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bilé dans des villes avec des hommes -, que cédant ensuite aux conseils de Bacchus, ils aient changé leur élément pour celui des mers en revêtant la forme des poissons. Us en ont conservé cette douce urbanité dans leurs mœurs, dont toutes leurs actions portent l'empreinte. Lorsque deux dauphins jumeaux, fruit ordinaire de leur hymen, sont venus au jour, ils ne se quittent pas ; ils sont toujours sautant el nageant autour de leur mère : ils passent à travers ses dents dans sa bouche et y restent sous l'abri protecteur de son palais. Cette mère leur prodigue de son côté ses douces caresses, s'agite sans cesse autour d'eux, ivre d'orgueil et de joie , leur tend â tous deux ses mamelles d'où chacun peut faire jaillir un lait doux el nourrissant. Les dauphins ont reçu des dieux du lait et des seins semblables â ceux des mortelles : aussi exercent-ils le doux ministère des nourrices. Les petits sont-ils devenus plus forts, aussitôt leur mère les conduit et les précède dans le lieu de leur chasse et leur enseigne à la faire aux poissons. Elle ne s'en éloigne point, elle ne les abandonne point a eux-mêmes que leurs forces ne soient entièrement développées , elle est toujours auprès d'eux mère surveillante et protectrice. Quel navigateur pourrait tenir son âme fermée à l'admiration en voyant l'aimable spectacle qui s'offre à lui lorsque, dans un temps calme, dans une mer mollement caressée des zéphirs, ses regards se portent sur ces troupes superbes de dauphins , l'amour et l'orgueil des ondes ? Les jeunes marchent en avant et réunis comme des troupes d'enfans, comme des chœurs dont la figure cl le dessin varient à tout instant. En arrière est l'armée de réserve, composée de ceux qui remportent par leur taille el par leur âge et qui ne s'écartent jamais des plus jeunes. Ils ressemblent à des bergers qui dans le printemps suivent leurs tendres agneaux aux pâturages. On voit tous les jours des enfans qui sortent en foule des écoles , cl des maîtres d'un âge avancé (car la vieillesse rend l'homme respectable) qui les suivent de près, veillent sur eux et sont les régulateurs de leur marche, de leurs mouvemens, de leur esprit. C'est ainsi que les dauphins plus âgés vont â la suite des jeunes pour les garantir de tout accident funeste.
Les phoques ont aussi grand soin de leurs petits ; leurs femelles ont également des mamelles qui fournissent d'abondans ruisseaux
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de lait. Ce n'est point au milieu de* (lots, mai» sur la terre, qu'elles gémissent, à leur terme, des douleurs de l'enfantement : elles y passent douze jours avec eux -, le treizième, au lever de l'aurore, elles les prennent sous leurs aisselles et , flères de ce doux fardeau , courent à la mer pour leur montrer leur patrie et leur élément naturel. Ainsi qu'une femme qui, s'étanl délivrée dans une terreétrangère, retourne avec plaisir sur ses foyers, se complaît à tenir tout le jour son enfant entre ses bras, à lui montrer le toit paternel, et se livre avec une inépuisable tendresse aux doux soins de la maternité, tandis que l'enfant, trop jeune pour connaître ce qu'il voit, considère néanmoins- toutes choses, la maison , les divers objets qui servent aux auteurs de ses jours ; ainsi les phoques transportent leurs petits à la mer et leur en apprennent les secret» et les travaux.
Grands dieux! l'homme n'est donc pas le seul en qui l'amour de ses enfans soit plus fort , soit plus doux que la lumière et la vie. Les oiseaux, les bêtes féroces, les monstres des mers éprouvent aussi pour les leurs cet irrésistible et si vif sentiment : il est inné en eux , il leur fait braver avec audace les maux les plus terribles, la mort même. Déjà le chasseur a rencontré sur la montagne la lionne rugissante qui couvre ses lionceaux de son corps, qui combat pour le» défendre : elle s'inquiète peu du nombre de pierres ou de traits qui volent sur elle. Frappée , repoussée de mille manières, son opiniâtre résistance demeure inébranlable, elle ne cède qu'en mourant :à moitié domptée, elle leur sert encore d'égide; elle s'occupe moins du danger qui la menace que du malheur de les voir tomber dans la cage funeste qu'on leur destine. El ce pâtre, si familier tout â l'heure avec sa chienne qui vient de mettre bas, n'ose toucher â ses petits, effrayé du grognement de leur mère irritée, qui s'emporte pour repousser sa main téméraire ; elle est également féroce pour quiconque ose l'approcher. A quelle fureur ne sont pas en proie les génisses qu'on prive de leurs veaux ? Elles poussent des sanglots et des gémissemens qui ne diffèrent point de ceux des femmes, qui affligent et attendrissent leurs ravisseurs eux-mêmes. Quel mortel ne connaît les lamentables douleurs de l'orfraie lorsqu'elle déplore avant le jour la perle de ses aiglons? Qui n'a entendu celles du chantre harmonieux des bois, de la triste et
plaintive Philomèle? Qui n'a pas vu au printemps le deuil inquiet des hirondelles lorsqu'elles viennent d'être privées du fruil de leurs amours, que des hommes impitoyables ou des dragons cruels ont arraché de leur nid?
Les dauphins se distinguent éminemment des autres poissons par leur amour pour leur progéniture : il en est d'autres qui montrent aussi une grande affection pour la leur. Les chiens de mer, si vagabonds, en sont un exemple admirable ; ces animaux nouveau-nés restent toujours auprès de leur mère qui leur Tait un rempart d'elle-même. Ont-ils quelque chose à craindre, survient-il quelque sujet pressant d'alarmes , elle leur donne asile dans ses flancs parla môme roule, par la même voie quccelle de leur naissance. Elle affronte volontiers toutes les douleurs qui l'attendent, et recèle une seconde fois ses petits dans son sein maternel pour leur donner de nouveau le jour lorsque le danger aura cessé.
La riné (ou squale ange) use en faveur des siens d'un semblable stratagème, sans cependant les recevoir dans son corps comme le* chiens de mer. Au-dessous de ses nageoires pectorales , des deux côtés sont des plis profonds qui ressemblent assez aux membranes branchiales des autres poissons ; c'est là qu'elle enferme ses petits palpilans d'effroi. D'autres espèces rassemblent les leurs dans leur bouche, qui leur sert ainsi d'asile et de refuge. Quel amour ne ressent pas pour les siens la femelle du glaucus*, le poisson ovipare qui l'emporte sur tous les autres par ses soins maternels? Elle reste constamment auprès de ses œufs jusqu'à ce qu'ils soient éclos. Ses petits sont-ils nés, elle nage toujours avec eux; lorsqu'elle voit qu'ils sont effrayés de l'approche de quelque poisson plus fort, son palais s'ouvre pour les recevoir et leur sert d'abri jusqu'à ce que l'ennemi se soit éloigné : elle les rejette et les exhale alors dans les eaux.
Je ne crois pas qu'il existe dans les mers d'animal plus barbare, de mœurs plus féroces que le thon. Lorsqu'il est parvenu , au milieu des plus vives douleurs à pondre ses œufs , ces œufs qui sont son ouvrage et sa substance, il dévore impitoyablement tous ceux qu'il rencontre; il en fait de même des jeunes thons qui n'ont pas appris à se soustraire par la fuite à
' Le caranx glauque.
sa dent meurtrière : il n'a ni pitié ni respect pour son propre sang.
Il est je ne sais combien de poissons qui ne naissent d'aucun autre, qui ne proviennent d'aucun hymen , mais qui se produisent euxmêmes, qui sont le résultat d'une génération spontanée : de ce nombre sont ces espèces si nombreuses d'huflres qui prennent l'être d'un vil limon; on ne dislingue en elles aucun sexe, ni mâle ni femelle; elles sont toutes semblables et d'une organisation uniforme. C'est ainsi que la race misérable de la faible aphye natt sans avoir été engendrée, sans avoir eu de père. Lorsque des masses de pluie «'échappant des nuages , suivant les desseins du maître des dieux , se précipitent avec fureur et en lorrens sur les vastes plaines des mers, toutes leurs ondes confondues et converties en tourbillons agités se heurtent, se couvrent d'écume, deviennent tumescentes : les aphyes alors se produisent, vivent et se montrent en nombre immense, entassées les unes sur les autres, faibles cl de couleur blanche , sans qu'on sache par quels rapprochement, par quels ressorts secrets et cachés leur existence a été déterminée ; c'est ce qui leur a fait donner le nom d'aphrétides (nées de l'écume). D'autres naissent dans la vase limoneuse : lorsque la violence des vents se fait sentir par le choc des eaux jusque dans les précipices , et que la mer bouillonne tourmentée, bouleversée, son immense limon s'entasse et ne forme bientôt qu'un seul corps. Le calme rétabli , toutes les substances qui se trouvaient pêle-mêle dans la vase et dans les eaux, fermentent, se décomposent; il eu provient des quantités considérables d'aphyes, qu'on prendrait pour des vers. Il n'est pas d'espèce plus frêle, ni plus débile que celle de ce malheureux poisson ; sa chair est du goût de tous les autres, qui en font leur proie. Les aphyes se lèchent entre elles et se servent ainsi mutuellement de nourriture. Lorsqu'elles se meuvent dans les mers en masses réunies , à la recherche de quelque rocher qui projette de l'ombrage , de quelque retraite , de quelque abri au fond des eaux, l'azur des plages d'Amphitrile se change en un blanc éclatant. Lorsqu'un venl violent d'ouest a couvert la vaste plaine d'une neige abondante, on n'aperçoit plus la couleur noire de la terre, mais seulement le blanc de la couche épaisse qui l'enveloppe ; de même les champs de Neptune prennent la teinte et la
LA PÈCHE
blancheur de ces immenses quantités (Taphyes qu'on y rencontre.
