‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 313 sur 395 · TRADUIT PAR J.-M. LIMES · texte numérisé non relu

TRADUIT PAR J.-M. LIMES

PRÉFACE

Ce n'est point sans molif , comme on le verra dans la première remarque «lu troisième chant, que cette traduction porte pour titre les Halieutique» , c'est-àdire le mol même employé par Oppien. Je n'ai pas cru qu'il dût suffire de l'intituler la Pêche, nom sous lequel ce poème est assez souvent désigné , parce que l'auteur y traite non-seulement de la pèche, mais même de tout ce qui concerne ce grand nombre d'animaux différons dont les eaux sont peuplées. Il ne se Iwrne pas à ce que nous entendons aujourd'hui par le mot poissons , car plusieurs savans , comme l'observe Willugby, comprennent dans ce nom collectif tous les bahilans des eaux, aqualilia tant sanguinea qu'exanguia , et lui-même , ainsi que l'ont fait plusieurs auteurs jusqu'à ces derniers temps , y fait entrer les cétacés , tant , dit-il, à cause de leur forme extérieure, assez ressemblante à celle des poissons proprement dits , qu'à cause du lieu de leur habitation , sans songer que la différence d'organisation qui en fait des animaux à mamelles force de les inscrire dans la grande classe des mammifères.

Notre poêle nous retrace donc les mœurs des poissons , des mollusques , des crustacés , des cétacés, etc. Oppien est ici poète, naturaliste et philosophe tout ensemble. Le charme d'une belle poésie accompagne et anime ses tableaux ; les fleurs dont il a soin d'orner leurs radies donnent de la fraîcheur et du coloris à une matière qui ne paraissait promettre que de l'aridité ; enfin , son poème offre l'avantage d'une belle exécution poétique et l'iutérèt qu'inspire toujours l'histoire bien présentée de la nature. Son mérite, comme naturaliste, est reconnu de tous ceux qui se livrent à l'élude de l'histoire naturelle. On sait quel cas, sous ce rapport, en faisait Buffon : ce qu'il en dil dans plusieurs passages de son histoire des quadrupèdes en est une preuve irrécusable. Son digne cl éloquent successeur, M. le comte de Lacépède, montre la même estime pour ce poète, dont il a

emprunté quelques traits qui ne déparent point son Histoire naturelle des Poissons, ouvrage traité avec une méthode et dans un système de classification tout nouveaux , fruit du génie de son illustre auteur, monument impérissable élevé en l'honneur de cette belle partie des sciences , qui , joint à celui des grands travaux analomiques du célèbre Cuvier, en facilitera à jamais l'étude et les progrès.

On trouvera sans doute quelques erreurs dans Oppien. Mais quel est l'ouvrage sur cette partie des sciences , je ne dis pas ancien mais même moderne , qui en soit exempt ? Chaque siècle , chaque homme a les siennes. On sait que Pline , JElicn et les autres naturalistes anciens nous en ont transmis un assez grand nombre ; Oppien était un poète, et un jeune poète, puisqu'il mourut vers sa trentième année. Ses connaissances en histoire naturelle, qui paraissent assez étendues pour le temps où il a vécu, étaient celles de ses contemporains et des auteurs qui l'avaient précédé. Ce n'csl donc point Oppien qu'il faut accuser de quelques fables qu'on rencontre dans son poeme, que nous reconnaissons aujourd'hui pour telles , mais qui , de son temps , n'avaient point ce caractère , tanl il est vrai que l'homme se roule , de siècle en siècle , dans un cercle toujours nouveau d'erreurs, trop heureux de ramasser de loin en loin quelque vérité qui le dédommage des trop fréquentes aberrations du reste de sa carrière! J'ai eu soin de relever ces erreurs dans les remarques qui font suite au texte, cl de mettre le lecteur au courant de l'état de la science au moment où j'écris. Ces remarques seront sans doute inutiles à ceux des naturalistes qui font depuis longtemps leur étude de l'iclyologie; plusieurs même y trouveront des passages sur lesquels leurs écrits ont fourni des éclaireissemens précieux. Ils me pardonneront d'en avoir usé ainsi en faveur des personnes à qui cette partie des sciences naturelles est peu familière, et pour lesquelles il sera plus commode de trouver à la suite de celte traduction les documens qu'elle leur laisserait à désirer.

