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APOLLONIUS
vous empêcher de vous porter désormais à de pareils attentais et vous apprendre à respecter les dieux, dont vous avez l'insolence de vous prétendre issus. » Télamon frémissant de rage A ces menaces allait y répondre avec emportement , Jason le retint, cl prenant lui-même la parole : « Grand roi , dit-il avec douceur, apaisez un injuste courroux. Nous n'avons pas, comme vous le supposez, conçu de desseins téméraires contre cette ville ni contre ce palais*. Ce n'est pas même notre volonté qui nous a conduits en ces lieux. Qui voudrait traverser tant de mers , dans l'espoir d'une conquête à laquelle il n'aurait aucun droit? Un sévère destin et les ordres cruels d'un tyran , voilà ce qui m'a contraint de quitter ma patrie. Laissez-vous donc toucher par mes prières. Je publierai un jour dans toute la Grèce la gloire de votre nom. Dès ce moment , vous pouvez disposer de notre valeur, nous sommes prêts à combattre pour vous ou les Sauromates, ou tel autre peuple que vous voudrez soumettre a votre empire. » Jason tachait ainsi d'adoucir et de flatter Eélès. Mais lui, toujours insensible et ne méditant que vengeance, délibérait en lui-même s'il les ferait périr sur-le-champ, ou s'il mettrait auparavant leur courage à l'épreuve. Ce dernier parti lui parut enfin préférable : « Étranger, reprit-il, de plus longs discours seraient inutiles, je puis consentir à vous donner la Toison , mais il faut auparavant que j'éprouve si vous êtes véritablement du sang des dieux et assez forts pour me disputer ce qui m'appartient. Vous le voyez, je ne ressemble point au tyran qùi règne sur la Grèce , et loin de porter envie au mérite, je suis prêt à lui céder la récompense qui lui est due. L'épreuve que je vais vous proposer, est un combat dont je viens facilement à bout, quelque périlleux qu'il paraisse. Dans un champ qui porte le nom de Mars , j'ai deux taureaux, dont les pieds sont d'airain , et dont la bouche Yomit des tourbillons de flamme. Je les attelle moi-même à une charrue , et je leur fais labourer quatre arpens d'un terrain âpre et sauvage. Ce travail achevé, je sème, au lieu des dons de Cérès , les dents d'un horrible dragon , d'où naissent aussitôt des géans armés qui m'environnent de toutes parts. Je les attaque ,
1 Sion nos sut ferro libjros popularc Pénales Vcniimu, nul raplai ad lillora vertrre pr*uas.
Virgil., Fil. I. hil.
les renverse et les fais expirer sous le fer de ma lance. J'ai commencé le matin à atteler me» taureaux, et ma moisson est achevée le soir. Si Jason peut faire éclater sa valeur par un semblable exploit , qu'il emporte au même instant ma Toison ; mais sans cela, n'espérez point l'obtenir. Il est indigne d'un homme de cœur de céder a quiconque ne peut l'égaler. >»
Jason, étonné du défi que lui proposait Éélès et n'osant d'abord s'engager dans une entreprise qui lui paraissait au-dessus de ses forces, resta quelque temps les yeux baissés, gardant un morne silence. Enfin , dissimulant son embarras : « Grand roi , dit-il , la loi que vous m'imposez est terrible, mais je ne puis m'y soustraire , et quel que soit le danger, j'accepte le combat. Peut-être j'y perdrai la vie , mais est-il rien de plus affreux que la nécessité qui m'a contraint de venir en ces lieux ? Oui , la mort même sera plus douce pour moi que l'ordre de Pélias. — Puisque tu acceptes le combat, reprit Éélès d'un Ion formidable, va maintenant rejoindre tes compagnons -, si mes taureaux t'effraient , si lu n'es pas assez fort pour leur faire subir le joug , ou si tu recules à l'aspect de la moisson , j'aurai soin que ton sort puisse un jour servir d'exemple el faire trembler quiconque voudrait désormais attaquer un plus puissant que lui. » Jason, se levant aussitôt, se relira suivi d'Augée , de Télamon et d' A rgus, qui fit signe à ses frères de rester .
Tandis qu'ils s'avançaient hors de la salle, Médée , toujours en proie à sa passion , tenait ses regards attachés sur Jason et , soulevant un côté de son voile, contemplait avec admiration les grâces et la beauté qui le distinguaient de ses compagnons. Elle le suivit longtemps des yeux , et son âme tout entière volait comme un songe léger sur ses traces. Chalciope, redoutant la colère du roi, se hâta de se dérober à sa vue et rentra dans son appartement avec ses enfans. Médée sortit pareillement , roulant dans son esprit toutes les pensées que l'amour peut suggérer. Sans cesse occupée de l'objet de sa passion, elle le voit sans cesse devant elle. Sa figure , ses vêlemens , ses discours , son maintien lorsqu'il était assis, sa marche lorsqu'il sortait de In salle , tout est encore présent a ses yeux. Jason lui paraît au-dessus de tous les mortels. Sa voix surtout, la douceur de ses paroles retentit sans cesse à son oreille ». Tout
1 Sliilla viri Yirlu* .miroo, muHuique irrunat
L'EXPÉDITION DES ARGONAUTES
à coup elle s'effraie de» danger» qui le menacent. Elle craint qu'il ne succombe à la furie des taureaux, ou qu'Éétès ne l'immole à sa colère : et comme s'il avait déjà perdu la vie, elle pousse des cris lamentables, et son visage est baigné de pleurs : « Insensée que je suis, se dit-elle enfin à elle-même, pourquoi m'aflliger ainsi? Que Jason périsse, qu'il soit le plus vaillant des héros ou le plus lâche des mortels, que m'importe?... Fassent les dieux cependant qu'il échappe au danger \ Divine Hécate, exauce ma prière! Fais qu'il retourne vainqueur dans sa patrie, ou si le Destin veut qu'il périsse, qu'il sache au moins que sa mort ne sera pas un sujet de joie pour moi. »
Tandis que le coeur de Médée était agité de ces pensées , Jason et ses compagnons suivaient tristement le chemin qui les avait conduits à la ville : « Fi!» d'Éson, dit alors Argus, vous l>ourrcz blâmer l'avis que je vai» vous proposer, mais dans une telle extrémité, est-il rien qu'on ne doive tenter? Je vous ai déjà parlé d'une jeune princesse instruite par Hécate ellemême dans l'art des enchanlemens. S'il était possible de l'intéresser en notre faveur, il n'y aurait plus pour vous de danger à redouter. Ma mère seule, Chalciope, peut nous concilier sa bienveillance; mais je crains qu'elle n'ose nous seconder. Je retournerai , si vous le permettez , auprès d'elle , et je lui ferai les plus vives instances en lui représentant qu'il y va de la vie de ses enfans et que votre perte entraînerait infailliblement la nôtre. Ami, répondit Jason , je ne m'opposerai point au dessein que votre zèle vous suggère. Allez trouver votre mère, et employez auprès d'elle les prières les plus touchantes. Notre espoir, hélas! est bien fragile, s'il n'est fondé que sur des femmes. » En parlant ainsi, ils arrivèrent au marais. Les Minycns, transportés de joie en revoyant leurs compagnons, s'empressaient de leur demander des nouvelles de leur voyage : « Mes amis, leur dit Jason d'un air consterné, le cruel Eétèsafait éclater contre nous toute sa colère. Il est inutile de vous en dire
GonlU hono» .- birrent Inflxi pectore tuIIu» Verbaque
rirgil. , Xm. IV, J.
. . . Illuro abfi'iu absentrm awlitqur, videlque.
M. ib. ». «3.
' Vivat an Ule
O. cidat, in Mi «I. Viral laroen.
OtUU-, Melani. VII, 23.
davantage. Sachez seulement que dans un champ qui porte le nom d j dieu Mars paissent deux taureaux dont les pieds sont d'airain et dont la bouche vomit des tourbillons de flamme. Je dois leur faire labourer quatre arpens,dans lesquels je sèmerai les dents d'un horrible dragon, d'où naîtront aussitôt des géans (oui armés qu'il faut exterminer dans le même jour. Tels sont les ordres d'Éélès : telle est l'entreprise que , forcé par la nécessité, j'ai promis de tenter. » A ce discours , les Argonautes, effrayés d'un danger qui leur paraissait insurmontable , se regardaient les uns les autres dans un morne silence ; enfin Pélée , rappelant sa hardiesse, prit ainsi la parole : « 11 est temps maintenant de se décider et d'agir. La valeur est ici plus nécessaire que le conseil. Si vous avez résolu , fils d'Éson , d'affronter le danger, préparez-vous au combat; si vous doutez de vos forces , ne vous exposez point, et sans chercher parmi nos compagnons , souffrez que Pélée combatte à votre place. Je vous le déclare , rien ici ne m'effraie puisque enfin je ne puis trouver dans ce combat que la mort. » Pélée avait à peine achevé ces mots lorsque Télamon, Idas et les fils de Tyndare se levèrent avec intrépidité. Méléagre suivit leur exemple: quoiqu'il fût encore dans un âge tendre , sa force et son courage l'égalaient aux plus fameux héros. Le reste de la troupe gardait encore le silence : m Amis , dit Argus, en s'adressant aux guerriers qui venaient de faire éclater leur audace, il faudra certainement en venir au combat , mais auparavant laissez-moi recourir à Chalciope. Je crois que son appui ne nous sera point inutile. Demeurez encore ici quelque temps -, il vaut mieux retenir son courage que de se perdre par imprudence. Dans le palais d'Eélès habite une jeune princesse à qui la divine Hécate a révélé ses secrets les plus cachés ; elle connaît toutes les productions de la terre et des eaux et sait , en les préparant avec adresse, composer des charmes capables d'apaiser l'ardeur de la flamme, de suspendre le cours des fleuves les plus impétueux et d'arrêter dans leur marche la lune cl les étoiles ». Chalciope est sa sœur, el pourrait l'engager à nous accorder son secours. Nous parlions de ce projet en revenant de la ville. Si vous l'approuvez, j'y retournerai dès aujourd'hui. Peut-
' Siftrre aquam Uuviii, cl verterc sidera rclro.
Vfrtjil., *:n. IV, W.
APOLLONIUS
être les dieux seconderont -ils mes efforts. »
Tandis qu'Argus parlait ainsi, une timide colombe vint du haut des airs se réfugier dans le sein de Jason, évitant la poursuite d'un èpervier qui s'abattit lui-même sur la poupe du vaisseau. Le divin Mopsus fut frappé du présage et prononça aussitôt cet oracle : « Mes amis, les dieux vous manifestent leur volonté. Il n'y a plus à balancer, il faut implorer le secours de la jeune princesse , cl je crois qu'elle ne rejettera point nos prières. Phinée nous l'a prédit. C'est de Vénus que nous devons attendre notre retour. S'il est ainsi, le succès de notre entreprise est assuré puisque l'oiseau qu'elle chérit vient d'échapper à la mort. Puisse l'événement ne point démentir un augure si heureux! Invoquez la mère des Amours, et livrez-vous aux conseils d'Argus, »
Les héros se rappelant l'oracle de Phinée applaudirent au discours de Mopsus. Idas seul, se levant avec fureur, s'écria d'une voix menaçante : « Dieux immortels! suis-je donc venu ici avec des femmes qui invoquent le secours de Cypris plutôt que le dieu de la guerre? Quoi donc ! des colombes et des milans vous empêchent de combattre? Allez, lâches, renoncez au métier des armes , rampez aux pieds d'une Jeune fille cl lâchez de la séduire par vos prières. » Ces paroles excitèrent dans l'assemblée un grand murmure ; personne cependant n'y répondit. Idas s'assit alors la rage dans le cœur , et Jason dit avec fermeté : « Qu'Argus retourne â la ville , puisque vous approuvez tous son projet. Quant â nous, ne restons pas plus longtemps cachés. Attachons le vaisseau au rivage du fleuve , il est temps de montrer que nous ne craignons pas le combat. » Argus parlil aussitôt et, les héros, dociles â l'ordre de Jason , levèrent l'ancre , firenl avancer en ramant le vaisseau hors du marais et mirent pied â terre sur le bord du Phase.
