avoir sont maintenant plus accablés que moi par la tristesse. Je le vois trop, hélas! notre sort ne sera pas moins malheureux que celui de Tiphys et d'Idmon. Réduits à ne pouvoir ni gagner la Colchide ni retourner en Grèce, nous allons languir ici tristement et terminer par une mort honteuse une vieillesse inutile. » A peine eut-il achevé ces mots , qu'Ancée , poussé par l'inspiration de Junon, s'offrit pour conduire le vaisseau. Erginus, Nauplius et Euphémus se levèrent aussitôt pouriui disputer cet honneur. On les retint, et les suffrages furent pour Ancéc.
Onze jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée des Argonautes dans le pays de Mariandyniens, lorsqu'ils profitèrent d'un vent favorable et se rembarquèrent au lever de l'aurore. Ils descendirent en ramant le fleuve Achéron, déployèrent en mer leur voile et voguèrent au gré du vent. Bientôt ils arrivèrent A l'embouchure du fleuve Callichorus où le dieu de Nj sa célébra , dit-on , ses orgies, lorsque ayant quitté les peuples de l'Inde, il allait habiter la ville de Thèbes. Un antre voisin , devant lequel dansaient les Bacchantes , lui servait de retraite pendant les nuits consacrées à ses mystères. Les Argonautes aperçurent ensuite le tombeau de Slhènèlus , fils d'Actor , qui , ayant accompagné Hercule dans la guerre contre les Amazones, en revint blessé d'une flèche et mourut sur ce rivage. Sachant que les Argonautes approchaient , Slhénélus conjura Proserpine de lui laisser revoir un instant des guerriers autrefois ses amis et ses compagnons. La déesse, touchée de sa prière , permit à son ombre de sortir des enfers. Du haut de son tombeau , il contemplait avec avidité le navire cl paraissait tel qu'il était au jour do son départ pour celte guerre, portant sur sa tète un casque éclatant, orné d'un panache copieur de pourpre : il disparut bientôt et rentra dans la nuit profonde. Les Argonautes, saisis d'ètonoement et d'effroi, résolurent par le conseil du devin Mopsus de prendre terre afin d'apaiser l'ombre de Slhé-
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nélus. On baissa la voile, on s'approcha du rivage , et lorsqu'on y eut attaché le navire , on se rendit près du tombeau sur lequel on fit des libations et on brûla des victimes stériles en l'honneur du héros1. Ensuite on éleva un autel à Apollon, protecteur des vaisseaux. Orphée lui consacra sa lyre, et le nom de cet instrument est devenu celui du lieu même.
Le vent qui souillait engagea les Argonautes à se rembarquer promplement. On déploya de nouveau la voile et le vaisseau volait sur les flots comme un épervier qui plane au haut des airs sans agiter ses ailes, et s'abandonne au gré du vent1. Bientôt ils aperçurent un fleuve dont le cours paraissait doux et paisible. C'était le Parthénius. Dans ses aimables eaux , la fille de Lalone rafraîchit ses membres fatigués, lorsqu'au retour de la chasse elle se dispose à remonter dans l'Olympe. Pendant la nuit, ils laissèrent derrière eux la ville de Sésame, les rochers Erylhines , Crobialé, Cromna et Cylore entourée de forêts. Le soleil lançait ses premiers rayons, lorsqu'ils doublèrent le promontoire Carambis. Obligés alors de reprendre la rame, ils avancèrent tout ce jour et la nuit suivante , le long d'une côte immense , après laquelle est le pays des Assyriens \ où ils abordèrent. La belle Sinope, fille du fleuve Asopus, y fut autrefois transportée par Jupiter qui , pour gagner son amour, promit de lui accorder ce qui lui plairait davantage. La Nymphe, trompant les espérances du dieu , lui demanda de conserver sa virginité. Par un semblable artifice, elle éluda les poursuites d'Apollon et du fleuve Halys, et jamais aucun mortel ne put jouir de ses faveurs. Près de ce rivage habitaient les fils de Filhistre Déimachus, que le hasard avait séparé d'Hercule, lorsqu'il allait porter la guerre dana le pays des Amazones. Dès qu'ils aperçurent les Argonautes , ils allèrent à leur rencontre ; et ayant fait connaître leurs noms et leur origine, et le désir qu'ils avaient de quitter cette terre étrangère, ils obtinrent la permission de s'embarquer avec eux. Le vent qui recom-
' On n'offrait aux mort» que des animaux stériles, el on brû-
* Moi acre lapsa quieto
Radil iter liquidum, celeres nec commovcl alas.
firgil., JKa.
