‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 319 sur 395 · M* UP · texte numérisé non relu

M* UP

de ce* dernier» montent un esquif rapide ; deux seulement se livrent au soin des rames, un troisième dispose le piège : il attache la femelle d'un scare par le bout de ses lèvres et la porte au sein des eaux sous le lien qui sert & fermer le filet. Il la préfère vivante ; si elle ne l'est pas, il place sous sa bouche le plomb-dauphin , il assujettit un autre plomb mobile au bout opposé et postérieur du lien -, il agite et promène en tous sens dans les flots cette femelle qui parait douée de la vie. Le quatrième porte à sa rencontre et tout près d'elle la frauduleuse nasse. Aussitôt les scare» aux brillantes couleurs se hâtent , se rassemblent en grand nombre pour délivrer leur compagne entraînée ; ils se jettent de toutes parts autour de l'esquif, emportés par l'irrésistible attrait de leurs femelles. Les rameurs pressent alors la nacelle de toutes leurs forces , les scare» la suivent avec ardeur , mais c'est là leur dernier effort. Lorsque les pécheurs jugent que leur nombre est assez grand , que leur fureur est assez exallée , ils poussent dans la nasse et la corde et le plomb , qui, rendant le scare plus lourd , le font tomber dans l'intérieur. A celle vue ils se précipitent tous ensemble , à l'envi les uns des autres , dans cette tortueuse enceinte de mort. La bouche, les gorges obstruées de la nasse sont trop étroites pour la foule des scares qui s'y présente, tant leurs transports sont impétueux. De» homme» prêts à entrer en lice pour le prix de la course, s'élançanl de la barrière, mettent en œuvre toute la force, toute la rapidité de leurs jambes, ambitieux d'avoir bientôt parcouru la longue carrière du stade ; ils s'appliquent tous à s'approcher de la borne, à ravir Ja douce palme de la victoire, à se porter sur le terme, à s'assurer en le touchant le litre glorieux de vainqueur. C'est avec le même empressement que les scares se laissent entraîner sans relour dans l'abtme , dans les flancs ténébreux de la nasse ; poussés pour la dernière fois par cette passion effrénée pour leurs femelles, ils comblent eux-mêmes par une proie abondante les vœux de» pécheurs. D'autres introduisent dans l'obscur filet une femelle vivante et la placent sur les rochers que fréquentent ces poisson» dune blancheur éblouissante. Attirés, embrasés par l'atmosphère d'amour qu'elle exhale, ils se rassemblent de tous côtés, caressent de leurs bouches, lèchent tout autour te» parois de la nasse , cherchant partout avec ardeur

I quelque voie pour y pénétrer. Ils parviennent enfin dans celle prison sans issue , où ils s'entassent tous les uns sur les autres; plus d'espoir d'en sortir , une fin déplorable est le fruit de leur folle passion. Un oiseleur qui veut par la ruse faire tomber les oiseaux dans le piège , cache sous d'épais rameaux une femelle de même espèce , compagne ordinaire de ses chasses , qui bientôt fait entendre son chant vif el gracieux ; les oiseaux, attirés, détournés de leur roule par le son séducteur de celle voix , arrivent en foule et donnent dans le filet : les scares viennent de même chercher la mort dans le» nasses.

L'amour cause aussi de la même manière la perle des céphales ; ils se laissent tromper également par une femelle aussi belle que bien nourrie, qu'on promène dans le» flots; dès qu'ils l'aperçoivent , ils se portent sur elle en nombre immense, et comme enchaînés A col attrait, ils ne veulent point s'en détacher. Ce charme, l'ardeur de leurs désirs, les entraînent partout, même sur le rivage qui leur est funeste si on y dirige la frauduleuse femelle -, ils la suivent en foule, sans se souvenir des pêcheurs cl de leurs pièges. Ainsi que des jeunes gens qui , frappés de la beauté d'une femme , s'arrêtent d'abord pour la contempler, pour admirer ses traits enchanteurs, qui s'en approchent ensuite, oublient, cessent de suivre la roule qu'ils tenaient auparavant, et sont toujours après elle, le cœur agité des doux mouvemens de l'amour : ainsi vous verriez le chœur nombreux des céphales emportés , égarés par leur amoureux délire; mais ces amours ne tardent pas à leur être odieux :1e pêcheur, armé de l'amphiblestre, le projette au loin sur eux , les enveloppe aisément dans ses maille» arlisiemcnl lissues, et en fait une pêche copieuse.

