FICHE. M
soit que dès le moment de leur naissance les nœuds du sang les aient unis, soit que l'instinct libre de sa bienveillance ait attaché le poisson au cétacé.
Ainsi l'avantage d'un corps vigoureux , celui de la beauté, sont au-dessous de ceux de l'esprit. Ainsi la force sans intelligence est un don de peu de valeur. L'homme même le plus fort est vaincu , tandis qu'un autre plus faible, mais d'un heureux génie, triomphe. C'est ainsi que l'énorme cétacé , aux vastes membres , se fait précéder d'un petit poisson. Le pécheur s'occupe d'abord de prendre ce vigilant conducteur en mettant sous ses yeux le frauduleux appât , le perfide hameçon. Tant qu'il serait vivant, le pêcheur ne réussirait point, malgré tous ses efforts , à dompter le cétacé ; lorsqu'il aura tué son guide, la victoire lui coûtera moins de peineset de fatigues. L'animal, privé de son compagnon, ne voit plus d'une manière si distincte sa roule sur les mers, n'évite pas si aisément les dangereux écueils. Pareil à un bateau de transport qui a perdu son naulonier, il erre au hasard et sans défense au gré des (lois , se porte dans des endroits obscurs et sans abri, veuf de son guide protecteur, et va donner dans sa marche vagabonde contre les rochers et les rives , tant est épais le nuage qui plane sur ses yeux. Les pêcheurs alors, plus prompts que la pensée, volent à l'attaque en priant les dieux qui président a ce genre de pêche de favoriser leur entreprise contre les monstres d'Amphitrite. Comme un gros détachement de guerriers qui dans la nuit se portent furtivement, avec précaution, sous les murs d'une ville ennemie , qui trouvant , par une faveur signalée du dieu des combats , les sentinelles , les gardiens des portes endormis, tombent sur eux et les massacrent , de là s'élancent avec audace dans la ville même et dans le fort , armés du tison fatal prêt à réduire en cendres leurs bfitimens d'une si belle construction : ainsi la bande des pêcheurs s'avance avec confiance devant le cétacé dénué de son gardien que la mort lui a ravi. Ils cherchent d'abord à reconnaître la masse et la grandeur de l'animal ; ils s'arrêtent à ces signes : s'il ne laisse paraître au-dessus des ondes, lorsqu'il s'agite dans leur sein, qu'une très-petite partie de son dos et la sommité seulement de sa lête, qui est grosse et vaste , les Ilots surchargés de son poids ne le soulèvent qu'à peine, ne le supportent que dif-
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licitement ; si son dos se montre d'avantage, on on augure un poids plus faible. Les moindres sont plus rapides dans leur course. Les pêcheurs ont une corde tressée de plusieurs plus petites fortement tordues, pareille au cable moyen d'un vaisseau : sa longueur sans limite a l'étendue qu'exige la pèche. Leur hameçon est un gros fer crochu hérissé des deux cotés de pointes aiguës qui se correspondent , qui seraient capables de déraciner une pierre ou quelque fragment de rocher , enfin d'une assez grande dimension pour occuper la vaste gueule du célacé. Au manche du noir hameçon est lixée une chaîne forte et solide , dans le cas de résister aux violens efforts de ses dents, ainsi qu'aux autre» défenses de sa bouche; celle chaîne e?t protégée par de» liens circulaires et très- rapprochés les uns des autres, qui contiennent l'animal dans ses écarts et l'empêchent de rompre le fer lorsqu'il se tourmente, tout sanglant et déchiré par les plus terribles douleurs. Les pécheurs roulent donc tout autour une corde flexible; ils garnissent l'hameçon d'un funeste appât, de l'épaule ou du foie gras t't noir d'un bœuf, mets analogue & la gueule de l'animal. Us prennent une foule d'instrument nouvellement polis et aiguisé» comme pour une bataille, des épieux forts, de robustes Iridens, des harpons, d'horrible» tranchans et tant d'autres sortis naguère de dessus le» enclumes retentissante» des fils de Vulcain. S'embarquant avec ardeur sur leurs navire» solidemens assemblés , ils se demandent par des signes et se font passer le» uns aux autres en silence ce qui est nécessaire à chacun ; leurs rames muettes blanchissent l'onde amère; euxmêmes s'interdisent le moindre bruit , dans la crainte que le célacé , n'ayant l'éveil de quelque dessein, ne disparaisse en se portant dans les plus profonds abtmes et que leurs travaux n'aient qu'une vaine issue. Lorsqu'ils sont assez près , ils lancent du haut de la proue vers lui le terrible hameçon. A peine voit-il cet énorme appât, il s'élance, et cédant à son irrésistible voracité, se jette sur celle proie : sa large gueule s'ouvre pour la saisir, et saisit tout ensemble le fer recourbé qui s'engage dans ses chairs, qui s'y fixe par ses pointes. Irrité de sa blessure, il avance et tourmente d'abord avec rage sa lerrible mâchoire , dans l'espoir de rompre la chaîne de fer. Efforts inutiles excité par les plus ardentes douleurs, il se
roule prcipilammenl dans les gouffres le» plus reculé» de» mers. Les pêcheurs aussitôt lui abandonnent toute la corde , car le» mortel» ne »ont pas doués d'une assez grande force pour enlever, pour dompter malgré lui cet immense animal, qui, lorsqu'il est emporté par son impétueuse fureur, le» entraînerait eux et toute» leur» galères au fond des flots. Au moment qu'il s'y plonge , ils lui envoient de grandes outre» remplies d'air qui tiennent & des cordes dont ils les attachent. Mis hors de lui-même par le» lourmen» qu'il éprouve , il s'embarrasse peu de ces outres el les fait suivre forcément , quelque résistance qu'elles opposent , avec quelque effort qu'elles »e portent au haut des ondes. Mais lorsque , le cœur dévoré d'inquiétude, il approche de leur fond, il s'arrête , écumanl de rage el de douleur. Tel qu'un coursier qui, parvenu tout suant au terme de sa course , fatigue le mors oblique dans sa bouche remplie de son haleine embrasée el le rougit de son écume sanglante ; tel il s'arrête, poussant d'affreux soupirs. Les outre*, quelque désir qui le presse , ne lui permettent point le moindre relâche au-dessous des eaux : elles remontent à l'instant même avec rapidité el jaillissent à leur surface, enlevées par l'air qu'elles renferment. 11 est ainsi en bulle à un nouveau genre de combat. Il s'élance , vainement ambitieux de punir de ses morsure» ce» outres téméraire»; elle» reculent à son approche et ne se laissent jamais atteindre, semblable» à des êtres vivans qui ont pris la fuite. Frémissant de fureur, il s'enfonce de nouveau dans les mers et s'y précipite en tourbillons nombreux, lanlôl volontairement, tantôt malgré lui, tirant et tiré tour à tour. Comme des ouvriers en bois qui exécutent ensemble avec viles*e le» travaux du sciage, pressés de finir ou quelque barque ou quelque pièce nécessaire aux navigateurs, tou» deux, après avoir fixé la position de la scie, la tirent vers eux avec un égal effort tandis que ses dent» s'ouvrent une nouvelle route : allant, venant des deux côté», elle coupe, elle scie, toujours entraînée et de nouveau tirée. Telles sont les luttes qui ont lieu entre ces outres el le monstre des mers. Bouillonnant de douleur, il vomit au loin sur le» flols une noire écume ; son souffle terrible mugit sou» l'onde qui mugit aussi emprisonnée ; on dirait que celui de l'impétueux Borée est engouffré dans son sein. L'animal