' Contré* de l' Asie-Mineure, appelée plus communément Lcuco-Sjrtc, ou Sjrir-Bbnrbc, à cause de la couleur de ses habilans. Elle comprenait La Cappadocie cl une partie de la Pa-
mença à souffler , porta rapidement les Argonautes au delà du fleuve Halys, de l'Iris , qui lui succède, el des attérages du pays des Assyriens. Le même jour, ils doublèrent le promontoire des Amazones , où la belliqueuse Mélanippe , emportée par son ardeur loin de se* compagnes, fut surprise par Hercule, qui obtint pour sa rançon le baudrier de sa sœur Hippolyle.
Cependant la mer commençait à soulever se» flots. Les Argonautes lurent obligés de relâcher dans le golfe au delà du promontoire , et s'arrêtèrent prés de l'endroit où le Thermodon, d'un cours majestueux , porto au Pont-Euxin le tribut de ses eaux. Une seule source, située dans les monts Amazoniens, voit sortir de son sein le roi des fleuves , qui se divise en cent fleuves difTèrens, dont les uns se perdent çà et là, d'autres vont eux-mêmes se rendre à la mer. C'est là qu'on découvre les champs de Doïas, habités par les Amazones. Filles de Mars et de la nymphe Harmonie, qui se rendit aux désirs du dieu dans les sombres retraites de la forêt d'Alcmon, elles sont fières, ne connaissent point de lois, et ne respirent que guerre et que carnage. Les Argonautes auraient eu à soutenir un sanglant combat contre elles s'ils fussent restés quelque temps sur ce rivage. Mais le calme ayant succédé à la tempête, el le vent favorable «'étant élevé, ils sortirent du golfe, sur les bord» duquel on voyait déjà s'assembler en armes les Amazones de Thémiscyre , à la tête desquelles était la reine Hippolyte. Les autres Amazones habitaient les villes de Lycaste et de Chalesie. Toute la nation était ainsi divisée en trois tribus.
Le lendemain el la nuit suivante , les Argonautes côtoyèrent le pays des ChaJybes, dont le soin n'est ni de labourer la terre , ni de faire éclore des fruits de son sein , ni de faire paître des troupeaux dans de gras pâturages ; mais seulement de tirer d'un sol âpre et sauvage le fer qu'ils échangent contre des aliroens. Toujours couverts de suie et de fumée, l'aurore, en se levant, les voit sans cesse occupe* des mômes travaux. Le cap Génète, consacré à Jupiter, les sépare des Tibaréniens. Ceux-ci, si l'on ea croit la renommée, poussent, après la naissance de leurs en Tans, des cris aigus, se mettent au lit, s'enveloppent la tête et se font nourrir délicatement et préparer des bain» par leurs femmes. Les Argonautes ayant ensuite doublé le pro-
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monloirc sacré, arrivèrent à la vue du pays habité par les Mosynœques. lueurs lois et leurs coutumes sont contraires à celles de toutes les autres nations. Ce qu'on fait ailleurs en public , ils le font dans les maisons , et ne rougissent pas de se livrer en public à des plaisirs qu'on voile ailleurs des ombres du mystère. Leur roi, assis au milieu d'une tour élevée, juge les différends de ses nombreux sujets avec la plus sévère équité. S'il s'en écarte, on le tient enfermé tout le jour sans lui donner de nourriture , et on lui fait ainsi expier sa faute par la faim.