Lessépies, malheureuses dans leurs amours, éprouvent un sort plus fâcheux : les pêcheurs ne se fatiguent point dans les mers à diriger contre elles les nasses ou les longs replis des filets ; ils les entraînent en portant au milieu des eaux leurs mains sur une seule. A peine sont-ils aperçus des autres sépies, qu'elles fondent à la hûle sur elle, se serrenl sur son corps, l'enlacent de leurs bras, comme de jeunes filles qui voient de relour ou leur frère absent depuis nombre d'années, ou leur père chéri qui revient sain et sauf dan» se» foyers, ou comme

LA PECHE

une jeune épouse récemment engagée «tous les lois de l'hymen, qui lient son jeune époux étroitement embrassé dans le Ut nuptial, et dont les bras d'une éclatante blancheur sont toute la nuit attachés , suspendus à son cou ; ainsi les rusées sépies sont fortement roulées les unes sur les autres. Cet effort de leur amour ne cesse que lorsque les pécheurs les ont enlevées duns la nacelle; alors même restent -elles encore unies, et leur amitié n'a-t-elle d'autre terme que la mort qu'elles reçoivent ensemble. Dons le printemps, on les prend, on les trompe avec les nasses qu'on établit à l'ombre sous les rameaux du myrica ' , ou sous les branches épaisses du coroare •, ou dans tout autre fourré sur les bords des rives sablonneuses. Les sépies, pressées parle désir de se reproduire, par le besoin de s'unir, se hâtent d'entrer dans les nasses, et se plaçant sous l'abri des rameaux, perdent a la fois leur amour et leur vie, domptées par l'adresse des pécheurs.

Le cossyphe 1 est de tous les poissons celui qu'un trop fatal amour accable de la manière la plus terrible : brûlant de la plus vive ardeur pour les kichles * , l'amour et la jalousie, déesse affreuse, dévorent son cœur. II ne se contente point d'un seul lit nuptial, d'une seule épouse, d'un seul hymen ; il possède plusieurs femelles dont les retraites cachées recèlent séparément les gtles particuliers. Elles sont sans cesse et toute la journée dans ces demeures solitaires -, semblables à de jeunes mariées que personne n'a vues se montrer devant la maison de leurs époux, dont l'aimable pudeur virginale rougit encore le front ; de même les kichles, retirées chacune dan» son habitation, y restent toujours, quelle que soit celle que leur époux leur ait assignée. Le cossyphe, placé sur la roche, ne les perd pas de vue; il est toujours A surveiller leurs gtles, il ne se porte jamais ailleurs ; il est tout le jour en sentinelle, tournant alternativement ses regards sur chacune ; son instinct ne le ramène ni vers le soin de sa nourriture, ni vers tout autre objet. Sa jalouse inquiétude le tient dans le* lourmens d'une garde continuelle : c'est la nuit qu'il songe à se» repas , qu'il se relâche pour

• lx tamaris, plante de la famille dei porlulacw«.

• Le traducteur latin dit oteatler, l'olivier sauvage. t<M Varboialer de te belle famille des rouages.

' I.p labre merle maie.

• Femelle du cowypbe ; le labre merle (eroeUe.

quelques inslans de celte éternelle surveillance. Mais lorsque les kichles sont en travail de leur ponte, le farouche cossyphe s'agite dans la plus cruelle anxiété. Il va tantôt vers l'une , tantôt vers l'autre de ses épouses , en proie aux plus vives alarmes sur le danger de leur état; de même qu'une mère, l'Ame brisée par la douleur, frissonne du trop prompt accouchement de sa fille unique (accouchement si redouté des femmes), qui n'est pas dans des transes moins rudes que l'accouchée, qui vague de tous cotés hors de la chambre nuptiale, se consumant en prières, en gémissemens , et l'esprit en arrêt jusqu'à ce qu'elle entende de l'intérieur le cri de la délivrance; de même le (cossyphe, craignant pour ses épouses, tremble et frémit. On dit que des mœurs analogues dans leurs amours, dans leurs hymens , sont en usage chez ces peuples d'Assyrie dont les villes sont situées sur les bords du Tigre, chez ceux qui habitent la Bactriane, célèbres par la dislance A laquelle ils lancent leurs flèches. Ils vivent séparément et à la fois avec plusieurs épouses, et partagent tour à tour leur couche avec elles. Toujours pre«sées par l'aiguillon de la jalousie , elles meurent de rage et de douleur, en se déchirant mutuellement par une guerre vive et opiniâtre.

C'est ainsi que parmi les mortels, la jalousie est le plus funeste, le plus horrible des maux. Que de chagrins, que de gémissemens dont elle est l'odieuse cause! Compagne de la rage effrénée, elle s'associe avec elle, enfante les plus affreux désordres, se termine par la mort; elle pousse aussi le malheureux cossyphe à sa perte : il ne recueille de ses nombreux hymens qu'un fruit bien amer. Lorsque le pêcheur le voit «'agitant sur la roche, en peine pour ses épouses, il roule une caride vivante autour de son hameçon , il place le cube de plomb audessus; il avance vers les roches le piège chargé de ce poids, il le présente A portée des demeures des kichles. Le cossyphe s'en aperçoit et s'élance transporté de fureur, croyant voir la cruelle ennemie de ses plaisirs et de ses épouses prèle â pénétrer dans leurs gtles; il croit, en se précipitant, venger de ses dents aiguës cet altenlat de la caride; il ne voit pas que sa bouche s'ouvre pour sa ruine. Le pêcheur, qui l'attend, pousse et presse contre lui son dard recourbé; il l'entraîne triste, abattu, expirant, et lui lient ce langage moqueur : « Pauvre cossyphe, prends soin, fais maintenant la garde

de te» épouses, livre-loi auprès d'elle» aux douceurs de l'amour; une seule, un hymen unique ne sauraient te plaire ; il te faut pour loi seul la jouissance d'un grand nombre : approche , heureux époux, vois ces noces qui se préparent, ce foyer embrasé qui remplit le rivage de sa clarté brillante. » Discours outrageans, mais qu'il lui lient sans en être entendu. Les kichles, lorsque leur défenseur, lorsque leur cossyphe a cessé de vivre, quittent ces retraites de leurs hymens , s'égarent au dehors et partagent , par un trépas commun, le triste deslin de leur époux.