CHANT SECOND
Tels sont les lieux que fréquentent, où se nourrissent les nombreux habitans des eaux. Tels sont aussi les doux hymens, les heureuses reproductions dont ils goûtent les charmes ; les hommes en doivent sans doute la connaissance à quelqu'un des dieux : car que peuvent les mortels sans leur secours? Ils seraient même inhabiles à soulever la plante de leurs pieds, à mouvoir leur frêle paupière. Les dieux, toujours près quoique éloignés , ordonnent et disposent de tout ; c'est donc une irrésistible nécessité de se soumettre. En vain la force ou la puissance, telles qu'un coursier qui rejette le mors, exciteraient leurs bouches rebelle* à secouer témérairement le frein ; arbitres suprêmes de tout , les immortels font toujours incliner les rênes du côte qu'ils veulent. Le sage obéit donc sans murmure et n'attend pas d'y Cire contraint par les durs aiguillons d'un fouet incilateur. L'homme leur doit l'industrie féconde et un génie propre à tout ; ils en ont tous reçu un nom et un honneur particuliers, a cause des divers travaux auxquels chacun préside : Cérés est recommandable par le joug imposé aux bœufs, par la culture et les sillons de la terre , par les précieuses moissons des grains ; nous tenons de Pallas l'art de fabriquer des armes , de construire des maisons, de transformer en riches étoffes lu douce toison des brebis ; Mars nous a fait don du glaive, des armures protectrices , des casques, des lances, de tout l'appareil cher à Bellone ; Apollon et les Muses nous ont fait présent de la divine mélodie; nous devons à Mercure l'éloquence et les vigoureux combats des jeux publics; Vulcain veille aux pénibles et suaus travaux des forges. La même divinité qui, comblant d'abord les vastes gouffrestcle la terre avec les eaux réunies des fleuves , en a formé la masse amère des mers qu'elle a enchaînées, couronnées de coteaux et de rivages, a fait aussi connaître aux humains les secrets des ondes , les races et les mœurs de leurs habitans, les moyens d'obtenir d'heureuses pèches, quel que soit d'ailleurs le nom qu'on doive lui donner, celui de tout-puissant Neptune, de
vieux Nérée, ou mieux encore de Phorcus ou de quelque autre souverain des eaux. Toutefois, vous tous dieux immortels qui habitez les célestes lambris, le vaste Océan, la terre fertile , les plaines des airs, daignez sourire, accordez voire bienveillance à mon heureux prince, à son illustre fils, à leurs peuples , a mes chants.
Les poissons n'ont entre eux ni justice , ni pudeur, ni amitié : ils sillonnent les mers, chaque espèce ennemie implacable de l'autre espèce; le plus fort dévore toujours le plus faible : ils se précipitent les uns sur les autres pour se donner la mort ; ils sont toujours la proie cl l'aliment les uns des autres. Les uns triomphent des moindres par la puissance plus énergique de leurs muscles ou de leurs mâchoires : les bouches de ceux-ci recèlent un venin destructeur ; ceux-là , pour échapper aux coups mortels des autres , sont armés de pointes, de piquans aigus, insl rumens terribles d'une ardente fureur. Ceux à qui les djeux n'ont accordé ni la force, ni aiguillon osseux qui s'élance de leur corps , trouvent en euxmêmes une arme aussi redoutable , une source féconde de ruses : c'est ainsi que d'autres poissons, plus grands et plus robustes, tombent souvent victimes de leur adresse. De quelle puissance propre et inhérente à sa substance , n'est pas douée la molle torpille pour balancer et subjuguer la force : son corps faible est sans ressort, sa lente et lourde masse l'affaisse-, on ne la prendrait point pour un animal qui nage. Se glissant quelquefois dans l'eau limpide, elle se roule surtout dans les endroits troubles et obscurs. Des deux cotés, à chacun de ses flancs, sont deux séries de rayons ou tuyaux , appareil de ruse et supplément de sa faiblesse. Tout être vivant qui en approche et qui la touche, sent ses forces se briser, son sang se contracte et se glace, ses membres ne servent, ne soutiennent plus son corps ; la nalure s'arrête en lui enchaînée par ce slupide habitant des eaux. Connaissant toutefois l'avantage dont elle dispose, elle se lient accroupie dans le sable , elle y reste sans mouvement et comme morte : tout poisson qui l'effleure est à l'instant foudroyé; il tombe, abandonné de ses sens, dans un sommeil léthargique. Elle s'élance alors avec précipitation , quoique peu prompte elle-même, et, transportée de joie, le déchire vivant comme s'il avait cessé de l'être. Elle se traîne souvent à la rencontre des poissons qui nagent dans les mers,
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nmorlil en les touchant leur impétuosité, arrête et suspend la rapidité de leur course ; infortunés qui, raides et dénués de force, ont perdu le souvenir de leur roule ou de leur fuite, et sont dévorés sans défense, sans en avoir le sentiment ! Lorsqu'un homme dans les pénibles agitations d'un songe se croit frappé d'épouvante et fait effort pour fuir, son cœur saute et s'agite, tandis que ses genoux gémissent immobiles sous le poids des chaînes qui contiennent ses élans : tel est l'effet produit par l'engourdissante compression de la torpille.
Le balrachos est un poisson également lent et mou ; il est horrible à voir : sa bouche présente une ouverture immense ; la ruse lui sert aussi û se procurer la nourriture. Enfoncé dans un vaste limon , il y reste tranquillement couché en soulevant une excroissance* charnue, déliée, blanche, mais d'une odeur forte qui natl de dessous l'extrémité de sa mâchoire supérieure; il l'agite fréquemment en guise d'appât pour les petits poissons, qui bientôt l'aperçoivent et cherchent à s'en saisir ; le balrachos la retire alors en arriére jusqu'à sa bouche en l'y balançant mollement : ceux-ci ne soupçonnant point le piège , l'y suivent et tombent engloutis tous ensemble dans cette gueule énorme. Un homme qui veut atlirer au trébuchet les oiseaux légers , le garnit au dedans des mêmes grains qu'il vient de répandre au dehors à l'en tour des 'portes et assure ainsi le succès de sa ruse. L'attrait séducteur d'un aliment dont ces oiseaux sont avides , les entrante cl les fait entrer dans la cage funeste d'où toute issue leur est fermée et qui leur monlrc un bien triste résultat de leur repas ; c'est par un semblable stratagème que le lourd balrachos attire les petits poissons, qui sont loin de songer qu'ils courent à leur ruine. On dit que le rusé renard exécute une manœuvre à peu près pareille. Lorsqu'il aperçoit une Iroupe nombreuse d'oiseaux, il se couche, le dos recourbé, les jambes tendues , ferme les yeux et rappro-
1 Ollgtn sarka é ra oi ek genuos neatés upenerthe pephukei. Celle excroissance charnue e»i double et placée au-devant des yeux. Bloch leur donne le nom de houppe* :
- Les deux longuet houppes, dit-il, de matière cornée, qui se trouvent devant les veux, qu'Arfetote compare a des cheveux , Pline a de» corne*, Oppien à des verrue*, leur servent à attirer les autres poisson». Le docteur Parson les a trouvées de la longueur de deux pieds dans un poisson de quatre pieds troi« pouces. On en voit encore sur le dos quatre de même nature qui tiennent par le bas h une membrane. ■• HUloirc gt'm'rate el particulière des poistoiu, 3' partie , p. 75.
che exactement ses lèvres. On dirait qu'il est enseveli dans un sommeil profond, ou plutôt qu'il est étendu à terre mort réellement. Il est ainsi, sans pousser le moindre souffle, à concerter les ruses les plus adroites et les plus variées. Cependant les oiseaux qui le voient en cet élat volent en foule sur lui, grattent el feutrent son poil de leurs pieds, insultant insolemment à son sort ; dès qu'ils sont assez près de ses dents , il donne l'essor à ses ruses ; sa vaste bouche s'ouvre , fond avec avidité sur ces téméraires oiseaux et saisit par cette irruption précipitée une proie abondante.
La trompeuse sépie • déploie aussi les ruses dans ses chasses. Du sommet de sa tête parlent des prolongemens charnus, longs et grêles, semblables a des cordes, avec lesquels elle pêche les poissons comme avec des lignes ; gisante ou retirée sous son tégument dans le sable, elle s'en sert pour s'accrocher aux corps solides lorsque les tempêtes d'hiver font enfler les ondes : on la prendrait pour un bâtiment amarré par ses câbles aux rochers du rivage.
Les carides * sont petites sans doute et n'ont pas une grande force, mais elles rendent victime de leurs ruses un plus fort poisson, le labrax , qui doit son nom à sa voracité : empressé d'en faire sa proie, il se jette à la hâte sur elles : fuir ou résister est au-dessus de leur pouvoir; prêtes à périr, elles font périr el blessent à mort leur meurtrier. Par des sauts et des élans réitérés, elles percent son palais d'une pointe aiguë, qui s'élance de l'extrémité de leur têle. Le labrax , tout entier à son voracc appétit, s'occupe peu des coups dont il est percé ; cependant sa blessure se nourrit el s'étend : il succombe enfin aux maux cl aux douleurs cl reconnaît trop tard que celle qu'il priva de la vie lui fait perdre la sienne.
11 est un poisson qui se tient d'habitude dans la vase, ami de la chair de l'homme, le bœuf*, le plus grand de tous en étendue. Sa largeur est souvent de dix el même de douze coudées ; il nV point la vigueur en partage, son corps est mou , destitué de force , ses dents sont intérieures, â peine visibles, petites et faibles. S'il triomphe, ce n'est point par sa puissance, mais par la ruse ; il fait cependant sa proie de
' l.a sèche.
* Il parait qu'il s'agit iri de la squitta gil/ba , ou du caramot de nondrlet, rhap. s, liv. XVIII, i" partir. ' La raie flassade.
LA PÊCHE
l'homme , donl il met en défaut le génie pénétrant, car il aime beaucoup à s'en nourrir; sa chair a beaucoup d'attrait , est un repas trèsngrcable pour lui. S'il en voit quelqu'un audessus des eaux , que quelque soin attire dans leur Tond, plus léger à cause de sa grande surface , il s'élève et nage constamment au-dessus de sa tôle, immobile, étendu sur lui, semblable au (oit d'une maison. Il le suit en cet état dans tous ses mouvemens : il est toujours audessus comme une fermeture. De mémo qu'un enfant qui dresse le piège falal à la souris avide, qu'un imprudent appétit attire sans soupçon au dedans, mais qui bientôt surprise par le bruit du creux instrument de sa captivité , ne peut en sortir, malgré ses efforts, que lorsque l'enfant la saisit et la tue souvent avec un ris moqueur; de même ce funeste poisson plane sur la tête de l'homme et l'empêche de remonter sur Tonde; enchatnant par la sa respiration, il lui fait perdre la vie au sein des flots, il tombe alors sur lui et le dévore; c'est ainsi qu'il doit à la ruse celle difficile conquête.