Le vent étant tombé pendant la nuit, les Argonautes voguèrent à l aide des rames , et se trouvèrent en plein jour vis-à-vis de l'Ile de Mars. Tout à coup ils aperçurent un des oiseaux dont elle était infectée , qui fendait les airs et volait vers eut. Lorsqu'il fut au-dessus du vaisseau, il battit des ailes, et en fit partir une plume meurtrière qui vint percer l'épaule gauche du brave Oïlèc. Le héros pressé par la douleur , laisse échapper la rame de ses mains , et chacun est saisi d'épouvante à la vue du trait emplumè. Éribolès, qui était assis près d'Oïlée, le retira doucement et banda la plaie avec l'ôcharpe qui soutenait son épée. Bientôt on vit parattre de loin un autre oiseau. Clylius, qui venait de bander son arc, lui décoche une flèche et l'atteint. L'oiseau tombe en tournoyant près du vaisseau. Amphidamas, flls d'Alèus, prit alors la parole : « Nous voilà , dit-il , près de l'île de Mars. Vous n'en pouvez douter en voyant ces oiseaux. Si vous voulez y aborder en suivant l'ordre de Phinée , nos flèches ne suffiront pas pour nous garantir du danger, et je crois qu'il faut avoir recours à un autre expédient. Lorsque Hercule vint en Acardie pour chasser les oiseaux du lac Slymphale, Je fus moi-même témoin de sa victoire. Après avoir épuisé vainement contre eux son carquois , il prit un tambour d'airain , et s'étant placé sur une colline voisine, il fit un si grand bruit que les oiseaux effrayés s'enfuirent en jetant des cris affreux. Nous pouvons faire usage d'un semblable expédient. Voici celui que j'ai imaginé. Que chacun se couvre la tête de son casque, surmonté de hautes aigrettes. Nous ramerons alternativement; et tandis que les uns feront avancer le vaisseau , les autres le couvriront de leurs boucliers et de leurs lances. En même temps nous pousserons tous ensemble de grands cris, qui, joints au spectacle de nos
casques agités et de nos lances menaçantes, jet» leront l'épouvante parmi les oiseaux. Au moment d'aborder, nous frapperons sur les boucliers en redoublant nos cris. » Il dit, et chacun approuva le stratagème. Aussitôt les casques , brillant sur la tête des guerriers , portent au loin la terreur, et les panaches éclatans floltent dans les airs. Les uns font mouvoir les rames , et les autres travaillent à couvrir le vaisseau, en arrangeant leurs lances et leurs boucliers comme un homme qui joint ensemble des tuiles pour embellir tout à la fois une maison et la défendre contre la pluie. En même temps l'air retentit de cris semblables à ceux de deux armées qui s'avancent pour combattre. Les oiseaux ont disparu. Mais lorsque sur le point d'aborder on eut fait retentir l'air du bruit des boucliers et des épées, aussitôt sortant de leurs retraites, ils obscurcissent le ciel de leur troupe innombrable et lancent en fuyant leurs traits i mplumés qui ne peuvent blesser les Argonautes. Ainsi, lorsque le fils de Saturne lance du haut des airs une grêle épaisse sur une vaste cité, les habilans retirés dans leurs maisons , qu'ils ont mises d'avance à l'abri des orages, entendent tranquillement le bruit des toits frappés par la grêle. Cependant les oiseaux traversent les mers, et s'envolent vers des montagnes éloignées.
Quel fut donc le dessein de Phinée lorsqu'il conseilla aux Argonautes d'aborder dans celle tle et qu'allaicnl-ils y chercher avec lant d'empressement ?