Les chiens galées, les races des noirs cenlrophores périssent de même par suite de rattachement, des secours qu'ils se portent les uns aux autres. Le pécheur fixe un poisson blanc à l'hameçon ; il le porte à la profondeur de longues et nombreuses orgyes sur quelque fond vaseux et obscur: un de ces poissons s'y précipite et y trouve sa perte ; il est enlevé sur-lechamp. Dés que les autres s'en aperçoivent, ils se jettent et sont toujours en foule après lui jusqu'à la rencontre de la nacelle etde» pécheurs. On les prend alors dans l'enceinte circulaire de vastes filets, en lançant sur eux avec impétuosité des fers è (rois pointes ou d'autres instruirons meurtriers ; ils ne se retirent que lorsqu'ils ont vu leur compagnon entraîné : ils ambitionnent de mourir avec lui. Ainsi que de tendres parens accompagnent de leur maison jusqu'au triste lieu de sa sépulture, un enfant dont la parque vient de trancher les jours, leur unique enfant, objet de tant de soins et de sollicitudes; se déchirant de leurs mains cruelles, versant des torrens de pleurs sur sa tombe, ils y restent opiniâtrément attachés ; ils se refusent de retourner chez eux , obstines à mourir sur son malheureux cadavre : de même ces poissons ne veulent point se séparer de celui qu'entraînent les pécheurs, jusqu'à ce qu'ils succombent eux-mêmes sous leurs coups.

Il en est qu'un attrait particulier autre que celui des mers sollicite d'en sortir pour satisfaire leur passion pour la (erre -, ce goût si vif pour un élément étranger se remarque surtout parmi les poulpes et la race des sargues, qui

' les erntrophores sonl des squales a dos noir et armé d'aiguillons, nommés noirs, (kelatnol), dit Salvini, par opposition i cuis, que le poc'le grec veut désigner sous le nom des gâtées (galesl), qui n'ont pas le dessus du corps noir , et dont le nom peut venir .de gala, (la.il) squales au dos blanc.

vil au milieu des rochers. Le poulpe ne résiste, point au penchant qui l'entraîne vers l'arbre de Minerve, le glauque olivier; le charme qui l'attire vers ce végétal, la joie que lui inspire celle plante oléagineuse, semblent tenir du prodige. Se trouvc-l-il sur le prochain rivage, non loin de la mer, un bel olivier richement chargé de fruits, l'instinct du poulpe l'y dirige de la même manière que la puissance de sou odorat conduit le chien de Cnosse 1 sur la trace des bêtes sauvages, qui, sur la foi de ce guide, s'engage à leur recherche sur les montagnes, dans des roules tortueuses, qui bientôt Tond sur elles, sans être trompé dans son attente, et retourne glorieux vers son maître. Le poulpe reconnaît de même la présence d'un olivier voisin : il sort du fond des flots , se traîne tout joyeux sur la terre cl s'approche de l'arbre chéri. Il commence par se rouler, par se serrer étroitement et avec transport autour du pied, pareil à un jeune enfant dont les bras s'ouvrent à l'approche de sa nourrice , s'enlacent autour d'elle, font effort pour atteindre jusqu'à son cou, avides de presser sa tête et son sein ; ainsi le poulpe, cédant à l'impulsion de son amour, s'enchafne autour de ce tronc tant aimé. S'appuyant bientôt des extrémités de ses bras , il rampe avec empressement vers sa cime et se contourne sur ses rameaux, en se portant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, tel qu'un homme qui, après une longue absence, ne se lasse point d'embrasser ses amis venus en foule à sa rencontre, ou tel que le lierre toujours frais qui serpente le long des hauts sapins et s'étend partout en rampant sur leurs branches, depuis la racine jusqu'au sommet; ainsi l'heureux poulpe engage ses bras avec caresse dans les rameaux onctueux de l'olivier. lorsque son amour, satisfait par la douce jouissance de cet arbre favori, a perdu de son ardeur, il se relire dans l'abtmc des mers. Les pêcheurs , qui ont remarqué ce goût des poulpes pour l'olivier, le metlenl à profit pour les attirer dans le piège; ils lient ensemble plusieurs de ces plus belles branches ; ils chargent le milieu d'un poids de plomb , cl les tirent de l'intérieur de la nacelle : le poulpe ne résiste point à cet appât ; il se saisit de ces rameaux aimés et s'y attache avec force. Entraîné ensuite comme une proie , les nœuds de son amour ne se rompent que lorsque le pêcheur l'a enlevé sur la barque; même

' On sait que Cnosse èlait une des villes de l'Ile de Crcle.

LA PÊCHE

en mourant, l'olivier ne saurait lui être odieux.