On louera , on admirera sans doule l'ingénieuse industrie du cancre dans ses trous tapissés de mnies : les dieux lui ont donné l'adresse nécessaire pour faire des huîtres une nourriture aussi agréable que facile. Lorsqu'elles ouvrent la barrière de leurs écailles pour saisir le limon ou pour s'abreuver d'eau , et qu'elles s'accrochent aux angles des rochers, le cancre prend sur le rivage une pelite pierre et la porte engagée en travers dans ses pinces aiguës, il approche à la dérobée et la place dans le milieu de l'hutlre , qu'il se met ensuite à dévorer en savourant ce mets chéri. Ce misérable mollusque veut en vain refermer ses valves , il n'en a plu» le pouvoir : elles restent ouvertes par l'effet d'une dure nécessilé, jusqu'à ce qu'il meure et que son ennemi en ail fait un ample repas.
Les rampantes étoiles de mer ont un art à peu près semblable , et c'est encore contre les huîtres qu'elles l'exercent; ce n'est point d'une pierre qu'elles s'aident ou dont elles font leur instrument, mais d'un corps osseux qu'elles passent entre leurs valves baillantes : les hutlres sont ainsi à leur discrétion et deviennent leur nourriture.
11 est une coquille bivalve dans laquelle habile un mollusque qui porte le nom de pinne, qui est inhabile à combiner, à faire quelque
chose par elle-même. Elle vil en communauté de toit et de demeure avec un cancre qui la nourrit et veille à sa sûreté, ce qui lui a valu le surnom de pinnophulax (garde -pinne).
Quelque animal pénètre-t-il dans la coquille , le cancre réveille aussitôt son attention en la pinçant, en la stimulant par d'utiles morsures : pressée par la douleur, elle contracte ses valves, y emprisonne l'animal qui devient la proie de l'un et de l'autre; ils en font ensemble un doux repas. C'est ainsi que parmi les babilans des eaux comme parmi les hommes, on remarque de la sagacité dans les uns, de l'inaptitude dans les autres : ils n'ont pas tous le même degré d'intelligence.
Un chercherait en vain un poisson qui l'emportai par sa stupidité sur l'émérocel * ; la mer n'en renferme pas qui croupisse dans une plus grande inertie. Ses yeux sont dirigés sur la partie supérieure de sa tête vers le ciel, sa bouche vorace est placée entre ses yeux ; il reste tout le long du jour couché sur le sable , plongé dans le sommeil. Seul de tous les habitans des eaux , ;il veille la nuit et vague dans leur sein ; il est aussi appelé nuctéris (animal nocturne). Une faim déplorable est le résultat de son insatiable avidité ; il ne connatl ni terme ni mesure dans ses appétits. La fureur d'un irrésistible besoin , d'une faim toujours dévorante l'entratne d'une manière impérieuse. Il ne cesse de se gorger d'alimens que lorsque son ventre se déchire , qu'il tombe étendu sous leur poids ou qu'il est saisi par un autre poisson , avalant encore le dernier morceau. Quelle preuve plus frappante de celte immodérée voracité ! Dans Jcs filets même du pêcheur, si une main le provoque en lui présentant quelque nourriture, il en remplit son estomac, jusqu'à ce qu'elle rclournc à son palais. Apprenez par cet exemple, ô mortels! quelle est la trislc fin de cette passion insensée pour la table, quels maux en sont l'inévitabble fruit. Evitez donc cette oisiveté funeste de l'esprit el du corps , ce dérèglement des Irop somptueux repas. Prenez-les avec mesure et sans livrer votre Ame à leur folle joie. Combien parmi vous qui ne connaissent aucun frein, qui s'abandonnent à tous les débordemens d'un goût qui les maîtrise ! Regardez l'émérocel : que la leçon que vous «ffre son malheur ne soit point perdue pour vous.
1 L'uranofcope rat.
Les oursin» à pointes aiguës ont un instinct qui leur fait prévoir cl juger la force des vents, l'approche des terribles tempêtes : Us lestent alors leur dos d'une pierre aussi lourde que le» intervalles de leurs piquans peuvent le permettre, cl luttent ainsi chargés contre la foreur des flots : ils craignent surtout que le courroux des ondes ne les roule et ne les jette sur le rivage.
Personne n'ignore l'art qu'emploient les poulpes qui, semblables aux rochers sur lesquels ils se moulent , y appliquent leurs bras : donnant ainsi le change soit aux pêcheurs, soit aux animaux plus grands , ils parviennent à leur échapper. Lorsqu'ils font la rencontre d'un plus petit , ils quittent leur forme , leur apparence de pierre , et reparaissent sous celle de poulpes et d'êtres vivans; par cette adresse ils en prennent allernativement qui sont différente» et se dérobent à la mort. On dit que l'hiver ils ne vaguent point dans les eaux, qu'ils en redoutent beaucoup les orageux tourbillons : retirés cl Iremblans dans leurs creuses retraites, ils dévorenl comme une proie étrangère leurs propres bras, qui repoussent ensuite après leur avoir servi d'alimenl. Il» doivent cette pratique aux inspirations de Neptune. C'est ainsi qu'en use l'ours farouche et rugissant : pour se soustraire aux rigueurs de la froide saison, il se réfugie dans le lieu le plus reculé des cavernes, et trompe sa faim en léchant et suçant ses pattes; avide d'une nourriture si vaine, il reste fixé dans sa lanière jusqu'au retour du jeune époux de la nature.
Une haine affreuse existe surtout entre le crabe ardent , la murène et le poulpe : ils se donnent mutuellement la mort les uns aux autres. Le genre de discorde et de guerre qui est propre aux habilans des eaux règne toujours sur eux : ils se dévorent réciproquement. S'élançant de dessus les roches des mers , déjà la fougueuse murène se roule à travers les flots à la recherche d'une proie ; bientôt elle aperçoit le poulpe qui se tratne sur les sommités du rivage , et toute joyeuse se précipite sur celle victime chère a son goùl. Son approche n'échappe pas au poulpe : dans son inquiétude , il se détermine à la fuite ; mais comment se déroberait-il en rampant à la murène qui nage et fond si violemment sur lui , qui le saisit à l'instant et le presse de sa mâchoire cruelle ? Il se trouve donc forcément engagé dans ce
combat funeste : il roule autour d'elle ses membres; il la serre dans tous les sens des contours nombreux de ses bras, cherchant par ses efforts à se débarrasser des siens. Vain espoir, plus de remède , l'ardente el visqueuse murène glisse comme l'onde d'entre ses liens ; il en étreinl tanlôt son dos , tantôt son cou , ici l'extrémité de sa queue; là il les pousse contre l'ouverture de sa bouche , contre les parties cachées de ses mâchoires. Tels que deux lutteurs habiles cl robustes qui font longtemps assaut de leurs forces, des membres desquels découle déjà une sueur grasse et abondante, qui essaient et promènent partout les ressources variées de leur art , et dont les bras nerveux flottent agités autour de leurs corps , tels ceux des poulpes errent sans ordre et se tourmentent dans des luttes inutiles. La murène le dévore de se» dents aiguës; son estomac recèle quelques-uns de ses membres, tandis que d'autres sont encore triturés dans ses mâchoires acérées; d'autres enfin à moitié rongés palpitent et se contournent encore vivans comme cherchant à lui échapper. Dans les forêts , un cerf au bois fourchu qui parcourt les bois fréquentés des serpens , flaire , trouve leurs traces , parvient à leur repaire , en fait sortir un de ce» reptiles , el se presse de le mettre en morceaux , dans le temps même que l'animal se roule autour de ses jambes , de son cou , de sa poitrine , et que ses tronçons à moitié dévorés jonchent la terre ou sont broyés sous sa dent rapide; ainsi se replient les parties en mouvement du malheureux poulpe. En vain cherchera-t-il son salut sous la forme de la pierre ! Si , se débarrassant de la murène , il court appliquer ses membres sur une roche cl se fondre dans sa couleur, ce stratagème n'échappera pas à son ennemie; elle ira le saisir, et sa ruse restera sans succès. Quel esl le mortel qui , voyant sa mort déplorable , pourrait se défendre de la pitié? Étendu sur la pierre et faisant corps avec elle, la murène d'un air moqueur s'approchera de lui. On croirait que la cruelle lui tient ce langage insultant : « Poulpe trompeur, que crains-tu ? £spères-(u de me surprendre! Nous verrons bientôt si lu es de la pierre ou si la pierre le servira d'asile et te garantira de ma dent. » Se portant alors sur son enveloppe sinueuse et teslacée , elle l'engloutit dans sa gueule, à mesure qu'elle l'arrache tout tremblant de dessous la roche. Quoique mis en pièces et dévoré, il
LA PÊCHE
ne la quille point , il ne cesse de s'y retenir, il l'embrasse toujours jusqu'à ce que ses bras accrochés soient les seules parties qui existent encore. De même lorsque dans une ville livrée à la fureur des ennemis , où les enfans et les femmes sonl entraînés dans une dure captivité , un homme , suivant la triste loi de la guerre , cherche à ravir un jeune enfant qui repose dans les bras et sur le sein de sa mère , celui-ci se tient avec plus de force à son cou , le presse de ses mains, tandis que cette mère, poussant des cris aigus , résiste à le livrer cl se laisse plutôt entraîner avec lui ; de même le corps du malheureux poulpe se presse conlre la pierre humide dont il se sent arracher et ne s'en détache jamais.
Quelque redoutable que soit la murène , le crabe la dévore ; elle est vaincue par son ardeur mime. Arrivé près de la roche qu'habile son agile ennemie, il dresse ses deux aiguillons-, son souille rare et guerrier, sonnant la charge, la provoque au combat. Semblable au chef d'un des premiers rangs d'une armée , qui , fier de sa vaillance, de son adresse militaire , des armes qui renforcent son corps vigoureux, agile sa lance aiguë , délie celui des ennemis qui osera paraître, cl bientôt excite et voit s'avancer contre lui l'un des chefs opposés -, c'est ainsi que le crabe aiguillonne la murène. Celleci ne se fail pas attendre : s'élancant de son obscure retraite, la lêlc raide et courbe de colère, elle se présente en proie à la plus violenlc fureur ; mais celte rage est impuissante contre le corps rude du crabe. En vain elle le presse de ses fortes mâchoires , en vain ses dents robustes se fatiguent pour l'entamer; repoussées comme par une pierre raboteuse, elles rentrent émoussées dans sa bouche : leur impétueuse activité reste sans effet. Cependant son cœur féroce s'agite et bouillonne jusqu'à ce que le crabe, rapprochant ses longues pinces, la serre dans le milieu du corps. Il la comprime, il la relient sans relâche dans cet état, comme avec des instrumens de fer -, il ne les desserre point , quelque effort qu'elle fasse pour s'échapper. Contenue par la force , accablée de douleurs , elle roule et contourne obliquement son corps de tous côtés, en frappe, en serre de plusieurs tours le dos hérissé du crabe , et s'engage ainsi elle-même dans les pointes, dans les aiguillons de ce crustacé : elle succombe enfin toute couverte de blessures , qu'elle doit aux coups
mêmes qu'elle s'est donnes. Sa mort est son propre ouvrage, celui de son audace insensée. Ainsi, lorsqu'un homme habile dans l'art de tuer les bêles féroces, la lance en arrêl, le corps raide et oblique , au milieu d'un peuple groupé autour 'des maisons, attend la panthère effarouchée du sifflement des lanières, du bruit des épouvanlails, qui, à la vue du tranchant de l'acier, s'aime et s'enflamme de la plus terrible fureur, et dont la gueule énorme se précipite elle-même comme un fourreau sur le fer acéré; ainsi la malheureuse murène s'emporte à une rage aveugle : elle périt des maux qu'elle s'est faits.