Les en fans de Phrixus étaient partis de Colchide avec la permission du roi Eélès, pour aller recueillir à Orchomène le riche héritage de leur père , qui avait ordonné en mourant ce voyage. Tandis que les Argonautes abordaient dans l'Ile de Mars, ils en étaient eux-mêmes peu éloignés et voguaient tranquillement au gré d'un vent favorable lorsque Jupiter, voulant signaler par des tempêtes le lever de l'astre pluvieux du Bouvier, commande à Borée d'exercer sur les eaux sa fureur. Son souffle rapide , se jouant pendant le jour sur les montagnes, agitait légèrement la cime des arbres et' préludait ainsi à l'orage. Au milieu de la nuit , il déchaîne tout a coup sa rage contre les flots et les soulève avec d'horribles sifflemens. L'air mugit, le ciel est couvert d'un voile affreux ; les astres de la nuit ont disparu ; d'épaisses ténèbres sont répandues de tous côtés. Les mal-
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heureux navigateurs, devenus le jouet des flots qui font jaillir sur eux Fonde amère, tremblent à la vue de la mort qui les environne. Soudain un coup de venl emporte leur mal et pousse avec furie les flols contre le vaisseau qui ne peut résister à leurs efforts et nage en débris sur les eaux. Les en fans de Phrixus, qui étaient au nombre de quatre , saisissent alors , par la faveur des dieux, une longue poutre sur laquelle éperdus et demi-morts , ils s'abandonnent à la merci des vents et des flols. Cependant les nuées crèvent, le ciel se fond en eau; des lorrens de pluie inondent à la fois et semblent confondre la mer, l'Ile et le continent voisin. La poutre est jetée par les vagues sur le rivage de nie où ils abordent au milieu des ténèbres. Le soleil ayant ramené le lendemain le calme et la clarté, l'on ne tarda point à se rencontrer. Argus, l'atné des enfans de Phrixus, adressa ainsi la parole aux Argonautes : « Qui que vous soyez , nous vous conjurons au nom de Jupiter, témoin de tout ce qui se passe icibas , d'avoir pitié de notre misère. La tempête qui vient d'éclater a brisé le frêle vaisseau sur lequel la nécessité nous avait forcés de nous embarquer; nous vous en supplions, donnez-nous quelques vètemens; soulagez des malheureux qui sont à peu près de votre âge. Nous sommes tout ensemble étranger» et supplians , ne nous rejetez donc pas, si vous craignez Jupiter, protecteur des supplians et des étrangers ; Jupiter dont les yeux sont maintenant ouverts sur nous. » Jason, soupçonnant que cette rencontre serait l'accomplissement des prédictions de Phinée, leur répondit : « Nous sommes prêts à vous donner de bon cœur tous les secours dont vous avez besoin; mais apprenez-nous votre nom , votre origine , en quel lieu de la terre est votre demeure, quelle nécessité vous a fait braver les dangers de la mer. » Argus reprit aussitôt : « Vous avez sans doute entendu parler de Phrixus ', qui quitta la Grèce pour se réfugier en Colchide; Phrixus, qui parvint jusqu'à la ville d'Éélès monté sur un bélier, dont la Toison d'or, ouvrage de Mercure , fut pendue au haut d'un chêne où elle se voit core . après que l'animal , suivant l'ordre qu'il fit entendre lui-même, eût été immolé à Jupiter, protecteur de ceux qui sont contraints de prendre la fuite. Phrixus , arrivé dans la ville
* Fando aliquid si forte lu.i« pervenil ad aurca, etc.
Yirgit.,Xa. II, «i.