Les «argues ont un vif amour pour les chèvres : elles sont l'objet de leurs désirs. Quoiqu'ils vivent dans les ondes , ils trouvent dans les troupeaux des montagnes un charme difficile à rendre. Quoi de plus merveilleux que ce rapprochement d'animaux sortis les uns des mers, les autres dea monts escarpés! Durant les chaleurs de l'ardente canicule , les bergers conduisent leurs chèvres vers la mer pour qu'elles y prennent , exposées aux rayons de Phébus , un bain qui les purifie. Les sargues qui entendent leur bêlement, la voix plus forte deschevriers, s'élancent vers la rive à la hôte, quoique peu agiles , entraînés jusque sur ses bords par l'élan du plaisir, caressent de leurs queues ces quadrupèdes à cornes, promènent sur eux leurs langues avides, et bondissant tout autour, les assiègent en nombre immense. Les bergers qui en sont pour la première fois témoins restent frappés d'élonnement. Les chèvres ne voient point avec peine cette troupe amie; les sargues , de leur côté, ne se lassent point de ce doux commerce. Des chevreaux qui sautent autour de leur mère a leur retour du pâturage se livrent envers elles à de moindres transports , à de moins douces affections dans leurs sombres étables. Lorsque tout retentit des bêlemens de joie de ces tend res chevreau x , l'aimable sourire anime la figure des bergers. Les sargues montrent le môme empressement autour des troupeaux de chèvre*. Lorsqu'un assez long séjour dans les eaux a satisfait leurs désirs et leurs besoins, elles retournent vers la bergerie. Les sargues affligés les suivent alors tous en masse et de près jusqu'à la dernière ride des ondes qui louche à la terre : ainsi , lorsqu'une mère, une épouse désolée accompagnent Tune son fils chéri , l'autre son époux prêts à partir pour une contrée lointaine , leur esprit, plongé dans la plus accablante douleur, calcule la longue étendue des mers , le nombre des mois; s'avançanl sur le bord qui frise de plus près les ondes , elles donnent l'essor à leurs gémissemens et conjurent les dieux de hâter le retour de leur fils, de leur époux ; leurs pieds ne secondent plus leurs vœux pour les ramener ; leurs regards ne peuvent plus se détacher de dessus les mers; ainsi serait-on porté a croire que les larmes coulent des yeux des sargues abandonnés des chèvres qui se retirent. Infortunés, vous ne larderez pas sans doute

à maudire les chevriers ! Le génie de l'homme tournera contre vous votre attachement pour vous tromper, pour vous donner la mort.

Le pécheur cherche d'abord, à portée du rivage, ce» rochers à deux sommets rapprochés dont la mer est resserrée dans un étroit espace, qui sont frappés sans obstacle de tous les feux du jour, où les sargues habitent en commun ; car ils aiment beaucoup les rayons vifs et ardens du soleil. Revêtu de la peau des chèvres , la tête surmontée de deux cornes, il s'y rend muni d'un appât ; il jette dans les flots de la farine imprégnée de la graisse et du fumet de ces animaux. Cette odeur amie, cette forme trompeuse , le bienfait de celte nourriture aimée , les attirent sans qu'ils aient le soupçon d'aucun piège ; Us se jouent avec une orgueilleuse complaisance autour du pêcheur ennemi déguisé sous la peau des chèvres , auquel ils prodiguent leurs douces caresses. Malheureux, ils apprendront bientôt combien ce traître ami leur sera fatal, combien il diffère de l'innocente douceur des chèvres ! Armé à l'instant du roseau mortel, de la corde tressée de lin , il garnit l'hameçon d'un fragment de chair détaché de la bouche d'une chèvre ; les sargues s'en saisissent avec avidité. Le pêcheur, incliné en arrière , tire sur-le-champ la ligne à lui d'une main vigoureuse. Si quelqu'un de ces poissons s'avise du stratagème dont ils sont l'objet, ils ne reparaîtront plus lors même qu'on amènera de véritables chèvres aux longs poils. Glacés d'effroi, ils fuiront tous ensemble et le simulacre et l'appât , et l'heureuse exposition du rocher. Si le pêcheur leur dérobe le secret de ses ruses , s'il pousse sa manœuvre avec rapidité, aucun ne lui échappera, ils tomberont tous victimes de la forme empruntée de ces quadrupèdes.

Les sargues, dans le printemps , se livrent aux soins d'un autre amour, à celui de leur propre espèce. Ils se font la guerre pour la jouissance de leurs femelles ; un seul prétend à la possession de plusieurs. Celui qui sort vainqueur du combat reste l'unique époux de toutes ; il conduit leur troupe nombreuse vers ces rochers où les pécheurs ont disposé la nasse aux vastes flancs et de forme circulaire , dont ils ont masqué l'ouverture avec des rameaux de myrte, de laurier odorant ou de tout autre arbuste qu'ombragent tout entière des branches verdoyantes arrangées avec art. L'aiguil-