Tels sonl les combats que se livrent sur la terre, dans le fond des bois, le serpent et l'oursin épineux lorsqu'ils viennent à s'attaquer. Dès que celui-ci soupçonne l'approche du funeste reptile, il se retranche, sous forme sphérique, derrière le rempart de ses longues cl nombreuses épines qui lui servent de bouclier, et se traîne de l'intérieur. Le serpent, de son côlé, se porte sur lui et l'essaie de ses dents gorgées de venin sur tous les points de sa surface circulaire ; mais ses efforts sont inutiles : quelque terribles que soient ses mâchoires, elles ne peuvent arriver jusqu'à son corps, à travers la fourruie épineuse dont il est enveloppé. Roulé en cercle, en masse globuleuse, il se meut, il se précipite en tours nombreux sur lui-même , et des piquaus dont il est hérissé, frappe le replile , fait couler de ses membres une sanie sanglante , et l'accable d'une multitude de blessures. L'odieux serpent le couvre aussi en entier des longs cl robustes replis de son corps, le presse, le serre malgré les pointes horriblement aiguës dont il esl percé de toutes parts. La fureur ajoute à son audace. L'oursin , ferme au centre de ses aiguillons , ne cesse de lutter de toutes ses forces, et ne gémit que malgré lui dans celte dure compression. Sous l'abri protecteur de la voûte cachée qui le recèle, il attend que son ennemi meure; souvent il péril lui-même en l'accablant : ils sont ainsi l'un à l'autre un instrument de ruine et de mort. Souvent le malheureux oursin s'échappe, semble surgir du sein du reptile qui le tenait emprisonné, et en emporte à ses piquans les chairs expirantes. C'est à peu près do la même manière que la murène tombe victime du crabe : elle est pour lui une nourriture dont il est avide et qui flatte son goût.
oppilw.
Le poulpe , quoique faible cl lent dans ses tnouvemens, fait »a proie du crabe à la foi» rude et rapide. Lorsqu'il l'aperçoit en repos et sans méfiance sur une roche, il se jette furtivement sur son dos , qu'il enchatne de ses bras longs et forts, de leurs dernières articulations comprime en môme temps avec violence le conduit de ses alimens , et arrête en lui le jeu alternatif de l'aspiration et de l'expiration de l'air ( car il est nécessaire môme aux habitans des eaux ) : il le retient ainsi en l'accablant de toutes parts. Le malheureux crustacé nage, s'arrête, s'élance en bonds, quelquefois se déchire dans ses parties extrêmes ; nul relâche à son supplice que ses forces et sa vie ne l'abandonnent ; son ennemi le dévore alors tranquillement sur les sables du rivage. Tel qu'un enfant qui presse de sa bouche le sein de sa nourrice pour en aspirer le lait, il en relire et en absorbe les chairs, vide en entier par ses succions ce corps à aiguillons nombreux et remplit son estomac de celle nourriture chérie. Un voleur de profession, qui médite de noirs projets \ qui, toujours hors des sentiers de la justice , attend la nuit en embuscade dans une rue étroite que quelque passant au sortir d'un repas tombe dans ses pièges, en voit bientôt approcher un dont le vin rend la marche chancelante, à qui il fait exhaler quelque chanson a boire où la sobriété n'est pas trop célébrée, fond alors à la dérobée et par derrière sur lui , frappe à coups redoublés sur sa tête , l'accable de ses mains cruelles, et le met dans un état d'engourdissement cl de sommeil peu différent de la morl , lui ravit ensuite tout ce qu'il porte et se relire en emportant ce butin illicite et si honteusement acquis ; l'instinct des poulpes les porte à mettre en usage des moyens du même genre. Tels sont surtout les habitans des eaux qui s'attaquent et sont ennemis entre eux. Seuls parmi les divers genres de poissons , ils sont tour a tour meurtriers et vengeurs le» uns des autres.
D'autres sont venimeux, ont autour de leur bouche un venin funeste qui laisse partout l'odieuse empreinte de leurs morsures. Telle est la scolopendre , ce falal reptile des mers dont la forme est assez semblable à celle de terre, mais qui porte un bien plus grand préjudice. Si quelqu'un en approche et la touche de quelque partie de son corps , il s'y établit aussitôt une démangeaison, une rougeur vive et brûlante qui fait trace comme celle de la plante à
laquelle on donne le nom d'ortie \ à cause des douleurs cuisantes qu'elle produit. La présenco de la scolopendre est surtout exécrée des pêcheurs ; pour peu qu'elle ait effleuré les filets, aucun poisson ne louche aux appâts , tant le venin dont ils ont pu s'imprégner les leur rend odieux.
Les iulis 1 aux couleurs variées sont également redoutables par la puissance de leur bouche. Les plongeurs, qui vont fouiller le fond des mers, et les pêcheurs d'épongés, accoutumés aux plus rudes épreuves, les ont surtout en horreur. Lorsqu'ils aperçoivent quelqu'un de ces chercheurs sous-marins se livra n t dans l'onde a ses travaux, ils s'élancent par milliers de dessus les roches, fondent, se pressent de toutes parts sur lui, l'embarrassent dans ses recherches et dans sa marche , en l'accablant à la fois de tous côlès de leurs téméraires morsures. Il se consume en vains effort» pour lutter contre les eaux cl ces odieux iulis : ses pieds , ses mains s'agitent pour repousser leurs masses ennemies; leur opiniâtre activité s'attache avec acharnement sur lui ; tels ces incommode» essaims de mouches qui volenl sans cesse dans l'été autour des hommes livrés aux pénibles soins des moissons. Tout suans de fatigue et des ardeurs immodérées d'un ciel embrasé, il» ont encore à gémir de l'imporlunilé de ces insectes qui ne se relâchent jamais qu'ils ne reçoivent la mort ou ne se rassasient du sang vermeil des moissonneurs. C'est ainsi que le sang de l'homme a un altrail vif et puissant pour les habitans des eaux. Il en est dont les morsure» ne sont pas légères, telle» sont celles du poulpe rampant et de la sèpie, qui recèlent en eux-mêmes une liqueur, une encre en petite quantité, mais dangereuse et nuisible.
Certains poissons tiennent de la nalure des inslrumens d'attaque, de forts aiguillons : co sonl le gobic , ceux des scorpions qui se plaisent sur les rochers ou dans les sables, les chclidons rapide», les dragons , et ceux des chien» marins qui tirent leurs noms 1 de leurs piquans redoutables; ces pointes portent toutes un venin funeste dans les chairs où elles s'implantent profondément.
La trygone et le xiphias ont chacun reçu de» dieux un don terrible, une arme d'une grando
1 En lalio uriien, qui vient à'ttrere, brûler.
* Le labre gi relie.
• Et principalement la cenlrine.
LA PÊCHE
puissance qui est fortement inhérente à leurs membres. La mâchoire de celui-ci donne naissance , naturellement , à un glaive droit , taillé en pointe et en lance d'épée non d'acier, mais de diamant. Poussé avec impétuosité , il n'est point de pierre, quelque solide qu elle soit, qui puisse résister à son effort tant il a d'énergie et de violence. De l'extrémité de la queue de la trygone sort un horrible aiguillon tout à la fois redoutable par la force et dangereux par son venin. Que leur proie se présente à eux vivante ou morte, ni les xiphias, ni les trygoncs ne la dévorent avant de l'avoir percée de leurs traits funestes. Sitôt que la vie abandonne le xiphias, son arme puissante péril et s'éteint avec lui : elle n'est plus qu'une masse, qu'un os sans vigueur , qu'il ne serait plus possible de prendre pour un glaive, quelque désir qu'on eût de l'y reconnaître. Il n'est pas de blessure qui fasse un mal plus assuré que celle de la trygone, pas même celle de ce fer que l'art a fabriqué pour les combats , pas même celles de ces flèches ailées qu'empoisonnent les Perses, et dont ils lancent la mort. Ce formidable et si vif aiguillon de la trygone, dont on n'entend point parler sans effroi, ne conserve pas seulement son activité tant qu'elle est vivante, lorsqu'elle a cessé de l'être, sa force et sa roideur se maintiennent encore immuablement. Les animaux ne sont pas les seuls sur qui elle porte le ravage et la destruction \ tout végétal, la pierre même qui tombe sous ses coups , n'en reçoivent pas impunément l'atteinte. Si d'une belle bouture ou d'une riche semence, s'est élevé un jeune arbuste dont la verdure hâtive annonce la vigueur, et que ses racines en soient assez gravement offensées, cet accident fera languir ses rameaux; ils pencheront vers la terre comme affectés de quelque maladie ; l'aspect gracieux de l'arbuste commencera par s'affaiblir : il ne tardera pas à perdre la parure de ses feuilles, à sécher, à n'être plus qu'un vil tronc.
L'enchanteresse Circé, mère de Télégon arma autrefois son fils d'un de ces aiguillons de trygone pour lui servir de long dard emmanché et marin, dont il pût exterminer ses ennemis. Il fut jeté sur une Ile â nombreux troupeaux de chèvres, et en fit un grand butin, sans savoir qu'ils étaient ceux de son vieux père qu'il cherchait, et qui, courant à sa défense,
■ Dont Hjmc rut le pèn .
reçut de lui le coup mortel. C'est ainsi que cet ingénieux Ulysse, qui avait été en butte à tant de traverses ctde combats sur les mers, mourut du trait rude et rapide d'une trygone.