d'jEa , fut reçu dans le palais d'Éétès , qui l'accueillit avec bonté , et pour gage de son amitié, lui donna sa fille Chalciope , sans exiger de lui aucuns présens. Nous sommes les fruits de cet hymen. Phrixus , courbé sous le fuix des ans , vient de terminer ses jours dans le palais d'Éélès. C'est pour obéir à sa dernière volonté que nous allions à Orchomène prendre possession des richesses de notre aïeul Athamas. Puisque vous désirez savoir nos noms : Cytisore esl le nom de mon frère que voici ; celui-là s'appelle Phronlis; cet autre Mêlas, et je me nomme Argus. » Il dit. Le» Argonautes, surpris et charmés de cette heureuse rencontre , s'empressèrent autour d'eux et Jason reprit ainsi la parole : « Comment pourrais-jé vous refuser le secours dont vous avez besoin, puisque les liens du sang nous unissent ensemble. Créthéus, mon aïeul, était frère d'Alhamas ; j'ai quitté moi-même la Grèce et je vais à la ville d'Éétès , accompagné des braves guerriers que vous voyez ; mais suspendons maintenant ces discours et couvrezvous de vêtemens. Je n'en doute poinl, c'est la providence des dieux qui vous a conduits entre nos bras. » Il leur fit apporter des habits du vaisseau et ils marchèrent tous ensemble vers le temple de Mars pour y offrir un sacrifice. Hors de l'enceinte était un autel formé de quelques cailloux sur lequel ils immolèrent les victimes. Dans l'intérieur, qui était découvert , s'élevait une pierre noire regardée comme sacrée et à laquelle les Amazones adressaient leurs prières lorsque, passant du continent dans cette tic , elles immolaient sur l'autel, non des bœufs ni des brebis, mais seulement des coursiers qu'elles engraissaient avec soin pour cet usage. Le sacrifice fut suivi d'un repas au milieu duquel Jason parla ainsi : « Jupiter embrasse d'un regard tout ce qui se passe ici bas. Jamais il n'oublie l'homme juste et religieux. Comme il a sauvé votre père des mains d'une marâtre homicide et lui a fait trouver au loin de grands avantages, de même il vous a sauvés de la fureur des flots et vous a fait rencontrer un vaisseau qui peut, sans rien redouter, voguer également ou vers la ville d'jEa ou vers celle de l'illustre Orchomène. Il est l'ouvrage de Minerve qui en a elle-même coupé les bois sur le sommet du mont Pélion. Argus, que vous voyez ici, Ta construit avec elle. Le vôtre au contraire était Irop frêle pour résister aux faligues d'un long voyage , puisqu'il a été brisé
APOLLONIUS
par les flol* avant même d'être parvenu au détruit redoutable où deux rochers s'enlre-choquenl sans cesse. Maintenant croyez-moi , joignez-vous à nous pour emporter en Grèce la Toison d'or, et servez-nous de guides dans une navigation entreprise pour expier l'attentat commis contre voire père et apaiser la colère de Jupiter, irrité depuis ce temps contre la race des Eolides. »
Les enfans de Phrixus, qui connaissaient lu caractère d'Éélôs, furent effrayés du dessein des Argonautes : « Nous ne refuserons jamais, répondît Argus, de vous secourir de tout notre pouvoir ; mais la cruauté d'Eétès me fait frissonner au récit seul de ce projel. Éétès se vante d'être fils du Soleil ; un peuple innombrable obéit à ses lois. Sa voix terrible ressemble à celle de Mars et sa force égale celle de ce dieu ; et ne croyez pas qu'il soit plus facile de lui dérober la Toison d'or que de la lui enlever. Autour d'elle veille sans cesse un dragon immortel , sorti du sein de la terre et formé du sang du géant Typhon. Ce fut sur le mont Caucase, prés du rocher qui porte son nom, que Typhon , levant contre le ciel ses bras redoutables , fut frappé de la foudre et souilla la terre du sang qui coulait en bouillonnant de sa tête. Cherchant en vain son salut dans la fuite, il parvint juqu'aux champs de Nysa ' , près desquels il est enseveli sous les eaux du lac Serbonis. » A ce discours qui fit pâlir d'effroi plusieurs des Argonautes , Pélée répondit aussitôt avec hardiesse : « Cessez, Argus, de montrer tant de crainte et croyez que nous pouvons nous mesurer avec Éétès. Et nous aussi , nous savons nous battre , et nous sommes issus du sang des dieux ; et s'il refuse de nous livrer la Toison, tous ses peuples de la Colchide lui seront d'un vain secours. »
On s'entretenait ainsi pendant le repas. Lorsqu'il fut achevé . chacun se livra au sommeil et le lendemain on mil à la voile à la faveur d'un vent frais qui leur fit bientôt perdre de vue l'Ile de Mars. Pendant ta nuit, ils côtoyèrent le pays qui porte le nom de Phylirc, où Saturne, trompant les regards de Rhée son épouse, obtint les faveurs de cette Nymphe. Jupiter était alors élevé dans un antre de l'île de Crète, au milieu des Curèles du mont Ida et Saturne donnait encore dans l'Olympe des lois aux Titans. La jalouse Rhée, cherchant a dé-
■ Ville rl mnnlsgno rj«« Syrie *ur le* confln» de H^ple.
couvrir ses amours , allait le surprendre entre les bras de son amante. Aussitôt il sélancc de sa couche sous la forme d'un coursier fougueux qui faisait flotter dans l'air une épaisse crinière. Phylire, honteuse et confuse, abandonna le séjour de cette contrée et se relira dans les hautes montagnes des Pélasges, où elle mit au monde le centaure Chiron.