Ion de l'amour excite bientôt les «argue» à commencer l'attaque ; ils se battent avec une horrible fureur, dont l'hymen est le prix. Lorsqu'un d'eux, repoussant ses rivaux, a remporté la victoire, il cherche de l'œil quelque roche excavèe qui puisse servir de retraite à ses épouse*. II aperçoit la nasse gisanle que recouvrent des rameaux chargés de feuilles : nouvel époux, il y dirige ce chœur de femelles, qui se portent aussitôt dans son enceinte ; il écarte au dehors les autres mâles et ne leur permet d'approcher d'aucune d'elles. Lorsqu'elles sont toutes dans la nasse fatale , il y entre après elles comme dans une chambre nuptiale, comme dans son lit d'hymen , qui bientôt sera son lit de mort. Ainsi lorsqu'un berger ramenant ses brebis laineuses du lieu de leurs dépaissances les fait rentrer dans le bercail ; placé sur le seuil de la porte , il les compte au fur et A mesure eu lui-même el en fait la revue exacte , s'assuranl ainsi qu'elles sont toutes en bon état. Dés qu'il les voit renfermées à la presse dans leurs é tables, il y enlrcà leur suite : ainsi les femelles des sargues vont en avant les premières dans ce creux séjour. Lui-même, trop malheureux époux, s'y précipite le dernier au milieu de ses malheureuses épouses.

Tels sont les combats que l'amour provoque parmi les habilans des eaux : telles sont aussi les fraudes cruelles , cause de leur ruine, dont leurs amours sont le principe.

Les hippures aperçoivent-ils quelque corps qui flotte sur les ondes, ils le suivent en foule et de près dans tous ses mouvemens, surtout lorsqu'un vaisseau brisé par la tempête, après avoir été cruellement en butte à l'horrible courroux de Neptune , a été mis en pièces par les vagues amoncelées , que ses fragmens , rompus par le nombre et la force des chocs , errent dispersés dans la vaste mer. Les races des hippures se dirigent alors sur ces débris emportés par les flots et ne les quittent pas. Si le pêcheur les attaque dans ce moment , il en fera une pêche abondante el qui ne lui sera pas enviée. Puissent les nautoniers , chéris du dieu des mers , être à l'abri de ces malheurs ! puissent leurs bâtimens, aidés du souffle léger des zéphirs, sillonner le sein des eaux sans en être battus, sans accident fâcheux, en effectuant, par le jeu alternatif de leurs rames, les utiles transports du commerce ! On imaginera

d'autres pièges contre les hippures, et la pêche s'en fera sans la destruction des vaisseaux : liant ensemble plusieurs morceaux de bois dégradés, on les jettera dans le gouffre des mers, après avoir fixé au-dessous une pierre dont le poids les entraînera dans le fond. Tout cet appareil s'enfoncera ainsi doucement dans les eaux. Aussitôt les hippures, amis des lieux sombres , s'y rassembleront en cohortes nombreuses. Le plaisir de se jouer sans cesse sur le dos de ces bois les y retiendra sans peine. Les pécheurs prendront ce moment pour en faire la pêche. Qu'Us arrivent , les hameçons garnis de leurs amorces» et jettent les lignes, les hippures s'empresseront d'y courir el saisiront la mort. Lorsqu'un homme, agitant entre deux chiens une proie qu'il lient suspendue , excite entre eux une rixe cruelle, pressés tous deux par l'aiguillon de la faim, ils tendent en grondant leurs gueules l'un au devant de l'autre , avec une égale fureur, les yeux toujours fixés sur la main de l'homme, cherchant à juger oui tombera la nourriture , qu'ils se disputent ensuite avec rage à coups pressés de leurs dents : c'est avec la même ardeur que les hippures se précipitent sur les appâts. Un pêcheur diligent les enlèvera tous aisément les uns après les autres; plus prompts que lui, les hippures se presseront vers la mort, victimes de leur aveugle stupidité. L'imprudente avidité des pompiles favorise aussi leur pêche : les mers sombres ont pour eux le même attrait.

On prépare contre les theutis une fusée en corde sous forme d'écheveau; on fixe tout autour , très-près les uns des autres, de nombreux hameçons dont les pointes crochues se correspondent , sur lesquels on engage des iulis au corps bigarré qui recouvrent les extrémités aiguës du fer. Le pêcheur qui lient celle corde fortement liée la lire au-dessus des vastes abîmes : la theutis l'aperçoit , s'élance, embrasse l'appât de ses ailes humides el se prend aux haims. Quels que soient ses efforts, il ne peut s'en dégager : il esl entraîné malgré lui, après s'être enferré lui-même.

Dans les anses paisibles des mers un jeune pêcheur fait en jouant la pêche des anguilles : il prend les intestins d'une brebis, il les jette dans l'onde, tels que les longs filets d'une ligne. L'anguille les voit , s'y porte, sa bouche s'en saisit ^ l'enfant, qui juge qu'une partie esl

LA PECHE

déjà dans son estomac, souffle avec force dans ces intestins, qui s'enflent et se raidissent aussitôt ; gros et tendus par le ressort de l'air que sa bouche y lance, ils gonflent et distendent la gorge de la malheureuse anguille. La compression, due au souffle de cet enfant, la tourmente d'une manière affreuse-, en vain veut-elle fuir, elle est enchaînée jusqu'à ce que son horrible enflure et l'étouffemenl dont elle est cause, la forçant de monter à la surface des eaux, la livrent aux mains du pécheur. Ainsi lorsqu'un homme qui veut déguster la liqueur d'un vase applique sa bouche au tube creux propre à la soutirer et la fait jaillir au dehors par l'aspiration des extrémités réunies de ses lèvres en l'entraînant à la suite de son souffle : ainsi les anguilles, rendues tumescentes par celui des pécheurs, sont impérieusement amenées vers la bouche fatale d'où ces jets d'air sont partis.