Le thon et le xiphias portent toujours avec eux un fléau qui les vexe et les déchire sans cesse : ils ne peuvent ni s'y soustraire, ni s'en délivrer ; c'est un insecte, l'œstre cruel, qui se fixe entre leurs nageoires, et qui, dans les chaleurs de l'ardente canicule, se presse avec force contre leur corps, y enfonce violemment son dard vif et acéré. Dans les maux dont il les accable, ils s'emportent à une rage affreuse, et bondissent incités malgré eux comme par des fouets terribles. Rendus furieux par ce noir aiguillon, ils s'agitent dans tous les sens. LA , poussés par les plus intolérables douleurs , ils se tourmentent en courses rapides sur les (lots , ici, transportés hors d'eux-mêmes par la véhémence des plus cruelles piqûres, ils sautent et se jettent sur les vaisseaux les plus élevés. Souvent aussi , s'élançanl du sein des mers , ils se précipitent palpitans sur la terre et remplacent leurs lourmens par la mort, tant leur violence est grande et sans aucun relâche.
Lorsque cet odieux insecte s'attache aux bœufs et perce de son aiguillon le cuir tendre de leurs flancs , leur conducteur, le pâturage , le reste du troupeau, rien ne peut les retenir. Délaissant leurs étables, leurs parcs , leur nourriture , ils se portent partout en proie au plus cruel délire. Les fleuves, les mers, les précipices, les rochers escarpés ne sont plus pour eux que de faibles barrières -, sitôt que d'ardentes piqûres de cet aiguillon pénètrent leur corps cl le déchirent des plus cuisantes douleurs, ils vont mugissant et s'élançanl par bonds de lous côtés , tant la fureur qui les transporte est terrible el orageuse. Ainsi l'œstre exerce un égal el féroce empire sur les poissons cl sur les bœufs.
Les dauphins sont éminemment sur la première ligne parmi les habitans des eaux et se distinguent surtout par leur vigueur, par la beauté de leurs formes, par l'impétuosité de leurs mouvemens ; ils volent sur les mers avec la rapidité d'un trait; une lumière vive et perçante jaillit de leurs yeux; ils aperçoivent le plus petit poisson tremblant dans sa retraite ou roulé dans le sable. Ainsi que les aigles sont les rois des oiseaux, que les lions sont à la tête des animaux carnassiers, que les dragons sont les
premier» de» reptile» , oin»i le» dauphin» occupent le plu* haut rang parmi le» poisson»; il n'en est aucun qui ose attendre leur approche, ou dont l'œil ne craigne de les fixer; il» redoutent même de loin leur» terribles élan», leur respiration rapide et brûlante. Lorsqu'il» parcourent les mer* à la poursuite de leur nourriture , toutes ces nombreuse» espèce» «e précipitent le» unes sur le» autre» dans le désordre d'une fuite générale et portent partout l'effroi. Se pressant de toute» part», elles encombrent à la fois les endroits les plus obscurs, les retraites les plus cachée», le» ports, les anfractuosilés de» rivage»; le* dauphins choisissant alors sur un si grand nombre la proie la meilleure en font un aussi ample repas qu'ils le désirent. Toutefois les poissons connus sous le nom d'amies , se présentent contre eux en adversaires intrépidcR, sans songer que ce sont des dauphins qu'elles ont à combattre , et seules elles leur font la guerre. Les amie» sont plus minces de corps que les thons, ont les chairs plus grêles, mais leur bouche est hérissée de dents serrées et aiguës-, c'est lè le principe de leur audace , de cette témérité qui le* fait assaillir un des plus fort* rois des mer*. Lorsqu'elle* aperçoivent quelque dauphin seul, éloigné du reste de la troupe, elles s'ébranlent de tous côtés comme une armée au signal de son chef et fondent courageusement en masse sur l'ennemi , telles que des guerriers en fureur, armés de boucliers , qui marchent à l'assaut d'une tour. Le dauphin, fort de ses robustes mâchoires, méprise d'abord cette multitude d'amies qui se pressent à sa rencontre; il se jette tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre, et dévore comme un mets agréable toutes celles qu'il saisit. Mais lorsque enveloppé de leur» nombreux bataillon* , il *e trouve enfermé dan* leur enceinte, il sent alors les rudes travaux qui s'ouvrent devant lui ; il connaît ainsi seul au milieu d'ennemis innombrables l'affreux précipice où il est tombé, dans quelle lutte pénible sa force est engagée. Pleines de rage , les amies l'environnent, l'accablent dan* (ou* les sens de leurs masses, l'attaquent à la fois de toute la violence de leurs dents , le déchirent dans toutes les parties de son corps avec audace et sans jamais lâcher prise. Plusieurs attaquent sa tête , d'autres sa mâchoire azurée; celles-ci s'attachent h »e» nageoires, celles-là impriment leur» bouches cruelles dans
ses flanc»; d'autres se saisissent de l'extrémité de sa queue ; un grand nombre se presse sous son ventre, un grand nombre dévore son dos; celles-ci sont suspendues , les unes au-dessus , les autres au-dessous de sa gorge. Assiégé de tant de maux et de fatigues, il fait mugir l'onde de son souffle ; son cœur brûlant de rage et dans une fièvre ardente bouillonne et excite intérieurement en lui un bruissement sourd. II bondit, il se roule autour de lui-même embrasé par la douleur et dan* le plus horrible délire. Semblable à un plongeur, tantôt il disparaît dans l'épaisseur des eaux comme un tourbillon, tantôt il *e pousse jusqu'au fond de 1'abfme ; il remonte ensuite et reparaît fréquemment à la surface , toujours pour se soustraire A ce nombre immense d'impitoyables poissons, l^s amie» obstinément serrées ne se relâchent point, l'accablent de l'ensemble de leurs forces, se portent parloulavcc lui et s'il s'élance au-dessus , s'élancent aussi comme entraînées. On croirait qu'un nouveau monstre vient de paraître dans l'empire d'Amphitrilc, un dauphin-amie; leurs dents sont si fortement engagées dan* son corps qu'il semble ne faire qu'un avec elles. Ainsi lorsqu'un fils d'Esculape, pour dégorger une plaie, soutire de ses lèvres le fluide impur qui en cause la bouffissure et applique sur la partie malade ces vers des humides marais, les noires sangsues, afin qu'elle* en pompent le sang ; celles-ci grossissent bientôt et deviennent gibbeuses , continuent de l'aspirer et ne cessent que lorsque enivrées par de longues succions, elles tombent et roulent d'elles-mêmes semblables à des hommes pris de vin; ainsi les amies ne mettent point de terme â leur acharnement contre les dauphins avant d'avoir trituré dans leurs bouches celles de ses chair* où leurs dents étaient arrêtées. Mais pour peu qu'elles 8'en écartent sitôt qu'elles le laissent respirer un moment , la fureur de ce prince irrité des mers éclate dans toute son énergie, le tour de l'épouvantable supplice de* amies arrive; elles fuient; il tombe sur elle* â leur poursuite et les écrase comme la foudre au «on terrible, en fait un horrible carnage, une proie continuelle; de ses lèvres ensanglantées, rougit au loin l'onde amère et tire une affreuse vengeance des maux qu'il a soufferts. Les chasseur* racontent que, dans les boi* les thos féroces réuni» font éprouver lo même sort au cerf; il* se jettent sur lui , em-
LA PÊCHE
portent au moyen de leur» morsures quelques parties de ses muscles et s'abreuvent du sang encore chaud de ses fraîches blessures. Sanglant, rugissant de douleur, le corps tout couvert de plaies, il cherche un refuge sur le sommet des montagnes voisines; les thos ne le quittent point, le suivent de près, avides de sa chuir, le déchirent vivant et mettent en pièces sa peau avant qu'il ait exhalé le dernier soupir.
Mais les thos cruels ne portent point la peine réciproque de leur férocité; ils insultent encore aux cerfs qui sont tombés leurs victimes après en avoir fait un triste et déplorable repas. Les amies belliqueuses au contraire sont aussitôt et bien cruellement punies de leur aveugle audace.
Qui ne serait saisi d'admiration en entendant rapporter ce fait merveilleux des dauphins? Lorsqu'ils sont attaqués d une maladie grave et mortelle, ils ont le sentiment de leur état, ils connaissent que leur lin est prochaine. Quittant alors les immenses profondeurs des mers et des vastes bassins, ils se portent sur les bancs des rivages; ils y meurent dans l'espoir ou que quelqu'un des mortels qui les verra ainsi gisans devant lui par respect pour le coursier sacré de Neptune , tes ensevelira sur cette rive, en mémoire de leur tendre attachement pour la race humaine, ou bien que la mer dans ses tumultueux balancemens les enveloppera elle-même dans les sables. Ils ne veulent point qu'un de ses rois soit aperçu mort par les autres habilans des eaux , et qu'après leur trépas quelque ennemi outrage leur dépouille. La fierté , la vertu n'abandonnent donc point l'être qui meurt ; à sa dernière heure encore, il ne dégrade point sa dignité.
On assure que le kestre est de tous les poissons celui dont les mœurs sont les plus douces et les plus innocentes. Il est le seul qui ne soit pas méchant, qui ne fasse point de mal à ceux de son espèce ou à ceux d une espèce différente, qui ne se nourrisse point de chair morte ou vivante; race heureuse qui vil sans nuire à aucune autre, sans se souiller de sang, sans soin cl sans crime! La verte mnie * des mers ou la vase sont ses alimens. Les kestres promènent aussi leurs bouches sur le corps les uns des aulres en se léchant. C'est par ces motifs
' C'est une planlc <H un genre de la famille des moutscs.
que les aulres poissons les honorent et les révèrent ; aucun n'offense leurs petits nouveaunés comme ils attaquent ceux des autres espèces, ni ne porte sur eux une dent cruelle. Ainsi la vertu obtient partout la récompense qui lui est due ; elle reçoit partout un juste tribut d'honneurs! Tous les aulres hahitans des eaux cherchent à se détruire mutuellement; aussi ne les voit-on jamais s'abandonner au doux sommeil. Leurs yeux , le principe de leurs facultés intellectuelles veillent toujours et sont sans cesse en activité; ils ont toujours ou la crainte que quelque poisson plus fort ne tombe sur eux ou le désir de fondre sur un plus faible. Les pécheurs disent que le seul scare à chair molle n'a jamais été pris dans les filets pendant la nuit ; ils croient qu'il passe ce temps a dormir dans le creux de quelque retraite. Toutefois doit-on être si étonné que la Justice habite loin des mers ? Cette déesse, la plus ancienne de toutes , n'a pas toujours eu un temple chez les mortels. Le tumulle, le désordre, Mars, ce dieu féroce , fléau du genre humain ; la discorde , principe de tous les maux , qui fomonlc l'odieuse guerre , source de lanl de larmes, ont longtemps exercé ;leur dévorante tyrannie sur les malheureux humains. Ils n'avaient pas construit des villes qui missent une barrière entre eux et les bêles sauvages. Plus cruels que les lions , ils souillaient du sang de leurs semblables et de la noire fumée de Vulcain leurs tours , leurs maisons et les autels odorans des dieux. Enfin le fils de Cronus a eut pitié de leur race qui se détruisait ainsi elle-même. Enfans d'Enèe * , il vous fit aborder sur cette terre et vous en remit l'empire. Vos premiers rois virent cependant l'Ausonie livrée encore aux fureurs de la guerre ; il fallut combattre et les Celles el les fiers Ibères , et les guerriers de la vaste Lybie,
ceux du Rhin, de l'Ister, de l'Euphrate
Mais pourquoi rappeler ces prodiges de vos armes ? Aujourd'hui , ô fille d Aslrée ! toi qui fais fleurir les étals, Je vois que , descendue parmi les hommes cl devenue leur amie , tu es assise sur ce trône éclatant d'où l'auguste An-
■ Cronot , signifie le Temps. Cert le même que Saluroe . père de Jupiter.