LA PÊCHE

Un criUque sévère fera peut-être le rcprodie à Oppien d'avoir prodigué les comparaisons. Ce défaut , si c'en est un, est de ceux qu'on blâme et qu'on admire : heureux excès d'imagination , trop rare et trop fugitive surabondance d'idées et de moyens, véritable caractère du génie, qui, au physique comme au moral, sont l'orgueil et l'apanage de la jeunesse, dont le goût en se formant apprend bientôt a ménager l'usage! Mais si leur fréquent e nuit à la rapidité d'un récit , cet inconvénient s'affaiblit ou s'éteint dans un poëme qui n'est qu'une suite de tableaux isolés , dont chacun est un tout à part, sans rapport ni liaison nécessaires avec ceux qui le précèdent ou qui le suivent ; comparaisons qui leur servent de cortège et comme d'entourage pour en remplir les intervalles, pour reposer l'attention , pour la conduire , toujours avec agrément, à travers cette multitude de descriptions qui, dénuées de toute parure , finiraient peut-être , dans un poëme , par produire la lassitude et le dégoût. Celles d'Oppien sont si belles , si bien choisies , si heureusement exprimées, que ceux mêmes qui en désireraient moins seraient en peine de designer celles qu'ils voudraient proscrire , tant elles se défendent elles-mêmes contre le critique implacable qui voudrait en réduire le nombre.

CHANT PREMIER

Arbitre suprême de la terre, Antonin, fils illustre de Sévère et de Domnn , je chante les enfans d'Amphilrile, ces habitai» des ondes, ces espèces si nombreuses de poissons , tout ce qui vit dans l'abîme , dans le sein des (lois orageux , les parties de l'empire de Neptune que chacun recherche pour sa nourriture, leurs amours, leur ponte, leurs mœurs ; ce qu'ils aiment, ce qui leur déplaît ; les ruses, les attaques de tout genre dont se compose l'art si utile de la pèche ; les artifices que l'active industrie de l'homme a multipliés pour surprendre, dans leurs sombres demeures, ces races si fécondes d'animaux. S'élançant avec audace sur des mers douteuses , dans des détroits inconnus, il a vu, il a appris des choses jusqu'alors ignorées ; il a rendu l'entier domaine des eaux tributaire et victime de son indomptable génie.

C'est a découvert que le chasseur voit l'ours ou le sanglier Tondre sur lui : il peut , à son choix, les frapper de loin, le» terrasser de près. Il n'est point de surprise entre l'homme et l'animal terrestre qu'il attaque. Les chiens , guides cl compagnons du chasseur, lui signa-

lent sa proie , le conduisent jusqu'au gîte où elle repose , et le suivent , prêts à le seconder. A la chasse, ni l'hiver ne fait autant sentir ses rigueurs , ni l'été ses feux dévorans : on a de nombreux abris , des retraites ombragées , les cimes inclinées des monts, les grottes taillées par la nature, des sources en grand nombre au pied des montagnes, dont les eaux argentées étanchenl la soif et présentent un bain toujours nouveau. Sur leur bord verdoie l'herbe basse et touffue, heureux lit de repos, soit pour s'y délasser par un sommeil réparateur, soit pour y prendre un repas agreste des fruits abondans des montagnes. On a moins de peine que de plaisir à la chasse. Ceux qui s'arment contre les oiseaux 1 ont aussi une chasse facile et toujours sous leurs yeux. Tantôt ils prennent le temps du sommeil pour les ravir furtivement dans leurs nids; tantôt ils les abattent sou» leurs flèches enduite» de glu. Ici , las de vaguer dans les aire, les oiseaux se précipitent euxmêmes dans des fllels à longs plis , où ils trouvent un bien triste asile. Le pêcheur le plus endurci à la fatigue est toujours à lutter contre des obstacles inaUendus. L'inquiète espérance, telle qu'un vain songe, berce son àme : ce n'est point sur un sol immobile qu'il va porter la guerre , mais sur un élément rebelle cl terrible dans sa fureur, sur lequel, même du rivage, on ne peut hasarder un regard , on n'ose essayer ses yeux , sans frémir d'épouvante. Jouet errant des tempêtes sur une frêle barque, et l'esprit toujours fixé sur les flots, il ne perd jamais de vue ce noir nuage qui le menace ; cette onde opaque et profonde le glace de crainte : ici , nul abri contre l'impétueuse fureur des vents et des pluies, contre la chaleur brûlante de l'été. 11 faut qu'en sillonnant les plaines liquides, il redoute encore ces monstres, l'effroi des mers déjà si effrayantes par ellesmêmes. Là point de chien pour battre et marquer les sentiers : ceux qu'ont à craindre les navigateurs ne sont ni tracés ni connus. Les laissons ne fréquentent pas toujours les mêmes lieux ; aussi le pêcheur ne sait jamais d'une manière bien certaine ceux où il établira sa pêche. Quelques crins frêles, les pointes de quelques crochets, des roseaux, les mailles de quelques filets , voilà lous les inslrumens de sa puissance.

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