Les Argonautes laissèrent ensuite derrière eux le pays des Macrons , celui des Béchires , qui s'étend au loin , les fiers Sapires et les Byzères. Le vent, qui soufflait toujours, leur fit enfin découvrir l'extrémité du Ponl-Euxin et les sommets du mont Caucase. C'est là que Prométhée est attaché par des chaînes de fer à des rochers escarpés , tandis que son foie , toujours renaissant, sert de pâture à un aigle qui vient sans cesse renouveler son supplice. Ce monstre avide parut vers le soir au-dessus du vaisseau. Sa grosseur surpassait de beaucoup celle des oiseaux de son espèce. Ses ailes, semblables aux rames d'un navire , frappaient l'air avec un bruit affreux; et quoique son vol se perdit dans les nues, leur battement agitait la voile du vaisseau. Bientôt on entendit le malheureux Promélhée faire retentir l'air de ses gémissement, jusqu'à ce qu'ayant dévoré sa proie, l'aigle cruel traversât de nouveau les airs et reprit ta route qu'il avait d'abord suivie.
Les Argonautes, conduits par Argus, qui connaissait ces parages , arrivèrent enfin à l'extrémité la plus reculée du Ponl-Euxin et à l'embouchure du Phase. On plia la voile , on descendit l'antenne , on abattit le mât , et l'on serra le tout dans l'intérieur du vaisseau. Ensuite on entra dans le canal du fleuve, dont les eaux écumanles cédaient en murmurant aux coups redoublés des avirons. On voyait s'élever à gauche le mont Caucase et la ville JEo. A droite était le champ consacré à Mars et la forêt du même dieu , où ta Toison , suspendue au haut d'un chêne , était gardée par un dragon qui veillait sans cesse. Jason, prenant alors une coupe d'or remplie de vin pur, versa des libations dans le fleuve, en priant la Terre, les dieux tulélaires du pays de lui être favorables et de le laisser aborder sous d'heureux auspices : « Compagnons , dit aussitôt Ancèe , nous naviguons sur le Phase, et nous voici arrivés en Colchide. Que chacun de nous réfléchisse à présent si nous devons tenter auprès d'Éélès la voie de la persuasion ou s'il est quelque autre
L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES
moyen d'obtenir l'objel de no» vœux. » Tandis qu'il parlait, Jason, par le conseil d'Argus, commanda qu'on fît avancer le navire dans un marais voisin couvert de joncs épais. On y jeta l'ancre et les héros passèrent la nuit dans le vaisseau, attendant avec impatience le lever de l'aurore qui ne tarda point à paraître.
CHANT TROISIÈME
Juuon el Pallju vont trouver Vénus pour la prier d'engager c lupidou à inspirer a Vidée de l'amour pour Jason.— Jeu de l'Amour et de Ganymède. — Jason.sc présente a la cour dl^élè* avec deui de ses compagnons. — L'Amour lance une de ses flèches dans le cœur de Médée. — Discours d'Argus, l'aîné des enrans de Phriius. — Colère dUétès.— Combat qu'il propose i Jason.— Peinture de l'amour de Médée : son entrevue avec Jason près du temple d'Hécate ; elle lui donne un charme qui augmente ses forces et le rend invulnérable. — Description du combat.
Viens maintenant à mon secours, divine Érato, raconte-moi comment Jason, secondé par l'amour de Médée, rapporta la Toison d'or i Iolcos. Tu te plais à célébrer la puissance de Vénus , tu charmes le coeur des jeunes filles par tes chants , et ton nom rappelle celui de l'amour*.