Il est un poisson malheureux et dénué de force, l'espèce misérable de la faible aphye, à laquelle on donne le nom d'engraulei : tous les autres s'en accommodent pour leur nourriture ; elle est toujours prête à prendre la fuite; elle tremble au moindre objet. Engagées les unes dans les autres, les aphyes s'établissent en groupe étroitement serrées , retenues entre elles comme par de forts liens : on tenterait vainement de les désunir, de les détacher, tant elles font corps ensemble. Souvent les vaisseaux s'embarrassent au milieu des manœuvres dans leurs masses; souvent ceux qui commandent les galères cherchent à les rompre de leurs rames ; les rames, quoique mues avec force, en sont arrêtées autant que par un dur rocher. D'autrefois la hache terrible tombe sur elles sans pénétrer dans toute leur épaisseur ; elle ne coupe qu'une partie de ce monceau animé, tranche la tête de l'une, coupe la queue de l'autre, fait deux parties égales de celle-ci, emporte celle-là tout entière. Spectacle horrible qui ressemble à un exécrable champ de carnage ! Les aphyes restent toutefois opiniàtrément engagées dans les nœuds qui les enchaînent : on dirait qu'elles sont fixées par des clous : un homme qui y porterait sa main , ainsi que dans un banc de sable, l'en retirerait amplement chargée. Lorsque les pêcheurs les voient ainsi pressées les unes sur les autres, ils les enveloppent de leurs sagénes et en amènent sur le rivage une proie immense ac-

quise sans un grand travail ; ils en remplissent leurs vases , leurs bàlimens ; ils en élèvent en avant de la rive des tas d'une grande hauteur, tant la pêche qu'ils en ont faite est considérable. Ainsi que des gens de la campagne qui , pour achever l'œuvre" de la moisaon , livrent le grain au vent, le lancent de leurs rame»1 propices et lerreslres pour l'obtenir sans mélange et en forment, au milieu de l'aire arrondie , une pile d'un grand volume qui , la remplissant en entier, blanchit au loin, en apparence , sous la forme d'une couronne ; de même le front du rivage, dont la mer sinueuse est bordée, blanchit par le nombre infini d'aphyes qui en couvrent l'étendue.

L'Euxin est la patrie des pélamys * ; les lunnis * farouches leur donnent l'être ; ces dernières , rassemblées à l'embouchure du Mœolis, autour de ses humides roseaux , dans ces plages où il s'unit à la mer , se livrent à leur ponte pénible ; elles y dévorent impitoyablement tous les œufs qui s'offrent à leurs bouches avides ; ceux qui leur échappent, protégés par les joncs et les roseaux , produisent dans le temps la race nombreuse des pélamys. A peine ont-ils le contact des ondes, ont-ils essayé les mers qu'ils se hâtent de passer dans celle de l'Euxin et ne veulent plus rester dans les eaux de leur naissance, quelque petits qu'ils soient. Il est sur les confins de la Thrace une mer enfoncée , qu'on dit être celle du domaine de Neptune, qui a le plus de profondeur et qu i lire de là le nom de Noire , sur laquelle les vents impétueux , les vents dévastateurs n'exercent point leur affreux ravage. Dans sou enceinte sont sous les flots des retraites excavées , vaseuses, immenses où se produisent plusieurs substances qui sont une nourriture agréable aux petits poissons : ce sont les premiers asiles où se rendent les troupes innombrable» des pélamys nouveau - nés. Ils sont ceux de tous les habilans des eaux qui redoutent le plus les tempêtes du rude hiver ; ces terribles agitations des ondes troublent et trompent leur vue. Abrités dans ces bassins spacieux, ils y restent sans inquiétude , ils y croissent dans l'attente du doux printemps : ils ressentent alors l'heureux besoin de l'hymen.

' Eipreitaion métaphorique pour exprimer \c* pcllc« dont on te »ert pour vanner le grain.