* Il n'est sans doute aucun de mes lecteurs assez étranger à l'histoire ancienne H au beau poème de Virgile pour ignorer qu'après la prise de Troie, Ênée conduisit dans l'Ausonic ( aujourd'hui l'Italie) un assez grand nombre de Trojcn* qui s'y établirent ; on sait aussi que les rt orna in s s'honoraient Mngiilièrrment de celle origine.
lonin et son illustre fils dispensent des lois a la terre, et qu'enfin par eux la suprême puissance ' est arrivée pour notre bonheur à un heureux port. Grand Jupiter et vous chœurs d'immortels , cour brillante des dieux, conservez-nous ces princes! Si la vertu obtient de vous quelque faveur, fixez sur eux votre appui durant une longue, une nombreuse suite d'années et versez sur leur règne un bonheur sans mélange !
CHANT TROISIÈME
Accordez maintenant quelque attention , ô mes souverains ! à ce que je vais dire de l'art varié de la pêche, de ses pratiques ingénieuses, des luttes pénibles des pêcheurs et de leurs lois dans leurs travaux. Mes chants ne seront pas pour vous sans intérêt -, la mer, ses divers habitons font partie de votre empire -, tout ce qui émane de la main des hommes se réfléchit vers vous. Les dieux m'ont fait natlre en Cilicie dans la ville de Mercure pour être votre poêle, pour vous offrir quelque agrément dans mes vers. Et toi , le plus puissant des fils de Jupiter, divinité de Corycie , inspire-moi ! chante avec moi cet art qui promet un si grand avantage aux mortels; dieu de ces contrées, tu as loimême suggéré aux plus habiles pêcheurs tout ce qu'ils mettent en oeuvre pour leurs pêches -, tu leur en as montré le véritable objet en leur enseignant les divers moyens de donner la mort aux habilans des ondes. Ces secrets des eaux , tu les appris à notre Pan , ton fils , qu'on assure avoir été le défenseur de Ion père et le meurtrier de Typhon. Cet horrible géant, séduit par l'attrait d'un superbe repas de poissons , dont Pan trompa son avidité, sorlil du fond de sa vaste caverne et se montra sur le bord des mers; il y fut écrasé sous les traits brûlans, sous les coups pressés de la foudre. Embrasé par une pluie de feu, ses cent têtes mises en pièces furent dispersées en éclats de tous côtés. Les extrémités même des rives où viennent expirer les flots et que jaunit leur écume , furent rougics du sang de cet illustre rebelle. Dieu des salutaires conseils , ô Mercure ! c'est loi surtout que les pêcheurs cherchent à se rendre
• Voyei sur celle phrase la dernière remarque du second rhjnl.
propice*, je t'invoque donc, ainsi que tous les dieux qui président aux heureuses pêches; elles vont être le sujet de mes chanls.
Que le corps, que les membres du pêcheur soient loul à la fois dégagés et robustes, ni trop musculeux , ni trop peu charnus ; la nécessité l'oblige souvent à lutter de toutes ses forces contre les plus forts poissons qu'il veut entraîner, qui en opposent eux-mêmes de terribles , tant qu'ils se roulenl et s'agitent dans le sein de leur élément naturel. Qu'il soit prompt à s'élancer de dessus un rocher ou sur un rocher. Le temps des travaux des mers arrive-t-il , il faut qu'il fasse agilement à la nage un long trajet, qu'il se précipite lestement au fond des eaux, qu'il y reste plongé, en se livrant, comme sur la terre , aux fatigues et aux combats dans lesquels se consument les marins les plus intrépides sous la masse des flots. Que le pêcheur soit doué d'un génie fécond en stratagèmes divers pour rendre vains ceux auxquels les poissons ont recours lorsqu'ils se voient engagés dans des pièges sans issue. Qu'il soit surtout inaccessible à la crainte, audacieux, mais avec prudence et ennemi d'un trop long sommeil. Que son esprit, que ses yeux toujours vigilans, toujours ouverts, soient dans une continuelle activité. Qu'il sache braver les rigueur» de la froide saison el les feux du brûlant Syrius -, qu'il ait de l'ardeur pour le travail et qu'il aime la mer. Il obtiendra de riches, d'abondantes pêches et l'heureuse bienveillance de Mercure.
Le moment où Phêbus se plonge dans l'onde, celui où l'Aurore sort des bras de son vieil époux, sont les plus favorables pour les pêches qui se font vers l'été el l'automne. Celles d'hiver réussissent mieux lorsque le soleil , au haut de sa carrière , lance tous ses feux. Toute heure du jour est également propice pour celles de l'aimable printemps lorsque Lucine et Vénus entraînent les poissons vers la terre par le double attrait de leur ponte ou de leurs amours. Qu'on soit surtout attentif a la présence des vents doux el amis , dont l'innocente haleine ride et balance mollement la masse paisible des mers; les poissons craignent, détestent ceux qui sont impétueux , et se gardent lorsqu ils soufflent, de se jouer à sa surface. C'est dans le calme des airs que la pêche obtient un plein succès. La marche des habilans des eaux est toujours en sens contraire de celle des vents et des ondes ; ils se portent par là plus facilement
LA PÊCHE
sur les rivages , sans avoir à gémir des chocs auxquels les expose la violence d'une trop forte impulsion sur leur dos. Le pécheur, déployant au loin ses filets ^ les lancera utilement vers Borée lorsque l'humide Auster se Tait sentir ; vers la mer australe si c'est Borée qui régne. Est-ce l'Eurus qui domine? Qu'il les dirige vers le domaine de Zéphirc. Enfin, que celui-ci pousse sa nacelle vers l'Eurus ; d'innombrables poissons viendront ainsi en roule vers lui, et ses filets prôls à se rompre lui donneront une jyéchc complète.
Les pécheurs distinguent quatre espèces différentes de pèches. Les uns se plaisent à faire usage des Aam*pon*(ou haims), ils en font la guerre aux poissons en adaptant à l'extrémité de longs roseaux soit des crins de cheval artistement tressés , soit des fils d'un lin que leurs doigts ont tissu. D'autres préfèrent se servir de cathéthes ou de cordons armés d'un grand nombre d'haims. Ceux-ci emploient plus volontiers des dictues (ou grands filets) qui portent le nom les uns d'amphibies très, les autres de gryphèes , d'autres de gangames , d'autres à' hy poches circulaires, d'autres enfin de sagènes (ou seines)} on connaît encore les calumnes (ou voiles) , les pèzes et les sphairones , dont on se sert en même temps que des sagènes; enfin l'oblique et tortueux panagre et mille autres du même genre, de ruses et de formes diverses. Ceux-là trouvent plus commodes les curtes (ou nasses) , qui comblent les vœux du pécheur pendant son sommeil : ainsi une proie abondante est le prix d'un léger sommeil ; il en est enfin qui, des bords du rivage ou de dessus leur nacelle , à leur choix, percent cl enlèvent les poissons avec des (ridens à pointes aiguës. Quant à la proportion el à l'ordonnance de chacun de ces inslrumens, ceux qui les emploient en sont suffisamment instruits.
Les poissons ne cherchent pas seulement à se surprendre les uns les autres par les fraudes el les combinaisons les plus adroites , les mieux concertées ; ils parviennent souvent à se jouer des pécheurs. Déjà même embarrassés dans les pièges, ils se dégagent des hameçons et des flancs des panagres : leur instinct trompe, met en défaut le génie de l'homme et devient pour lui un sujet d'amertume.
Le kestre engagé dans les replis des rets ne tarde pas à s'apercevoir qu'il est détenu dans une enceinte étroite, il s'élance vers la partie
supérieure des ondes, avide d'atteindre à leur surface ; il bondit et s'élève verticalement d'un saut léger cl impétueux , autant que ses forces le lui permettent. Son ingénieuse activité ne trahit pas toujours son attente ; souvent il doit à ses efforts de franchir les dernières attaches des lièges el d'échapper à la mort. Mais si, malheureux dans son premier élan, il retombe dans le filet, lout entier à la douleur, il ne s'emporte ni ne s'élance plus; instruit par l'expérience, il réprime un transport inutile. Ainsi lorsqu'un homme en proie aux tourmens d'une maladie féconde en maux divers voit déjà la parque cruelle prêle à trancher ses jours , pressé d'abord par l'espoir el le désir de conserver sa vie, il se livre avec une aveugle docilité aux enfans d'Esculape et suit avec ardeur toutes leurs ordonnances. Sentant bientôt que son destin fatal l'entratne cl triomphe, il cesse de prendre aucun soin de lui-même et reste élendu , en abandonnant au Irépas ses membres accablés : ainsi le kestre , qui connaît le sort fâcheux qui doit être son partage, demeure immobile à la place même où il est tombé, en attendant qu'il plaise au pêcheur de disposer de lui.
La sphyréne prise dans les filets s'agite dans leurs vastes flancs, en interroge, en essaie toutes les mailles, et, se précipitant à travers , glisse el s'échappe , à la manière des serpens , par l'effet de l'heureuse viscosité de son corps.
Le labrax, creusant de ses nageoires dans le sable un trou capable de le contenir, s'y établit comme dans un gîte. Cependant les pêcheurs rasent de leurs dictuesle fond des rivages. Perdu alors dans la vase, il s'échappe el se soustrait avec joie à l'instrument fatal. Le mormylc emploie ce stratagème lorsqu'il s'aperçoit qu'il est l'objet de la pêche ; il s'enfonce aussi dans la terre. Le labrax se sent-il percé du dard crochu de l'hameçon , il frappe fortement la ligne de sa tète, qu'il meut par sauls cl avec effort jusqu'à ce que sa plaie s'étanl agrandie, il se dégage du fer acéré.