Cependant Eétès , méditant la perle des héros , assemblait les Colchidiens hors de son palais , dans un endroit destiné à cet usage , et leur déclarait qu'aussitôt que ses taureaux auraient mis en pièces le téméraire qui avait entrepris de les dompter, il ferait abattre le bois qui couvrait une montagne voisine, afin de brûler le vaisseau avec tous ceux qui le montaient , et de faire ainsi expier à ces étrangers leur insolence cl leur audace : « Jamais, disaitil , malgré les prières touchantes de Phrixus ,
malgré sa douceur et sa vertu qui le rendaient le plus aimable de tous les hôtes , je ne l'aurais reçu dans mon palais si Jupiter n'avait fait descendre Mercure de l'Olympe pour m'engager â le traiter avec bonté. Comment donc pourra is-jc laisser venir ici impunément des brigands qui ne cherchent qu'à ravir mes trésors , â tramer des complots , à piller les troupeaux et â ravager les campagnes? » Éétès se se promettait encore de punir les enfans de Phrixus, qui ne s'étaient unis , selon lui , â ces scélérats que pour lui enlever le sceptre et la couronne. Le Soleil, son père, l'avait autrefois averti par un oracle de redouter les embûches et les desseins perfides de ses descendons. Ses filles ni son fils Absyrle ne lui donnaient aucun ombrage ; mais il croyail avoir loul â craindre des enfans de Chalciope, et c'était pour celte raison plutôt que pour satisfaire au désir qu'ils témoignaient d'obéir à leur père qu'il les avait envoyés dans la Grèce. Rempli de ces idées et emporté par la colère , il faisait â ses sujets les plus terribles menaces, en leur ordonnant de veiller sur le navire et sur les Argonautes, afin qu'aucun d'eux ne pût lui échapper.
Dans le même temps , Argus , de retour au palais d'Eélès , conjurait sa mère d'implorer en faveur des Argonautes les secours de Médée. Chalciope en avait déjà conçu le dessein ; mais la crainte la retenait : elle appréhendait ou que Médée ne redoutât trop la colère de son père pour écouter ses prières, ou qu' Éétès ne découvrit bientôt leur intelligence si sa sœur se laissait persuader.
Cependant Médée, retirée dans son appartement et appuyée sur son lit , cherchait dans le repos à calmer le trouble qui l'agitait. Le sommeil suspendit un inslanl ses lourmcns ; mais bientôt des songes affreux, voltigeant autour d'elle, présentent à son esprit les plus cruelles illusions. Dans leur erreur , il lui semble que Jason n'est point venu en Colchide et ne doit pas combattre pour le vain désir d'obtenir une Toison mais qu'elle-même est l'objet de ses vœux et qu'il doit l'emmener dans sa patrie pour s'unir à elle par le nœud sacré de l'hymen. Il lui semble encore qu'elle dompte ellemême les taureaux et surmonte aisément les autres dangers; que nèanmions son père ne veut pas la laisser partir, sous prétexte que c'était à Jason de soutenir le combat ; qu'il s'élève à ce sujet une dispute , qu'elle est prise
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elle-même pour arbitre el se jelle dans les bras de l'étranger : abandonnant ses parens qui , saisis d'indignation, poussent un cri terrible. A ce cri , Médée tressaille de frayeur et le sommeil fuit de ses yeux. Elle s'éveille en tremblant , regarde longtemps autour d'elle, et reprenant enfin l'usage de ses sens : « Malheureuse que je suis, dit-elle en gémissant, quels songes affreux ont glacé mon cœur d'épouvante 1 1' Je crains bien que l'arrivée de ces guerriers n'ait des suites funestes. Mais quoi! un étranger porte le trouble au fond de mon âme! qu'il aille loin de ces lieux chercher une épouse dans sa patrie ! Pour moi , je chérirai ma virginité , je no quitterai point le palais qu'habitent
les auteurs de mes jours Cependant ma
sœur tremble pour ses fils De quels tournions elle me délivrerait si, pour sauver ce qu'elle a de plus cher, elle me priait de donner au héros un moyen assuré de sortir victorieux du combat! Excitée par elle, j'oserais tout entreprendre. »
Elle dit, el se levant aussitôt, les pieds nus et sans autre vêtement qu'un simple manteau, elle ouvre la porte de sa chambre , impatiente d'aller joindre sa sœur. A peine a-t-elle franchi le seuil que la honte la saisit : elle reste quelque temps dans le vestibule et rentre ensuite dans son appartement. Bientôt elle sort une seconde fois cl rentre encore, portant çà el là ses regards incertains. Entraînée par l'amour , la pudeur la relient; retenue par la pudeur , l'amour lui rend de nouveau sa hardiesse. Trois fois elle (enta d'accomplir son dessein, trois fois la crainte fil évanouir sa résolution ». Enfin elle se précipite éperdue sur son lit : telle qu'une jeune épouse à qui la mort vient d'enlever l'époux que lui avaient donné ses parens,' avant qu'ils aient goûté l'un et l'autre les douceurs de l'hymen, fuyant les regards et les propos indiscrets de ses femmes, se tient renfermée dans le fond de son appartement el, les yeux attachés sur ce lit désert, déplore tout bas son malheur et craint de laisser échapper ses sanglots. Telle Médée pleurait et gémissait tout bas , lorsqu'une de ses plus jeunes esclaves entra tout à coup chez elle. Alarmée de l'état où elle
' .... Que me suspension iusomnia lerrenl ?
tlrgil., /tn. IV, 9.
» Ter limcD tetigi 1er sum rcvoralus.
Otid. , Trisl. l, J, &s.
Ter revoluia loro csl
VirgiL, AZa. IV, 60i.
vit sa maltresse, elle courut sur-le-champ avertir sa sœur qui délibérait avec ses enfans. Chalciope effrayée de celte nouvelle vole à l'appartement de Médée, qu'elle trouva sur son lit, les yeux baignés de larmes et se frappant le visage. « Chère Médée , s'écria-t-elle, quel sujet fait couler vos pleurs? Qu'avez- vous? D'où vient la douleur qui vous presse ? La colère des dieux vous a-l-elle frappée de quelque mal subit ? Mon père a-l-il prononcé quelque horrible menace contre moi et contre mes enfans? Plùl aux dieux que je ne pusse plus voir ce palais et cette ville el que j'habitasse aux extrémités de la terre où l'on ignore jusqu'au nom de Colchos! » A ces mots elle se tut. Médée rougit cl la pudeur l'empêcha quelque temps de répondre. Les paroles volaient sur le bord de ses lèvres et rentraient aussitôt dans son sein; elle ouvrait sa bouche aimable et sa voix expirante trompait ses efforts '. Enfin elle s'enhardit , et l'amour lui suggéra cet artifice : Ma sœur le danger auquel sont exposés vos enfans me cause la plus vive inquiétude. Je crains qu'Éélès ne les fasse périr avec ces étrangers. Des songes affreux semblent me l'annoncer, fassent les dieux qu'ils soient sans effet et que vous ne soyez pas réduite à pleurer bientôt ce que vous avez de plus cher ! » Médée lâchait ainsi d'engager sa sœur à implorer son secours. Chalciope, sentant redoubler à ce discours toute sa frayeur , lui répondit : « Vos alarmes sont les miennes, et je viens chercher auprès de vous un remède à mes maux; mais avant tout jurez-moi par le ciel et par la terre, quelque chose que je vous propose, de me garder le secret el de me prêter votre secours. Je vous en conjure par tous les dieux , par vous-même, par les auteurs de nos jours, sauvez mes enfans; ne permettez pas qu'ils expirent à mes yeux , ou croyez que je mourrais avec eux et que , semblable à une Furie vengeresse , mon ombre sortie du sein des enîers vous poursuivrait «rns cesse.
En achevant ces mots, Chalciope répandit un torrent de larmes ; elle embrassait les genoux de Médée et sa têle était penchée sur son
' Ter lecum cooaU loqul, 1er inoillis ha-sil Ungua, 1er in primo destilil orc sonus.
OvU. , Ep. IV, T.
locipit effari, mediaque in voce reiisiil.
Virgil. , /En. IV, îs.
El *oi faucibu» btcsil.
!</. ib. Il, 77.'..
AU
APOLLONIUS
sein. Leurs gcmissemens se mêlaient ensemble; on n'entendait que des soupirs et des sanglots. « Chère Chalciopc, reprit enfin Médée, que puis-je faire pour me soustraire à vos imprécations ? Plût aux dieux qu'il fut en mon pouvoir de sauver vos enfans! J'en fais le serment que vous exigez, le plus terrible de tous les sermcns : oui, j'en jure par le ciel et la terre, mère de tous les dieux, quelque chose que vous proposiez, je ne négligerai rien pour vous satisfaire.
— Ne pourriez-vou8 pas , répondit aussitôt Chalciope, imaginer en faveur de mes enfans un moyen de faire sortir victorieux du combat cet étranger? Lui-même il implore votre secours. Argus que j'ai laissé dans mon appartement est venu de sa part pour m'engager à vous solliciter. ■> A ces mots, le cœur de Médée tressaillit de joie , elle rougit, et s'abandonnant aveuglément à son transport : « Ma sœur , ditelle, je ferai ce que vous désirez. Que l'aurore ne luise plus pour moi et que je cesse bientôt de vivre s'il est rien dans le monde qui me soit aussi cher que vous et vos enfans! ils ont été les compagnons de mon enfance ; leur âge est égal au mien , et ne sont-ils pas en quelque sorte mes frères? N'êtcs-vous pas vous-même et ma sœur et ma mère, puisque vous m'avez portée comme eux dans vos bras et nourrie de votre lait, ainsi que notre mère me l'a souvent raconté? Allez donc , cachez notre intelligence, afin que je puisse vous servir à l'insu de nos parens. Demain, au lever de l'aurore, je me rendrai au temple d'Hécate et je remettrai à l'étranger qui cause ici tant de trouble un charme propre a adoucir la férocité des taureaux. » Chalciope sortit aussitôt et alla porter cette nouvelle à ses enfans. Médée abandonnée à elle-même fut bientôt saisie de honte et de crainle en pensant qu'elle allait trahir son père pour favoriser un étranger.