' Le» ancien* appelaient ainsi le» jeunes Ihoni. ' Le? femelles de< ihotw.^

Lorsque leurs germes développés grossissent dans leurs flancs , ils retournent dans la mer qui les vit naître et s'y délivrent de leurs œufs. Les Thraccs, pendant la cruelle saison des frimas, en font dans la vaste et noire étendue de cette mer une pèche pénible cl sans attrait, par le droit sanglant de la guerre et le fatal privilège de la mort. Ils ont une pièce de bois peu longue, seulement d'une coudée , mais grosse et forte, lestée dans sa partie supérieure d'une couche épaisse de plomb -, ils l'arment de pointes, de tridens de fer nombreux et serrés ; une corde fortement tressée s'étend tout autour et l'enveloppe. Dirigeant leur nacelle vers le lieu de la mer qui a le plus de profondeur , ils envoient, dans le fond le plus reculé de l'abtme , la pièce solide de bois. Entraînée en même temps par l'impulsion du pécheur, par le poids du plomb et des fers, elle arrive jusqu'aux dernières couches des ondes et tombe sur les malheureux pélamys engagés dans la vase : elle perce, elle saisit tous ceux de ces infortunés qui se trouvent a sa rencontre. Les pécheurs les enlèvent aussitôt, se débattant encore autour du fer dont les blessures les déchirent des plus atroces douleurs. L'homme même le plus dur, en voyant celle triste pèche et leur horrible trépas , ne pourrait défendre son cœur des émotions de la pitié. Ces terribles pointes prennent l'un par les flancs , l'autre à la tête , atteignent celui-ci à la queue, celui-là au ventre, écrasent le dos de cet autre , percent les entrailles de ce dernier. Ainsi lorsque, après une bataille , des guerriers retirent du sang el de la poussière leurs compagnons tués dans le combat cl les portent, les yeux baignes de larmes , sur le lit et le brasier funéraires (sur le bûcher), on voit sur ces cadavres tous les genres de blessures, les coups de toute espèce dont la fureur de Mars les a frappés : ainsi les pélamys sont mis en pièces de mille façons : véritable image de la guerre, qui remplit de joie les pécheurs. D'autres prennent ces slupides poissons avec des rets légers. Ils sont pendant toute la durée de la nuit dans de continuelles alarmes, frémissant au moindre objet qui tombe dans la mer -, ils ont une crainte extrême des ténèbres. On choisit ce temps pour en Taire la pèche lorsqu'ils gémissent saisis de terreur au fond des eaux. Les pêcheurs ont des dictues à mailles légères qu'ils disposent en cercle : ils battent violemment de leurs rames le dos des

ondes et poussent avec impétuosité leurs perches retentissantes. Mis en fuite par le bruit et l'agitation phosphorique des flots , les pélamys s'élancent el s'engagent dans les flancs du filet solidement fixé qu'ils prennent pour un sûr asile. Insensés, que la peur d'un vain bruit précipite sous la faux de la Morti Les pêcheurs se jettent aussitôt sur le rivage. Les pélamys, à la vue du mouvement de ces cordes, en proie à la frayeur, se serrent , se roulent tout tremblans en un seul tas. Que celui qui gouverne les dictues prie les dieux qui président aux pèches qu'il ne sorte rien du filet, qu'aucun être qui se meut n'en montre l'issue aux pélamys! sans cela ils passeraient avec rapidité de l'intérieur de leur mobile prison dans le fond des mers , et rendraient la pêche vaine et stérile. Si quelque divinité des eaux n'est point contraire aux pêcheurs , ces poissons, lors même qu'ils auront été entraînés sur le rivage, hors de l'empire d'Amphilrile, ne voudront point quitter le filet , mais resteront obstinément attachés et comme adhèrens aux replis de ses parois. C'est ainsi que. dans les forêts , sur les montagnes , les chasseurs prennent, par un heureux artifice, les cerfs timides en suspendant aux arbres extérieurs des cordons où sont attachées les ailes légères des rapides oiseaux. Les cerfs , à celte vue, glacés d'une vainc el folle crainte, effrayés sans objet de ces plumes, n'osent approcher, jusqu'au moment où les chasseurs fondent sur eux et les prennent.

I n plongeur qui a une grande habitude de la mer, qui marche sur son fond avec autant d'assurance que sur le continent , saisira sans ruse el seulement avec ses mains, certains poitsons, le sargue craintif et la timide sciène. Les sargues, en proie à l'épouvante, s'entassent en tremblant dans quelque endroit creux des ondes; leurs flancs appliqués, pressés les uns à côté des autres, ils dressent et présentent leurs dos hérissés d'aiguillons aigus, pareils à des vignerons qui ont enccinl leur héritage d'une haie épaisse hérissée de piquans, barrière redoutable contre toute entreprise téméraire-, on essaierait vainement d'y pénétrer, puisque de fortes épines en défendent l'entrée : de môme personne , dans celte disposition des sargues , ne saurait y toucher, y porter la main ; elle serait repousséc par cet assemblage de noirs et horribles piquans. Un pêcheur instruit dans

LA PÊCHE

son art se précipite au fond des eaux, examine les sargues dans tous les sens ; il voit de quel coté sont leurs tètes , où sont les attaches de leurs queues. Plaçant alors sa main au-dessus de leurs têtes, il l'avance et abat peu à peu leurs aiguillons en les pressant avec force. I^es sargues qui croient que ces aiguillons les mettent hors de toute atteinte, se tiennent fortement serrés les uns sur les autres ; le pécheur en enlève un de chaque main et remonte audessus des Ilots, redevable de ses succès a son adresse.