Le grand orcynus en use à peu près de même. Sitôt que la pointe aiguë des crochets s'est implantée dan» sa bouche , il se précipite el s'étend dans l'abîme le plus reculé des eaux en faisant violence à la main du pêcheur; arrivé au fond sur le ferme , il y presse sa tête, rompt sa blessure el se débarrasse des hameçons. Lorsque des poissons de plus grande masse sonl pris aux cathèles, comme les bœufs, ou les probates,
ou la bâtis , ou le paresseux onos , ils ne se laissent poinl enlever-, projetant leur large corps sur le sable, ils se ramassent sur eux-mêmes , luttent de tout leur poids, de toutes leurs forces et (ont gémir les pécheurs dans de rudes fatigues -, souvent même dans leur chute ils s'échappent débarrassés des haims. Les véloces amies, les renards ont-ils mordu aux appâts, ils se hâtent de se porter en avant et de rompre de leurs dents robustes ou le milieu des lignes ou les extrémités des crins : aussi ceux qui leur font la guerre adaptent-ils â leurs hameçons un prolongement de plomb creux qui rend inutile tout efTort de leurs dents.
La torpille , malgré le tourment que lui cause sa blessure, conserve encore son génie et sa puissance. Bien qu'accablée de douleurs , elle serre ses flancs contre les crins de la ligne; dans l'instant le trait invincible qu'elle lance passe de l'un â l'autre et imprime sur le bras de celui qui pèche un coup, une torpeur qui porte le nom même du poisson. Souvent la ligne , tous les objets qu'il tient en réserve pour la pèche échappent de sa main , tant elle est subitement et fortement glacée.
La sépie emploie un artifice du même genre. Dans un sac inhérent à son corps est une liqueur noirâtre, d'une couleur plus foncée que celle de la poix liquide ( une encre), poison obscur qui se forme sans cesse en elle pour lui servir de défense. Est-elle frappée de quelque danger , aussitôt ce ténébreux fluide jaillit de son corps, la mer en est souillée au loin autour d'elle , toutes les avenues en sont obscurcies, l'œil ne peut plus distinguer aucun objet. A la faveur de ce trouble des eaux, elle se dérobe facilement À la poursuite des pécheurs et même des plus forts poissons. Les Ihculis', ces nageurs volans, mettent en oeuvre le même art : leur encre n'est pas noire, mais rougeâtre; ils en font toutefois le même usage.
Tels sont les stratagèmes de ces animaux, qui ne peuvent les soustraire au génie actif et vain-
' Le» calmar», ainsi nommés parce qu'ils portent une encre, et une partie au dos qu'on a comparée a une plume. Rangés par M. de Lamarrk dans la classe des mollusques el dans la section des céphalopodes mu, ayant pour caractère un corps charnu, allongé, contenu dans un sac aile intérieurement , et renfermant vers le dos une coquille allongée en forme de plume. Dix bras couronnent la léie , huit plus courts que les deux autres, ornes de ventouses, excepté les bras podunculés, qui n'ont de ventouses qu'à l'extrémité, tandis que les autres en ont sur toute leur longueur. I* mot calmar veut dire <Vritoirr, l'animal ayanl de l'encre, une plume, etc.
queur de l'homme ; il en fait aisément sa proie lorsqu'il» sillonnent la haute mer, car ils n'ont que des moyens très-bornés. Certains , errant sur les ondes, se laissent entraîner par les bulbes de quelques plantes ou même par des hameçons «ans appât. Ceux qui vivent dans le voisinage de la mer, cet immense bassin des eaux, ont un instinct moins obtus. Cependant les moins considérables sont attirés par les carides, de moindre prix encore. Les theulis se prennent â des morceaux d'étoffe, à des cancres. Les petits de ces crustacés , de la chair même salée , les lombrics des rochers, tout ce qui se trouve à portée sous la forme d'êtres vivans peut indifféremment servir d'amorce. Les moindres de ces derniers doivent seulement être offerts aux plus grands; également avides de nourriture, ils courent tous à leur ruine : une faim dévorante aiguillonne sans cesse leurs races nombreuses. Le coracin (ou corbeau) attire le thon , et la grasse caride le labrax. Les chaunes sont un appât pour les phagres, les bœufs pour les synodontes, les iulis pour les hippures. ]<c trigle fait tomber l'orphe dans le piège , la perche • a de l'attrait pour la scienne, le chrysophrys ne résiste point à la vue des maints , la terrible murène se précipite sur les poulpes. Parmi ceux d'une certaine grosseur, le callichte brûle de dévorer le thon ; l'onisque (ou l'aselle) est recherché de l'orcynus. Vous aurez dans le labrax une arme puissante contre l'anlhias; présentez l'hippurc au xiphias et le kestre au glaucus. Armez-vous d'une espèce contre une autre espèce, et toujours d'une plus petite contre une qui le soit moins ; elles sont toutes l'une â l'autre un appât sûr el chéri : leur voracité les conduit, les livre toutes tour à tour à la mort. Rien n'est donc plus funeste pour les mortels qu'un appétit impérieux, qu'un venlre importun, lorsqu'ils régnent sur eux en mat 1res cruels et sont partout à leur suite en tyrans fâcheux el exigeans qui ne laissent aucun relâche â leur insatiable avidité. Ils ont fait chanceler la raison d'un grand nombre et les ont pousses â leur perte et â leur déshonneur : odieuse passion qui domine les bêtes féroces, les reptiles , les habilans des airs; elle exerce une puissance encore plus grande sur les poissons ; elle
• la perche, en grec perke, tire son nom du mol perko* , qui veut dire tacheté. On remarque en effet sur ce poisson un grand nombre de tache». Celte étymologic parait avoir échappé a nos trtyolopisles modernes
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LA PÊCHE
est presque toujours la cause de leur trépas.
Écoulez d abord avec quelle adresse la pèche des anlhias est conduite dans mon heureuse patrie, vers le promontoire de Sarpedon, et par ceux qui habitent soit la ville de Mercure, Corycie, célèbre par ses vaisseaux, soit Ttle d'Éleusa. Un homme intelligent remarque dans les panîes qui avoisinent la terre ces roches excavées et sillonnées de trous nombreux qui servent de retraite à ces poissons. En frappant Tonde de ses rames pour faire avancer sa nacelle, il en bat les flancs, qui résonnent sous ses coups : ce bruit a des charmes pour les authias. Déjà l'un d'eux s'élance au sein des eaux pour ' contempler la barque et son pilote : ce dernier jette à l'instant vers lui des perches ou des contins qu'il tenait en réserve, et fait le premier à son hôte les présens de sa bienvenue. L'anthias s'en saisit tout joyeux, savoure ce mets si doux et balance mollement sa queue en signe de reconnaissance envers le pécheur. Ainsi lorsqu'un homme marquant par des ouvrages d'art ou d'esprit arrive dans la maison d'un hôte hospitalier, il en est reçu avec toutes les démonstrations de la joie; les présens, les festins , tous les témoignages de bienveillance sont prodigués, comme autant de preuves d'affection; heureux l'un de l'autre, ils se livrent à table et dans des libations réciproques aux délices d'un doux commerce; de même, tandis que le poisson goûte le bonheur d'un repas inattendu , le pécheur sourit enivré d'espérance. H continue pendant une longue suite de jours, sans cesse ni relâche, d'envoyer vers les roches de nombreux fragmens de nourriture. Les anlhias se rassemblent aussitôt aulour de lui, comme à la voix d'un chef. Toujours iloffreàplusieur» el aux plus empressés une proie à ravir. Toutes leurs retraites, tout autre séjour s'effacent de leur mémoire : ils restent établis dans celui-ci comme des troupeaux dans leurs élablcs pendant la rigoureuse saison d'hiver, sans aucun désir de se répandre nu dehors. Dès qu'ils voient la nacelle nourricière se détacher du rivage el s'avancer accélérée par la rame propice, élancés, transportés, ils s'agitent dans tous les sens ù la surface des eaux el viennent, en se jouant avec un grâce tout à fait aimable, audevant de leur nourrice. Ainsi lorsque l'oiseau du printemps (l'hirondelle), messager des douces haleines, apporte la pâture à ses petits nouveau-nés el nus, ceux-ci , frétillant et piolanl
de joie, s'élancent du fond de leurs nids aulour de leur mère, le bec largement ouvert , avides de saisir ce qu'elle leur destine ; en même temps la maison qui leur sert d'asile retentit des cris intéressans de ces jeunes oiseaux : ainsi les anlhias , à l'approche du mortel qui leur prodigue une si grande abondance d'alimens , se portent en délire à sa rencontre et forment aulour de lui comme un cercle el un chœur de danse. Des vivres qu'il leur envoie sans mesure, une main amie qu'il leur tend toujours chargée de ses dons , les rendent envers lui conflans el familiers. Dociles à ses ordres comme à ceux d'un souverain , ils se jellent sur-le-champ partout où le moindre de ses gestes leur en donne le signal. Soit que son bras se tourne vers le devant de la nacelle , soit qu'il se dirige vers la partie opposée ou du côté de la terre, ils se précipitent tels que des enfans qui, dans les divers exercices du gymnase, vont çà et là partout où leur maître l'ordonne. Le terme de tant de soins arrive enfin : c'est le tour de ceux de la pèche. L'extrémité du fil de la ligne roulé autour de sa main, déjà le pécheur l'arme du terrible el rapide hameçon ; il écarte et disperse à la fois d'un signe toute la bande des anlhias ; il prend une pierre et la jette dans Tonde ; ils y courent , croyant poursuivre quelque aliment. Parmi ces poissons il en est un dont il a fait choix, qu'il a laissé à l'écart ; infortuné ! qui n'a plus qu'un dernier repas à Taire. C'est à lui qu'il présente au-dessus des eaux l'appât fatal ; Tanlhias y mord sans délai; lui, plein d'ardeur, le lire de ses deux mains, cherchant à l'enlever furtivement el avec célérité, sans être aperçu des autres, car s'ils voient ou s'ils entendent qu'un de leurs compagnons est entraîné par suite d'une frauduleuse nourriture, elle n'aura plus aucun attrait pour les ramener: ils s'éloigneront en maudissant ces dons traîtres , ce lieu funeste. Que le pêcheur soit donc robuste el enlève le poisson d'un bras vigoureux , ou qu'un second se joigne à lui pour l'aider dans ce travail. S'ils ne s'aperçoivent point qu'on use de fraude à leur égard , déjà gras des mets dont ils se sont nourris, ils continueront de le devenir de plus en plus. On en fera ainsi quand on voudra une pèche riche et conforme à ses désirs.