Cependant la nuit couvrait la terre de ses ombres et les pilotes contemplaient attentivement les constellations de l'Ourse cl d'Orion. Le voyageur fatigué cherchait un asile et les gardesqui veillent aux portes des cités sentaient s'appesantir leurs paupières. La mère même, désolée de la perte de ses entons , suspendait ses gémissemens et se laissait aller au sommeil. La ville ne retentissait plus des aboiemens des chiens et des clameurs du peuple ; le silence régnait partout avec l'obscurité de la nuit. Mé-
dée seule ne goûtait point les douceurs du repos 1 : le danger auquel Jason allait être exposé lui causait mille inquiétudes et faisait à chaque instant palpiter son cœur. Ainsi , lorsque les rayons du soleil frappent la surface d'une eau dont on vient de remplir un vase, l'image qui se forme alors se meut sans cesse autour de l'appartement et voltige cà et là en décrivant des cercles rapides. Telle était l'agitation du cœur de Médée * : des pleurs de tendresse et de compassion coulent de ses yeux -, le feu qui la dévore s'attache à tous ses nerfs et se fait sentir jusque derrière la tête, dans cet endroit où la douleur est la plus vive, lorsqu'un amour extrême s'empare de tous les sens. Tantôt elle veut faire triompher Jason, tantôt elle aime mieux périr avec lui ; quelquefois elle ne veut ni périr ni le Taire triompher, mais plutôt supporter patiemment ses peines et ses ennuis. Tourmentée de ces pensées, elle s'assied sur son lit et fait entendre ces mots : « Infortunée que je suis , je ne vois autour de moi que des maux cl mon esprit est plongé dans la plus affreuse incertitude. Cependant ma peine s'accrotl de plus en plus et rien ne peut la soulager : redoutable Artémis, que n'ai-je expiré sous tes flèches rapides avant d'avoir vu cet étranger , avant que les fils de Chalciope partissent pour la Grèce! Sans doute un dieu courroucé ou plutôt quelque Furie a fait aborder ici ce vaisseau pour mon malheur. Mais que dis-je ? Que Jason périsse si telle est sa destinée ! El comment cacher aux yeux de mes
parens le secours que mon art lui fournirait? de quelle excuse colorer une telle action? oserais-je bien même lui parler et me trouver seule avec lui?... Mais quoi, malheureuse!... sa mort apaiserait-elle donc mes tourmens?
1 Nox eral, et placidum earpebant fessa soporetn
Corpora per lerras
Al non infeli* animi Phci:nijsa, neque unquam SoKilur in somnos, oculisve, aut pectorc noclem
Accipil
Virgil., *n.IV, 5T2.
Desicranl lalrare canes, urbesque silcbant : Orania noclis erant placida composta quietc.
Vera de la iradur lion d'Apollonius, par Varron . conservés par Scnèque. Controv. XVI.
• Magno ruranim fluctuai a*»lu :
Alque animum mine hue celorem, mine dividit ilhic; In partesque rap'u varias, perque omoia rersat. Sinil aqua- troioulum labris ubi lumen ahenis Sole repercussum. aut radianlis imagine lunm, Omnia pervolilal laie loca, jamque sub auras Erigilur, lummiquc fcril laquearia lecti.
Virgil. , Jfsk. VIII, l».
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ne serait-elle pas au contraire le comble des maux pour moi? Eh bien! puisqu'il en est ainsi , que la pudeur, que le soin de ma gloire ne me retiennent plus! Mais lorsque je l'aurai sauvé, quil porle où il voudra ses pas. Pour moi , aussitôt après sa victoire , un nœud fatal ou un venin mortel rompra la trame de mes jours Mais de quelle indigne tache ma mémoire va-t-elle être souillée? Toute la ville retentira du bruit de mon trépas : ma funeste aventure deviendra l'entretien des femmes de Colchos, qui diront enm'insultanl : « Elle s'est donne la mort pour sauver un étranger dont elle était éprise, elle a déshonoré ses parens et sa famille pour satisfaire un fol amour... » Malheureuse ! non , je ne puis m'exposer a tant d'opprobres il vaut mieux renoncer celle nuit même à la vie, et me soustraire à la honte par une mort dont la cause soit inconnue. » En achevant ces mots , elle va chercher une boite où étaient renfermées différentes compositions, les unes salutaires et les autres mortelles. Elle la pose sur ses genoux , et résolue de faire couler dans ses veines le plus subi il de ses poisons, elle déplore de nouveau sa destinée : des lorrens de larmes se répandent sur son sein. Déjà elle avait dénoué les cordons de la fatale botte lorsque tout à coup l'horreur de la mort s'empare de ses sens : elle reste longtemps immobile. Les charmes de la vie , les plaisirs qu'elle fait goûter se retracent alors à son esprit^ elle se rappelle ses aimables compagnes , leur gallé folâtre, tous les jeux et les amusemens du jeune âge. Plus elle s'arrête à ces images et plus il lui parait doux de vivre. Enfin , cédant aux inspirations secrètes de Junon, elle éloigne de sa vue la funeste boite , et sans hésiter davantage, elle attend avec impatience le retour de l'aurore , afin de porter à Jason le secours qu'elle avait promis à Chalciope. Mille fois elle ouvrit la porte de sa chambre pour voir si le jour commençait à paraître. Celle lumière si désirée vint enfin frapper ses yeux. Déjà tout est en mouvement dans la ville, et Argus, ayant ordonné à ses frères de rester encore pour observer les desseins de la jeune princesse , sort du palais et va rejoindre les Argonautes.
Dès que Médée voit paraître les premiers rayons de l'aurore , elle relève avec ses mains ses blonds cheveux qui pendaient en désordre; elle efface de dessus ses joues l'empreinte de ses larmes, ranime l'éclat de son teint avec une es-
sence aussi douce que le nectar , se revêt d'un superbe manteau qu'attachaient de magnifiques agrafes et couvre sa tête d'un voile d'une blancheur éclatante. Ainsi parée , elle se promène dans le palais , marchant d'un pas assuré sans songer ni aux maux qui la pressent ni à ceux dont elle est menacée. .
Dans le vestibule de son appartement couchaient douze jeunes esclaves qui n'avaient point encore subi le joug de l'hymen. Elle les appelle et leur ordonne d'atteler promptement ses mules à son char pour la conduire au temple d'Hécate. Tandis qu'on exécutait ses ordres, elle tira de sa botte une liqueur qui porte, diton , le nom de Promélhée et dont la vertu est telle que si quelqu'un en répand sur ses membres après avoir offert un sacrifice nocturne à Hécate, tout à coup il devient pendant tout un jour invulnérable au fer, insensible aux ardeurs du feu cl acquiert une force et un courage extraordinaires. I^t plante dont elle est tirée naquit pour la première fois dans les vallons du mont Caucase du sang que distillait de son bec l'aigle cruel qui dévorait le foie du malheureux Promélhéc. Sa double lige est surmontée d'une large fleur dont la couleur est semblable à celle du safran de Cilicie'. Sa racine offre l'image d'un morceau de chair nouvellement coupée cl renferme une liqueur noire, semblable à celle qui découle des chênes sur les montagnes. Médée l'avait exprimée autrefois dans une coquille de la mer Caspienne, après qu'elle se fut purifiée sept fois dans une fontaine et que, vêtue de noir, elle eut dans l'horreur des ténèbres invoqué sept fois Brimo • \ Iîrimo qui préside à l'éducation des enfans , qui se montre la nuit sous des formes épouvantables, qui commande aux mânes et règne dans les enfers. Tandis qu'elle coupait cette racine, la (erre mugit cl trembla sous ses pas ; Promélhéc lui-même ressentit une vive douleur au fond de ses entrailles et remplit l'air de ses gémissemens.
Médée ayant donc tiré le charme de la boite où il était renfermé, le mit dans la ceinture parfumée qui retenait sa robe autour de son beau sein , sorlil de son appartement et s'élança sur son char. Deux de ses esclaves se placèrent à
' I* safran qui venait pré» du promontoire Corjr u», en Cilicie cl dans un ravin peu éloigné , elail le plus eslimé des anciens. Slrnbon, liv. XIV. p«*. 67». ninurort, 1, ai.
• lleeate.
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ses côtés. Elle saisit elle-même les rênes, prend en main un fouet travaillé avec art et vole à travers la ville. Ses autres esclaves ayant leur robe retroussée jusqu'aux genoux, se tenaient à son char et la suivaient en courant. Telle sortant du fleuve Amnisus 1 ou des eaux limpides du Parthénius*, la fille de Latone, montée sur un char enrichi d'or et traînée par des cerfs légers, franchit les montagnes et vient recevoir un pompeux sacrifice. Les nymphesde l'Amnisus, celles qui habitent les forêts cl les rochers la suivent en foule * et les animaux, iremblans à son aspect, font entendre un doux frémissement. Les habitans d'jEa , saisis du même respect, se retirent à l'approche du char de Médée et n'osent arrêter leurs regards sur la fille de leur roi. Lorsqu'elle fut sortie de la ville et arrivée prés du temple, elle descendit légèrement de son char, et s'adressant à ses esclaves : « Mes amies , leur dit-elle , j'ai commis une grande imprudence en venant ici sans songer que c'est nous exposer à rencontrer les étrangers qui sont descendus sur ces côles. Toute la ville est en alarme et je ne vois aucune des femmes qui ont coutume de venir chaque jour invoquer en foule la déesse. Mais puisque nous voici dans cette campagne riante et que personne ne parait, charmons notre loisir en nous amusant à cueillir des fleurs sur l'émail de cette prairie. Nous partirons ensuite à l'heure accoutumée et vous remporterez toujours bien des richesses à la ville si vous voulez me laisser exécuter le dessein que je vais vous communiquer. Argus et Chalciope ( gardez fidèlement ce secret de peur qu'il ne parvienne aux oreilles de mon père) m'engagent à secourir l'étranger qui s'expose à la furie des taureaux. Pour prix de ce service, il doit m'apporlcr de magnifiques présens. J'ai feint de consentir à tout et je lui ai fait dire de se rendre ici seul. Nous partagerons ensemble ses dons et je lui donnerai un charme dont l'effet sera contraire à celui qu'il attend. Aussitôt que vous l'apercevrez , ayez soin de vous retirer à l'écart. » Ainsi parla Médée. L'artifice qu'elle proposait plut à toutes ses compagnes.
■ Rivière de l'Ile de Crète, qui coule au pied du monl Dicté. Xnnn. ttion. VIII, i U.
• nivière de la Paphlagonie , près de laquelle Diane prenait souvent les plaisir* de la chasse. Sieph. de urb.
Quarn mille secMa»
llinc atque hinc glomeranlur Oreades.
Virgil., Mn. I, *99.
Cependant Argus, instruit par sa mère que Médée devait aller & la pointe du jour au temple d'Hécate, tira Jason à l'écart pour l'y conduire. Ils étaient accompagnés de Mopsus , habile à expliquer le vol et le chant des oiseaux. Ce jour là l'épouse de Jupiter avait pris soin d'embellir Jason des plus charmans attraits. De tous les héros issus de Jupiter ou des autres dieux , aucun ne lui était comparable pour la bonne mine ni pour les grâces qu'il savait répandre dans ses discours. Ses compagnons eux-mêmes le regardaient avec complaisance et ne pouvaient se lasser d'admirer l'éclat de sa beauté. Mopsus en conçut un augure favorable et son cœur se réjouissait d'avance, dans l'espoir du plus heureux succès. A quelque distance du temple et sur le chemin qui y conduisait était un peuplier dont l'épais feuillage servait de retraite aux bruyantes corneilles. A la vue des héros, un de ces oiseaux prenant tout à coup son essor se percha sur le sommet de l'arbre, annonçant ainsi dans son langage les desseins de Junon : « Qu'il est méprisable ce devin qui ne prévoit pas ce qui n'échapperait pas à des entons! Quelle jeune fille osera devant des témoins importuns découvrir à son amant sa tendresse ? Périsse cet ignorant devin, que Vénus elles Amours ne l'inspirent jamais! » L'oiseau se tut. Mopsus entendant sa voix divine sourit de ses reproches et dit à Jason : « Continuez votre roule jusqu'au temple d'Hécate, vous y trouverez la fille d'Éétès. Vénus, dont la protection doit nous faire triompher , suivant l'oracle de Phinée, a louché son cœur pour vous. Argus et moi nous attendrons ici voire retour. Seul avec la princesse , employez les plus vives instances pour obtenir d'elle le secours que vous désirez. » Argus applaudit à ce conseil et Jason s'éloigna aussitôt.