Tandis que les Argonautes, cachés au milieu des roseaux, se dérobaient aux regards des Colchidiens, Junon et Minerve, attentives à tout ce qui leur arrivait , quittèrent rassemblée des dieux et se retirèrent dans un appartement écarté, pour délibérer sur ce qu'elles devaient faire en leur faveur : « Fille de Jupiter, dit Junon , parlez la première. Quel est votre avis ? Avez-vous inventé quelque ruse pour tromper Éélès et les rendre maîtres de la Toison , ou voulez-vous que pour l'obtenir ils gagnent la bienveillance du roi ? Il est , vous le savez, fier et intraitable , mais il ne fout négliger aucune lenlalive. — Ce que vous me demandez, répondit aussitôt Minerve, est ce qui occupe mon esprit. Je médite plusieurs desseins , mais aucun ne me satisfait entièrement. » Les deux déesse», gardant alors le silence, avaient les yeux baissés» et réfléchissaient profondément.
' tfralo est dérivé du verbe érao , j'uime, d'où vient aussi éros, l'amour.
Jtonc raihi, si quando, puer el Cjllierea, favele : N'unc Erato, nam tu nomen amoris liabes.
Or We.de Ar. *m. Il, 15.
• Le teïte porte altacfu'i d terre.
Diva solo fiios orulos aversa tcnebal.
Virgil. , Kxi. I, W.
« Allons trouver Vénus , dit tout à coup Junon, cl prions-la d'engager si elle peut son fils à percer de ses flèches le cœur de Médée et à lui inspirer de l'amour pour Jason. La jeune princesse, qui connaît tous les secrets de la magie, ne manquera pas de les employer pour rendre les héros mallre» de la Toison. » Minerve trouva l'artifice adroit : « Jupiter, répondit-elle, m'a mis, en me donnant le jour, à l'abri des traits de l'amour \ j'ignore ses charmes et ne connais pas les tendres désirs ; mais puisque ce projet vous platl , je suis prête à vous accompagner chez Vénus, à qui vous prendrez soin d'expliquer vous-même votre demande. »
Les déesses partirent aussitôt et arrivèrent au palais que Vulcain construisit à son épouse lorsqu'il la reçut des mains de Jupiter. Elles entrèrent d'abord sous un superbe portique, au delà duquel était l'appartement des deux époux. Vulcain était parti dès le matin pour visiter sa forge et ses enclumes renfermées dans le sein d'une Ile flottante1, où il fabrique par le moyen du feu ses ouvrages merveilleux. Vénus, seule dans son appartement, était assise vis-à-vis de la porte sur son trône élégant et séparait avec une aiguille d'or ses cheveux flottant sur ses épaules d'ivoire* pour en former de longues tresses el les arranger sur sa tète. Aussitôt qu'elle aperçut les déesses, elle descendit de son trône , les fil asseoir, se plaça près d'elles après avoir relevé négligemment ses cheveux et leur dit avec un malin sourire : « Illustres déesses , quel dessein vous conduit ici ? Ces lieux sont peu accoutumés à vous recevoir. Vous tenez sans contredit le premier rang parmi les habitantes de l'Olympe, et rarement on vous voit ainsi me visiter. — Trêve de raillerie répondit Junon , nous sommes toutes les deux dans la plus vive inquiétude. Les Argonautes, parvenus sur les bords du Phase, touchent au moment du plus pressant danger. Nous tremblons pour eux tous, mais surtout pour Jason , dont les jours me sont si précieux que, dût-il descendre aux en-
1 L'Ile de Lipari , dans laquelle étaient les forges de Vulcain , suivant Callimaquc (Uipn. in Dian , v. 47;. Homère, Odtjn. X, v. 3, lui donne l'èpiihéte de flottante. Pline (HmI. uni. Il, 95) , parle de plusieurs Iles qui se meuvent au gré des vents. Celle de Délo», suivant les poêle», ne devint immobile qu'après que Latone y eut mis au monde Apollon. ( CalUmaque , nvro/i. in Del.)
• Caudida dividua colla tegente coma.
Ovide, Am. I, s, io.