D'autres, fiers de leur force et de la vigueur de leurs membres, engagent avec les anlhias un combat, une lutte terrible, sans emprunter
OPPÏEN.
le secourt de» alimcns ou d'une feinte amitié. Us les attaquent des pointes aiguës de leurs haims et les combattent avec la plus active intrépidité. Le fer ou le dur airain est la matière de leurs hameçons. Un double crochet est attaché à une longue corde de lin tordu. Ils disposent tout autour un labrax vivant , lorsqu'il en est à leur portée -, s'ils n'ont pu l'obtenir que mort , ils attachent au-dessous de sa bouche un plomb auquel ils donnent le nom do dauphin \ Chargé de ce poids , il meut et porte sa téle en bas , tel qu'un poisson plein de vie. Les câbles de la nacelle sont longs et forts : dès que les anlhias en entendent le bruit , ils s'élancent de la mer. Cependant le soin de la rame est remis en d'autres mains. Le pécheur, du haut de la poupe, jette dans l'onde l'instrument redoutable, en le ramenant un peu vers lui : les anlhias se mettent aussitôt à suivre la nacelle qui vogue et s'éloigne. Trompés par la ressemblance du poisson , ils se pressent à l'envi les uns des autres et se disputent cette proie ; on croirait voir un homme qui court de toutes ses forces, mis en fuite par un ennemi. Ils sont tous ambitieux de faire cette belle conquête : le pêcheur l'avance du plus beau qu'il a pu remarquer*, celui-ci, saisissant avec avidité ce don funeste , se retire en même temps en arriére. Il faut voir alors la force, l'ardeur réciproque de deux combat tans, du pécheur et du poisson qu'il veut arracher des eaux; les bras nerveux de l'un , son front , ses épaules , son cou , les muscles de ses jambes lumescens et tendus par la véhémence de ses efforts ; l'autre, le poisson, brisé par la douleur, furieux, lirant avec rage le bras qui le lire, brûlant de l'entraîner dans l'abîme. Le premier cric a ses aides de ne point ménager les rames ; pendant que la nacelle s'avance, il est précipité de nouveau du haut de la poupe par 4'impéluosilé du poisson. On entend frémir la corde de la ligne, sa main est sciée et sanglante; toutefois il reste ferme et opiniâtre dans ce combat pénible. Ainsi que deux hommes robustes qui font assaut de leurs forces et qui, s'élanl engagés l'en l'autre dans des liens , cherchent à le rompre par les élans vigoureux de leur dos, en proie longtemps tous les deux à des fatigues égales , ils tirent et sont liré» avec une égale énergie -, ainsi le pécheur
' A cause de sa forme, qui sans doulc ressemble a oelfci d'un dauphin, comme le dit Vilrure, au sujet du plomb dont on faisait usage dans l'architecture sons le nom de daupliin.
et le poisson luttent avec le même avantage , celui-ci pour s'échapper, celui-là pour entraîner l'autre. Cependant ses compagnons n'abandonnent point l'anthias dans ce moment de détresse; ils viennent aider à sa défense, ils se jettent et s'appliquent tous ensemble sur lui ; insensés! qui ne voient pas qu'ils l'accablent de leur masse. Souvent ils se portent sur la corde de la ligne, dans l'espoir de la rompre de leur* morsures; vains projets : leur bouche mal armée est impuissante. Succombant enfin à la fatigue et au tourment de sa blessure, frappé de nombreux coups de rames , il cède cl se laisse enlever par l'ardent pêcheur, qui , pour peu qu'il se fût donné de relâche, n'aurait pu y parvenir, tant la puissance des anlhias est grande et terrible. Souvent il tranche la corde de l'aiguillon aigu de son dos et s'enfuit des main» du pêcheur, qui restent vides. Le callichte , la race des orcynus, tous les poissons d'une grande taille, opposent la même résistance, qui est vaincue par les même moyens.
Il en est d'autres qui se laissent prendre aussi par l'appât trompeur des alimens : le canthare est le premier qui se présente ; il se platt parmi les rochers et les pierres. Le pêcheur se pourvoira d'une nasse arrondie et aussi grande qu'il pourra se la procurer, en entrelaçant â quelques bâtons de faibles rameaux ou des sparlium d'ibérie L'entrée en sera étroite el la panse vaste. Dans le milieu seront placés pour amorce une poulpe ou un crabe grillés au feu ; leur fumet entraînera les canthares dans l'intérieur. Ce piège ainsi conçu el disposé sera établi au sein des eaux , sur le penchant d'un rocher. Bientôt l'odeur attire le poisson ; il y entre d'abord avec méfiance et se reporte au dehors sitôt qu'il a saisi la nourriture : le pêcheur aura soin d'en placer une nouvelle et de tenir son filcl toujours garni ; leur fatale avidité ne tarde pas à y conduire les canthares; ils s'y rendent comme des convives qui s'amènent les uns les autres. Sans crainte maintenant cl réunis en troupe dans la nasse, ils y restent toute la journée; ils y sont comme dans une
' C'est une plante de la famille des légumineuses fort commune en Espagne, dont il est beaucoup parlé dans les auteurs anciens. Les Espagnols en font des cordes et surtout des tapi* très-propres et irès-commodes. Il serait extrêmement utile de propager celte plante dans les pays méridionaux de la France pont l'employer au même usage. Je la recommande dans ce sens aux bolaniMes cultivateurs. J'en ai rapports d'Espagne une assez Rrandc quantité de graines , dans l'espoir de la naturaliser dans mes propri> u;*.
LA PÊCHE
nouvelle demeure, qui deviendra pour eux une bien triste retraite. Ainsi , lorsque dans la maison d'un jeune homme privé de l'auteur de ses jours se rassemblent, invites ou sans l'être, d'autre jeunes gens qui n'ont pas trop la réserve en partage, qui, s 'emportant au contraire à tous les désordres d'une jeunesse sans frein , sont toute la journée a dissiper son héritage , qu'aucun cher ne gouverne ; ainsi les canthares, amoncelés dans la nasse , ne sont pas loin de leur ruine. Lorsqu'ils sont en assez grand nombre et devenus assez gras , le pécheur clôt la nasse de son couvercle et l'arrête avec de forts liens, il les relire ensuite , glacés de crainte dans leur prison et prêts à s'endormir du sommeil de la mort. Voyant alors trop lard le sort qui les attend , ils palpitent avec plus de fréquence et cherchent à s'échapper ; fol espoir : la nasse n'est plus pour eux un asile propice et ami.
Faites avec l'osier d'automne des nasses contre l'adonis ■ ; fixez-les dans le fond des eaux en les assujettissant par l'aplomb d'une pierre qu'on aura percée pour l'y attacher; que des lièges y soient suspendus «l en marquent la place sur les ondes. Mettez au dedans quatre humides cailloux des rivages : leur onctuosité y attirera la blanche écume des mers , qui a tant d'attraits pour les espèces viles et voraces des petits poissons*, elle les rassemblera bientôt en grand nombre dans les nasses ; ils s'établiront dans leurs sinuosités. Les adonis voyant leur afflucnce les y poursuivront précipitamment, avides d'en faire leur proie ; ils ne pourront toutefois les saisir : la petitesse de ces derniers leur permettra de glisser à travers les mailles; quant à eux, quelque désir qu'ils aient d'en sortir , toute issue leur est fermée ; se faisant obstacle les uns aux autres, ils y trouveront tous la mort. De même lorsqu'un chasseur des montagnes a disposé dans la forêt un piége contre les bêles féroces et lié dans son enceinte un chien dont un nœud cruel serre étroidement les parties les plus sensibles', auquel il fait pousser des cris de douleur qui, se propageant au loin, font retentir tout le bois;
1 Le grec dit ad mâtinée crois qu'il faut lire adoitisi : fc n qui terroir» le root ad mfain est évidemment superflu , puisque celui qui suit commence par une consonue. Il est évident qu'avec le même nombre de traits, on peut écrire le mot adontel. C'est une erreur des éditeurs, d'aulaal plus facile à reconnaître que le mol ad màsin ou son nominatif n'est celui d'aucun poisson connu ni cité par aucun autre auteur.
' Le grec dit apo mé-Jea.
la panthère, à ce bruit qui éveille sa faim, s'élance pour en connaître la direction, arrive à la hâte et se précipite vers le leurre. Le chien subitement enlevé par quelque secret ressort est à l'abri do sa dent terrible, tandis qu'elle roule culbutée dans la fosse; uniquement occupée des moyens de fuir, elle ne songe plus a sa proie; il ne lui est plus possible d'échapper. Telle est l'affreuse situation des adonis, au lieu d'alimens , ils ne rencontrent que leur perlo et l'inévitable trépas.
Quelqu'un pense-t-il à la pêche d'automne des thrisses et des ebatchis ; en veut-il à la belle race des trachures, que ses nasses de spartium soient fortement tissues ; qu'il fasse griller des orobes • et les trempe dans un vin odorant; qu'il en mette aussi une certaine quantité dans ses nasses ; il y mêlera quelques larmes de celte princesse d'Assyrie , fille de Théante, qu'on assure avoir conçu pour son père une affreuse passion, et malgré Vénus irritée, avoir consommé cet exécrable inceste. Depuis que les dieux la changèrent en une plante de son nom, versant d'intarissables pleurs, elle gémit et déplore les horribles faveurs auxquelles son crime força l'amour. Mêlant donc a ces orobes quelqu'une de ces gouttes divines, il enverra sa nasse dans les eaux ; l'odeur délicieuse qui s'en répandra dans l'instant sur les ondes servira comme de rappel aux cohortes éparses de ces poissons ; son charme enivrant les entraînera dans les nasses, qui en seront ainsi remplies et combleront les vœux du pêcheur.
Les humides fucus ont toujours pour la saupe un irrésistible attrait; on les emploie aussi pour en faire la pêche. Celui qui l'entreprend dirige, durant plusieurs jours , sa navigation vers la même partie des mers. Il jette sans cesse dans les Ilots de petites pierres qu'il a enveloppées de verts fucus. A peine la cinquième aurore brillera dans les cieux, les saupes seront réunies dans le lieu de ces algues pour 'en faire leur nourriture : c'est alors le moment pour le pêcheur de disposer sa nasse. Il place au dedans des pierres recouvertes de fucus ; il garnit l'entrée de plantes marines, de celles qu'il sait être agréables aux saupes ou aux autres poissons phytophages; elles arrivent bientôt et dévorent ces plantes ; elles se
' L orobe, plante de la famille des légumineuses, Vert,