Cependant Médée, l'esprit tout occupé du héros qu'elle attend avec impatience, prenait peu de part aux amusemens de ses compagnes. A peine un jeu était-il commencé , qu'il cessait de lui plaire. Ses yeux ne pouvaient s'arrêter sur ce qui l'environnait, elle tournait a tout moment la tête et portait au loin ses regards inquiets dans la campagne. Le moindre bruit, le plus léger souille de vent faisait tressaillir vivement son cœur «. Enfin, elle aperçoit l'objet
• Nunc omnes terrent aura» : sontu excitât oroois
Virgil., /T.n. X, 738.
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de ses désirs. Tel qu'on voit sortir du sein de l'Océan Sirîus dont la splendeur frappe les yeux, mais dont l'influence est souvent funeste aux troupeaux 1 ; tel et avec encore plus d'éclat le lils d'Eson «'avançant a grand pas parut aux regards de Médée. A son aspect le trouble s'empare de se» sens , ses yeux se couvrent d'un nuage , une rougeur brillante se répand sur son visage *, ses genoux tremblans se dérobent souk elle, elle ne peut ni avancer ni s'éloigner. Cependant ses suivantes se retirent et la laissent seule avec Jason. Ils restent tous les deux quelque temps immobiles et sans rien dire. Ainsi lorsque les zéphirs retiennent leur haleine , le silence régne dans une forêt. Mais bientôt le vent souille , les arbres sont agités et font entendre un doux murmure : ainsi Jason et Médée inspirés par l'amour feront bientôt succéder au silence les plus tendres accens. Le héros reconnut d'abord au trouble de Médée le trait dont une main divine l'avait blessée. « Princesse , lui dit-il avec douceur, vous me voyez seul devant vous : d'où vient que la crainte glace vos esprits? Je ne suis point de ces hommes que leur insolence rend insupportables. Jamais on ne me vit tel, lors même que j'habitais au sein de ma patrie. Cessez donc d'appréhender : parlez et interrogez-moi librement, et puisque une confiance réciproque nous réunit en un lieu sacré, sûr garant de la bonne foi, daignez vous expliquer, et, sans m'abuser par des espérances frivoles, exécutez la promesse que vous avez faite à votre sœur en m'arma nt du pouvoir de vos enchantemens. Je vous en conjure par Hécate elle-même , par les auteurs de vos jours, par Jupiter dont le bras vengeur protège les étrangers et les supplia ns. C'est à ce double litre que j'embrasse vos genoux. Sans vous, je ne puis sortir victorieux des combats où la nécessité m'a condamné. L'intervalle qui sépare nos demeures ne me laisse qu'un moyen de faire éclater ma reconnaissance. Je publierai vos bienfaits dans la Grèce et j'y rendrai votre gloire immortelle. Tous les héros qui me suivent diront que c'est à vous qu'ils doivent la douceur de revoir leur
' Aul Sirius ardor :
Die gitim, morbosque ferons mortalibus «gris Nascilax, et Uwo contrisUt famine «rlum.
rtrgil., iEn. X.ttS.
' Cum vldet iCsoDidem, eitinclaque flamma reliait; Ri mbucre gêna-, lotoqu* recanduit ore.
Oitfd , Melsm, VU, 17.
patrie. Leurs femmes et leurs mères vous combleront de bénédictions. Peut-être qu'assises en ce moment sur le bord de la mer elles déplorent déjà notre perte. Dissipez leurs alarmes en nous secourant. Par une semblable faveur, la jeune Ariane , fille de Minos et de Pasiphaé qui avait pour père le soleil , délivra autrefois Thésée du plus pressant danger. Que dis-je ! non contente de lui avoir sauvé la vie , elle quitta sa patrie pour s'embarquer avec lui, après que Minos eut apaisé sa colère. Par cette action généreuse, Ariane s'est rendue chère aux immortels et sa couronne brille toute la nuit parmi les constellations qui ornent la voûte éthérée*. Les dieux, n'en doutez pas, prendront aussi soin de vous récompenser si vous voulez sauver tant de héros. Et comment ne le voudriez-vous pas ? L'aimable bonté brille sur votre front. »
Médée sensible à la louange, sourit en baissant les yeux. Bientôt elle les lève , et regardant Jason, elle veut parler et ne sait par où commencer. Tout à coup elle lire de dessous sa ceinture le charme qu elle avait apporté et le donne au héros, qui le reçoit avec les plus vifs transports de joie. Elle lui aurait volontiers donné sa vie s'il en avait eu besoin , tant est puissante la flamme que l'amour fait briller sur le visage de Jason ! Les yeux de Médée en sont éblouis et son cœur, semblable à la rosée qui se fond aux premiers rayons du matin, se sent de plus en plus pénétré d'une douce chaleur. Ils restaient l'un et l'autre en silence, tantôt les yeux baissés et tantôt se regardant tendrement : « Apprenez, dit enfin Médée, quel est le charme que vous venez de recevoir de moi. Lorsque mon père aura remis entre vos mains les dents de dragon que vous devez semer dans le champ du dieu Mars, attendez le milieu de la nuit. Alors revêtu d'habits noirs , et après vous être purifié dans les eaux du fleuve, vous creuserez seul une fosse ronde, dans un lieu écarté. Vous y égorgerez une brebis , et vous la brûlerez tout entière * sur un bûcher que vous dresserez au bord de la fosse. Vous invoquerez ensuite la fille unique de Persée, la puissante Hécate, en faisant en son honneur des libations de miel. Éloignez-vous après cela
' La couronne d'Ariane , conaleJkrtion situe* enlre celles d'Hercule cl du Bouvier.
1 Et solida imponit laitrorum viscera flammis.
VirqU., .r.n. VI. 243.
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de la fosse sans regarder derrière vous , quel que soit le bruil des pieds et les hurlemens des chiens qui frappent vos oreilles. Si vous n'observer celte loi , tout le reste deviendra inutile pour vous et vous ne pourriez même rejoindre sans danger vos compagnons. Au lever de l'aurore, vous humecterez le charme que je viens de vous donner , et vous en frotterez non-seulement votre corps , mais encore votre épée, votre lance et votre bouclier. Une force plus qu'humaine se répandra aussitôt dans vos membres. Le fer des guerriers qui naîtront de la terre s'émoussera contre vous et vous braverez les flammes que vomissent les taureaux. Ce charme puissant ne doit durer qu'un jour ; mais ne craignez rien, et voici un moyen de terminer promplemcnl le combal. Lorsqu'après avoir subjugué les taureaux et labouré le champ , vous verrez les fils de la terre sortir en grand nombre des dents que vous aurez semées , jetez alors au milieu d'eux une grosse pierre. Semblables à des chiens qui se disputent une proie , ils se battront à l'enlour ; profitez du moment et fondez aussitôt sur eux. C'est ainsi que vous triompherez et qu'obéissant aux ordres de Pélias, vous emporterez loin de la Coichidc la Toison dans la Grèce. Mais que m'importe vers quelles contrées vous dirigerez vos pas ! s'il faut , hélas ! que vous quittiez ces lieux. » IMédée prononça ces dernières paroles en baissant les yeux et en témoignant par ses larmes les regrets que lui causait d'avance le départ de Jason. « Du moins, ajouta-l-ellc, ( devenue plus hardie et lui prenant la main ) si vous retournez un jour dans voire patrie , souvenez-vous du nom de Médée comme je me souviendrai moi-même de vous. Mais de grâce , dites-moi qu'elle est cette patrie pour laquelle vous allez traverser tant de mers ? Est-elle prés de l'opulente Orchomène ou voisine de l'Ile d\Ea ? Racontezmoi l'histoire de celle princesse que vous venez de nommer, à qui Pasiphaé, sœur de mon père , donna le jour et qui s'est rendue si célèbre. »
Les discours et les larmes de Médée faisaient passer l'amour dans le cœur de Jason : « Si je retourne heureusement dans la Grèce , répondit-il, et si votre père ne m'impose pas un second combat plus terrible encore que le premier, votre image sera nuit et jour présente à mon esprit. Vous désirez savoir maintenant
quelle est ma patrie ? il est doux pour moi de vous satisfaire. Au milieu de hautes montagnes est une contrée fertile et abondante en troupeaux ; l'Hémonie est son nom. Ce fut là que Promélhée, fils de Japet, donna le jour à Deucalion, qui régna le premier sur les hommes , bâtit des ville» et éleva des temples aux immortel». Là, parmi plusieurs cités florissantes, est celle d'Iolcos ma patrie. Ce fut de cette contrée que sortit autrefois Minyas pour aller fonder la ville d'Orchomène, voisine de celle de Cadmus. Quant à l'Ile d'jEa , le nom même en est inconnu dans l'Hémonie. Mais pourquoi perdre en de vains discours des momens précieux ? Qu'est-il besoin de vous parler de ma pairie et de vous répéter le nom si fameux de l'illustre Ariane ? Son père Minos consentit à la donner pour épouse à Thésée : plût aux dieux que votre père voulût ainsi combler mes vœux ! »
Ce discours, au lieu d'adoucir la douleur de Médée , ne faisait que l'irriter : « Dans la Grèce, dit-elle en fondant en larmes, il peul èlre beau de former de pareils nœuds. Mai» Éétès ne ressemble point à Minos, et je n'ose moi-même me comparer à Ariane. Cessez donc déparier d'alliance; mais lorsque vous serez de retour à lolcos , conservez le souvenir de Médée comme je conserverai moi-même le vôtre en dépit même de mes parens, et si jamais mon nom s'efface de votre mémoire, puisse la renommée ou quelque présage m'apprendre celle triste nouvelle ! Puissé-je, portée sur l'aile des tempêtes , traverser aussitôt les mers et arriver à lolcos pour vous rappeler mes bienfaits et vous reprocher voire ingratitude ! Quelle douceur pour moi de vous surprendre alors dans votre palais et de paraître tout à coup à vos yeux ! — Aimable princesse, répondit Jason , pourquoi parler de tempêtes et de présages ? Laissez là les vains discours. Si vous veniez véritablement dans la Grèce , vous verriez tous ses babilans prosternés à vos pieds vous honorer comme une déesse et reconnaître avec transport que c'est à vous qu'ils sont redevables du salut d'un frère , d'un fils , d'un époux chéri. Rien alors ne s'opposerait plus à noire bonheur. Les nœuds de l'hymen nous uniraient ensemble et notre amour ne finirait qu'avec notre vie. » Le charme de ce» paroles pénétra jusqu'au fond du cœur de Médée : mais l'idée du crime la remplit aussitôt
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de crainte el d'horreur. Bientôt cependant elle devait consentir à quitter la Colchide ; et comment l'infortunée pourrait-elle résister au pouvoir de Junon , qui veut la conduire à Iolcos afin de faire périr par ses artifices le superbe Pélias?
Cependant le jour sur son déclin avertissait la jeune princesse de retourner près de sa mère, et ses esclaves, la regardant de loin en silence, semblaient excuser leur maîtresse, qui , trop sensible au plaisir de voir et d'entendre Jason, ne songeait point à le quitter : « II est temps de nous séparer , lui dit le héros plus prudent , retournez à la ville avant le coucher du soleil de peur qu'un plus long retard ne nous trahisse. Nous pourrons une autre fois nous rassembler encore dans le même lieu. » Après qu'ils se furent ainsi découvert l'un à l'autre leurs sentimens , Jason , plein de joie , partit pour rejoindre ses compagnons el Médée retourna vers ses esclaves , qui accoururent toutes ensemble au-devant d'elle. A peine s'aperçut-elle de leur présence; son esprit distrait s'égarait dans mille penser» divers. Elle monte machinalement sur son char, prend d'une main les rênes, de l'autre le fouet et excite ses mules , qui suivent avec rapidité le chemin de la ville. A peine fut-elle arrivée au palais que Chalciope , toujours inquiète pour ses entons, s'empressa de la venir voir et de l'interroger. Médée , déjà en proie aux remords et plongée dans une sombre rêverie, ferme l'oreille aux discours de sa sœur et ne veut pas répondre à ses questions. Assise près de son lit, la tête appuyée sur la main gauche, les yeux baignés de larmes , elle repasse dans son esprit ce qu'elle vient de faire el s'abandonne aux plus cruelles réflexions.