La sciène est-elle saisie de crainte, amie des rochers , elle s'empresse de s'y précipiter et se jette dans quelque trou circulaire , dans quelque fente , ou s'enruit sous les herbes marines, sous les humides fucus. Elle ne se met point en peine de quelque retraite qui puisse la recevoir, la protéger tout entière -, elle borne ses soins à garantir sa tète; elle la cache ainsi que ses yeux. Ne voyant point son ennemi , elle espère échapper à sa poursuite , de même qu'un bubale 1 qui , près de tomber sous la griffe d'un lion furieux , incline sa tète , l'enfonce dans un buisson (défense, hélas! trop vaine), et croit s'être soustrait a la vue du féroce animal, jusqu'à ce qu'il en soit atteint et déchiré. Telle est la confiance de la sciène ; elle n'incline pas sa tête ; en mourant même , elle croit être en sûreté. Ainsi que l'oiseau-géant de la Libye * met en usage une ruse aussi folle qu'indigne d'elle et qui n'a pas une bonne issue , de même la trop faible sciène se cache dans une vaine espérance. Bientôt le pécheur, la tenant dans ses mains, s'élève au haut des ondes et l'offre aux yeux de ses compagnons , accablée et dans l'étonnemcnt.

Telles sont les pratiques ingénieuses venues a ma connaissance, qui font partie de l'art de la pêche, auxquelles tant de poissons doivent une si triste fin. Les autres n'ont pas un sort plus doux, engagés dans les nasses, dans les flancs des vastes filets , aux hameçons , enlevés par les tridens redoutables, par ce nombre d'instrumens inventés par les pêcheurs, et dont se compose leur art. On attaque les uns pendant le jour; on ne fait la guerre aux autres que le soir. Lorsqu'aux premières approches de la nuit , les pêcheurs font avancer sur les

' Voyei la note relative a rcl animal dam les remarque» du quatrième chant.

' I. «ulrurhe, le plu» gro» <le« oi«eaiu.

mers leurs nacelles éclairées par des feux qu'ils y ont allumés, ils frappent de mort dans les ténèbres les poissons qui se croyaient sans alarmes. Malheureux ! ils se portent autour de la barque , réjouis par la grasse clarté de ces résineux fanaux; surpris à l'instant par les coups impétueux du terrible trident, ils auront vu de bien tristes feux.

Il est un autre genre de pêche, celle qui s'obtient à la faveur des poisons. On fait usage contre les habitans des eaux d'une préparation empoisonnée qui leur donne une mort prompte. Les pêcheurs, par des baltcmens précipités, par des coups nombreux de leurs perches et de leurs rames, forcent les bandes nombreuses des poissons de se rendre en un même lieu de forme concave , sillonné de profondes et creuses retraites ; les sciènes se retirent sous ces roches excavées ; les pêcheurs s'arrêtent pour en fermer l'enceinte d'une longue suite de diclues comme s'ils élevaient contre des ennemis une double barrière, un double rang de murs. L'un d'eux prend alors de l'argile onctueuse et quelques racines de la plante connue des enfans d'Esculapc , sous le nom de cyclamen ' ; les mêlant ensemble dans ses mains , il en pétrit deux galettes. Il s'élance dans l'onde par-dessus les filets. Il enduit de ce poison odieux et d'odeur si fatale les endroits creux des rochers ; il en remplit, il en infecte toute la mer -, la nacelle se tient à portée pour qu'il puisse ensuite y remonter. Celte odeur ennemie et mortelle parvient bientôt dans les gtles des sciènes ; leurs yeux en sont oppressés comme par le nuage de quelque vapeur ; leurs tètes, leurs membres en sont appesantis; elles ne peuvent plus rester dans leurs demeures ; elles se répandent, toutes troublées, au dehors sur les rochers. La mer leur est encore moins propice, tant elle est imprégnée de cet exécrable poison. Enivrées, étourdies, comme des hommes pris de vin, par ces funestes émanations, elles se jettent de tous côlés sans trouver aucune partie des ondes où elles n'éprouvent le même tourment. Elles se précipitent a la hfltc et avec fureur sur les dictues dans l'espoir de passer à travers; mais nul relâche à leurs souffrances , point de moyens de s'y soustraire ; elles s'emporlenl au plus cruel délire, accablées tout a la fois de la fatigue de leurs sauts et des coups

• fiante île la TaniHIc de» lysimarhiei,

qu'elles se donnent. Les expirations plus Tories et plus rapides des sciènes mourantes remplissent toute la mer-, car c'est la Tunique expression de la douleur des poissons. Le* pêcheurs attendent dans le voisinage, charmés et tout joyeux de leur supplice, que le silence règne sur les eaux; que, cessant de lutter contre la mort, on n'entende plus le bruit dont leur souffle agile la mer. Ils enlèvent alors eetlc immense quantité de poissons qu'un destin commun, qu'un même trépas livrent entre leurs mains. Ainsi, lorsque des ennemis déployant toutes les fureurs de la guerre contre une ville, ne cessent , dans l'espoir d'en faire plus facilement le pillage, de diriger contre elle les fléaux les plus désastreux cl rendent l'eau de leurs sources mortelles en y versant des poisons, ceux qui l'habitent, succombant sur leurs tours a tous les malheurs, au funeste effet de celle onde traîtresse, périssent d'une mort odieuse , horrible, et la ville entière esl jonchée de leurs cadavres; ainsi les sciènes, victimes des pécheurs, terminent leur vie par un trépas aussi barbare que terrible.

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