Cependant Jason, ayant rejoint ses deux compagnons, se hâta de retourner avec eux au vaisseau. Les héros, charmés de son arrivée , s'empressèrent de lui demander le succès de son entrevue. 11 leur raconta les conseils qu'il avait reçus de Médée el leur montra le charme qui devait le rendre invulnérable. Ces heureuses nouvelles répandirent la joie dans tous les cœurs. Idas seul était assis à l'écart el frémissait de rage.
La nuit étendait déjà ses voiles sur la terre cl invitait tous les mortels au repos. Les Argonautes ne songèrent plus alors qu'à prendre de la nourriture, el se livrèrent aux douceurs
du sommeil. Le lendemain, dès que l'aurore parut, on députa deux guerriers pour aller demander au roi la fatale semence. Le brave Télamon et l'illustre Elhalide furent chargés de cette commission. Us partirent el reçurent d'Éétès les dents terribles du dragon d'Aonie*. Ce monstre gardait près de l'antique Thèbes ane fontaine consacrée à Mars lorsque Cadmus , cherchant sa sœur Europe , arriva dans ce lieu, où il devait fixer sa demeure , guidé par une génisse dont l'oracle d'Apollon lui avait ordonné de suivre les traces. Cadmus perça le dragon de ses flèches, el Minerve qui connaissait la vertu de ses dents, prit soin de les arracher, et en donna la moitié au vainqueur et l'autre à Éétés. Cadmus les ayant semées dans les champs de l'Aonie, en vil nattre tout à coup des guerriers, dont un grand nombre Turent aussitôt moissonnés par le fer de Mars. Il rassembla ceux qui échappèrent el fit de ces enfans de la terre les premiers habitans de la ville de Thèbes. Le roi de la Colchide avait conservé précieusement le présent de Minerve, et il le remit avec joie aux députés, persuadé que Jason ne sortirait jamais vainqueur du combat des géans, quand même il viendrait à bout de subjuguer les taureaux.
Le soleil , parvenu aux bords les plus reculés de l'Ethiopie, cachait ses feux sous un autre hémisphère, et la nuit attelait ses chevaux à son char. Les Argonautes étendirent des lits de feuillage sur la rive du fleuve, près de l'endroit où était attaché le vaisseau. Tandis qu'ils se livraient au sommeil , Jason attendait avec impatience le milieu de la nuit. Déjà la constellation de l'Ourse commençait à s'abaisser vers l'horizon un calme profond régnait dans les airs. Jason alors s'avança sans bruit pour chercher un endroit écarté, portant avec lui toutes les choses qui lui étaient nécessaires et qu'il avait préparées pendant le jour. Argus lui avait donné le lait el la brebis, et il avait tiré le reste du vaisseau. A quelque distance du chemin était un lieu solitaire qu'arrosai! une eau claire el tranquille. Le héros, s'y étant purifié , se revêtit d'un manteau noir dont liypsipyle lui avait fait présent à son départ de Lcmnos pour lui rappeler le triste souvenir de leurs amours,
1 Aonie, nom de la rteolie.
* Cetlo circonstance par laquelle Apollonius indique le milieu de la nuil suppose que la grande Ounc se lerail alors un peu aïani le coucher du soleil.
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trop tôt interrompus. Il creusa ensuite une fosse de la profondeur d'une coudée, dressa un bûcher, égorgea la brebis l'étendil avec soin sur le bûcher, y mit le feu, et versa sur la victime des libations de lait et de miel en invoquant le secours d'Hécate Dés qu'il eut achevé , il s'éloigna de la fosse. La déesse , ayant entendu sa prière, accourut de ses profonds abîmes pour recevoir le sacrifice. Son front était ceint de rameaux de chêne entrelacés de serpens. Des torches enflammées répandaient autour d'elle une lumière éclatante. Elle était environnée des chiens infernaux, qui poussaient des hurlcmens affreux. La prairie trembla sous ses pas, cl les nymphes effrayées firent retentir l'air de leurs cris *. Jason ne fut point exempt d'épouvante. Toutefois il continua sa marche sans regarder derrière lui jusqu'à ce qu'il eût rejoint ses compagnons.
A peine l'aurore , sortant du sein de l'onde, faisait briller de ses rayons les sommets du Caucase couverts de neige , lorsqu'Éèlès se revêtit d'une cuirasse d'un métal impénétrable, présent du dieu Mars , qui l'avait enlevée au géant Mimas , après lui avoir arraché la vie dans les champs de Phlégra. Il mit sur sa tête un casque d'or , surmonté de quatre aigrettes , dont l'éclat égalait celui du soleil lorsqu'il sort des eaux de l'Océan. Il portait d'une main un énorme bouclier recouvert de plusieurs cuirs, et de l'autre une lance formidable dont Hercule seul aurait pu soutenir le poids. Son fils Phaéton l'attendait sur un char attelé de coursiers rapides. Il y monte, prend en main les rênes, et sort de la ville, suivi d'un peuple innombrable, pour se rendre au lieu du combal. Tel Neptune, monté sur son char, vole aux jeux islhmiques, au promontoire Ténare, au marais de Lerna , ou au bois sacré d'Oncheslus ; tel encore, tratoé par ses coursiers, il va visiter Calaurie, le rocher de Thessalie ou le Géresle couvert de forêts *.
Etire feril
Virgii, itn. VI, H9.
• Voce vocans Hecaten
id. ib. VI, 2«.
1 Sub pedibus mugirc solum, el juga capta moveri Silvarum , vijœquc cane* uhilare per urbem,
Id. ib. VI, 25«.
.... Sommoque utularanl tertiee Xymphjp.
Id. ib. IV, 168.
• Gtrette* promontoire de l'Ile dKubec. Calawie, tic du
Cependant Jason, docile aux conseils de Médée, prit le suc merveilleux qu'il avait reçu d'elle et en frotta son bouclier, sa lance et son épée. Ses compagnons , rangés autour de lui , voulurent aussitôt éprouver la vertu du charme entachant de faire plier sa lance; mais tous leurs efforts furent inutiles. Idas alors , transporté de rage, lire son large cimeterre el en décharge un grand coup sur la poignée. Le fer est repoussé et rejaillit comme le marteau sur l'enclume. A ce spectacle , les héros transportés d'allégresse poussèrent des cris de joie et se livrèrent aux plus heureuses espérances. Jason ayant ensuite fait couler le charme sur son corps, se sentit tout à coup rempli d'une force et d'un courage invincibles. Ses bras se raidissent el deviennent plus nerveux. Tel qu'un coursier belliqueux , attendant le combat avec impatience , fait ralentir l'air de ses hennissemens el, frappant du pied la terra, dresse les oreilles et lève fièrement la têle , tel le fils d'Éson, plein de confiance dans la vigueur de si-s membres, s'agite , marche à grands pas, brandit sa lance et secoue son bouclier, d'où partent mille feux étincelans. Ainsi, lorsqu'un orage est près d'éclater , de frequens éclairs percent l'obscurité des nuages et brillent de toutes parts.
Les Argonautes, impatiens de voir arriver le moment du combal , montent sur le vaisseau , saisissent les rames et s'avancent sur le rivage qui bordait le champ de Mars. Il est situé visà-vis de la ville, el était aussi éloigné d'eux que la borne autour de laquelle tournent les chars est éloignée de l'enlrée de la carrière dans les jeux qu'on célèbre en l'honneur d'un illustre guerrier, d'un roi puissant. Ils trouvèrent en arrivant Eétès, qui se promenait sur le rivage , et les babilans de la Colchide répandus en foule sur les rochers du mont Caucase. Dés qu'ils eurent attaché le vaisseau, Jason, dépouillé de ses vôlemens, son épée suspendue à ses épaules, et tenant d'une main sa lance et son bouclier , de l'autre son casque éclatant, rempli des dents du dragon, saule légèrement à terre et marche fièrement au combal, aussi redoutable que Mars, aussi beau qu'Apollon. Il parcourt d'abord des yeux la campagne et aperçoil le joug d'airain
golfo Sarooique, vis-a-vis le port de Tréièoe. Onchcsiut, Tille de liéolie. Urna, fontaine proche d'Argos. Tinart , promontoire de la Laconie. Neptune arait dans (oui ces lieux des temples célèbres.
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et la charrue fabriquée d'un seul morceau de fer. Il s'approche, enfonce auprès d'elle sa lance dans la tcrre,dépose son casque, et s'avance couvert de son bouclier pour chercher les taureaux. Un profond souterrain , toujours rempli d'une épaisse fumée, leur servait de retraite. Ils sortent tout à coup en vomissant des flammes. Les Argonautes sont saisis d'épouvante : Jason, présentant son bouclier , les attend de pied ferme, semblable à un rocher contre lequel les vagues écumantes viennent se briser1. En vain ils frappent en mugissant le bouclier de leurs cornes, Jason n'est point ébranlé de ce choc. Tels que de vastes soufflets qui tantôt excitent l'ardeur des fourneaux où l'on fond l'airain, tantôt retiennent leur haleine , et dont l'air s'échappe avec un bruit épouvantable , tels les deux taureaux exhalent en mugissant leur souffle de feu. La flamme brille par éclairs autour de Jason ; mais le charme qu'il a reçu de Médée le rend invulnérable. Il saisit par une corne le taureau qui était à sa droite, le lire de toutes ses forces, l'amène près du joug et d'un coup de pied le fait tomber adroitement sur les genoux. Le second qui s'avance est également terrassé. A l'instant il jette par terre son bouclier, et de ses deux mains il les tient l'un et l'autre couchés sur les genoux, insensible à l'ardeur des flammes au milieu desquelles il est plongé. Eétès regarde avec étonnemenl ce prodige de force et ne peut revenir de sa surprise. Cependant Castor et Pollux, suivant l'ordre qu'ils en avaient reçu auparavant , accourent aussitôt, prennent le joug et le présentent à Jason, qui l'attache fortement, saisit ensuite le timon et l'adapte au joug. I>es fils de Tyndare s'éloignent alors des flammes et retournent au vaisseau. Jason ramassa aussitôt son bouclier, le suspendit à ses épaules, prit le casque qui renfermait les dents fatales, et tenant le manche de la charrue, il piquait les taureaux de sa lance comme un laboureur thessalien presse les flancs de ses bœufs avec la perche dont il mesure son champ. Les taureaux, devenus alors furieux, vomissent des torrens de flamme et frémissent comme les vents impétueux qui font la terreur des nautoniers et les obligent de plier toutes leurs voiles. Cependant, pressés par la lance, ils sont
' lllc, vcJul rupes vaslum qu.T prodit itl xjuor , Obvia vrnlorum furiia exposuque poolo, Vim cuuclatn, etc.
Vl'gil.,£m. X, 633.
contraints d'avancer. La terre cède à leurs e (Torts et à ceux du vigoureux laboureur qui les conduit. Des mottes énormes, détachées par le soc tranchant , se brisent avec un fracas horrible. Le héros , marchant d'un pas ferme , jetle au loin derrière lui les dents du dragon dans la terre qu'il a déjà labourée et tourne à chaque instant la tête de peur d'être surpris par les guerriers qui doivent en sortir.
Le soleil avait parcouru les deux tiers de sa carrière et les laboureurs fatigués soupiraient après la lin dcleurs travaux. Jason, ayant achevé de labourer les quatre arpens , détela les taureaux, qui prirent aussitôt la fuite avec épouvante, et retourna lui-même au vaisseau, tandis que la terre était encore stérile. Ses compagnons s'empressant autour de lui enflammaient de plus en plus son courage par leurs discours. Il prit avec son casque de l'eau du fleuve, et ayant étanché sa soif, s'assit sur le rivage , attendant patiemment le combat comme un sanglier qui aiguise ses dents A l'approche des chasseurs et dont la gueule est couverte d'écume.
Bientôt les fils de la terre commencèrent à sortir de son sein. La campagne est hérissée de boucliers , de lances et de casques , dont l'éclat se réfléchit jusqu'au ciel *. Comme on voit dans une nuit d'hiver étinccler toutes les constellations lorsqu'après une neige abondante les nuages se sont dissipés, ainsi brillaient les terribles géans sur la surface de la terre. Jason se souvint du conseil de Médée et saisit aussitôt une pierre d'une énorme circonférence , disque épouvantable de Mars, que quatre hommes n'auraient pu soulever. Il l'enlève sans effort , la jette au loin au milieu des géans •, et s'assied tranquillement derrière son bouclier. A ce spectacle, les habitans de la Colchide poussent des cris semblables aux mugissemens des flots qui se brisent contre des rochers. Eétès, voyant voler rénorme disque , demeure interdit. Semblables à des chiens avides , les
' Alraquo late
llorrcscit alriclia toges ensibua, a>raque fulgenl Sole UceaiiU, ei hiceut tufa oublia Jaclanl.
Vtrgil.. .En. VI, sas.
Tutn laie ferrrus haslis
llorret agor, campique armtt sublimibus ardent.
Ut. ib. XI, 601.
' Saium circunwpicil ingeoa,
Saxtun antiquum, ingeoa
IBe manu rapiura trépida lorqucbai in hoatem.
lil. ib. XII, IM.
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géans se jettent dessus en frémissant , se percent mutuellement de leurs lances et tombent sur la iorre qui les a produits comme des pins ou des chênes renversés par le vent. Aussi prompt qu'une étoile qui, se détachant des deux, traverse rapidement les airs et porte l'effroi dans le cœur des mortels en traçant au milieu des ténèbres un long sillon de lumière, Jason Tond sur eux l'épée à la main et, frappant au hasard tout ce qui s'offre À ses coups, moissonne à la fois ceux qui n'étaient sortis de terre que jusqu'aux épaules ou jusqu'à la ceinture , ceux qui commençaient à se tenir sur leurs pieds et ceux qui déjà marchaient au combal. Tel , au milieu des alarmes de la guerre , un laboureur, craignant que sa moisson ne devienne la proie du soldat, prend sa faulx nouvellement aiguisée et se hâte d'abattre les épis sans attendre qu'ils soient mûris par l'ardeur du soleil. Bientôt les sillons deviennent des ruisseaux de sang. Tous les géans sont renversés et leurs corps , étendus dans la campagne , présentent l'image des baleines que la mer a jetées sur le rivage. Les uns, tombés sur les genoux, saisissent la terre avec leurs dents, d'autres sont couchés sur le dos et d'autres sur le coté; plusieurs , frappés avant d'être entièrement sorlis de terre, sont courbés sur euxmêmes et appuyés sur leurs têtes sanglantes. Tels de jeunes arbrisseaux , l'espoir d'un cultivateur, renversés par une pluie violente, inclinent leurs sommets flétris vers la terre'. A ce spectacle, celui qui les a fait élever avec tant de soin gémit et eat saisi de tristesse. Pénétré d'une semblable douleur, Éétès retourne à la ville accompagné de ses sujets et cherche en lui-même un moyen de se venger. Cependant le jour finissait , et Jason avait achevé les travaux qui lui avaient été imposés.
' Purpureus veluU cum flot, raccimi aralro, Langucscit morieoi ; lauorc papavera collo Demisere caput, piurlacilm forte gravantur.
t'IrglL, JËO. 1X.4SS.
CHANT QUATRIÈME
Médée quitte le palais do ton père , endort par ses enchaotemens le dragon qui gardait la Toison d'or et s'embarque avec les Argonautes , qui traversent le Pont , entrent dans le Danube et arrivent dans le golfe Adriatique.— Rencontre d'Absyrte , frère de Médée, a la léte d'une nombreuse armée de Colchidiens. — Complot de Médée ; meurtre d'Absyrte. — Les Argonautes sont repoussés vers l'embouchure du Pô. — Le navire Argo leur annonce la route qu'ils doivent suivre. — Histoire de Pbaéton et de ses sœurs ; origine fabuleuse de l'ambre jaune. — Les Argonautes, ayant remonté le Pô, descendent par le Rhône dans la mer de Sardaigne. — Ils abordent 4 l'Ile d'^Elbalic et ensuite cbei Circé , qui purifie Jason et Uédée du meurtre d'Absyrte. — Discours de Junon A Iris et A Tbétis. — Histoire du jeune Achille. — Passage près de l'Ile des S) rênes. — 'Butés se bisse charmer par la douceur do leur voii.— Chants d'Orphée.— Tbétis et ses nymphes conduisent le vaisseau à travers le détroit de eharybde et de Se y lia. — 11 aborde A l'Ile des Phéacieos.— Rencontre d'une nouvelle armée de Colchidiens. — Le roi Aleinoûs se rend arbitre du différend. — Hymen de Jason et de Médée. — Le vaisseau est jeté sur les cotes d'Afrique, au fond de la Grande-Syrie ; les Argonautes le portent sur leurs épaules jusqu'au lac Triton. — Histoire du dragon qui gardait les pommes d'or, tué par Hercule ; douleur des llesperides ;
leur métamorphose.— Mort de Camh.ua et de Mopsus
Apparition de Triton. — On fait voile vers l'Ile de Crète. — Histoire du géant Talus , qui périt par les encbanlemens de Médée — Naissance de 111e d'Anaphé. — Origine de l'He Callislé , appelée ensuite Thera. Les Argonautes relâchent dans l'Ile d'Egine cl arrivent enfin au port de Pagases, «fou ils étaient partis.
Maintenant , fille de Jupiter, viens raconter toi-même tout ce qui se passa dans le cœur de Médée et les desseins qu'elle conçut. Pour moi , mon esprit en suspens cherche en vain si sa fuite hardie fut l'effet d'une passion funeste ou de la crainte de son père.
Eétès , ayant fait pendant la nuit assembler dans son palais les plus distingués de ses sujets, cherchait avec eux les moyens de perdre les Argonautes et ne pouvait s'empêcher de soupçonner ses filles d'avoir eu quelque part au succès qui faisait son désespoir. Dans le même temps , la reine des dieux répandit la terreur dans le cœur de la princesse. Semblable à une jeune biche qui du fond de sa retraite entend les aboiemens des chiens et les cris des chasseurs , elle est saisie de crainte et se persuade que ses esclaves l'ont trahie , que son père est instruit de tout et qu'il va faire éclater sur-le-champ son courroux. A l'instant ses yeux s'enflamment, mille bruits effray ans retentissent à ses oreilles , elle se frappe le sein et s'arrache en pleurant les cheveux. Dans son désespoir, elle allait mettre fin à ses jours par un poison subtil et rendre ainsi inutiles les projets de Junon , lorsque tout à coup la déesse lui inspira le dessein de s'enfuir avec les enfans de
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Phrixus. Cette pensée ranima son courage. Elle referma la botte qui contenait ses nombreux poisons, et ayant embrassé son lit1, la porte et les murs de sa chambre , elle arracha les plus longs de ses cheveux pour laisser & sa mère un monument de sa virginité», cl s'écria en gémissant : « Que ces cheveux , ô ma mère ! vous rappellent le souvenir de votre fille , et que l'intervalle qui va nous séparer ne vous empêche pas de recevoir ses tendre» adieux. Adieu ,
Chalciope Adieu, tous ceux qui demeurent
dans ce palais Plût au ciel que cet étranger
eût été englouti par les flots avant d'aborder en Colchide!» En parlant ainsi, des torrens de larmes inondaient son visage. Telle qu'une jeune fille qui n'a jamais connu la peine et le travail, emmenée captive hors de sa patrie, ne peut supporter les rigueurs de l'esclavage et se dérobe en fuyant aux mauvais traitemens de sa maîtresse, telle l'aimable princesse s'échappe hors du palais de son père. Les portes s'ouvrent d'elles-mêmes devant elle et les verroux sont repoussés par ses enchantemens. Le visage recouvert d'un voile qu'elle lient de la main gauche , elle relève de la droite les bords de sa robe et court les pieds nus & travers les rues les plus étroites. Bientôt elle sort de la ville par un sentier détourné sans être aperçue des gardes; el reconnaissant les chemins où elle avait tant de fois erré pour chercher, suivant la coutume des magiciennes, des cadavres ou des plantes, elle dirige d'abord ses pas tremblans vers le rivage oû était attaché le vaisseau des Argonautes.
Phébé, qui commençait à s'élever sur l'horizon, apercevant le trouble qui l'agitait , fut ravie de joie et dit en elle-même : « Je ne suis donc pas la seule qui se laisse entraîner par l'amour, lorsque je vais visiter l'antre du mont Latmus* et que je brûle pour le bel Endymion. Toi-même , ô impudente ! qui m'as si souvent rappelé ma tendresse dans des chants insidieux, afin de pouvoir en mon absence préparer à loisir les enchantemens à la faveur des ténèbres4, tu éprouves à présent une semblable
' Ampleia>qtte leoenl poste*, alque oicali figunt.
Virgil. , JEo. H, 490.
' Les Jeunes filles en se mariant , coupaient une partie de leur* chofeux, et tes consacraient a une divinité. Utrodote, IV, 1t. Callimaque, in Del. v. 23<J.
' Montagne de Carie, près d'un golfe qui portail ton nom, peu éloigné de Milet.
4 Les anciens croyaient que les magiciennes avaient le pouvoir de faire descendre la lune du ciel :
passion Va donc , obéis aux lois d'un funeste amour et connais a ton tour les rigueurs d'un mal dont ton art n'a pu te garantir. »
Cependant Médée s'avança jusqu'aux bords du fleuve, ayant aperçu de l'autre coté des feux que les Argonautes avaient allumés pour se réjouir de la victoire de Jason , et cria de toutes ses forces en appelant d'une voix aiguë Phrontis, le plus jeune des enfans de Phrixus. Ceux-ci reconnurent aussi bien que Jason la voix de la princesse et en informèrent les Argonautes qui, malgré leur élonnement, comprirent aussitôt ce qui se passait et firent avancer promplement le vaisseau. Trois fois Médée fit entendre sa voix , trois fois Phrontis lui répondit en criant. Lorsqu'on fut près du rivage Jason s'élança hors du vaisseau , suivi d'Argus et de Phrontis. Médée, se jetant à leurs genoux, leur dit : « Mes amis , sauvez-moi , sauvezvous vous-mêmes de la colère d'Éétès. Tout est découvert. Hâtons-nous de prendre la fuite avant qu'il ne monte sur son char rapide. Je vous donnerai moi-même la Toison, après avoir endormi le dragon qui veille à sa garde. Mais auparavant, ô étranger,! prends les dieux à témoin, devant tes compagnons, des promesses que tu m'as faites , de peur qu'en quittant mon pays sans avoir des garans assurés de ta foi, je ne devienne un objet de mépris aux yeux de toutes les nations. » Jason, transporté de joie en entendant ce discours , la releva doucement et la rassura en ces termes : « J'en jure par Jupiter Olympien et par Junon qui préside à l'hymen -, aussitôt que nous serons de retour en Grèce, les nœuds les plus sacrés nous uniront pour jamais l'un à l'autre. » Il dit et lui donna la main pour gage de sa foi.
Médée conseilla aussitôt aux Argonautes de faire avancer le vaisseau contre la forêt sacrée afin d'enlever pendant la nuit la Toison d'or à l'insu d'Éétès. On se rembarqua donc el chacun se mit à ramer avec ardeur. Médée, détournant la lê!e, étendait en pleurant ses mains vers le rivage, tandis que Jason l'encourageait par ses discours et tâchait d'apaiser le trouble qui l'agitait.
Dans le temps où les chasseurs , renonçant au sommeil, se hâtent de prévenir l'aurore dans la crainte que les traces el l'odeur de la bête ne se dissipent aux premiers rayons du
icere lunam.
Virgil., EcL VI, ».
■APOLLONIUS
jour, Jason et Médèe descendirent par le conseil d'Argus dans une campagne couverte de verdure, où le bélier qui avait porté le (Ils d'Athamas se reposa, dit-on , pour la première fois. On voyait encore dans le voisinage les restes enfumés de l'autel sur lequel, d'après le conseil de Mercure , il fut immolé par Phrixus, au dieu prolecteur de sa fuite. Ils s'avancèrent ensuite vers la forêt sacrée, cherchant des yeux le chêne antique auquel était suspendue la Toison, semblable à un nuage que les rayons du soleil levant font paraître tout en feu *. Le dragon , dont les yeux perçans n'étaient jamais fermés par le sommeil, les vit s'approcher, et, allongeant une tête effroyable, remplit l'air d'horribles sifilemens. La forêt et les rivages du fleuve en retentirent , et ils furent entendus de ceux qui habitaient loin d'jEa vers les extrémités de la Colchide et les bords du fleuve Lycus qui, se séparant de l'Araxe», se mêle ensuite au Phase et se jette avec lui dans le Pont-Euxin. A ce bruit affreux, les mères épouvantées s'éveillent et pressent contre leur sein leurs nourrissons Iremblans «.
Tels qu'on voit du milieu d'une forêt embrasée s'élever des tourbillons de fumée qui se succèdent sans cesse cl forment mille contours dans les airs , tels paraissent les replis innombrables du dragon , qui s'agite avec fureur et dont le corps est couvert d'écaillés éclatantes. Médée s'avance hardiment vers lui en invoquant la redoutable Hécate et priant doucement le Sommeil , le plus secourablc de tous les dieux , d'assoupir le monstre. Jason la suit , non sans effroi : mais bientôt le dragon , dompté par la force du charme , abaisse ses replis menaçans et s'étend en une infinité de cercles", semblable à un flot qui se répand sans bruit sur le rivage. Cependant il lève encore
• Quali» cum casrula nubca
Solia tnardeacil radiia, loogequo rcfulgcl.
VirgiL, /Ed. VIII, 622.
' Clamorcm immensnm tollit : quo ponliu cl omnes
M. ib. III. 172.
Tartaream iolendil Toccm, qua prolinua oidiic Contrcmuil nemus, et ailvaj inlonucrc profunda?. Audiit et Trivia? longe lacua .- audiit amnis.
Id. ib. VII, 516.
' r> uvc d'Arménie qui te jctle dans la mer Cispiruttc.
* Ci irepidn mitres pressera ad peclora naloa.
M. ib. VU, s 18.
1 Immania lerga rrsolvit
Fiuus buni, lotoque ingena esteadilur anlro.
Id. ib. VI , \:7.
la tête et cherche de tous côtés sa proie en ouvrant une gueule effroyable. Médée, secouant un rameau de genièvre nouvellement coupé , lui répand sur les yeux une liqueur enchantée qui l'endort 1 : sa tête retombe sur la terre et son corps tortueux couvre au loin la forêt. Jason alors , par Tordre de Médée qui se tenait toujours auprès du monstre et ne cessait de faire agir le charme , enleva la Toison de dessus l'arbre. Ils sortirent ensuite de la forêt et retournèrent vers le vaisseau.
Semblable à une jeune fille qui , retirée dans son appartement , reçoit sur sa robe les rayons de la lune et s'amuse à considérer leur aimable clarté, Jason contemple avec plaisir la Toison qu'il tient dans ses mains et dont l'éclat se réfléchit et répand un rouge de feu sur son visage. Sa grandeur est égale à celle de la peau d'un cerf ou d'un jeune bœuf, et les précieux flocons dont elle est chargée éclairent les pas du héros, qui tantôt la tient entre ses mains , tantôt la laisse pendre de dessus son épaule , cl craint sans cesse qu'un dieu ou quelque mortel ne vienne la lui ravir.
L'aurore répandait déjà ses rayons sur la terre lorsqu'ils arrivèrent au vaisseau. Chacun, étonné de l'éclat et de la grandeur de la Toison, voulait la toucher et la prendre dans ses mains. Mais Jason, l'ayant recouverte d'un beau manteau , la mit du côté de la poupe, fit asseoir Médée par-dessus el adressa ce discours a se* compagnons : « Mes amis , ne songez plus maintenant qu'à retourner dans votre patrie , puisque la conquête pour laquelle nous avons essuyé lant de fatigues vient d'être achevée par l'adresse de celle jeune princesse, qui veut bien encore devenir mon épouse. Elle vient de vous rendre, elle vient de rendre à toute la Grèce un service signalé ; hâtez- vous donc de la soustraire à la colère de son père ; hâtezvous de sortir du fleuve avant qu'Eélès, suivi de ses nombreux sujets, ne vous ferme l'entrée de la mer. Tandis que les uns rameronl , que les autres opposent leurs boucliers aux traits de l'ennemi. Notre patrie, nos enfans, tout ce que nous avons de plus cher, est actuellement entre nos mains. C'est de nous que la Grèce entière attend sa gloire ou son déshonneur. »
' ttaimim Lethaso roro madonlern
Viquc soporatum Stygia auper utraqtic quantat Tcmpora, cuoetanlique naUnlia lumina sol» H.
VirgiL, .tn. V. Si»
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A ce discours, le» Argonaute» poussèrent des cris de joie. Jason se revêlit de ses armes et;, ayant tiré son épée , coupa lui-même les cables qui retenaient le vaisseau •, et s'assit à coté de la princesseet du pilote Ancée. Ses compagnons, impatiens de sortir du fleuve, ramaient avec ardeur.
Cependant le bruit de la Tuile cl de l'amour de Médée s'étant bientôt répandu , les Colchidiens prirent les armes et s'assemblèrent en aussi grand nombre que les flots soulevés durant l'hiver par les aquilons , ou que les feuilles que l'automne fait tomber dans les forêts '. Tout & coup les rivages du fleuve retentirent de leurs cris menacans. Éétès, monté sur un char magnifique, conduit par son fils Absyrte , et traîné par les coursiers rapides qu'il avait reçus du Soleil, paraissait à leur tête, tenant d'une main son bouclier et de l'autre agitant une torche ardente : près de lui brillait sa redoutable lance.
Déjà le vaisseau, poussé par les rames et enlratné par le courant, était sorti du flenve. Eétès le voyant fendre les flots de la mer , leva les mains au ciel et , prenant le Soleil et Jupiter à témoin, menaça ses sujets que s'ils ne lui ramenaient bientôt sa fille, il ferait retomber sur eux toute sa colère et que la vengeance égalerait l'injure qu'il avait reçue. Aussitôt les Colchidiens se préparèrent , et le même jour la mer fut couverte d'une multitude de vaisseaux, qui ressemblaient moins à une flotte qu'à une nuée d'oiseaux qui traversent les flots.
L'épouse de Jupiter, impatiente de se voir vengée par Médée des mépris de Pélias, fit souffler un vent favorable qui porta le troisième jour les Argonautes sur le rivage de Paphlagonie, près de l'embouchure du fleuve Halys. Là par le conseil de Médée, Us offrirent un sacrifice à Hécate. La princesse l'accompagna de cérémonies dont aucun mortel ne doit être instruit et que je me garderai bien de révéler dans mes vers. On éleva en même temps en l'honneur de la déesse un monument qui se voit encore sur le bord de la mer.
Jason et ses compagnons se souvinrent alors que , suivant la prédiction de Phinée , ils de-
' Diiit: vaginaque eripU ensem
Fulmincuro, slrteloquc ferit retinacula fetro.
Virgil., £a, IV ,17».
* Quam mulu io silvis automoi frtgore primo Lapsa cadunt foiia
1(1. ib. VI, 309.
valent suivre en revenant d'/Ea un chemin différent de celui qui les y avait conduits. Aucun d'eux ne pouvait deviner quel était ce chemin , lorsque Argus prit ainsi la parole : « Nous pouvons en retournant dans la Grèce obéir à l'oracle du devin infaillible que vous avez eu le bonheur de rencontrer. Il est une autre roule connue par des prêtres issus de la ville de Thèbes qu'arrosent les eaux du Nil.
» Tous les astres qui font leurs révolutions dans le ciel n'existaient point encore ; les descendans sacrés de Danaûs ' étaient inconnus ; l'illustre postérité deDeucalion ne régnait point dans la terre des Pélasges*, et les Arcadiens étaient encore les seuls d'entre les Grecs : les Arcadiens qui se vantenl d'avoir précédé la lune et qui se nourrissaient de glands au milieu des montagnes. Une contrée fertile , l'Egypte , mère des premiers humains , était déjà célèbre ainsi que le fleuve majestueux qui l'arrose, dont les eaux répandent la fécondité sur des campagnes qui ne sont jamais humectées par la pluie. De cette contrée sortit un guerrier fameux * qui, plein de confiance dans le nombre et le courage de ses troupes , parcourut l'Europe et l'Asie , et fonda en tous lieux un nombre infini de villes dont plusieurs n'existent plus*, d'autres sont encore florissantes après tant de siècles. De ce nombre est la ville d'jEa. Ses habitans , issus des guerriers qui y furent établis par le héros égyptien , conservent encore des monumens de leurs ancêtres , où sont tracés tous les chemins qu'ils ont autrefois parcourus sur l'un et l'autre élément.
» Il est un fleuve large et profond , source féconde pour la mer qu'il enrichit du tribut de ses eaux. Les Égyptiens, ayant reconnu une grande partie de son cours, lui ont donné le nom d'lsler\ Les rochers d'où il sort, silués au delà du souffle des aquilons , fonl partie des monls Riphées*. Après avoir traversé des plaines immenses , il arrive aux confins de la Scylhie et de la Thrace , où il se divise en deux
1 Danaus, originaire d'Egypte, ('empara du royaume o"Argo» 1511 ans avaol l'ère rulgaire. {Chronique de Pans.)
* llelleo , fila do Deucalioo et père dT.olui , Dorua et Xu- Ihu», d'oil sortirent la plupart des peuples de la Grèce, rogna il dans la Phihiotide, contrée de la Theaaalie, tin avaol 1ère vulgaire. (Chronique de Parot.)
* Sésostris. 11 régnait, selon un passage précieux de Dicawrque, conservé par le seboliarte, 3712 ana avant 1ère vu] gaire.
* Le Danube.
' Appelés aussi llvpcrboréens.
APOLLONIUS
branches. L'une se Jette dans le Pont-Euxin et l'autre dans un golfe profond1 qui, «'étendant au-dessus de la mer de Sicile baigne les côtes de la Grèce et reçoit dans son sein le fleuve Achélofls. »
Ce discours était à peine achevé qu'une flamme céleste parut tout à coup du côté vers lequel il fallait se diriger* pour arriver à l'embouchure du Danube. Chacun fut frappé du prodige. On poussa des cris de joie et on résolut de suivre le chemin qu'Argus venait d'indiquer.
Les Argonautes, ayant donc laissé sur ce rivage le (ils de Lycus que son père leur avait confié, déployèrent aussitôt les voiles et, au lieu de doubler le promontoire Carambis, prirent au large et voguèrent jusqu'aux rivages du Danube , poussés par le vent et guidés par cette clarté qui brillait toujours devant eux.
Cependant les Colchidiens , qui les poursuivaient, avaient prisé dessein dilTérens chemins pour les atteindre. Les uns, acharnés à une poursuite inutile , sortirent du Pont-Euxin en traversant les rochers Cyanées. Les autres , à la tête desquels était Absyrte, ayant fait voile versl'Isler, y entrèrent avant les Argonautes et arrivèrent ainsi les premiers au fond de la mer Ionienne ».
Au devant de l'Ister est une tic de figure triangulaire appelée Peucé4. Le fleuve en l'embrassant se jette dans le Pont-Euxin par deux embouchures , dont l'inférieure porte le nom de Calon et l'autre celui de Narécos. Absyrte était déjà entré dans la première avec les vaisseaux qui le suivaient lorsque le» Argonautes entrèrent dans la seconde en voguant do l'autre côté de l'île. Les habitans de ces contrées, enrayés a la vue des vaisseaux qu'ils prenaient pour des monstres sortis du sein de la mer, abandonnaient leurs troupeaux et fuyaient de toutes parts. Alors , pour la première fois ces masses énormes qui voguent sur
' Le golfe Adriatique. Les Grecs croyaient que lïstcr , ou Danube, se déchargeait dans le golfe Adriatique et dans le Pool-Euiin. Celle opinion était fondée sur le nom distrie, que porte encore aujourd'hui une presqu'île xituée au fond du golfe Adriatique, nom qu'Us croyaient dérivé d'un fictive Istcr qui traversait ce pays et communiquait 4 lister qui se jette dans le Pont. Strabon, I, 57, VII, in. — P//?ic , III, 19. — Pomponlus Mêla, a, J. — AriUoie, Histoire des animaux , VIII, 13, etc.
' I>c cœlo tapsa per umbras
Stella facetn ducens multa cum lue» rucurril.
Kir<jf/.,>Cn. 11,693.
* Le golfe Adriatique.
'Aujourd'hui Piczina.
la mer s'offrirent aux yeux des Scythes, des Sigynnes', des Graucéniens et des Sindes, qui habitent les vastes campagnes de Laurium.
J-es Colchidiens, ayant passé le mont Augure, le rocher Cauliacus , près duquel ce fleuve se partage en deux branches , enfin les plaines de Laurium, entrèrent dans la mer Ionienne* el s'emparèrent de tous les passages afin que les Argonautes ne pussent leur échapper. Ceux-ci qui les suivaient , arrivèrent bientôt près de deux tles consacrées à Diane *, dont Absyrte ne s'était pas saisi par respect pour la déesse. L'une renfermait le temple de Diane el l'autre leur servit d'asile dès qu'ils aperçurent que les Colchidiens occupaient toutes les tles d'alentour et celles qui étaient au delà jusqu'au fleuve Salancon et au pays des Nestiens.
Les Argonautes, craignant de succomber au nombre , résolurent de tenter un accommodement dont les conditions devaient être qu'ils garderaient la Toison d'or, qui leur appartenait à juste titre après la victoire de Jason , el que Médée , qui seule devait faire le sujet de la contestation , resterait sous la sauvegarde de Diane, en attendant qu'un monarque, interprète de la volonté des dieux, eût décidé si elle devait retourner auprès de son père ou continuer sa route vers la Grèce.
Médée, ayant appris celle résolution, fut saisie de la plus vive inquiétude. Elle tira Jason à l'écart el lui dit d'une voix entrecoupée de sanglots : a Fils d'Éson , quel est donc le dessein que vous méditez contre moi? Les charmes de la victoire vous ont-ils donc fait oublier quels étaient avant ce combat si redouté vos discours ? Où sont ces sermens dans lesquels vous attestiez Jupiter , protecteur des malheureux ? Où sont ces flatteuses promesses qui m'ont fait abandonner honteusement ma pairie, mon palais, les auteurs de mes jours, toul ce que j'avais de plus cher au monde ? C'est pour vous avoir sauvé la vie, pour vous avoir fait triompher des taureaux el des géans , pour avoir mis entre vos mains la Toison qui faisait l'objet de vos désirs que j'erre avec les tristes Alcyons sur les mers. Pour vous, le dirai-jc? Je me
1 Nation qui habitait sur les bords du Danube cl confinait aux Venètes, qui demeuraient au fond du golfe Adriatique. Hérodote, V, 9.
' Le golfe Adrialique.
' Ces Iles étaient sitnées dan* legolfe Flanalique, aujourd'hui Qmrnero ou de Fiume. Elles furent ensuite appelées Absyrikfc*. Strabon, VU, Sis.
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suis rendue l'opprobre de mon sexe en quittant tout pour vous suivre , comme si j'eusse voulu être tout à la fois votre fllle , votre épouse el votre sœur. Prenez donc un peu mieux ma défense et ne m'abandonnez pas en attendant un vain jugement. Vos promesses , la foi que vous m'avez jurée, voilà les lois qu'il faut suivre. S'il en est d'autres pour vous, percez-moi tout a l'heure le sein de votre épée : que je reçoive ainsi de vous-même le prix de mon imprudence. Et comment, cruel, retourner auprès de mon père, si le roi que vous prendrez pour arbitre me livre entre les mains d'Absyrte ? Ne suis-je pas bien couverte de gloire pour paraître à ses yeux ? A quelle punition , à quels tournions ne dois-je pas m'ai tendre? Mais toi-même, perfide ! crois-tu retourner heureusement à Iolcos? Non, non , l'épouse de Jupiter, Junon même , dont le secours te rend si fier , ne pourrait t'y conduire. Tu te souviendras de Médée au milieu des malheurs qui vont t'accabler. La Toison disparaîtra de tes mains comme un léger songe. Les Furies vengeresses te repousseront sans cesse de ta patrie et tous les maux où tu m'exposes retomberont sur loi. Ainsi tu seras puni de ton parjure, et vous ne m'insulterez pas longtemps & la faveur de cet horrible traité. »
En parlant ainsi , Médée avait déjà formé le dessein de mettre le feu au vaisseau , d'immoler tout à sa vengeance el de se jeter elle-même au milieu des flammes1. Jason, qui redoutait en . secret les effets de sa colère , lui répondit avec douceur : « Calmez vos alarmes , aimable princesse, ce traité me serait aussi odieux qu'à vous ; mais sachez que ce n'est qu'une ruse pour éviter le combat contre un ennemi devenu innombrable depuis que les habitans de ces contrées conjurés contre nous brûlent de secourir Absyrle el de vous voir emmenée captive en Colchide. Les attaquer tous ensemble, ce serait courir à une mort certaine et d'autant plus malheureuse que vous seriez la proie des vainqueurs. Si nous pouvons au contraire, sous l'apparence de ce traité, dresser un piège à votre frère, les Colcliidiens , privés de leur chef, ne trouveront plus ici de secours el je ne balancerai plus moi-même à les attaquer : en vain s'opposeraient-ils seuls à notre passage.
' Far-M in caslra lalliscin,
Impfeœmque foro» flammit, nalumquo palremque Cum gmere rxslinxcm, metnet super ipaa dediMem.
Virgit., Va. IV, 64e
— Je le vois trop, repril alors Médée, égarée par le désespoir. Je le vois trop, une première faute en entraîne nécessairement d'autres, et les dieux, qui m'ont rendue si coupable, altendent encore de moi ce crime : évitez de combattre à présent et envoyez à Absyrle les riches présens que vous lui destinez. Je tacherai de le livrer entre vos mains en engageant les hérauts de la déesse qui doivent lui porter vos dons à lui proposer de venir en secret s'entretenir avec moi. Vous pourrez alors lui ôler la Yie si vous le jugez à propos et fondre aussitôt sur les Colchidiens. »
Le complot étant ainsi formé , Jason fit porter à Absyrle un grand nombre de présens parmi lesquels était la robe de pourpre qu'il avait reçue d'Hypsipyle. Les Grâces l'avaient elles-mêmes lissue dans l'île de Naxos pour le dieu Bacchus, qui l'avait donnée à son fils Thoas, père de la reine de Lemnos. Diverses broderies en relevaient l'éclat et l'on ne pouvait se lasser de la regarder et de la loucher. Elle exhalait une odeur d'ambroisie, depuis le jour où le dieu de Nysa, demi-ivre de vin et de nectar, s'endormit sur le sein de la belle Ariane, abandonnée par Thésée.
Médée avait en même temps chargé les hérauts d'inviter Absyrte à venir la trouver pendant la nuit, aussitôt que, suivant le traité, elle serait déposée près du temple de la déesse, afin qu'elle pût concerter avec lui le dessein qu'elle avait, disait-elle, de ravir la Toison aux Argonautes et de s'en retourner dans la Colchide , d'où elle avait été enlevée par les enfans de Phrixu*. Non contente de cet artifice , elle répandit dans l'air des odeurs dont la vertu était capable d'attirer de loin l'animal le plus féroce et de le faire descendre de dessus les montagnes les plus élevées.
Cruel Amour! dieu funeste el terrible! Toi qui produis la discorde , les plaintes, le désespoir et mille autres maux , détourne contre nos ennemis la colère ; inspire-leur des forfaits semblables à celui que je vais raconter
Les Argonautes avaient remis Médée dans dans l'Ile qui renfermait le temple de Diane , ainsi qu'on en était convenu. Les Colchidiens , avec tous leurs vaisseaux, s'étaient éloignés
' Improbe amor, quid non mortalla pectora cogia .'
Virtjil., /En. IV, 4i3.
Dl rocliora piîi, erroreinqae boslibus iltum.
la*. Georg. III, s li.
APOLLONIUS
d'eux et Jason s'était mis en embuscade. Au milieu de la nuit, Absyrte, trompé par les perfides promesses de Médée, fit avancer son vaisseau, descendit dans file sacrée, et sans être accompagné d'aucun de ses gens, alla trouver sa sœur et commença à s'entretenir avec elle. Faible enfant! qui s'expose à un torrent auquel les hommes les plus forts ne peuvent résister. Déjà tout lui semble arrangé pour tromper les Argonautes lorsque Jason, sortant tout à coup de l'endroit où il était caché , fondit répée à la main sur le malheureux prince et , le frappant à son aise , comme un homme qui assomme un taureau, le fit tomber sur les genoux à l'entrée du temple bâti par les Brygiens 1 en l'honneur de Diane. Médée, se couvrant de son voile, détournait la tête pour n'être pas témoin du meurtre de son frère; mais lui , prêt à rendre le dernier soupir, reçut dans ses mains le sang de sa blessure cl en teignit le voile et les vêtemens de sa sœur, tandis que la déesse des forfaits, l'impitoyable Érinnys, regardait avec avidité cet horrible spectacle. Jason, suivant la coutume de ceux qui veulent se purifier d'un meurtre, coupa quelques parcelles des extrémités du cadavre prit trois fois du sang dans sa bouche et le rejeta trois fois; ensuite il enterra le corps dans l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui le tombeau d' Absyrte, chez les peuples qui portent son nom ».
Dans le même temps, les Argonautes, ayant aperçu devant eux une flamme, signal dont ils étaient convenus avec Médée , poussèrent leur vaisseau contre celui des Colchidiens, et, fondant sur eux comme des milans sur des colombes ou des lions affamés qui portent le ravage au milieu d'un troupeau , ils les massacrèrent sans qu'aucun échappât à leur fureur. Sur ces entrefaites, Jason vint rejoindre ses compagnons, qui le reçurent avec joie, non qu'ils eussent besoin de secours, mais parce qu'ils étaient déjà inquiets de sa personne. Bientôt après on tint conseil sur la route qu'on
* Peuple qui habitait llllyrie et la Thrace, dont une partie pana en Asip, ou ils prireui lo nom de Phrygiens. Strabon .